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CHAPITRE PREMIER GRIPPE OU INFLUENZA

La maladie que nous désignons, dans le langage médical courant, sous le nom de grippe ou d'infliienza a reçu à travers les âges des dénominations multiples : catarrhiis febrilis, catarrhus ejndemictis, synoclms catarrlialis^ baraqiiette, alliirc^ petite poste, petit courrier, cocotte, etc. Le nom de grippe a été donné à la maladie au siècle dernier par Sauvages, de Montpellier, sans doute en raison de l'aspect de la face souvent présenté par les malades. Le nom à'influenza lui a été conféré en 1802, lors de son passage à Milan et à Venise. Huxham introduisit cette expression italienne dans le vocabulaire médical. Ce mot a fait fortune lors de la dernière pandémie.

Par un abus du langage vulgaire et même du langage médical, la grippe est devenue presque le synonyme de rhume ou de fièvre catarrhale simple. C'est sous le nom de grippe que l'on désigne, en général, les petites endémies de fièvres catarrhales vulgaires qui, dans nos contrées, sévissent annuellement pendant l'hiver.

Ces fièvres catarrhales saisonnières sont-elles des grippes acclimatées, atténuées, transformées dans leur virulence? La découverte du bacille de la grippe ne nous a pas encore définitivement appris s'il s'agit là d'influenza nosti'as' diflerente de l'influenza vraie comme le choléra nostras est différent du choléra asiatique. Bien que quelques auteurs (') prétendent avoir trouvé le bacille de la grippe dans des cas isolés, on ne sait pas encore si le bacille de l'influenza se rencontre constamment dans les cas sporadiques et s'il n'existe pas dans la bouche des sujets sains, prêt à récupérer sa virulence sous l'influence de certaines conditions cosmiques.

La grippe ou influenza que nous allons décrire présente dans certaines de ses formes une analogie clinique presque complète avec ces cas de fièvre catarrhale; elle s'en distingue cependant, par son caractère épidémique, par sa grande diffusibilité, par son aspect infectieux, par ses graves complications. Elle est caractérisée par une atteinte générale profonde, un état nerveux très accentué, des manifestations symptomatiques très polymorphes.

(•) O. LiNDENTiiAL, L'influenza sporadique. Wiener kltn. Wocitenschr., 1897, p. 555.

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GRIPPE OU INFLUENZA

Historique. — Sous la dénomination de maladies catarrhales les anciens réunissaient des maladies si diverses, qu'il est difficile de déterminer les épidémies de grippe ayant sévi dans l'antiquité. Il est possible que la première épidémie remonte à 475, comme le veut Hirsch. Le compendium qui donne une longue nomenclature de toutes les épidémies de grippe fait dater la première de 876. Les épidémies récentes sont, en tous cas, les seules intéressantes. Elles semblent avoir pris naissance en Orient.

On peut se demander si le foyer d'origine de l'influenza n'est pas d,ans les steppes de l'Asie centrale, comme le foyer du choléra est sur les bords du Gange; mais, comme le dit Netter, nous ne connaissons pas encore assez l'histoire médicale de ces régions pour établir la réalité de cette hypothèse.

Les épidémies de 1510 et de 1557, celle de 1580 qui fit périr 9 000 personnes à Rome, et dépeupla plusieurs pays d'Europe, sont les premières dont il soit resté une description utilisable. A partir de cette époque, chaque épidémie a trouvé son historien. Sydenham nous a laissé de l'épidémie de 1676 un tableau qui restera toujours l'image fidèle de l'influenza.

A partir de l'épidémie de 1730, la Russie est considérée comme le point de départ de la maladie. Dans toutes les épidémies qui vont se succéder, on constatera désormais la marche constante de la maladie du nord au midi et de l'est à l'ouest.

A partir de 1755, la grippe franchit plusieurs fois l'Océan pour sévir dans les deux Amériques.

En 1773 et 1775, Stoll et Heberden donnèrent une bonne description de la forme gastrique de la maladie.

En 1802 et en 1830, la grippe s'abat encore sur toute l'Europe. En 1853, Priau, Pétrequin, Rourgogne font une bonne étude de sa forme abdominale et montrent comment la maladie dans quelques-unes de ses modalités peut aller jusqu'à simuler le choléra.

L'épidémie sévère de 1835, dont l'histoire a été retracée magistralement par Graves, a servi de type à presque toutes les descriptions de nos auteurs classiques. Depuis 1857, les diverses épidémies de grippe, qui ont parcouru l'Europe, n'ont pas en effet eu grand retentissement dans la littérature médicale.

Citons seulement les épidémies de 1848, de 1867, 1870, 1875, 1875, celle de 1880-1881, qui fut suivie d'une grande épidémie de fièvre typhoïde, celle encore de 1886, remarquable par ses manifestations pulmonaires.

On pourrait, depuis J857, décrire une épidémie de grippe pour chaque année, mais dans les récits que nous ont laissés les auteurs, il est souvent fort difficile de faire la part qui revient à la fièvre catarrhale saisonnière ou à la grippe épidémique.

La grande épidémie d'influenza que nous avons observée, il y a quelques années (1889-1890), n'a différé par aucun caractère essentiel des grandes épidémies antérieures.

Depuis 1857 on n'avait pas observé de pandémie semblable. Nous prendrons comme type de notre description cette dernière épidémie, la seule qu'ait observée notre génération médicale.

Son histoire clinique est à peu près calquée sur celle des épidémies antérieures. Des enquêtes rigoureuses ont donné cependant des renseignements plus précis sur certaines formes et sur la marche de la maladie.

ÉTIOLOGIE.

La nature des infections secondaires développées au cours de l'influenza, la notion de contagiosité de la maladie, ont été autant de connaissances nouvellement acquises par l'étude de l'épidémie 1889-1890. C'est seulement en 1892, que Pfeiffer a découvert le bacille qui porte son nom.

Il en est de la grippe comme du choléra. Après une grande épidémie, on peut voir la maladie renaître pendant deux ou trois années de suite. Ces reprises se l'ont en général par foyers isolés; elles sont, en général, moins importantes que l'attaque primitive. Dans certaines contrées, ces retours offensifs ont sévi avec plus d'intensité que les années précédentes. Les réviviscences de l'épidémie de 1889-1890 ont été signalées en différents pays, jusqu'à la fin de 1892. A Londres, l'épidémie de 1891 a été plus sérieuse que celle de 1890.

MARCHE DES ÉPIDÉMIES EN GÉNÉRAL ET DE U ÉPIDÉMIE DE 1880-90 EN PARTICULIER — ÉTIOLOGIE

Voies de propagation. — Nous avons dit que, depuis l'épidémie de 1750, on a toujours vu la grippe marcher du nord au sud et de l'est à l'ouest. L'épidémie de 1889-1890 n'a pas manqué à cette loi. Elle a été identique dans ses voies de dissémination aux grandes épidémies précédemment connues.

Peu importe que l'origine première de l'épidémie soit en Sibérie, en Perse, en Turkestan, au pays de Boukara; ce qu'il faut savoir, c'est que la grippe est endémique à Saint-Pétersbourg et à Moscou. M. J. Teissier (') a établi, par des documents irréfutables tirés des registres des hôpitaux, que chaque année, au printemps et à l'automne, un certain nombre de cas de grippe infectieuse sont régulièrement observés dans ces deux grandes villes.

D'endémique la grippe peut devenir épidémique et même prendre le caractère d'une véritable pandémique. En septembre 1889 elle a fait son apparition habituelle dans les grands centres de la Russie où l'on a coutume de l'observer ; seulement cette année-là la grippe n'a pas tardé à prendre des cai'actères particulièrement expansifs (Teissier).

Au commencement de novembre, l'épidémie a paru et s'est diffusée en Russie au point d'atteindre un tiers de la population. Le 26 novembre, la grippe faisait son apparition à Paris dans le magasin du Louvre, où elle frappait 670 employés. Elle est restée primitivement localisée à ce foyer initial, puis s'est généralisée à la fin de la première semaine de décembre, en s'étendant au magasin du Petit-Saint-Thomas, à l'Administration des postes, à l'École poly technique, à l'Ecole Centrale, à l'École de Saint-Cyr, etc.; quinze jours après, elle gagnait le midi de la France.

