IL. H. THOINOT.J
TYPHUS EXANTHÉMATIOUE.
Le D'' Dubuisson, de Châteauneuf-du-Faou, aurait observé, de 1890 à 1892, dans quelques communes de l'arrondissement de Châteaulin (Finistère), une épidémie de typhus (A. Netter).
A côté des épidémies, il y a l'endémie, plus silencieuse, qui enchaîne et relie les faits épidémiques. Des recherches qu'il entreprit à l'occasion du typhus de Rouisan, R. Gestin a conclu que, dans la période de 1872-1873-1874-1875, le typhus avait été endémique dans les cantons de Brest, Ploudalmézeau, Saint-Renan, Plabennec, Lannilis, Landerneau, Pont-Croix, Saint-Pol-de-Léon, Landivisiau (Finistère), et avait frappé im grand nombre de villages.
Les recherches de R. Gestin n'ont pas été poursuivies au delà de J875, mais à dix-sept ans de là, en 1892, M. Netter, faisant une enquête en Bretagne, trouvait le typhus dans les communes de Veuzit (Finistère, arrondissement de Morlaix), Moustoir et Trébivan (Côtes-du-Nord, arrondissement de Guingamp).
Cet ensemble de documents ne peut laisser aucun doute : le typhus, depuis de longues années déjà, est endémo-épidémique en terre bretonne, où il frappe surtout le Finistère et les Côtes-du-Nord.
B) La fin de l'année 1892 et l'année 1895 ont été signalées par une épidémie typhique qui a frappé les départements suivants : Seine-Inférievu'e, Calvados, Eure, Oise, Somme, Nord, Aisne, Seine-et-Oise, Seine, Seine-et-Marne, Mayenne, Marne, et a créé des foyers assez importants à Amiens, Beauvais, Abbeville, Lille, Pontoise, Pont-Audemer, Evreux, Paris.
L'origine de cette épidémie a été rapportée sans preuves suffisantes, par le D' Charlier, à des importations de New-York où régnait alors le typhus, avec le Havre pour port d'entrée. L'interprétation suivante, due à M. Netter, nous paraît beaucoup plus plausible : Le typhus est venu des Côtes-du-Nord (où il sévissait en 1892, voir ci-dessus) au Havre, par le bateau qui fait un service régulier entre Morlaix et le Havre, et qui débarque dans cette dernière ville de nombreux Bretons.
Du Havre à Paris, le typhus a suivi deux routes : d'abord la grande voie directe sur laquelle nous trouvons les foyers de Neufchâtel, Gournay, Etrepagny, Gisors, Pontoise, etc. ; les manifestations d'Abbeville, Amiens, Lille, Beauvais, se rattachent encore à cette direction par des déviations faciles à suivre sur une carte. Le typhus a suivi, d'autre part, la route du Havre, Honfleur, Pont-Audemer, Rouen, Evreux, Mantes, Paris (').
Si nous voulons maintenant résumer en deux mots la distribution géographique actuelle du typhus en Europe nous voyons :
Des terres indemnes, telles que la Suisse, la Belgique, l'Espagne;
Des terres d'endémo-épidémie ou faible ou moyenne, telle au premier rang la France, puis à un degré notablement plus élevé, l'Allemagne, l'Italie, la Hollande, l'Autriche, etc. :
Enfin des terres de prédilection du typhus : littoral de la Baltique, Russie et Iles Britanniques.
(') Consulter sur celte question du tyi)hus en France : R. Gestin, mémoire inédit analysé in L. Thoinot, Typhus exanlhématique de l'ile Tudy, Annales liyg. et méd. légale, 1893; — Netter, Soc. méd. hop., 189.j; — L. Thoinot et H. Dubief, Typhus à Paris en 1895. l^apport au Préfet de police. Résumé in Revue de médecine, 1894; — Netter et Thoinot, Rapport général sur le typhus de 189.j, in Recueil du Comité consultatif d'hygiène. Ce dernier mémoire contient un résumé de tous les faits de typhus observés en France au xix" siècle depuis 1815.
.TYPHUS EXANTITÉMATIOUE.
2° Hors (fEiirope nous n'avons en général que peu de renseignements sur le typhvis contemporain.
