CHAPITRE VII
DE l'hÉMÉRALOPIE.
L'héméralopie (aveuglement de nuit, cécité nocturne, amblyopie crépusculaire de Sauvages, visu» diurnus de Boerhaave) est une forme d'amaurose dans laquelle on voit dans la journée, tandis qu'on ne voit pas, ou l'on voit peu, tantque le soleil est sous l'horizon. Galien, Arrachait, Dujardin, etc., l'appellent nyctalopir, expression qu'il vaut mieux réserver à l'affection Opposé©; lia/are Rivière, qui lui donne également ce nom, l'explique par
m l'héMéralcIpie. *™ hl ptfiAé el tîép^seiif dès esprits et de-s humeurs, Les œuvres de Celse, de Pline, de Paul d'Egine, d'Alexandre do Tralles, témoignent qu'elle n'était point inconnue des anciens. Les sujets qui en étaient affligés étaient désignés, chez les Romains, sous le nom de luscwsi (1).
Parfois, et ces cas sont les pins nombreux de beaucoup, l'héméralopie consiste dans l'épuisement de la sensibilité de la rétine, par suite de l'exposition des yeux a une lumière très vive, directe ou réfléchie, la membrane perdant, quand elle n'est plus impressionnée par elle, le ressort nécessaire à l'accomplissement de ses fonctions. Aussi cette affection est-elle fréquente, sous les formes endémique et épidémique, dans les pays où le jour a beaucoup d'éclat, comme sous les tropiques, où nos marins l'ont souvent contractée, et où Telfort et Bampfield l'ont vue accompagner le scorbut, tandis qu'elle est rare dans les climats tempérés. Certaines causes, toutefois, peuvent l'y faire naître. C'est ainsi qu'elle a sévi épidémiquement à Belle-Ile-en-Mer, h Montpellier, du temps de Sauvages ; à Strasbourg, en 1762 et en 1832; aMaussanne (Bouches-du-Rhône),en 1841. L'héméralopie congénitale, l'héméralopie liée à des maladies diverses, sont aussi des amauroses à type toujours asthénique dans le premier cas, presque toujours asthénique dans le second, et dans lesquelles l'excitation est trop faible tant que le soleil n'éclaire pas l'horizon, pour (|iie l'exercice des fonctions visuelles puisse avoir son cours. Dans d'autres circonstances, la cécité nocturne est une névrose intermittente, à accès revenant le soir,
I Norrius, Fœstus, Varro el autres, s'accordent à appeler lusciosi ceux qui ne voient point le soir, pas même à la lueur d'une lumière artificielle. (Arrachàht, loc, cil), p. 155.)
2Jb TRAITÉ D£ L AjWAUROSE.
et le docteur Pye, qui L'observa clans des localités où régnaient des fièvres paludéennes, l'attribua aux mêmes influences. On lit, dans les Lettres édifiantes du P. d'Entrecolles, que l'héméralopie est commune en Chine, où la culture du riz demande de vastes inondations. Ces questions, dignes de l'attention des ophtalmologistes, demandent ici quelques développements.
Pendant l'automne de 1847, M. Coquerel, chirurgien de marine, a été témoin d'une épidémie d'héméralopie, à bord de la frégate la Belle-Poule, dans les parages de Madagascar. Une centaine d'hommes en furent frappés ; la maladie était tout à fait essentielle. La cécité était incomplète chez le plus grand nombre, ceux qui en étaient atteints conservant encore la faculté de se guider sur le pont du navire, au clair de la lune; elle était telle, chez quelques uns, qu'ils ne distinguaient pas, à une courte distance, la lumière d'un fanal. Tous, d'ailleurs, jouirent d'une excellente santé pendant la durée de leur cécité nocturne.