L'épidémie a éclaté à Berlin en même temps qu'à Paris ; peu à peu elle sévissait à Vienne, puis se répandait dans toute l'Europe méridionale, passait en Afrique et finalement était importée dans l'Amérique du Nord.

A Paris, le maximum d'intensité de la maladie a été observé dans la première semaine de janvier, puis la maladie a été en décroissant et s'est éteinte au commencement de février.

La diffusion de la grippe ne dépasse pas la vitesse des communications humaines. En 1780, l'épidémie mit plus de 6 mois pour arriver de Saint-

(') J. Teissier, L'influenza en 1889-1890 en Russie. (Rapport de mission adressé à M. le Ministre de l'instruction publique.)

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Pétersbourg à Paris, tandis qu'en 1837 elle franchit la même distance en moins de 6 semaines. En 1889-90, sa vitesse a été parfois celle des trains les plus rapides.

La gi'ippe suit toujours dans sa progression une marche intéressante. Elle s'étend d'abord aux grands centres placés le long des grandes lignes de communication. Elle gagne d'emblée Berlin, Paris, Vienne, Presbourg, Cracovie, Kiel, Copenhague. De chacun de ces grands centres, la maladie se dissémine en foyers secondaires vers les agglomérations humaines d'importance moindre pour gagner en dernier lieu les localités les jdIus isolées ('). Nous retrouverons plus loin les détails de cette dissémination qui éclaireront un point controversé de l'étiologie de la grippe.

Il reste cependant quelque obscurité dans la marche de certaines épidémies de grippe. Ainsi, la maladie semble avoir éclaté spontanément en Angleterre, à Hull, pendant le mois d'avril 1891. Trois semaines après, elle se généralisait à Sheffield, puis à Leeds et à Bradford ; elle atteignait Londres api'ès six semaines. Pourquoi, dit M. Talamon(^), la maladie qui, en décembre 1889, a si facilement et si rapidement été importée à Londres et en Angleterre, n'at-elle pas été exportée de Londres sur le Continent lors de l'épidémie de mai 1890? Les communications entre Londres et la France, la Belgique ou la Hollande, n'étaient pourtant ni moins promptes, ni moins fréquentes qu'en 1889, et aucune mesure d'isolement, de prophylaxie, de désinfection, n'avait été prise ou proposée. La transmission interhumaine ne suffit-elle donc pas à tout expliquer?

Influence des modifications atmosphériques. — Depuis longtemps déjà on avait incriminé les perturbations atmosphériques de déterminer l'éclosion des épidémies de grippe. Schônlein, Boeckel (de Strasbourg) avaient accusé l'ozone contenu en excès dans l'air. Ces observateurs avaient essayé de démontrer que ce gaz impressionne les voies respiratoires, et que sous son influence les bronchites ont tendance à devenir épidémiques. On avait déjà noté que les épidémies de 1870, 1871, 1873, 1875, avaient succédé à de grandes vicissitudes atmosphériques, au passage brusque d'un froid excessif à une tenapérature relativement élevée.

En 1889, en Russie, aussi bien à Saint-Pétersbourg qu'à Moscou ou à Varsovie, lorsque l'endémie grippale a passé à l'état d'épidémie, l'expansion s'est faite, suivant l'opinion de M. Teissier, à la faveur de grands bouleversements cosmiques, qui auraient favorisé l'éclosion du germe pathogène et auraient facilité sa dissémination. Ces bouleversements cosmiques auraient consisté en une série de dépressions barométriques, en une température beaucoup plus élevée que la moyenne de la saison ne le comportait, en une humidité excessive, allant jusqu'à la saturation de l'atmosphère. Fait intéressant, à Varsovie, l'épidémie subit un temps d'arrêt coïncidant avec un relèvement momentané du baromètre et ne reprit toute son intensité que lorsque les conditions météorologiques

(') Une enquête a été poursuivie par l'Administration sur tous les points du lerritojre français où a sévi l'épidémie de 1889-1890, enquête dont les résultats ont été présentés à l'Académie par M. Proust. M. A.-J. Martin, qui a été chargé du dépouillement des documents, nous a communiqué oralement que ces documents confirmaient de tous points ce que nous avançons sur la dissémination de l'épidémie.

0 Talamon, La contagion de la grippe pendant l'épidémie de 1889-1890 en Angleterre. Médecine moderne, 16 juillet 1891

ÉTIOLOGIE.

redevinrent ce qu'elles étaient au début. Avec la reprise des froids, on observa une décroissance rapide de la morbidité et de la mortalité.

M. Teissier pense encore que l'adultération des eaux fluviales n'a pas été étrangère au développement de la grippe. Pendant l'épidémie, les eaux de la Newa à Saint-Pétersbourg contenaient beaucoup plus de matières organiques qu'en temps ordinaire. Au mois d'octobre, avant l'influenza, les eaux de la Vistule contenaient plus de 21 millions de germes par litre, tandis qu'en décembre, au moment de la décroissance de l'épidémie, elles n'en contenaient plus que 135 000. Les analyses faites aux mêmes époques de l'année en 1889 et en J890 ont été loin de donner semblables écarts. « Cette adultération des eaux, ajoute M. Teissier, ne semble pas étrangère au développement de la grippe, qui a le plus souvent débuté autour des cours d'eau pollués, aussi bien à Saint-Pétersbourg qu'à Moscou et à Varsovie. L'immunité de certaines régions ou de certaines maisons où l'on fait usage d'une eau potable absolument pure vient, dans un autre ordre d'idées, toutefois confirmer encore cette notion de l'influence pathogénique directe ou indirecte de l'eau d'alimentation. L'ambassade de France à Saint-Pétersbourg, où l'on ne consomme que de l'eau parfaitement pure, a joui d'une immunité absolue pendant l'épidémie. »

Pour M. Teissier, d'après l'enquête faite par lui en Russie quelques mois après l'épidémie, la présence de l'agent pathogène de l'influenza serait donc possible dans l'eau et sa dissémination dans l'atmosphèi^e serait commandée par des conditions météorologiques générales.

Duflocq a rapporté, lors de la dernière épidémie, un fait qui semble montrer l'action des influences cosmiques, sur l'éclosion de l'influenza, en certaines contrées. « Deux maçons grippés, venant de Paris, arrivent le 22 décembre dans le bourg de Saint-Germain-Beau-Pré (Creuse), où il n'existait aucun cas de cette maladie. Le 25 décembre, la mère de l'un d'eux est prise par la grippe. Ces trois cas restent isolés jusqu'avi i janvier. Ce jour-là, il fait une chaleur excessive; dans l'après-midi, le temps devient orageux; il tonne violemment à plusieurs reprises; dans la soirée même et la journée du lendemain, 150 personnes sont prises par la maladie. Ce fait est intéressant au point de vue des conditions météorologiques qui favorisent la culture et la dissémination du germe infectieux de la grippe. On peut comparer ce qui s'est passé dans cette circonstance, en matière de grippe, à ce qui se passe pour certains parasites des végétaux, tels que le mildew, dont la pullulation et l'envahissement se font pour ainsi dire instantanément sous l'influence de certaines modifications atmosphériques, alors que jusque-là quelques plants seulement étaient infectés. » (Duflocq.)

La question de l'influence des modifications atmosphériques sur l'apparition de la grippe a été reprise par M. Louis Masson et a fait l'objet d'une communication à la Société de médecine publique et d'hygiène professionnelle ('). M. A.-J. Martin(^) vient, d'autre part, de publier un travail sur ce sujet. Les documents très circonstanciés recueillis par M. L. Masson, au cours de l'épidémie, sur les différentes modifications atmosphériques, nous ont paru dignes d'être signalés.

Des recherches de M. Masson il ressort qu'à Paris, pendant la durée de l'épidémie, on a observé une élévation tout à fait insolite de la pression baromé-

(') L. Masson, Société de médecine publique et d'hygiène professionnelle, mai 1891. (*) A.-J. Madtin, Gaz. hcbdom. de Méd. et deCliir., 13 juin 1891, p. 278.