Nous savons qu'il existe aux Etats-Unis et que particulièrement les ports de ce pays en relations commerciales avec le Royaume-Uni présentent des cas de typhus, tel New- York en 1895, etc.
Au Canada, l'importation Anglo-irlandaise sème aussi quelques cas.
Dans VAwéricjuc du Sud le typhus paraît exister à l'étal endémique au Mexique, I au Pérou, au Chili (Netter).
En Asie, nous trouvons le typhus endémique en Perse, en Chine (Morache), , au Japon. Existe-t-il dans VIndel Murchison avouait n'avoir pu se faire une I conviction sur ce point.
Afrique. — Le typhus a fait dans cette deuxième moitié du xix'' siècle de nombreuses apparitions épidémiques dans notre colonie Algérienne (province d'Alger 1861, districtde Bougie 1862, Constantine 1865 et 1867, épidémie générale en 1868, etc.), et, à l'heure actuelle, le typhus est sans contestation possible endémo-épidémique en Algérie (faits de 181)5, etc.).
LaTripolitainea été en 1892 le théâtre d'une grave éi)idémie typhique, etc., etc..
En résumé, à notre époque le typhus couvre encore de ses ravages une grande partie du monde. S'il a perdu de sa terrible physionomie des siècles derniers — et l'épidémie récente de la guerre russo-turque commande même une réserve sur ce point, — s'il a reculé en maint endroit, il garde encore nombre de foyers actifs, et ces foyers sont, comme nous le redirons ci-dessous, les pays sans hygiène et les pays misérables ou faméliques.
L exislence du typhus endémicpie est en efl'et un \rai réactif de l'état hygiénique et de l'aisance générale d'une contrée : hygiène, propreté et vie confortable sont incompatibles avec une endémie typhique. En Erance, c'est la Bretagne, ime de nos contrées les plus sales, les plus misérables, qui est le siège de notre endémie typhique ; dans les Iles Britanniques, c'est l'Irlande qui est le foyer actif du mal, l'Irlande, terre de misère et trop souvent même de disette. Le typhus est bien la maladie des pays de misère et de malpropreté.
Étiologie. — Le typhus exanthématique constitue un des types les plus purs (le la grande maladie infectieuse, et sa cause intime est sans aucun doute un organisme figuré. Mais comme pour la variole, la rougeole, la scarlatine, etc.. cet organisme pathogène n'est pas encore connu. Une courte mention des essais tentés jusqu'ici pour arriver à sa connaissance et des résultats de ces essais sera suffisante.
Hlava, de Prague, a décrit en 1889 un strepto-bacillc trouvé 20 fois sur 55 à l'autopsie, soit dans le sang, soit dans la rate. Ce strepto-bacille, cultivable dans les milieux ordinaires, n'est pas pathogène pour les animaux, sauf pour le porc (2 cas positifs).
Le strepto-bacille de 11 lava, (jui n'a jamais été retrouvé depuis, nous paraît un agent d'infection secondaire.
En 1891, MM. Thoinot et Calmette étudiant le typhus exanthématiqiu' à l'Ile- . Tudy arrivaient aux conclusions suivantes {Annales de VInstitut Pasteur 1892);
« Le sang prélevé dans la rate de typhicpies vivants n'a donné à la culture et « à l'inoculation (juc des résultats négatifs. 11 en a été de même pour le sang « prélevé dans le cœur et la rate d'un cadavre de typhique. »
[L -H. THOINOT.]
TYPHUS EXANTHÉMATIQUE.
« Le sang retiré de la rate de typhiques vivants, ou du cœur et de la rate « d'un cadavre de typhique, nous a montré des éléments anormaux : petits « corpuscules mobiles, et fdaments mobiles, ou accolés aux hématies. »
MM. Tlîoinot et Calmette ont posé, sans pouvoir la résoudre, la (picstion de savoir si les éléments observés pai* eux n'étaient que des formes de destruction globulaire ou des organismes parasitaires spécifiques.
Lewascheff (Wratscli, 1892, n"^ 11 et 12), examinant le sang de malades typhiques, au cours d'une épidémie sévissant à Mazan, trouva dans ce sang (retiré du doigt par piqûre ou de la rate par ponction) des corpuscules arrondis, fortement réfringents, situés dans l'intervalle des globules sanguins. Les figures données par M. LewasoJieff ont une grande analogie avec celles de MM. Thoinot et Calmette.