Quelques mots du docteur Coquerel expliqueront l'influence qui donna lieu, dans cette occurrence, à l'héméralopie :
« Celui, dit-il (1), qui n'a pas été témoin par lui-même » du brillant éclat du soleil des tropiques, peut à peine » se faire une idée des flots de lumière qui inondent tous » les objets sous la zone torride ; il faut de l'habitude » pour pouvoir considérer un instant, sans trop defali- » gue, les corps fortement éclairés par le soleil. Les ma- » telots, et surtout les gabiers et les canotiers, sont expo- » ses, pendant tout le jour, aux rayons directs du soleil le
(1) Coquerel, De la cécité nocturne (thèse inaugurale). Paris, 18*9,
de l'hémékalopii:. 297 » plus ardent, et à sa réflexion sur les eaux de la » mer. »
Il est à remarquer que, dans cette épidémie, aucun officier ne fut atteint; chose semblable avait été notée déjà, dans des épidémies analogues, à bord des bâtiments de l'État. Dans un rapport adressé au conseil supérieur de santé de Brest par M. Fleury, chirurgienmajor delà marine, celui-ci explique le fait dont il est question par les conditions qui, sous un grand nombre de rapports, ne sont pas les mômes pour les officiers que pour l'équipage. Le quart que font les officiers étant beaucoup plus court que celui des matelots, il en résulte que les premiers sont moins soumis que les seconds à l'action du soleil projeté par la surface des eaux, par les voiles, par les corps métalliques de toute sorte, si brillants à bord des navires de guerre. Les uns ont la faculté de se garantir sous une tente, avantage dont les autres ne jouissent pas toujours. Les officiers, dans ces navigations, portent de grands chapeaux de paille; il en est même qui se munissent de conserves colorées ; les matelots n'ont qu'une casquette sans visière, ou un chupeau à bord étroit. Les hommes le plus exposés sont ceux qui, sous le nom de gabiers, sont chargés du service des voiles.
En juillet et en août 1834, l'héméralopie sévit épidémiquement dans deux bataillons d'un régiment prussien en garnison à Ehrenbreitstein et à Pfalîendorf. On crut que ceux qui en étaient affligés simulaient la cécité; on ne tarda pas, vu son extension, à être convaincu du contraire. Les soldats, dans les marches et les évolutions nocturnes, trébuchaient et se heurtaient les uns contre les autres. Le chirurgien Hubner attribua la maladie
-Uî> THAITK DÉ i/a.M.U (ROSE.
«'uix chaleurs intenses «le l'été, à la. frêqil&iCe des <■• ; ,eices sur un terrain éblouissant et dépourvu d'ombre , on les soldats étaient soumis, en outre, à la réflexion des rayons du soleil par la surface du Rhin, à l'obscurité extrême des chambres qu'ils occupaient dans les fortifications, et qui rendait, quand ils en sortaient, leurs yeux plus sensibles à la lumière. Le fléau épargna deux compagnies des mêmes bataillons casernées dans une vallée voisine , et logées dans des chambres bien éclairées et spacieuses.
Un très grand nombre des prisonniers français, cruellement abandonnés par les Espagnols sur l'île de Cabrera (Baléares), furent frappés d'héméralopie , par suite de l'ardeur du soleil d'Afrique , auquel ils furent exposes sur un sol sablonneux , sans arbres et sans verdure.
Souvent l'héméralopie a régné parmi les corps d'armée en marche dans des pays couverts de neige , dont l'éclat affectait leurs yeux. Le docteur Garron du Villards rapporte que son père observa un bon nombre d'héniéralopes, dans les campagnes de 1793 , chez les soldats piémontais , qui bivaquaient nuit et jour sur des montagnes couvertes de neige; ils étaient tellement aveugles à la tombée de la nuit qu'on les réunissait par escouades pour les faire conduire par un individu sain. Des militaires couchant au bivac, dans l'hiver de 183/i, furent affectés d'héméralopie. En les examinant durant la nuit, au moment où leur cécité était complète, on remarqua que leurs pupilles étaient dilatées et lixes, et la flamme d'une chandelle n'en amenait pas le resserrement. Le docteur Warthon pensa que la maladie résultait d'une débilité de la rétine, vivement impressionnée par l'éclat éblouissant de la lumière que projetaient les
DE h HÉMÉRALOPIËj
o,.;u,ls ffef allumes dans le camp, et qui étaient réfléchis de tous côtés par les glaçons dont les arbres environnants étaient garnis.