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trique. Cette pression est restée constamment au-dessus de 760 millimètres, tandis que sa moyenne est, en général, de 755 millimètres. La moyenne des pressions de novembre, en se maintenant à 769™"", 2, a été particulièrement élevée. Le maximum absolu, 779'"'", 8, a été atteint le 20 novembre 1889; il convient de remarquer, comme le signale M. Martin, qu'à part l'année 1867 il faut remonter jusqu'en 1757 pour retrouver une pression aussi élevée.

La température s'est, par contre, abaissée, en même temps que s'accentuait la hausse barométrique. Le froid a été cependant peu rigoureux, puisque la température n'est pas descendue au-dessous de 5".

Les recherches sur l'humidité de l'air ont donné les résultats suivants : Une très petite quantité d'eau est tombée pendant la période de l'épidémie. L'humidité de l'air a été cependant considérable durant cette période : l'étal hygrométrique s'est constamment élevé et a même dépassé 0,80 au moment du maximum de l'épidémie.

Les vents n'ont rien présenté de bien particulier : du 10 novembre 1889 au l^"" février 1890, ils ont presque constamment soufflé du sud au sud-ouest, ce qui est le caractère moyen du vent à Paris. D'autre part, la marche générale de l'épidémie, qui s'est faite, comme nous l'avons vu, dans l'hémisphère nord de l'est à l'ouest et du nord au sud, a été justement en sens inverse de la direction des vents qui prédominaient à ce moment.

La radiation, c'est-à-dire le rapport entre les l'ayons lumineux reçus en un lieu et ceux qui seraient reçus si le ciel était pur de tout nuage, était un renseignement important à rechercher. La radiation a éprouvé une baisse notable au moment du commencement de l'épidémie; le minimum 7,8 a eu lieu dans la 51*^ semaine de 1889, il était inférieur de 6,7 à la moyenne normale déduite de 12 années d'observations à l'Observatoire de Montsouris. Le défaut de lumière solaire a été constant pendant toute la période de l'épidémie.

Dans la plupart des stations météorologiques, à Vienne, à Berlin, à Bruxelles, etc., la grippe a coïncidé avec un temps humide, brumeux, un froid peu intense et une hausse insolite du baromètre.

Les graphiques et les cartes multiples dressées par M. L. Masson, pour montrer les rapports de cette grande épidémie avec la pression atmosphérique, montrent qu'en Europe les courbes de la mortalité et celles des oscillations de l'aiguille barométrique coïncident presque partout, semaine par semaine ; aux maxima et aux minima de l'une correspondent les maxima et minima de l'autre; les zones de forte mortalité sont enserrées, en quelque sorte, par les élévations de pression, quelle que soit la région, sauf la Bussie (Martin).

La Bussie seule, nous l'avons, d'ailleurs, vu plus haut, a fait exception à cette règle, puisque les recherches de M. Teissier ont montré que le baromètre baissait et le thermomètre se relevait au moment où la mortalité était la plus forte. A quoi attribuer ces manifestations inverses en Bussie? Peut-être, répond M. A.-J. Martin, à l'endémicité de la grippe qui, acclimatée en Bussie, a pu s'y adapter à des manifestations atmosphériques multiples et subir plus aisément de nouvelles invasions.

Nous nous gardons de tirer la moindre conclusion et nous nous bornons à enregistrer ces constatations météorologiques sans les interpréter. Ce sont des documents nouveaux présentant plus d'une particularité intéressante, et qui aideront peut-être un jour à élucider la pathogénie encore si obscure de la

grippe. Semblables recherches météorologiques devraient être tentées pour les épidémies de toute nature.

La pression, la chaleur, la sécheresse, l'humidité, la lumière impressionnent, on le sait expérimentalement, la vitalité et la virulence des microbes. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans l'ordre naturel des choses? Pourquoi certaines conditions météorologiques n'aideraient-elles pas à expliquer dans une certaine mesure ce que l'on appelle encore le « génie épidémique » ?

Il faut tenir compte encore, dans l'étiologie de la grippe, des causes qui peuvent déterminer l'éclosion des complications si variées qui se développent en tant qu'infections secondaires. Ces complications sont dues le plus souvent à l'invasion de germes d'ordre banal, que nous aurons à énumérer plus loin.

Contagion. — La question de la contagiosité de la grippe a soulevé de tous temps de grandes discussions. Contre la contagion on invoquait jusqu'ici la rapidité de diffusion de la maladie. Nous avons déjà établi qu'elle ne se propage pas plus vite que les moyens de circulation les plus perfectionnés.

L'étude de l'épidémie de 1889-1890 a permis d'élucider cette question étiologique. De grandes discussions ont éclaté à ce sujet avi sein de l'Académie de médecine et de la Société médicale des hôpitaux, où l'on s'est divisé en deux camps, celui des contagionnistes et celui des anticontagionnistes.

A la Société de médecine de Berlin, Fûrbringer, Becker, Leyden, Graëntsel se sont déclarés contre la contagion; Henoch et Guttman pour la contagion. En Autriche, Nothnagel est contagionniste et Schriner anticonlagionniste.

Comme le fait observer avec raison Villard (de Marseille) ('), pour bien apprécier la contagion grippale, il faut l'observer dans les milieux isolés, dans des villages éloignés, dans des couvents, dans les prisons, dans les hôpitaux, à bord des navires.

Brochin (*) rappelle, d'après Cullen et Macquen, qu'une ville d'Islande jusquelà indemne de grippe fut atteinte brusquement par la maladie le lendemain du jour où le percepteur des impôts, qui en était affecté, y fut entré pour opérer des recouvrements.

M. Grasset rapporte que dans la dernière épidémie aucun cas ne s'était produit à Frontignan, jusqu'au jour où arrive de Paris une personne grippée; celle-ci dîne avec 10 autres personnes parmi lesquelles 5 contractent la maladie. Une de ces personnes porta ensuite la grippe dans un village voisin indemne jusque-là.

Le paquebot Saint-Germam^ parti le 2 décembre de Saint-Nazaire, embarque à Santander un passager venant de Madrid; dès le lendemain de son arrivée à bord ce passager fut pris de grippe, et le mal se généralisa à tel point que 154 passagers sur ■iSô furent atteints (Proust).

Le D"' Antony a rapporté à la Société des hôpitaux que le service des détenus du Val-de-Grâce était indemne de grippe, tandis que la maladie sévissait dans tout le reste de l'hôpital. Un grippé entra dans le service et la maladie y éclata, dans un délai de I à i jours.

Le D'' Barth disait à la même Société qu'une épidémie intérieure était survenue à l'hôpital Broussais, après l'admission de 3 malades venus du dehors.

(') A. Villard, Leçons cliniques sur la grippe, Paris, 1890. G. Masson, édit. (*) Brochin, art. Grippe du Dict. encycl. des sciences médicales..

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GRIPPE OU INFLIJENZA.

Nous-même avons vu à l'Hôtel-Dieu annexe la grippe faire le tour de nos salles, après l'admission de 5 malades venus du dehors.

La relation de l'épidémie de Montbéliard, faite par M. Bouchard à l'Académie, d'après le D'' Tueffert, est également significative : un habitant de Montbéliard de passage à Paris reste le 9 décembre, pendant une grande partie de la journée, dans une infirmerie où étaient soignés des grippés. De retour à Montbéliard, il est frappé par la grippe le 13; le 17, ses 2 filles sont atteintes; le 19, son fils; le 20, un ami de ce dernier; le 21, le frère de cet ami; le 25, le beaufrère du précédent. Le même jour, la femme du premier malade est atteinte, ainsi que trois jeunes gens parents ou amis des derniers : ainsi, en 10 jours, on a pu suivre l'éclosion de la maladie chez 11 personnes.

D'une façon générale, la proportion des individus atteints par la grippe est très élcA^ée dans les écoles, dans les Postes, dans les grandes institutions industrielles, où les employés sont en relations constantes avec l'extérieur et entre eux; elle est, au contraire, très faible dans les prisons et dans les asiles d'aliénés, qui se trouvent dans des conditions opposées (Talamon).

