C. — Cancer médullaire
Le cancer débute encore bien plus rarement que les autres tumeurs malignes sur la conjonctive : il n'atteint guère cette membrane qu'après avoir envahi les paupières ou les membranes profondes de l'œil, et s'être fait jour par la cornée. Il arrive alors assez souvent que le cancer laisse fort longtemps la muqueuse intacte, comme on a occasion de le voir pour les tumeurs de ce genre qui se développent dans le tissu cellulaire de l'orbite ou des paupières. Ce n'est que lorsqu'une ulcération s'est produite que la conjonctive est rapidement atteinte et détruite par le cancer.
Le cancer conjonctival se présente soit à l'état médullaire, soit sous une forme gélatineuse.
Parmi les formes de cancer médullaire, nous devons ranger le cas d'Aber-
(1) Finsha lakaresdlls Kapets handlingar, t. XIII, p. 256. rl) KUn. Monatsblàlter, p. 326, 1873.
(3j Dorpater med. Zeilschrift, t. I, 1871.
DE WECKER.—
nethy (1), dans lequel il s'agit d'une tumeur qui se développa au-dessous de la conjonctive ; elle avait 7 pouces de long- et 3 pouces et demi de circonférence. Après l'avoir enlevée, elle pesait 2 livres et demie.
Nous avons, en 1862, eu l'occasion d'observer, dans le service de Morel- Lavallée, un cas de cancer conjonctival qui, à cause de sa localisation sur la muqueuse, offrait beaucoup d'intérêt. M. Morax, à cette époque interne dans ce service, a eu la bonté de nous communiquer l'observation suivante:
(( Pélagie Pigeon, cinquante-six ans, couturière, a toujours joui d'une excellente santé; mère de neuf enfants, elle n'a cessé d'être réglée qu'à cinquante-cinq ans. Il y a six mois environ, à la suite de grands chagrins, cette femme s'aperçut que son œil droit pleurait continuellement et que la vision était fort gênée de ce côté par l'abaissement de la paupière supérieure. Ces phénomènes se prononçaient de plus en plus sans s'accompagner de douleurs, quand la malade vint à la consultation de Morel-Lavallée, à l'hôpital Beaujon. Voici ce que l'on constata à cette époque (15 avril 1862) : L'œil droit est caché par la paupière supérieure, dont la couleur est normale et qui présente dans sa partie moyenne une saillie très-évidente, dépassant le niveau du bord sourciller. La fente palpébrale est très-restreinte quand la malade laisse son œil en repos. En écartant les voiles palpébraux, on voit deux tumeurs : l'une volumineuse supérieure, adhérente à la paupière supérieure; l'autre petite, sur le bord externe de la cornée. Cette dernière tumeur se trouve entre la commissure externe et le bord de la cornée, sur laquelle elle empiète de quelques millimètres. De la grosseur et de la forme d'un pois, elle a une couleur rosée, presque transparente; à sa surface courent de très-nombreux petits vaisseaux, très-apparcnfs à cause de leur couleur d'un rouge vif. Cette tumeur est immobile, adhérente à la sclérotique et à la cornée sur une large base. La conjonctive n'est rougeâtre et injectée que sur les bords de cette tumeur; la cornée est saine et la vision parfaite. La tumeur principale a des dimensions bien plus considérables; elle s'enfonce dans la partie supérieure de l'orbite. On la fait saillir en retournant la paupière. De la grosseur d'une petite noix, bilobée à sa surface libre, elle s'attache au bord supérieur du cartilage tarse par un pédicule très-mince, formé par les deux feuillets réunis de la conjonctive. On mesure facilement le peu d'épkisseur de ce pédicule en le comprimant entre deux stylets. La hauteur et la largeur de la tumeur sont presque égales et sont de !2 centimètres. La coloration n'est pas la môme partout : rosée et transparente dans la plus grande étendue, elle est d'un rouge foncé, violacée dans certains points. La consistance est molle, la pression n'est pas douloureuse, mais produit de l'hémorrhagie à cause de sa très-grande vascularité. Quelques parties de la tumeur sont recouvertes d'une sécrétion puriforme; il n'existe pas d'ulcération. On diagnostique un polype (fongus) de la conjonctive, tumeur de mauvaise nature. On pratiqua l'opération le 8 mai. La tumeur supérieure fut facilement enlevée avec les ciseaux courbes; pour extirper la petite tumeur, il fallut disséquer avec le bistouri en enlevant la lame superficielle de la cornée. L'iiémorrhagie fut insignifiante; la cicatrisation se ht trèsrapidement. On cautérisa à deux reprises les parties occupées autrefois par les tumeurs. La malade quitta l'hôpital le 20 mai, les plaies étaient parfaitement guéries. M. Cornil, qui avait bien voulu se charger de l'examen microscopique, nous communiqua le résultat suivant : le parenchyme de cette tumeur est uniquement composé de cellules; ces cellules, - étudiées à un grossissement de 500 diamètres, se présentaient sous forme de larges plaques arrondies ou ovalaires, mesurant de 0""",020 à O^'^^OiG dans leur diamètre. Les contours étaient parfaitement nets et ombrés. Elles renfermaient un ou deux noyaux; ces noyaux, eux-mêmes ovalaires ou ronds, mesuraient 0"'"',013 à 0'"'",016 et contenaient un ou deux nucléoles saillants et brillants de 0'"",002 à 0""",003. Le plus grand nombre d'entre eux étaient transparents et finement granulés, mais quelques-uns commençaient à s'infiltrer de granulations graisseuses. Au centre de la tumeur on ne voyait rien autre chose que ces cellules et ces noyaux cancéreux, mais à la périphérie de la tumeur principale, et surtout dans la petite portion enlevée, il était facile de s'assurer que ces éléments nouveaux s'étaient développés au milieu et aux dépens du tissu cellulaire. Là, en effet, on apercevait tout d'abord une grande quantité de fibres allongées et ondulées du tissu cellulaire. Entre
(1) Surgical observations on tumours, etc. London, 1811 (MM. Warlomont et Testelin, lac. cit.).