Au rapport du docteur Coquerel , la cécité nocturne est fréquente , à Cadix , parmi les nombreux mendiants qui, par misère ou par paresse, passent les nuits dans les 'rues ou h la porte des églises. Cette ville est bâtie sur une langue de terre couverte d'un sable fin très brillant, sur lequel le soleil darde pendant presque toute la journée ses rayons ardents, lesquels sont reflétés encore par les maisons blanchies tà la chaux.
Ces documents confirment la proposition, ci-dessus énoncée, sur l'influence d'une lumière trop vive comme cause d'héméralopie. Si le jeu physiologique de la rétine est interrompu pendant la nuit , quand elle n'est plus sollicitée par cet agent, c'est qu'alors l'excitant n'est plus au diapason de l'irritabilité rétinienne.
Cette inertie de la sensibilité de la rétine , à qui les objets échappent quand ils ne sont pas fortement éclairés par les rayons solaires ou par une forte masse de foyers lumineux artificiels , peut être , avons-nous dit , congénitale, et on l'a vue même se transmettre par voie d'hérédité. Dans un mémoire présenté par le docteur Florent Cunier à la Société de médecine de Gand , cet éminent praticien relata le fait d'un boucher de Vendémian, près Montpellier, Jean Nougaret, né en 1637, et qui , héméralope lui-même , a légué l'héméralopie à ses descendants. Six générations ont été successivement frappées à la naissance des individus atteints , qu'ils séjournassent à Vendémian ou qu'ils se fixassent ailleurs ; l'infirmité se propage beaucoup plus parles femmes que par les hommes ; dès qu'un membre de là race s'en est
*m TRAITÉ DE LAMAUR03E.
trouvé délivré , il ne l'a plus transmise à ses cillants. Au rapport du docteur Stiévenart (1), l'aïeule maternelle de M- X » décédée à soixante-quatorze ans, était affligée d'héméralopie. De ses dix enfants, cinq naquirent
héméralopes. L'un de ceux-ci , la mère de M. X , eut
trois enfants , dont le premier et le dernier cessent de
voir au crépuscule. M. X s'est marié deux fois. Un
garçon qu'il eut de sa première femme est atteint de cécité nocturne; des quatre enfants qu'il eut delà seconde , un seul hérita de l'infirmité de son père. L'oncle
d'un libraire de Paris, M. H , fut affecté d'héméralo-
pie jusqu'à quarante-deux ans, époque à laquelle il devint aveugle.
C'est encore à la torpeur de la capacité sensitive de la rétine qu'il faut rattacher l'héméralopie produite par les causes susceptibles de donner lieu à l'amaurose en général. On peut même dire que quelques vieillards, fort avancés en âge, sont, jusqu a un certain point, héméralopes, puisqu'une lumière, naturelle ou artificielle, très vive, leur est nécessaire pour distinguer les corps qui les environnent.
Observation 113. — Chez madame Gerly, âgée d'une cinquantaine d'années, qui me consulta, pour la première fois, le 16 septembre 1844, une amblyopie aux deux yeux, avec diplopie uni-oculaire à droite, était associée à quelques phénomènes dignes d'être notés. Assez bonne, le jour, pour lui permettre de se livrer à des travaux n'exigeant pas une grande portée de vue, cette fonction s'éteignait le soir, cà un point tel que la malade ne pouvait cheminer seule sans danger sur la voie publique.
( I) Annales d'oculistique, t. XVIII.
DE l'HÉMKIULOPIE.