Parsons, dans son rapport adressé au « Local Government Board » sur l'épidémie d'influenza de 1889-1890, cite l'exemple des gardiens de phares qui vivent exposés à toutes les intempéries, mais dans un état'd'isolement presque absolu. Sur les -400 gardiens qui habitent les 51 bateaux-phares et les 16 phares fixes répartis sur les côtes de la Grande-Bretagne, 8 seulement ont été atteints par d'influenza, et l'enquête établit que, dans les 8 cas, le sujet a été exposé à la contagion (').

L'observation scientifique des faits semble donc démontrer que la grippe, comme le choléra, apparaissant d'abord en un point donné sous forme de cas sporadiques, va en s'étendant peu à peu pour constituer une épidémie qui s'accroît plus ou moins rapidement. Peut-être, avec M. Talamon, faut-il en rabattre de l'exagération des anciens auteurs, qui n'hésitent pas à nous parler de populations entières frappées d'vin seul coup par la grippe et à raconter qu'en 1780, par exemple, 50 000 personnes furent atteintes en une seule nuit à Saint-Pétersbourg.

La grippe n'est pas seulement transmissible par l'air ou le contage direct; elle semble l'être aussi par les objets. Le fait suivant paraît en fournir la preuve.

Sur le vaisseau-école la Bretagne, qui se trouvait en rade de Brest depuis le il décembre, l'épidémie s'est propagée de la façon suivante : le 11 décembre, un officier déballe lui-même un colis qui lui arrivait de Paris; trois jours après, il est atteint de grippe. Les jours suivants, sa femme et ses domestiques sont frappés successivement. Ce sont les premiers cas survenus à Brest. Le 14, cet officier vient passer 24 heures à bord. Le 16, un premier cas est constaté chez un adjudant, et le 17 l'épidémie éclate, frappant de 20 à 45 hommes par jour (Danguy des Déserts).

La grippe est peut-être transmissible de l'homme à l'animal. Les faits rapportés par M. Ollivier sont intéressants à signaler. Une dame grippée rejetait sur son assiette des morceaux de viande qu'elle avait sucés; son chat en avala quelques-uns et mourut au bout de quelques jours avec des symptômes de grippe. Un autre chat, atteint de grippe et présentant un coryza avec jetage abondant, contagionna par le mucus nasal d'autres chats dont il partageait le

(') Parsons, cité par Talamon in Médecine moderne, 4891, p. 535..

ANATOMIE PATHOLOGIOUE.

repas. D'autre part, la maladie peut exister chez les animaux, sous forme d'épizootie étendue, indépendamment de toute épidémie semblable chez Thomme. En 1872, une grande épidémie d'intluenza sévit sur tous les chcA-aux de l'Amérique du Nord, sans atteindre les hommes. On peut donc penser, dans ces cas, qu'il s'agit de maladies d'espèces différentes. BoUinger et Parsons hésitent à se prononcer à ce sujet, tout en penchant pour la différence d'espèces.

La proportion des personnes atteintes, par rapport au chiffre total de la population, semble avoir été d'autant plus forte que l'agglomération était plus considérable; à Paris, on admet que les deux tiers environ des habitants ont été atteints (G. Lyon)(').

En résumé, l'histoire de la dernière pandémie a convaincu la plupart des médecins de la contagiosité de la grippe. Il faut convenir cependant que la contagion s'effectue d'une façon toute spéciale, avec une rapidité de diffusion, qu'on ne retrouve dans aucune autre maladie.

Une fois introduite dans une localité, la grippe peut se propager non seulement par le contage direct, mais encore par l'air, l'eau, les objets, les animaux. Les allures essentiellement épidémiques de la maladie avaient contribué à faire oublier le rôle de la contagion, mais il en est de la grippe comme de beaucoup d'autres maladies infectieuses, elle est à la fois épidémique et contagieuse.

Causes prédisposantes. — Les hommes ont été plus fréquemment atteints que les femmes pendant l'épidémie de 1889-90. Aucun âge n'a été épargné. Les enfants ont été cependant proportionnellement moins atteints que les adultes. La grippe est exceptionnelle au-dessous d'un an ; elle rencontre très peu de personnes réfractaires. Aucune condition sociale n'en est à l'abri.

Les maladies chroniques agissent comme cause prédisposante. Les maladies aiguës ont diminué de nombre pendant l'épidémie. L'abaissement de la mortalité par cavises ordinaires, pendant les épidémies de grippe, avait déjà été noté plusieurs fois, lors des épidémies précédentes.

ANATOMIE PATHOLOGIQUE

Il est exceptionnel de faire l'autopsie d'individus ayant succombé à la grippe sans complication et, d'autre part, les lésions des voies respiratoires propres à la grippe sont particulièrement difficiles à bien connaître, car elles sont accompagnées presque constamment d'infections secondaires.

Il paraît exister avant tout une inflammation superficielle de toute la mvuiueuse des voies respiratoires (larynx, trachée, bronches de tout calibre), inflammation qui amène la desquamation de l'épithélium et ouvre ainsi la porte aux microbes des infections secondaires. La muqueuse nasale présente au microscope tantôt une kératinisation incomplète de la couche épithéliale superficielle, tantôt de petites ulcérations.

Dans l'exsudat purulent des bronches, on trouve le bacille spécifique.

Weichselbaum a insisté sur la congestion de la muqueuse des sinus et sur le contenu muco-purulent des sinus frontaux et maxillaires.

(') G. Lyon, La grippe en 1889-1890. Revue des sciences méd., 1890.

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GRIPPE OU INFLUENZA

Les poumons peuvent être frappés d'altérations diverses. On y trouve tantôt simplement de la congestion ou de l'œdème, tantôt des foyers de pneumonie lobaire ou de broncho-pneumonie.

Les lésions de la pneumonie lobaire au cours de l'influenza sont celles de la pneumonie franche aiguë classique. Le foyer d'hépatisation lobaire est parfois entouré de noyaux de broncho-pneumonie.

La broncho-pneumonie est plus fréquente que la pneumonie lobaire. Finkler (') Ta appelée la pneumonie cellulaire en raison de l'infiltration embryonnaire toute spéciale du tissu interalvéolaire. Beck, Pfeiffer ont donné une description à peu près analogue de la lésion. Les bronchioles et les alvéoles sont remplis également de cellules embryonnaires. Plus tard, les cloisons s'épaississent et les alvéoles sont remplis d'un exsudât fibrineux et de cellules desquamées. Avec le temps, les lésions pourraient aboutir à l'induration et même à la nécrose et à la caséification. Ces altérations seraient dues au bacille de l'influenza. Les pyogènes vulgaires occasionneraient les lésions des broncho-pneumonies banales.

La rate peut être hypertrophiée comme nous l'avons constaté dans un cas, avec M. Chantemesse.

On a décrit au niveau des reins des lésions de dégénération parenchymateuse (Babes), de la tuméfaction trouble (Ribbert), des lésions de glomérulo-néphrite (Leyden).

On a signalé, par exception, des ulcérations de l'estomac et de l'intestin.

BACTÉRIOLOGIE

Pendant l'épidémie de 1889-1890, tous les bactériologistes se sont appliqués à la recherche des microbes trouvés dans les organes et les humeurs des grippés. On n'est parvenu durant cette période qu'à isoler et à cataloguer les microbes d'infections secondaires. Certains microbiologistes, tels que Kûhn et Weiclîselbaum, se demandaient même s'il y avait bien un agent spécifique de la grippe. Ils allaient jusqu'à penser que la constitution grippale n'agissait qu'en exaltant pendant l'épidémie la virulence des saprophytes que nous portons dans nos cavités naturelles.

En 1892, Pfeiffer découvrit le bacille de l'influenza.

Bacille de Pfeiffer. — Voici les caractères du bacille découvert par Pfeiffer, au commencement de l'année 1892. Ces caractères sont ceux retrouvés par Klein, Weiclîselbaum, Canon, Chiari, Pribram, Borchardt, Huber, Pielicke, Voges et enfin récemment, en France, par Henri Meunier dont nous empruntons la description.

