I. — Strabométrie objective
La plus simple des méthodes objectives de strabométrie, celle dont nous nous servons ordinairement, est analogue à la méthode que M. Javal a indiquée pour déterminer l'angle a.
On place l'œil dévié au centre d'un arc divisé, et l'on fait fixer aux deux yeux un objet situé dans le prolongement du rayon qui passe par le sommet (zéro) de l'arc. On détermine alors la direction de l'œil strabique, à l'aide d'une flamme qu'on promène le long de l'arc, et dont on observe le reflet sur le sommet de la cornée.
Nous nous servons pour cela avec grand avantage du périmètre, auquel nous avons apporté la modification suivante. A la tige qui vient s'appliquer contre l'orbite est vissée une petite planchette de bois tendre, destinée à être saisie entre les dents du malade. De cette façon la tête est bien fixée et l'œil bien au centre de l'arc, dont on fait varier l'inclinaison suivant le plan dans lequel l'œil est dévié.
Supposons que nous ayons affaire à un strabisme convergent de l'œil gauche.
Soit : g (fig. 235), l'œil dévié ; d, l'œil droit; PoP, l'arc, disposé horizontalement.
En engageant le malade à fixer un objet éloigné 0, situé dans le prolongement du rayon médian go, l'œil droit fixera seul, et ^0 donnera la direction que l'œil gauche devrait avoir.
Cette ligne passe par le point o, qui représente le sommet de l'arc et le point zéro de sa division.
Il ne s'agit plus alors que de déterminer le point sur lequel l'œil g est dirigé en réalité, pour pouvoir lire directement sur l'arc la valeur en degrés de l'angle de déviation.
Soit X ce point : ogx est l'angle du strabisme.
Pour déterminer le point x objectivement, nous promenons la flamme d'une bougie le long de l'arc, à partir du point zéro. Si nous suivons la marche de la flamme avec notre œil, de façon que celui-ci se trouve toujours verticalement au-dessous de la flamme , le point de l'arc où le reflet apparaît juste au milieu de la cornée est le point sur lequel est dirigé Vaxe de la cornée.
Si Vaxe cornéen, qui passe à travers le sommet de la cornée, coïncidait avec la ligne visuelle, qui va de l'objet fixé à la macula, le degré du périmètre marqué en x indiquerait directement l'angle du strabisme. La difl'érence entre la direction des deux lignes n'est généralem.(înt pas trèsconsidérable, et peut à la rigueur être négligée. Mais si l'on désire une mensuration mathématiquement exacte de l'angle du strabisme, il faut tenir compte de l'angle «, compris entre la ligne visuelle et l'axe cornéen.
Si la ligne visuelle est située en dedans de l'axe optique, on appelle l'angle a positif; si elle est située en dehors, on le dit négatif.
OPHÏilAl.MOTPiOPOMÉÏIUE.
En cas de strabisme convergent, Taiigie a positif Wo'd par conséquent être ajouté à l'angle du strabisme, trouvé à l'aide du reflet cornéen. On doit au contraire le soustraire de cet angle dans le strabisme divergent.
L'inverse a lieu quand Taiigle a est négatif.
Si l'œil est dévié en haut ou en bas, on suit la même méthode. On n'a qu'à placer l'arc du périmètre verticalement. Dans ce cas, on peut toujours négliger l'angle «, qui est beaucoup moins grand dans le sens vertical que dans le sens horizontal.
Dans les déviations intermédiaires de l'œil, on peut placer l'arc dans le plan de la déviation, ou bien on décompose le strabisme en une composante horizontale et une composante verticale, qu'on détermine séparément. Nous disons alors, par exemple : l'œil présente une déviation de 10 degrés dans l'horizontale, et de 2 degrés dans la verticale.
Pour déterminer les changements que subit le strabisme dans la vision
SNELLEN ET LANDOLT. — MÉTROLOGIE.
rapprochée, nous avançons l'objet de fixation dans la direction Og. Pour les directions obliques, nous le plaçons de côté.