De plus, des êtres imaginaires se présentaient alors à elle; ils se représentaient encore la nuit, quand elle venait à se réveiller. « L'autre fois, me dit-elle, c'était un » faquin, avec une casquette de travers ; hier, un homme ), en blouse, bleuet » Une religieuse, qui l'accompagnait, ajouta qu'étant sortie, un soir, avec la malade, celle-ci s'arrêtait brusquement à chaque pas , se croyant sur le point de heurter des individus qu'elle pensait apercevoir sur son passage. « Le matin, mais pas trop matin , dit » la consultante , la vision se rétablit. » Ces hallucinations existaient depuis deux ans. Une douleur sourde, qui se faisait sentir, depuis plusieurs années, dans la partie postérieure de la tête, me porta à supposer que l'encéphale était le siège probable de l'ensemble des phénomènes que cette femme nous offrit.
Observation 11 II. — Lajoncière, maçon, me consulta en septembre 1844. Depuis le commencement d'août, il était héméralope, la faculté visuelle lui laissant, pendant la journée, toute liberté de s'adonner à son travail ; mais vers le soir elle s'obscurcissait à un point tel que cet homme ne reconnaissait plus ses camarades, ne distinguait pas ce qu'il mangeait, et aurait bien, suivant son expression , donné cinq francs pour un sou. La flamme d'une chandelle était grossièrement aperçue au milieu d'un brouillard épais. Je ne constatai qu'un peu d'embarras gastrique, et rien dans les réponses du malade ne put me mettre sur la voie, quanta la cause des désordres dont il se plaignait.
Chose digne de remarque, les mêmes phénomènes s'étaient présentés l'année d'avant, en août et en septembre. Lajoncière s'en délivra, sans aucun remède, dans un voyage qu'il fit dans son pays, où il laissait une
$B® TRAITK 1)K L aMAIKOSK.
feramïe ej quatre enfants. Je l'engageai à en agir dé même.
L'amaurose syphilitique est sus< (*]>t ihlc de s'associer à un degré tel d'engourdissement de la membrane sensitive, que les malades ne voient, bien qu'hnpaH'ailement, que dans la journée, tandis qu'ils ne voient que peu, ou ne voient presque pas, lors de l'arrivée du crépuscule. Cette condition donne lieu à une forme liéméralopique, d'autant plus digne d'être mentionnée, que je ne la trouve signalée nulle part.
Observation 115. — J'ai été consulté, le 5 décembre 1850, par un jeune bomme d'une trentaine d'années, représentant, à Paris, d'un des établissements industriels les plus importants de la province. La vue était anéantie au centre de la rétine droite; quelques objets étaient vaguement constatés par les côtés seulement de cette dernière. L'œil gauche permettait au malade de se conduire durant le jour, bien qu'avec difficulté; comme il avait de la peine à reconnaître les traits des personnes, il commettait sans cesse des erreurs qui lui étaient préjudiciables, et des impolitesses; la lecture n'était presque plus possible, à moins qu'elle n'eût lieu sur de gros caractères. Le soir, les fonctions visuelles offraient des conditions déplorables; ce jeune homme ne pouvait se livrer à aucune occupation ; il ne distinguait pas, disait-il, un chien d'un chat; il n'osait sortir. Dans le jour môme, la vue était tout aussi mauvaise, dans des endroits sombres. Les yeux, d'ailleurs, ne présentaient aucun phénomène appréciable. Le malade avait été contraint d'abandonner sa position, pour se confiner dans une petite ville, à quelques lieues de Paris, sur la roule du chemin de 1er de Houen.