Le bacille de la grippe est un bâtonnet très court, très fin, à peine plus long que large et mérite le nom de coccobacille; il est le plus petit des bacilles connus. Arrondi à ses extrémités, il est parfois associé par deux en diplobacille. Il est immobile, très abondant, pur ou associé dans la salive, dans le mucus bronchique et dans le suc pulmonaire des individus atteints de grippe; il se colore assez mal par les couleurs basiques mais très bien par la fuchsine phé-

(') Finkler. Die acute Lungenentzundungen.

BACTÉRIOLOGIE

niquée. Il se décolore absolument par le Gram, présente souvent après coloration la forme diplococcique, les extrémités s'imprégnant mieux que le centre. Très difficile à cultiver et à repiquer, il ne pousse pas sur les milieux ordinaires (bouillon, gélose, gélatine, sérum, pomme de terre), mais pousse seulement sur des milieux ensanglantés et en particulier sur de la gélose recouverte d'une mince couche de sang (sang d'homme, de lapin ou mieux de pigeon). Poussant à 57", lentement en quarante-huit heures sur sang de lapin, en vingtquatre heures sur sang de pigeon, il donne des colonies extrêmement petites, souvent invisibles sans le secours de la loupe, transparentes, arrondies, ne confluant pas. Les colonies deviennent un peu plus volumineuses par passages successifs sur .sang de pigeon. Aérobie rigoureux, présentant dans les cultures vieilles un polymorphisme très marqué (formes filamenteuses allongées et enchevêtrées), le coccobacille vieillit vite et ne se repique plus au bout de quelques jours. Ce microbe n'est pas pathogène pour les animaux de laboratoire, ou du moins il ne les tue que par toxémie après injection intra-veineuse de doses considérables de cultures vivantes ou stérilisées. Meunier a cependant réussi dans un cas à déterminer chez le lapin une infection vraie, mortelle, avec lésions organiques par injection intra-veineuse de cultures de coccobacille.

La bacille de la grippe se retrouve surtout, avons-nous dit, dans la salive, le mucus bronchique et le suc pulmonaire des malades. Meunier l'a isolé dix fois sur onze, dans le suc pulmonaire extrait par ponctions du foyer pneumonique chez des enfants.

Le bacille de linfluenza a été rencontré par Letzerich dans les séreuses; il a été isolé par Meunier d'un épanchement séro-fibrineux compliquant une broncho-pneumonie; il aurait été retrouvé à l'état de pureté par Pfeilïer dans des collections purulentes de la plèvre. Netter dit qu'il ne s'agissait dans ce dernier cas que d'épanchements peu abondants, et il pense que les grands épanchements purulents, si fréquents au cours de la grippe, sont dus au pneumocoque, aux pyogènes vulgaires, mais non au bacille de Pfeiffer.

Pfuhl et Walter ont trouvé deux fois le bacille de l'influenza dans le système nerveux central de malades qvii avaient présenté des signes de méningite cérébro-spinale.

Récemment, Pfuhl a rapporté trois nouveaux cas d'influenza terminés par la mort, et à l'autopsie desquels on a pu trouver des bacilles de Pfeiffer dans les centres nerveux. Ces parasites furent trouvés associés à des streptocoques et à des pneumocoques, soit dans le liquide céphalo-rachidien, soit dans le pus des méninges, soit, dans un cas, au niveau de la névroglie du cerveau et du bulbe, dans les fentes et les vaisseaux lymphatiques, dans les capillaires, dans les espaces péricellulaires et dans le protoplasma des cellules ganglionnaires. Ces bacilles étaient également très nombreux dans les poumons, les reins, le pancréas(*).

Ilaedke(^) a dernièrement isolé le bacille de l'influenza du pus d'une méningite avec abcès épidural.

Cantani(^) a prétendu qu'en inoculant sous la dure-mère ou dans le tissu cérébral des animaux des cultures vivantes ou stérilisées de bacilles de Pfeiffer, il était arrivé à produire une infection ou une intoxication influenzique mortelle,

(') A. Pfuhl, Zeitschr. f. Hyg. u Infeclionskmnkh., 1897, Bd. xxvi. n" 1, p. 662. (-) M. Haedke, Ein Fall von Meningitis und e)jiduralem Abscess mit Nachweis von Influenzabacillen {Mûncli. Med. Worliens., n 29, 1897). (^) A. Cantani, Zeitschr. f. Hyg. u. [nfeclioitskmnkh., 1896, Bd., xxni, n° 2, p. 265.

TRAITÉ DE MÉDECINE, 2° 6dit. — II. 15

IFEHNAND WJD^L.]

GRIPPE OU INFLUENZA

qui, jusqu'à présent, n'avait pas encore été réalisée par d'autres expérimentateurs.

Dans le sang des malades atteints d'influenza, Pfeitï'er n'a jamais trouvé son bacille, aussi a-t-il dénié toute authenticité aux i^echerches de Canon (»), qui prétend avoir obtenu des cultures du bacille de l'influenza en ensemençant le sang de six malades. Bruschettini croit, de son côté, avoir isolé plusieurs fois le bacille du sang de la veine, et Borchardt dit que, sur 43 examens du sang du doigt, il a coloré très nettement le bacille de Pfeiffer six fois. Depuis l'assertion négative de Pfeiffer, divers auteurs ont donc observé le bacille de la grippe dans le sang vivant. Récemment encore, Meunier a isolé quatre fois du sang de la veine le bacille de l'influenza dont il a éprouvé tous les caractères. Il en est très vraisemblablement du bacille de Pfeiffer comme du pneumocoque et du streptocoque, qui ne se trouvent pas, en général , dans le sang circulant, mais qui peuvent en être isolés, dans quelques cas. Le microbe passe bien parfois dans la circulation sanguine, mais il n'y séjourne pas suffisamment pour qu'on puisse à tout coup l'y retrouver; il faut tomber, quand on fait la recherche, au moment exact de la décharge bactérienne.

Récemment, W. Delius et W. Kolle(^) ont essayé, par les procédés classiques, d'immuniser les animaux par des cultures, soit virulentes, soit stérilisées, soit filtrées, de bacille de Pfeiffer. Toutes leurs tentatives sont restées négatives. Les animaux ainsi traités se montraient, il est vrai, moins sensibles aux cultures virulentes que les animaux témoins, mais l'accroissement de leur résistance envers le bacille de Pfeiffer n'était pas plus grand chez eux que celui des animaux immunisés contre une autre affection, contre le choléra ou la diphtérie, par exemple; la plus grande résistance des animaux traités par les cultures du bacille de Pfeiffer n'avait rien de spécifique.

Le sérum des animaux qu'on avait immunisés n'avait ni pi'opriété antitoxique, ni propriété bactéricide spécifique. Il en a été de môme du sérum de six individus convalescents d'influenza.

Le bacille de l'influenza est doué de propriétés pathogènes si peu actives, qu'il était à prévoir que de telles expériences ne pouvaient fournir aucune donnée concluante.

Meunier n'a trouvé aucune propriété agglutinative au sérum des malades atteints ou convalescents de grippe ou au sérum des animaux inoculés.

MM. Teissier, J. Roux et Pittion ont isolé chez les grippés un micro-organisme essentiellement polymorphe, se présentant dans l'urine au moment de la défervescence sous forme d'un diplocoque encapsulé mobile et, dans le sang, au moment de l'accès fébrile, sous forme de strepto-bacille. Ce microbe vit aisément dans l'eau et présenterait certaines analogies avec le pneumocoque, le streptocoque, le bacille de Pfeiffer, mais ne saurait être identifié à aucun d'eux.

Infections secondaires. — Il n'est pas de maladie dans laquelle les infections secondaires jouent un rôle plus considérable que dans la grippe.

Les recherches bactériologiques tentées depuis l'épidémie d'influenza de 1889- 1890 ont montré avec quelle fréquence on trouve, dans les organes des grippés, le pneumocoque, le streptocoque, le staphylocoque, le pneumo-bacille de

(') Canon, Ueber einem Mikroorganismus im Blutt von Influenza kranken. Ueberzuchtung des Influenza Bacillus, aus dem Blute {Deutsche Mcdic. Woclœnsclirift, 1892, n"' 2 et 3). n w. Delius et W. Kolle, Zeilschr. f. Hyg. u. Infectionskrankh., Bd. xxiv, p. 327.