M. Snellen a proposé un ophthalmotropomètre destiné à la mensuration du strabisme.
Ce tropomètre (fig. 236) consiste essentieJlcment en deux branches horizontales I et II, qui peuvent tourner l'une sur l'autre autour du point C. La branche I est placée dans la direction où l'œil doit regarder. La branche II, au contraire, est disposée de façon à indiquer la direction dans laquelle l'œil regarde réellement. L'angle compris entre ces deux lignes peut être lu sur une échelle circulaire, appliquée sur l'une des deux branches, au moyen d'une division de vernier portée par l'autre branche. Pour que l'angle formé par ces deux branches coïncide avec l'angle du strabisme, le point C, autour duquel tournent les deux branches, doit être situé dans la projection verticale du centre de rotation de l'œil strabique. Dans ce but, une tige verticale s'élève du point C, et le bord orbitaire s'appuie sur son extrémité supérieure c. De chaque côté de cette tige s'élève une tige correspondante a et b, destinée à servir de point d'appui au bord orbitaire de l'œil non examiné. Les trois tiges peuvent être déplacées simultanément en avant ou en arrière, et la tige médiane est aussi mobile isolément, pour le cas où il existerait une asymétrie des deux bords orbitaires inférieurs.
On porte alors la tête soit en avant, soit en arrière, soit à gauche, soit à droite, jusqu'à ce que le centre de rotation de l'œil se trouve exactement sur la ligne élevée verticalement par le centre C de l'appareil. Pour éviter tout déplacement de la tête on utilise très-avantageusement une autre disposition particulière de l'instrument, qui consiste en ce que la planche tout entière, avec ses deux branches tournantes, peut être, déplacée latéralement ou dans le sens antéro-postérieur, sans entraîner dans ces mouvements les trois tiges qui servent de points d'appui aux bords orbitaires inférieurs. On arrive de cette façon à amener le centre de l'appareil au-dessous du centre de rotation de l'œil, la tête restant parfaitement immobile. Les deux petites lunettes placées latéralement (D, D) servent à vérifier si la tête, une fois bien disposée, ne change ni de place ni de direction.
Pour bien se convaincre que l'œil à examiner a réellement son centre de rotation juste au-dessus du centre de l'appareil, on fait fixer à cet œil le centre de la lunette P, et, en regardant à travers cette lunette, dans des directions différentes, on s'assure si la pupille se trouve toujours dans la même situation vis-à-vis de la lunette.
La branche I indique de cette façon la direction dans laquelle regarde l'œil dévié, lorsque l'autre œil se dirige vers un point de la tige F, mobile le long de la branche I, ou vers un point plus éloigné, mais dans le prolongement de cette branche. Ce point peut être situé dans un petit miroir, disposé sous un angle de 45 degrés et mobile sur une haussière. Si l'acuité visuelle de l'œil examiné est suffisante, il est facile de trouver la position de la branche II ; pour cela, on recherche dans quelle position de la lunette l'œil dévié fixe le milieu de l'ouverture de celle-ci, sans se déplacer, tandis que l'autre œil est fermé.
Lorsque l'acuité visuelle est insuffisante pour la fixation, et qu'on ne peut pas déterminer par ce procédé la ligne visuelle, on en est réduit à déterminer objectivement l'axe de l'œil. On regarde à travers la lunette, et l'on s'assure du moment où l'ouverture de l'instrument est réfléchie sur le milieu de la cornée. Pour cela, la lunette doit être fortement éclairée. On atteint plus facilement le même but, en plaçant immédiatement au-dessus de la lunette une flamme, dont on observe le reflet sur la cornée. On constate facilement, et avec une exactitude suffisante, à quel moment l'image réfléchie correspond au centre de la pupille. Toutefois, comme la pupille est parfois plus ou moins excentrique, on n'arrive pas de cette manière à une exactitude absolue.
Si l'on voulait déterminer plus rigoureusement le centre de la cornée, on pourrait encore se servir ici de l'ophthalmomètre de Helmholtz. Mais à défaut de cet instrument, on peut employer la disposition suivante , qui est encore plus simple. Devant l'objectif de la lunette on place deux prismes du même degré, l'un au-dessus de l'autre, et de telle façon que leur ligne de séparation soit dans le même plan que le diamètre de la lunette. Leurs sommets sont dirigés en sens inverse, et on les a choisis d'une puissance telle, que la cornée, vue à travers les deux prismes à la fois et à la distance de la lunette, paraisse à peu près dédoublée. En déplaçant les prismes en avant ou en arrière.