Les recherches de MM. Dubief et J. Briihl, faites au cours de l'épidémie de 'J895 et exposées dans les Archives de médecine expé'iimentale (t. YI), les ont amenés à des conclusions toutes différentes. Ils ont trouvé, surtout dans le sang périphérique, sur le vivant, et en grande abondance dans les foyers de pneumonie typhique, une forme microbienne spéciale, diplococcique, facilement colorée par les couleurs d'aniline, prenant le Gram, cultivant dans le bouillon, dans la gélatine — qu'elle liquéfie lentement, et dans laquelle elle forme, vers le huitième jour, un entonnoir avec dépôt de flocons jaunâtres, — dans la gélose, dans le lait enfin, qui se coagule.
Le microbe, aérobie seulement, est pathogène pour les lapins et les cobayes, et très résistant à la dessiccation.
Tel est, à l'heure actuelle, le bilan des recherches sur la cause intime du typhus; les résultats assez contradictoires attendent contrôle et confirmation.
L'étiologie du typhus exanthématique dépourvue de bases scientifiques précises reste purement empirique et relève de la seule observation des faits : les notions acquises sur ce terrain sont d'ailleurs importantes et bien établies.
Les causes du typhus sont efficientes ou 'principales et prédisposantes ou secondaires.
A. Causes efficientes. — La cause efficiente du typhus, c'est la contagion., la transmissi'on de l'homme malade à l'homme sain.
La contagion typhique est aujourd'hui indiscutable, et Murchison a heureusement résumé, sous forme de propositions concises, les arguments irréfutables qui en établissent la réalité. Voici ces propositions :
1" Quand le typhus apparaît dans une maison ou une localité, il se diffuse d'ordinaire avec une grande rapidité.
2° Le nombre des cas de typhus dans une maison, ou une localité circonscrite, est en raison directe des rapports entre individus sains et malades.
5" Des individus habitant des localités où la maladie est inconnue contractent le typhus en allant visiter des malades dans une localité éloignée.
¥ Le typhus est souvent importé par des personnes infectées dans une localité jusque là indemne.
5° La nature contagieuse du typhus est attestée par le succès des mesures prophylactiques et en particulier l'isolement ou l'éloignement des premiers malades.
TYPHUS EXANTIIÉMATIOUE.
~ L'observation démonli-e qu'on contracte le typhus de deux façons :
a) En venant au contact intime du malade.
b) En dehors de toute approche du typhique par le contact avec les objets les plus divers souillés par lui.
Le premier mode constitue la contagion directe ou immédiate; le second constitue la contagion indirecte ou médiate.
Contagion directe. — Les exemples de cette contagion abondent, et il n'en est pas de plus frappants que la haute proportion des atteintes du mal parmi les individus qui soignent les typhiques à un titre quelconque : médecins, infirmiers, gardes-malades.
En Irlande, dans une période de vingt-cinq ans, sur 1 2oO médecins attachés aux établissements publics, 560 ont payé tribut au typhus.
Dans l'épidémie de Prague (1855), dans les deux divisions consacrées à la réception des malades, 20 médecins (5 décès) et tout le personnel des infirmiers furent atteints (Griesinger).
Chenu a montré que, sur un effectif moyen de 400 médecins militaires employés à l'armée d'Orient pendant la guerre de Crimée, il y a eu 58 décès par le typhus, ce qui suppose un nombre plus considérable d'atteintes; la mortalité des médecins par le typhus seul a été de 12,88 pour 100, tandis que celle des officiers de tous grades et de toutes armes était de 0,47 pour 100.
Voici d'aidres faits, non moins démonstratifs, empruntés aux récentes épidémies françaises.
A l'épidémie de l'Ile-Tudy, en 1891, 9 personnes, médecins et infirmiers, soignèrent les typhiques au nombre de 80 environ. Il y eut parmi elles 5 cas de typhus, soit .")," pour 100.
A Paris, en 1895, à l'Hôtel-Dieu, 6 infirmiers, une religieuse, un étudiant en médecine furent atteints de typhus contracté auprès des malades. A Beaujon, un seul malade contagionne un infirmier et une surveillante. A l'hôpital St-Denis, la surveillante et l'infirmier du pavillon d'isolement sont atteints.