BACTÉRIOLOGIE. m

i Friedlaender (Bouchard, Leyden, Netter, Vaillard et Vincent, Ribbcrt, Prior, ! Weichselbaum, Babes, Chantemesse et Widal, Hanot, etc.). >.Iénétrier (') avait déjà, dès 1886, insisté sur le rôle du pneumocoque dans la grippe. Ces constatations concordent avec ce que la clinique 'nous a appris sur la fréquence et la gravité des pneumonies et des suppurations grippales.

Le streptocoque et le pneumocoque sont les germes le plus souvent rencontrés.

La gravité de la complication dépend de la nature du germe secondairement en cause.

Hanot(^) a bien résumé le rôle du streptocoque dans Tinfluenza. Il a montré que le microbe en chaînettes semblait trouver dans le bacille de la grippe un puissant auxiliaire pour se manifester au plus haut degré de sa virulence, tantôt réalisant pour son compte l'infection générale, la septicémie streptococcique, tantôt créant des infections locales , pleurales, pulmonaires, méningées, tantôt enfin jouant le rôle de simple agent pyogène. « Dans bien des cas, ajoute-t-il, il (le streptocoque) se substitue à lui, et commande seul à la fois la symptomatologie et le pronostic de l'affection.

Depuis la découverte du bacille de l'influenza, tous les bactériologistes sont restés d'accord sur le rôle prépondérant des infections surajoutées causées par les microbes vulgaires que nous venons d'énumérer; ils ne diffèrent que sur quelques points d'interprétation.

M. Netter (^) pense que le coccobacille de Pfeifler n'est qu'un infectant de surface, répandu également sur toute l'étendue de l'arbre bronchique, et que son rôle pathogène ne consisterait, en matière de broncho-pneumonie, qu'à préparer le terrain aux pneumocoques et aux streptocoques, agents habituels de la maladie.

Pour Meunier(*), le microbe grippal aurait un rôle plus effectif dans la genèse des lésions propres à la maladie; il pourrait créer de toutes pièces les foyers broncho-pneumoniques, la pleurésie pseudo-membraneuse', et, envahissant le réseau sanguin, par effraction, il pourrait môme se répandre dans la circulation générale.

Meunier a isolé le bacille de Pfeiffer dans le suc pulmonaire extrait du foyer pneumonique chez des enfants, 10 fois sur M ponctions. La culture était pure 5 fois ; 5 fois le bacille était associé à un saprophyte indéterminé, coccus ou bâtonnet, 2 fois au pneumocoque ; en somme, il s'est rencontré comme seul agent pathogène 8 fois sur 10. Aussi Meunier se croit-t-il autorisé à penser que, au moins à une certaine époque de la maladie, le bacille spécifique commandait l'infection pulmonaire. Il reconnaît avec Netter que la ponction pulmonaire est aveugle et qu'il est impossible d'affirmer, si précise et si nette que soit la localisation fournie par l'auscultation, qu'on pique au cœur même du foyer pneumonique; il pense cependant qu'il serait suprenant que 9 fois sur 10 ponctions il ait passé à côté du foyer inflammatoire, alors que l'opération similaire, pratiquée habituellement sur des poumons atteints de broncho-pneumonie

(') MÉNÉTRIER, Grippe et pneumonie. Thèse de Paris, 1886.

O Hanot, Infection par le streptocoque au cours de la grippe. Soc. médlr. dea hôpitaux, 21 juillet 1803.

(') Netter, Réponse à la communication faite par Meunier à la Société de Biologie le 30 janvier 1897 (cité par Meunier). Arcli. génér. demédec, mars 1897, p. 299.

(*) Meunier, Des broncho-pneumonies infantiles dues au bacille, de Pfeiffer. Archives générales de médecine, février et mars 1897. p. 129 et 288.

[FERNAND WIDAL -^

GRIPPE OU INFLUENZA

vulgaire, fournit pi'esque à coup sûr le streptocoque ou le pneumocoque contenu dans le foyer pulmonaire.

A l'autopsie, Meunier, comme ses prédécesseurs, n'a plus rencontré que des infections complexes, dont les microbes par leur profusion masquaient la présence du bacille grippal. Pour lui , si le bacille de Pfeiffer est le premier occupant, il ouvre la porte aux bactéries vulgaires, qui complètent son œuvre et finissent par se substituer presque complètement à lui : s la grippe condamne, dit-il, la surinfection exécute ».

L'infection combinée du poumon par le bacille de Pfeiffer uni au pneumocoque ou au streptocoque est donc très fréquente à une certaine période de la maladie.

Finkler('), qui, lors de l'épidémie de 1889-1890, avait cru que la bronchopneumonie grippale était due toujours au streptocoque, est revenu sur la question depuis la découverte de Pfeiifer et a insisté peut-être avec un peu de complaisance sur le rôle de la symbiose du bacille de la grippe et du streptocoque dans la genèse des broncho-pneumonies grippales.

L'infection mixte peut-elle survenir au seuil même de la maladie et l'action des germes étrangers peut-elle précéder celle du bacille spécifique et lui préparer la voie? Nous manquons encore, sur ce point, de documents précis tirés de l'observation faite sur l'organisme.

Récemment, Roland Grassberger(^) a rapporté un fait intéressant que Meunier (^) vient de confirmer. Après avoir versé, à la surface d'une plaque de gélose, du sang mélangé à une culture pure du bacille de l'influenza et après avoir ensemencé ensuite le centre de cette plaque avec une culture de staphylocoques, il a constaté, au bout de 24 heures, autour des colonies de staphylocoques, une auréole de colonies de bacilles de Pfeiffer, d'autant plus volumineuses qu'elles étaient plus rapprochées de la culture du microbe pyogène. En se développant au voisinage du staphylocoque, le bacille de la grippe prête à la formation de colonies géantes par rapport à leur volume ordinaire ; de plus, le microbe de Pfeiffer, d'une A'italité en général si précaire, supporte par ce procédé une longue série d'ensemencements successifs.

Diverses bactéries ont également une action favorisante sur le développement des colonies du bacille de la grippe, mais aucune n'a une action aussi marquée que le staphylocoque. Si j'insiste sur ces expériences in intro, c'est en raison des déductions qu'en a tirées Grassberger au point de vue de l'infection mixte dans l'organisme des grippés. Il pense que les substances solubles sécrétées par le staphylocoque agissent d'abord sur la matière colorante du sang versé sur la plaque, en la modifiant au point de la rendre plus assimilable par le bacille de l'influenza qui, soumis à ce régime, augmenterait de vitalité. Il se demande, enfin, si le développement dans l'organisme de certains microbes adjuvants, ou même si de simples altérations cellulaires ne peuvent amener des modifications de la matière colorante du sang qui favoriseraient la multiplication du bacille grippal.

(') FiXKLER, Infeclionen der Lunge durch slreptokokken und Iiifluenzahacillen. Bonn, 1895. (-) Roland Grassdergek, Beilrâge zur Bakteriologie der Influenza. Zeilschrifl fitr Hygiène, •1897, Bd. XXV, p. 453.

(') Henri meunier, Satellitisme des colonies du bacille de Pfeiffer dans les cultures mixtes (Soc. de Biologie, 11 juin 1892, p. 642).

SYMPTOMATOLOGIE. ^29

SYMPTOMATOLOGIE

Lorsqu'on parcourt les descriptions des différentes épidémies de grippe qui ont traversé l'Europe depuis deux siècles, on est frappé de voir combien la symptomalogie se présente sous des aspects variés. Non seulement les symptômes des épidémies ne sont pas semblables à eux-mêmes, mais encore on trouve des différences très notables suivant les pays, suivant des localités quelquefois très rapprochées, suivant enfin que les observations portent sur la période du début ou de déclin de Tépidémie.

Il résulte de cette variabilité d allures une difficulté fort grande, pour qui - veut synthétiser toutes les descriptions et présenter un tableau clinique de la grippe.