TUMEURS DE LA CONJONCTIVE. i35
CCS fibres existaient les noyaux du tissu cancéreux. En écartant et dilaccTant les pn'-parations, on voyait l'union intime des éléments de nouvelle formation avec le tissu cellulaire préexistant. Plusieurs cellules contenant un noyau cancéreux avec son nucléole avaient une forme allongée et se prolongeaient sur leurs bouts en pointes effilées, justifiant ainsi l'hypothèse que les éléments nouveaux se seraient développés dans les cellules du tissu cellulaire décrites par M. Virchow. »
Une observation qni se rapproche de celle-ci a été relatée par M. Ilirschberg (l).La tumeur d'aspect ganglionnaire était partie de la conjonctive palpébi\ale supérieure.
La seconde forme de cancer conjonctival a un aspect gélatineux avec des excroissances polypeuses et correspond à ce que Beer a autrefois indiqué comme exophthàlmia fiuigosa; elle a été décrite par Chelius (2) et Mackenzie (3). Voici comment ce dernier auteur s'exprime sur cette forme de cancer, dont il ne semble pas avoir bien connu exactement la structure microscopique :
« La seconde variété de fongus de la conjonctive a une consistance presque gélatineuse elle est d'un jaune clair ou brun. On la rencontre principalement à la face interne de^ paupières, surtout à la supérieure, et dans le repli supérieur de la conjonctive. Elle atteint quelquefois un volume considérable, et bien qu'elle soit molle et privée de vaisseaux rouges, elle détermine parfois la destruction . du globe de l'œil, par suite de la pression
qu'elle exerce sur lui Lors même que l'œil a été détruit par la pression qu'elle exerce
elle peut encore continuer à s'accroître, attaquer les os de l'orbite et user le malade pai' la douleur et la fièvre. J'ai quelquefois été amené à soupçonner que cette variété pourrait bien être de nature cancéreuse. »
Les observations de cette forme polypeuse de cancer ressemblant aux polypes gélatineux du nez sont assez rares, nous nous bornons à un cas publié par Chélius :
On observa, dit cet auteur, chez un homme de cinquante ans, d'une bonne santé selon son extérieur, dans la conjonctive bulbaire, plusieurs tumeurs indolentes et mobiles ressemblant parfaitement aux polypes muqueux; les tumeurs n'occasionnaient aucun changement dans les fonctions de fœil, si ce n'est un peu de gêne que le malade éprouvait quand il mouvait les paupières. On les enleva à l'aide de pinces et de ciseaux; les plaies se guérirent vite et sans aucun accident. Peu de temps après, même production de tumeurs sur la conjonctive, accompagnées cette fois d'un gonflement de l'amvgdalc o-auche et de gene pour la déglutition. Après avoir cette fois enlevé les tumeurs^ on soiimit le malade a des frictions mercuriclles et à un régime des plus sévères, parce qu'on avait reconnu les symptômes affligeants de la maladie. Cette cure affaiblit beaucoup le malade Il maigrit considérablement, et l'engorgement de l'amygdale disparut. Le malade se remit bientôt. On lui appliqua un sétoii à la nuque qu'on discontinua de lui faire porter aprè'^ qu 11 eut joui longtemps d-une parfaite santé. Bientôt de nouvelles tumeurs semblables aux premières se développèrent dans les fosses nasales, gagnèrent rapidement en extension, de manière que les masses enlevées avec des pinces à polvpes remplissaient le creux (^e la main Peu de temps après, la racine du nez se gonfla," il survint une perforation des os et il se développa un fongus de la grandeur de la paume de la main. Il sai-nait trequemment et s'élimina tout d'un coup en causant de vives souffrances. Le malacî-^ se remit et 1 on aurait cru que la plaie en suppuration se cicatriserait, mais la repullulatiJn dn fongus commença de nouveau et le malade succomba à la suite d'accidents cérébraux u e.t a peine utile d'ajouter qu'en présence de ces formes de tumeurs malignes, il faut
(1) Kiiimche Momitsbldtter, p. 91, 1871.
V2} IhindhiLch '1er Augenheilkunde. Stuttgard, 1859 t II
(3) Loc. cit.
DE WECKER. — MALADIES DE LA CONJONCTIVE
s'efforcer d'agir promptcnient et d'opérer autant que possible dans des parties tout à fait saines. De larges portions des paupières et le globe de l'œil doivent donc être sacrifiés sans hésitation,
ARTICLE XXII
MALADIES EXCEPTIONNELLES DE LA CONJONCTIVE : LEPRA, LUPUS, PITYRIASIS, PSORIASIS, PEMPHIGUS, TUBERCULES DE LA CONJONCTIVE.