Mêmes faits en province. A l'hôpital de Pontoise où 40 typhiques sont soignés, 1 religieuse et 5 infirmiers sont contaminés. A l'hôpital d'Évreux, quelques typhiques soignés dans les salles communes contaminent 4 religieuses et 4 infirmiers.
Au total, la petite épidémie française de 1892-1895, qui n'a guère compté plus de 1000 malades, nous donne plus de 100 cas portant sur les médecins, les religieuses, les infirmiers et infirmières attachés aux soins des typhiques, soit 1 cias sur 10 !
Contagion indirecte. — C'est, nous l'avons dit, le mode de contagion qui consiste à contracter le typhus, sans approcher de malades, mais par le contact d'objets les plus divers souillés par des typhiques.
Les vêtements de toute nature portés par les typhiques, les pièces de leur literie, les locaux où ils ont séjourné, sont les agents ordinaires de cette contagion iudirecle.
Voici qu<'l([ues exemples à l'appui :
Les faits d'apparition de la maladie chez les personnes occupées à blanchir et à nettoyer le linge des typhiques, lorsque celui-ci n'a subi aucune désinfection préalable, sont classiques dans tous les pays. C'est ainsi qu'à Londres, -au
IL H. THOmOT.-i
TYPHUS EXANTIIÉMATIQUE.
dire de Murchison, les buandièi-es de l'hôpital des fiévreux payaient un lourd tribut à la maladie.
L'épidémie française de 1892-1895 a confirmé l'enseignement de tovites les épidémies précédentes : les buandières des hôpitaux d'Amiens et d'Evreux hébergeant des typhiques — méconnus pour la plupart — ont été frappées. A Ponloise, le typhus frappa un employé de l'hôpital dont le service consistait à désinfecter les vêtements des entrants, etc., etc.
Pringle rapporte un fait devenu classique : 23 individus qui remirent en état de vieilles tentes anciennement occupées par des typhiques tombèrent malades du typhus.
Pendant la guerre de Crimée, les vaisseaux qui avaient l'ait le transport de troupes infectées conlagionnèrent au retour les troupes rapatriées.
Voici, fourni par l'épidémie de 1892-1895, un fait démonstratif à ajouter à tant d'autres sur le rôle des locaux souillés par les typhiques : M. Th.., juge au tribunal de Mantes, contracta le typhus en prenant place, l'après-mich du 6 mai, dans une voiture de louage qui, le matin, avait été employée à trans-^ porter, de Limay à l'hôpital de Mantes, deux typhiques avérés.
Dans cette même épidémie de 1892-1895, tous les locaux habités par les vagabonds cpii traînaient leur typhus sur les grandes routes de France : refuges communaux, prisons. Dépôt de la Préfecture de Police, ont été d'actifs agents de contagion.
Dans le cadre de la contagion indirecte rentrent encore les faits de l'ordre suivant : un sujet entre en contact direct avec des typhiques, ou avec des objets souillés par eux ; il demeure lui-même indemne de typhus, mais son approche constitue un danger sérieux de maladie, (^et ordre de faits curieux recevra ci-dessous une explication facile.
Les quelques données suivantes — déduites de l'observation et de l'analyse des faits qui nous ont permis d'établir la réalité et les modes de la contagion — compléteront nos notions sur le mécaiùsme de la Iransinission du tiiphus.
Le germe du typhus — ce germe inconnu encore, mais incontestable — émane du malade sans que nous puissions d'ailleurs savoir par quelle voie. Il semble bien, ainsi que Murchison l'a avancé, que ce soit par les sécrétions pulmonaires et les sécrétions cutanées du typhique que le germe est rejeté au dehors, mais ce n'est qu'une hypothèse plausible, rien de plus.
A la sortie de l'organisme infecté, le germe se répand autour du malade dans une aire restreinte. Il se fixe ainsi sur les objets qui sont directement au contact du typhique, tels que les vêtements et le linge portés par lui, les pièces diverses de sa literie, ou encore dans les locaux qu'il habite, el c'est pourquoi les vêternents deviennent un véhicule' actif de transmission, et les locaux des entrepôts dangereux de germes morbides, d'autant plus que, hors de l'organisme, l'agent pathogène semble garder une vitalité singuliéi-ement longue.