OPHTHALMOTROPOMÉTRIE.
on arrive au dédoublement exact. Alors, en faisant tourner la branche II, on cherche dans quelle direction la cornée semble le plus large, c'est-à-dire dans quelle direction le»
SNELLEN ET LANDOLT. - MÉTROLOGIE.
Lorsqu'on a affaire à une acuité visuelle suffisante, et que par conséquent la ligne visuelle est connue, on peut de cette façon déterminer en même temps l'angle a.
Quand on se trouve en présence d'un strabisme convergent très-prononcé, le nez peut devenir un obstacle à la mensuration. Dans ce cas, on prend un prisme puissant, à sommet dirigé vers la ligne médiane, et placé dans une position et à une distance déterminées sur l'appareil. On précise alors la direction de l'œil à travers le prisme, de la même manière que sans prisme. La déviation qu'il indique est connue par une table dressée à l'avance, et l'on en fait la déduction.
Si l'œil est par trop dévié en dedans, on doit commencer par diriger la lunette vers le bord externe de la cornée, et ensuite, par une deuxième observation, pour laquelle l'œil est amené plus en dehors, on détermine l'angle compris entre le bord de la cornée et son centre, à partir du point de rotation. La somme des deux angles donne l'angle de strabisme. Cet instrument peut donc aussi bien servir à mesurer, et l'angle de strabisme, et les mouvements des yeux.
Si l'on veul, sans prétendre à une grande exactitude, déterminer rapidement l'angle de strabisme, on peut se servir d'un petit instrument consistant en un demi-cercle gradué. Le bord de l'instrument est échancré de telle sorte que, lorsqu'on l'applique horizontalement sur la paupière inférieure, le centre du demi-cercle se trouve à peu près au-dessous du centre de rotation de l'œil. Si l'on amène le rayon de l'arc qui correspond au point zéro dans la direction de l'objet à fixer, on peut lire sur la graduation le nombre de degrés de la déviation de l'axe oculaire, c'est-à-dire du sommet de la cornée.
M. Javal a recommandé (1), pour la détermination de l'angle de strabisme, le stéréoscope àcharnière.
Autour d'une charnière verticale A (fig. 237), sont mobiles deux njiroirs, dont chacun porte fixée à son extrémité une tablette B et C, qui forme avec lui un angle de 45 degrés. On applique à la surface interne de ces deux tablettes l'objet de fixation G, qui est ainsi réfléchi par les miroirs.
Un observateur, dirigeant chacun de ses yeux vers l'un et l'autre miroir, peut y voir les deux objets de fixation réunis sous un angle tel, qu'ils forment une seule image stéréoscopique.
Lorsque cet angle est de 90 degrés, les yeux doivent être dirigés parallèlement; s'il est plus grand, ils doivent diverger; s'il est plus petit, ils doivent converger, pour que la vision stéréoscopique soit possible. Ainsi, on peut déterminer un angle de strabisme d'après l'inclinaison que l'on doit donner
Fig. 237.
(1) Ann. d'ocul, t. LIV, p. U, et t. LXV, p. m.
OPHTHALMOTROPOMÉTRIE.
aux miroirs, pour que chacun des deux yeux soit dirigé sur un des objets de fixation. L'angle formé par les miroirs peut être lu sur un arc gradué placé en A.
Pour que cette méthode soit applicable à la mensuration de l'angle de strabisme , il faut nécessairement que le malade soit susceptible d'impressions stéréoscopiques.
Les mouvements de l'œil consistant en des rotations autour d'un centre immobile, ces mouvements, normaux ou pathologiques, sont mesurés par l'arc que l'œil décrit. Il s'ensuit que toutes les méthodes et tous les instruments qui expriment le strabisme par une grandeur linéaire mesurée sur une ligne droite, sont tout aussi inexacts que celle qui consisterait à mesurer la marche de l'aiguille d'une montre sur une ligne droite divisée en parties égales. Nous nous dispenserons, par conséquent, de donner la description de quelques prétendus strabomètres qui ont pour base la mensuration linéaire.