Dans l'épidémie de 1857, par exemple, les symptômes dominants portent sur les muqueuses des voies respiratoires, et en particulier sur celle des fosses nasales, si bien que, dans la suite, on considère le coryza comme la signature de la grippe. Aussi lorsque survint, vers la fin de 1889, une épidémie de grippe où le rhume de cerveau ne s'observait qu'exceptionnellement, et dans laquelle les phénomènes nerveux prenaient le pas sur toutes les autres, notre génération médicale, qui ne connaissait que la grippe catarrhale, endémique, saisonnière, se récria contre le diagnostic qu'on voulait lui imposer. N'ayant pas encore observé personnellement ces grands courants de grippe épidémique qui, dans l'espace de quelques mois, frappent les deux tiers de la population de l'Europe, elle éprouva une réelle difficulté à reconnaître dans l'épidémie régnante les symptômes de la grippe qui ne concordaient pas exactement avec les descriptions des ouvrages classiques.

Ainsi s'expliquent les divergences d'opinions des médecins et les discussions contradictoires des sociétés médicales, dont l'épidémie de 1889-1890 nous a donné tant d'exemples. On sait, en particulier, combien on hésita au début à ditïérencier la grippe de la dengue.

Lorsque l'on compare les symptômes que nous avons observés à ceux des épidémies précédentes, on ne tarde pas cependant à reconnaître entre eux une parenté certaine, et l'autonomie de la grippe, malgré la diversité de ses formes, apparaît avec une personnalité symptomatique, nette et indiscutable.

Incubation. — La périoile d'incubation est très courte; elle dure (pielques heures et au maximum 1 ou 2 jours. C'est là un point qui a été bien établi dans quelques cas où la contagion était évidente. L'apparition des premiers symptômes a suivi de très près l'arrivée d'un malade dans une localité encore indemne. Au Val-de-Gràce, 11 cas intérieurs sur 15 se sont produits de 1 à 4 jours après l'installation d'un grippé dans un lit voisin (Antony).

Modes de début. — La brusquerie du début est un des caractères les plus particuliers de la maladie.

La grippe peut surprendre rapidement, et en quelques instants le sujet passe de l'état de santé à un état d'impotence complète. Il peut être frappé au milieu de ses occupations journalières, comme ce négociant du Havre qui fut pris

IFERNAND WIDAL

GRIPPE OU INFLUENZA

violemment d'un frisson et de douleurs dans les genoux en descendant les marches de la Bourse du Commerce, ou comme cette femme dont parle Grasset qui, au cours d'une visite, fut obligée de s'aliter sur-le-champ. Parfois la maladie débute la nuit par un accès de fièvre, de l'insomnie, des hallucinations, et même un état de délire particuHer avec conscience. Dans quelques cas, tel individu qui s'était couché la veille bien portant est pris à son réveil d'une courbature généralisée rendant tout mouvement impossible.

L'invasion n'est pas toujours ainsi soudaine. Un léger malaise peut précéder l'apparition de la fièvre de 1, 2 ou 3 jours; un rhume léger, constitué par du catarrhe nasal et bronchique, peut ouvrir la marche ; puis la fièvre s'allume, la peau devient chaude, la face vultueuse ; le patient est pris de courbature généralisée et la maladie est constituée. La grippe entre donc en scène avec des allures très différentes ; elle présente dans son évolution des formes non moins variées; on a pu dire non sans raison qu'il existait autant de types distincts que de malades.

On s'accorde cependant, en général, pour reconnaître trois formes : nerveuse, thoracique et gastro-intestinale . Les symptômes de l'une ou l'autre forme sont souvent associés. Nous grouperons par appareil les symptômes et complications.

Symptômes nerveux. — Forme nerveuse. — Les formes nerveuses pures ont été très fréquentes dans la dernière pandémie, surtout à son début.

Quelques symptômes nerveux sont communs à presque toutes les formes. Dès le début, ils anéantissent le malade. Ce sont eux qui règlent la marche d l'affection, et lorsque toutes les localisations sont depuis longtemps éteintes, même dans les formes légères, ils rendent la convalescence longue, traînante, languissante, frappant le malade aussi bien dans sa force physique, qui est considérablement amoindrie, que dans son énergie morale et intellectuelle.

Un mal de tète violent, comparable à la migraine, tel est le symptôme nerveux le plus constant. La céphalalgie apparaît souvent comme première manifestation de la grippe; en général elle survient dans les 12 heures qui suivent le début de l'affection. Dans quelques cas, elle est légère et disparaît au bout de peu de temps, tandis que, dans d'autres cas, elle est intense, s'accompagne de photophobie, de vomissements, et jette le malade dans un état de somnolence d'où l'on a quelque peine à le tirer.

Cette céphalalgie est gravative, s'accompagne d'élancements sourds ; elle est lancinante, en coups de marteau. Les malades ont une sensation de constriction au front et aux tempes et localisent le plus souvent leurs douleurs dans l'orbite ou derrière les globes oculaires.

A côté des symptômes de dépression, il faut signaler l'excitation qui se manifeste le soir et surtout la nuit. Éprouvant un malaise inexprimable, le malade se plaint constamment de ne pouvoir trouver une position convenable ; il s'agite, se retourne continuellement dans son lit; un état d'angoisse l'étreint, une soif vive le dévore, et il se" lève en proie à un délire violent('). Vers le matin, tout se calme, et le patient raconte lui-même ses impressions et ses idées délirantes, dont il s'est rendu compte et dont il a conservé le souvenir.

Tels sont les symptômes cérébraux observés fréquemment pendant la pre-

(*) JoFFROY, Délire avec agitation maniaque dans Tinfluenza. Soc, méd. des hop., 1890.

SYMPTOMATOLOGIE.

mière nuit de la maladie; ils peuvent se présenter avec cette intensité, même dans les formes légères qui guérissent en 3 ou 4 jours.

Les névralgies accompagnent souvent la céphalalgie et se manifestent par des douleurs portant sur une des hvanches àn trijnmeaii{^)\ plus rarement on constate de la névralgie du plexus cervical, de la névralgie intercostale et même de la sciatique. Joffroy(^) a constaté 6 cas de névralgie scapulo-humérale postgrippale. Le siège principal de la douleur était l'épaule avec irradiation jusqu'au bout des doigts. Le froid, les efforts, amenaient de véritables accès de douleur.

Parfois la névralgie résume toute la maladie; elle apparaît alors sous une forme comparable aux manifestations larvées de la fièvre intermittente, maladie avec laquelle la grippe présente de nombreuses analogies.

En même temps que ces névralgies, on constate dans certaines régions une Ityperesthésie très notable. Tantôt elle est disséminée par plaques irrégulières, tantôt elle est généralisée. A la céphalalgie et aux névralgies proprement dites s'ajoutent presque toujours des douleurs.

Les douleurs surviennent souvent tout à coup, et peuvent siéger dans tous les points du corps, comme on l'observe dans les névralgies généralisées; mais elles se localisent principalement dans la région lombaire. La rachiahjie peut apparaître brusquement, et le malade est tout à coup forcé de se plier en deux comme dans le lumbago. Rapidement les douleurs deviennent plus intenses, la fièvre s'allume, et l'on pourrait croire à l'invasion d'une variole si l'épidémie régnante ne faisait penser immédiatement à la grippe. Rarement les douleurs restent localisées; elles atteignent successivement le cou, les jambes, les bras; elles frappent aussi bien la continuité des membres que les articulations. Elles sont d'ailleurs difficiles à définir, ne sont pas lancinantes, et sont rarement spontanées; cependant le malade se trouve immobilisé dans la position qu'il prend ; dès qu'il veut exécuter un mouvement, ne fût-ce que pour se retourner ou saisir un objet, les douleurs l'arrêtent. La pression est également douloureuse, mais on ne saurait spécifier le siège des douleurs; la peau, les muscles, les articulations sont sensibles, au point de faire du malade un impotent momentané.

Ces douleurs ne durent pas longtemps; elles ne présentent pas toujours ce dégré d'intensité, surtout dans les formes atténuées; dans la majorité des cas, elles durent 12 ou 24 heures; dans les formes plus sévères de la grippe, elles se prolongent pendant plusieurs jours.