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Or il avait £té atteint, il y avait trois aimées, d'une syphilis, avec chancres, etc., pour laquelle il avait reçu Les soins éclairés d'un de nos plus célèbres spécialistes. La guérison parut certaine au bout d'un traitement merçuriel, Des maux de gorge et quelques autres accidents, auxquels on n'opposa aucune médication spécifique, apparurent une année après ; ils furent suivis, au bout de six mois, d'un trouble de la vision à droite, avec perception d'étincelles et de mouches, puis, mais bien plus tard, d'une détérioration de cette fonction à gauche. Le 20 novembre 1850, le médecin qui avait dirigé le premier traitement fut d'avis que l'amaurose n'avait rien de syphilitique ; j'ai sous les yeux l'.ordonnance qu'il rédigea, et qui indique l'application d'un vésicatoire à la nuque, la tisane de houblon avec le sirop de gentiane, et trois cuillerées cà bouche par jour d'huile de foie de morue. Il faut noter que le sujet est lymphatique et affecté d'un certain degré d'ozène. Fondé surtout sur la marche qu'avaient offerte les accidents, j'opinai pour l'existence probable d'une influence syphilitique ; le malade en avait la conscience , il me fut aisé de le décider à se soumettre à un nouveau traitement.
Je conseillai la liqueur de Van-Swieten, la tisane de douce-amère édulcorée avec le sirop de Cuisinier, l'onguent napolitain en frictions sur le front, et l'infusion de fleurs de sureau, pour être reniflée par les fosses nasales.
Le 12 décembre. Etat stationnaire. Le malade, très sensible au froid, est couvert de flanelle, et porte des chaussures de caoutchouc. (Continuation du traitement.)
Le 19. Le trouble de la vision a un peu diminué, i Mêmes moyens.)
,iUZ| TRAITÉ DE l'aMAUROSE.
Le 26. Grande amélioration. Le sujet distingue, dans des endroits peu éclairés, beaucoup d'objets qu'il ne pouvait voir auparavant. Il a lu de l'œil droit le titre d'un ouvrage. Il n'a pris, jusqu'à ce jour, que 30 centigrammes de sublimé. Les scotomes lumineux qui le tourmentaient se sont complètement évanouis. (Suspendre les onctions hydrargyriques. Continuation de la liqueur de Van-Swieten à doses plus fortes, et de la tisane.)
Le 7 janvier 1851, ce jeune homme annonce qu'il peut se conduire le soir. « Auparavant, dit-il, dès que » la brune arrivait, j'étais perdu ; je me heurtais contre » les chaises et les tables; une voiture m'aurait écrasé, » si j'avais eu l'imprudence de sortir seul ; je n'aperce- » vais les gens, sur les trottoirs, que quand ils étaient » sur moi; aujourd'hui, n'aurais-je que l'œil droit, je me » conduirais. » Je recommandai de prendre, le matin et dans le milieu de la journée, un verre de tisane de Feltz, avec addition d'un gramme d'iodure de potassium par bouteille de cette tisane, et de continuer la liqueur de Van- Swieten à la dose d'une cuillerée à bouche tous les soirs.
Le 18 du même mois, je constatai des progrès énormes. L-'œil gauche jouissait presque de ses conditions primitives. Les objets, regardés de l'œil droit, semblaient couverts d'un brouillard; ce dernier organe put lire de très petits caractères que je lui montrai, bien toutefois qu'avec difficulté. Le malade avait employé jusqu'alors trois bouteilles de la solution hydrargyrique (20 centigrammes de sublimé pour 250 grammes d'eau distillée par fiole), et six bouteilles de tisane de Feltz, avec la dose d'iodure de potassium ci-dessus mentionnée. Rentré dans sa maison de commerce, il se livrait sans peine à ses occupations.
m-: l'héméràlopie* o05 L'amélioration continuait le 2k février 1851, date de la dernière consultation. Le malade, qui venait, de faire un voyage en province, avait pris, à cette époque, vingt araiiis de bichlorure de mercure. Je substituai à ce dernier agent le perchlorure d'or et de sodium, en continuant la tisane de Feltz avec l'ioduœ de potassium, et en suspendant, d'ailleurs, toute médication de temps à autre.
Je citerai, comme corollaire de cette observation, un exemple dont m'a fait part mon respectable ami, le docteur Delarroque, père.