Une courbature très accentuée, puis une lassitude, une fatigue invincible, s'emparent du malade; même dans les cas légers, l'anéantissement, \a dépression physique et intellectuelle, le manque d'énergie, l'impossibilité de réagir, sont tout à fait hors de proportions avec le caractère bénin de la grippe. Ces symptômes n'apparaissent pas seulement au début ou dans le cours de l'affection, mais persistent alors même que tous les phénomènes aigus et fébriles sont éteints, et l'on peut dire que, grâce à eux, la convalescence est plus longue que l'affection elle-même. Au moment où le malade, se croyant guéri, veut reprendre ses occupations, il constate avec étonnement combien il a été amoindri par quelques jours passés au lit. Après un léger effort, il est exténué, il se trouve

(M NoTHNAGEL, f-'oc. (les méd. de Vienne. Bull, médic. du 8 janv. 1890. — Bidon, Action exercée sur la grippe de 1889-1890 sur le système nerveux. Rev. de Méd., août et sept. 1870, p. C80.

(*) .loFFROY, Soc. méd. des Iwp., 28 mars 1890.

[PERNAND WIDAL l

dans un état d'affaiblissement qu'il ne soupçonnait pas, et qui rend tout travail pénible et quelquefois même impossible.

Certains convalescents réagissent après une atteinte légère, reprennent leurs occupations, s'exposant à la fatigue et aux intempéries ; ce sont eux qui fournissent un grand contingent aux rechutes, qui peuvent être graves en ouvrant la porte aux localisations pulmonaires.

Le système nerveux central, le système périphérique, peuvent être particulièrement touchés.

Du côté de l'encéphale, on a signalé des désordres psychiques parfois très marqués. M. Joffroy a cité un cas de délire aigu avec agitation maniaque qui dura 2 semaines et se termina par guérison. Grasset a souvent observé dans la dernière épidémie un délire à conceptions suivies et raisonnées. On a signalé de la dépression mentale, avec confusion des idées, affaiblissement de l'attention et horreur du mouvement. On a signalé encore des phénomènes d'excitation, du délire hypocondriaque (Ballet, Séglas) ('). La grippe peut être encore une cause de folie, et Mairet('^) (de Montpellier) a établi les rapports étiologique et pathogénique qu'a affectés la grippe avec l'aliénation mentale. Sous l'influence de la grippe, on peut donc voir survenir une aliénation très nette se traduisant par un délire à direction lypémaniaque, avec perversions sensorielles chez des sujets plus ou moins prédisposés à présenter des troubles cérébravix mais n'ayant jamais eu de délire (Paul Blocq) (^).

On a signalé de rares cas d'épilepsie jaksonienne (Bilhaut, Erlenmeyer). Quelques cas de pseudo-méningite, simulant de tous points la méningite et se terminant par la guérison, ont été décrits par MM. Gaucher et Sevestre. On a, d'autre pai't, observé d'une façon relativement fréquente des méningites suppurées consécutives à des otites ou à des pneumonies et dues au streptocoque ou au pneumocoque de Talamon (Leyden, Ewald, Bidon) (*). Hanot a obsei'vé une méningite streptococcique de la base chez un jeune garçon de dix-huit ans. Parent-Duchatelet a rapporté un cas de méningite cérébro-spinale. Nous avons rapporté plus haut les observations de Pfuhl, montrant la localisation possible du bacille de Pfeiffer dans les méninges de l'encéphale.

Les pseudo-méningites grippales sont dues sans doute à l'action des toxines du bacille de Pfeiffer. Cette action est souvent légère et fugace, elle est quelquefois plus intense, mais ne laisse en général aucune trace sur les centres nerveux. Les méningites vraies avec exsudât fibrineux ou suppuré sont dues au pneumocoque, au streptocoque ou au staphylocoque, parfois associés au bacille de l'influenza. Cornil et Durante (^) ont rapporté un certain nombre de cas de pseudo-méningites grippales terminés par la guérison, malgré l'effrayante gravité des symptômes. Paviot (•*) a noté l'absence de lésions, dans un cas semblable, à l'autopsie. On trouvera une bonne étude des méningites et pseudoméningites grippales avec une bibliographie complète, dans le récent travail de Marty(^).

(') Soc. méd. des hop., 21 mars 1890.

(-) Montpellier médical, mal et juin 1890.

(^) Gaz. hebdom. de Médec. et de Chirurg., 1890, p. 267.

(*) Bidon, loc. cit.

(^) Cornil et Durante, Méningite grippale. Bull, de l'Acad. de méd., 1 mai 1895. (^) Paviot, Grippe avec symptômes méningitiques. Bull, méd., 1895, p. 951. (') J. Marty, Contribution à l'élude des accidents cérébro-spinaux dans la grippe. Arch. génér. de méd., novembre 1898, p. 513.

SYMPTOMATOLOGIE.

Des phénomènes bulbaires ont été souvent notés, apparaissant sous forme de tachycardie, de syncopes, de vertiges, de dyspnée, de respiration de Cheyne- Stokes, de lenteur du pouls, d'arythmie, d'intermittences cardiaques, de collapsus cardiaque et même d'accès douloureux rappelant Fanginc de poitrine. M. Peter a rapporté plusieurs cas à'angor pectoris à' origine grippale. Dans un cas, la mort survint pendant l'attaque.

La rachialgie et la faiblesse des membres que nous avons précédemment décrites, la douleur des genoux, peuvent être considérées comme symptômes résultant d'une localisation médullaire. M. Féréol a rapporté un cas de myélite ascendante aiguë chez un malade d'ailleurs morphinomane; M. Laveran a observé également un cas de myélite ascendante aiguë. On a signalé quelques cas de paralysies vésicales ou de paraplégies passagères.

Nous avons déjà parlé des névralgies signalées au cours de la gi'ippe ; on a décrit également des névrites périphériques d'origine grippale, et Remak aurait observé une paralysie flasque des quatre membres, due à une polynévrite aiguë. On a signalé encore des cas de poliomiélyte aiguë (Ghilarducci) (').

La grippe a suscité chez certains individus des réveils de névrose. Elle s'est montrée, comme d'autres infections, agent provocateur de l'hystérie (Duhomme, Grasset). Elle a laissé souvent après elle un profond état de neurasthénie, 'persistant encore des mois après la guérison.

L'action de la grippe sur les maladies médullaires organiques a été peu étudiée. Bidon et Villard ont signalé l'augmentation des douleurs chez les t ataxiques.

De tous ces symptômes nerveux, les plus fréquemment observés dans la dernière pandémie étaient la céphalalgie, les douleurs dans les articulations et dans les masses musculaires. Il ne faut pas confondre de simples arthralgies ou des myalgies péri-articulaires avec de véritables pseudo-rhumatismes infectieux (Ollivier de Rouen, Huchard). Si les symptômes pulmonaires manquaient le plus souvent dans la forme nerveuse pure, on observait souvent une toux quinteuse et douloureuse.

La céphalalgie, l'insomnie, l'agitation, l'anxiété, s'observaient surtout chez les individus à tempérament nerveux; la forme adynamique se montrait au contraire chez les surmenés ou chez ceux qui présentaient une tare par le fait d'une cardiopathie (Ballet).

Symptômes de l'appareil respiratoire. — Forme thoracique. — Ce sont les symptômes pulmonaires qui font de la grippe une maladie grave.

Ils présentent une grande variabilité suivant les épidémies, suivant leur époque d'apparition, suivant les individus atteints.

C'est ainsi que, dans les épidémies du commencement de ce siècle, les localisations de la grippe sur l'appareil respiratoire étaient pour ainsi dire la règle. Le coryza aigu, une angine d'intensité variable, la laryngite, la trachéite, la bronchite, accompagnaient tous les cas d'intensité moyenne. Dans l'épidémie de 1889-1890, ces symptômes furent rares dans les premiers temps de l'épidémie, puis ils devinrent progressivement plus fréquents et surtout plus graves, si bien qu'au moment de l'apogée de l'épidémie, par le seul fait des bronchites, broncho-pneumonies, pneumonies et congestions pulmonaires, la mortalité

(') Ghilarducci, Sopra un caso di poliomielite anteriore acutc consecutivo alla influenza. Jn Modenu, 1890.

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