M. P , contraint par le mauvais état de ses yeux
de quitter le service militaire, distinguait pendant le jour les corps de grandes dimensions, et pouvait, avec précaution, se conduire ; mais, quand arrivait le soir, il était aveugle et ressemblait à un idiot. Cet bomme avait été plusieurs fois infecté de maladies sypbili tiques ; la dernière vérole datait de cinq années. M. Delarroque prescrivit la tisane de Feltz iodurée, et des frictions aux extrémités inférieures avec l'onguent mercuriel uni au sulfure de chaux (h grammes de ce -dernier et 32 grammes d'onguent napolitain, pour huit frictions), addition qui tendrait à prévenir la salivation, d'après son expérience. La vue se rétablit au bout de vingt-cinq jours; le traitement fut, par prudence, continué jusqu'au cinquantième jour.
Dujardin dit avoir observé l'héméralopie à la suite de la suppression d'une pituite abondante; Richard, après la disparition de la gale; le docteur Cullerier, après une attaque de colique de plomb ; Scarpa, par l'effet d'un étal sahurral des premières voies; le docteur Alançon (de la Flèche), par suite/eliez un enfant de onze ans, de
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la présence d'ascarides lombricoïdcs dans Le tube intestinal.
Remarquez que, dans l'héméralopié propreraenl dile. la cécilé, bien qu'apparaissant le soir, n'a pas lieu dans un local vivement éclairé par une lumière artificielle ; elle se manifeste pendant le jour, si les sujets se placenl dans un lieu sombre. Dans l'amaurosc inlei iniltente, an contraire, qui peut être hëméralopique si les accès se montrent à la tombée de la nuit, la privation delà vue ne règne que durant l'accès, les malades jouissant, pendant l'apyrexie, de l'exercice des fonctions visuelles, qu'ils soient dans un lieu clair ou dans un endroit sombre. Les cas de ce genre, d'ailleurs, sonl des plus rares. Une femme, dont le docteur Stœber a relaté l'histoire (1), commença par devenir aveugle, au moment du coucher du soleil. Plus tard, les accès changèrent d'heure, revinrent au milieu du jour (nyctalopic), et, de quotidiens qu'ils étaient, se convertirent en tierces : ils affectèrent, en un mot, l'allure des fièvres périodiques. Le sulfate de quinine ne tarda pas à en triompher. Le docteur Austin rapporte (2) qu'une de ses malades, Sara Madgwkic, âgée de vingt-quatre ans, devenait, depuis quelque temps, aveugle vers l'heure de midi ; elle se couchait le soir, ne pouvant guère distinguer que la lumière d'une chandelle ou celle du feu; le malin, à son réveil, elle jouissait d'une vue parfaite, et éprouvai! seulement un sentiment de pesanteur et de roideur dans les paupières supérieures. Ces phénomènes se renom elaienl .régulièrement tous les jours et à la même heure. Après avoir essayé sans succès des onclions slinuilanlcs
(1) Annales cToculisliquc, t. VI.
(2) bibliothèque médicale, t. LXIV.
sur tas régions voisines des orbites; deux vésicatoires aux tempes et l'usage interne du 1er, M. Austin tenta le quinquina, dont il lit précéder l'emploi d'un émélique donné à une dose assez élevée pour provoquer abondamment le vomissement, et administré de manière à entretenir les nausées jusqu'à midi. Les quatre premiers jours, celte médication n'eut aucun effet sensible ; au cinquième jour, l'accès ne vint qu'à trois heures ; il retarda successivement de plusieurs heures. Cette femme fut guérie en moins d'un mois.
Demours parle d'une amaurose qui, tous les deux jours, ôtait au malade le pouvoir de se conduire; ses pupilles étaient alors doublées de diamètre; il ne voyait presque rien pendant le paroxysme, qui durait depuis le commencement du jour jusqu'à la fin delà nuit suivante. Le quinquina ne parut avoir ici aucune influence; l'affection s'évanouit avec une telle lenteur, dans l'espace d'une année, que les progrès delà guérison ne purent être appréciés d'une manière exacte.