Le typhique, centre d'émanalion active de germes dangereux, peut aussi contaminer directement qui l'approche, et c'est ce qu'il fait avec une fréquence remarquable. Le mécanisme de cette contagion semble simple : dans l'approche du typhique l'homme sain ou bien s'inocule directement les germes répandus autour du malade, les faisant pénétrer en lui par une des voies que nous dirons ci-dessous, ou bien charge ses vêtements de ces germes qui agii-ont sur lui
TYPHUS EXANTHÉMATIOUE.
ultérieurement. Mais, fait Important, les germes qu'il transporte sur ses vêtements peuvent rester sans action sur lui, et agir au contraire sur les personnes qui viendront à son contact ultérieurement; c'est ainsi que Ton peut assister à ce fait remarquable d un individu porteur de germes t}phit|ues ramassés auprès d'un malade (ou dans un local entrepôt de ces germes), semant autour de lui des cas de typhus tout en reslant indemne lui même.
La contagion prise auprès d'un typhique exige un contact intime avec celui-ci : à séjourner à quelque distance d'un typhique, à ne lui rendre aucun soin, on ne court guère de risques. C'est dire en d'autres termes que Vair n'est pas un véhicule actif du germe typhique ou tout au moins qu'il ne le répand que dans les environs immédiats du malade et n'est pas capable de le transporter à longue distance. C'était l'opinion de Murchison basée sur des faits d'observation précis. La faible influence de l'air comme véhicule est prouvée par les trois ordres de faits suivants :
Les auteurs anglais ont montré que les hôpitaux de typhiques n'avaient jamais déterminé un seul foyer de maladie dans leur voisinage.
On sait, en second lieu, que dans les épidémies de typhus une maison peut être entièrement décimée par la maladie, alors que les maisons mitoyennes, les maisons vis-à-vis échappeni absolument, à la seule et expresse condition que les habitants de ces maisons n'entrent pas en relation avec les malades. La carte que nous avons dressée de l'épidémie de l'Ile-Tudy {Recueil du Comité consult. iThijfj. et Ann. Hijg. et Méd. lég., 1891) porte un témoignage irrécusable de ce fait.
Ce qui se passe enfin dans une salle d'hôpital, et que nous avons vu maintes fois en 189.") n'est pas moins net. Quand un typiiique est placé dans une salle commune il y fait œuvre de contagion, mais cette contagion s'opère suivant une règle immuable. Le typhus choisit ses victimes et ceux-là seuls sont pris qui touchent de près le malade, qui viennent à son contact intime : médecins et infirmiers. Si d'autres malades de la salle sont pris, c'est ou le voisin immédiat, ou celui qui fait usage du lit non désinfecté d'un typhique évacué, ou celui qui remplit les fonctions d'infirmier de bonne volonté et subit ainsi le contact intime du malade. .Jamais on n'a vu un typhique placé dans une salle commune être l'origine d'une expansion ou généralisée ou à grand rayon dans cette salle.
Le germe typhique ne paraît pas propagé par Veau. Nous connaissons assez les caractéristiques de la diffusion des maladies infectieuses par l'crtii — diffusion dont la fièvre typhoïde et le choléra nous donnent des exemples si nets — pour juger que la propagation du lyphus n'a pas du tout les caractères de la propagation hydrique : cette proposition sera plus clairement comprise après les développements consacrés ci-dessous à l'épidémiologie du typhus.
Les voies par lesquelles le germe typhique pénètre l'organisme de l'homme sain ne nous sont pas scientiliquement connues; elles ne peuvent faire actuellement que l'objet d'une hypothèse. Il y a quelques raisons de penser que cette [)énétration a lieu par h's voies aériennes, que le germe est inhalé, mais nous n'avons là-dessus aucune certitude.
M. Netter a émis l'opinion ({ue les parasites jouaient un rôle dans la propagation du typhus. « On a démonti'é, dit-il, dans l'étiologie du typhus récurrent le rôle des parasites qui puisent le contage dans le sang et le portent à d'autres individus. La non-transmissibilité du lyphus dans les classes aisées plaiderait en
[L. H. THOmOT ]
TYPHUS EXANTHÉMATIQUE.
faveur de rintervenlion du même facteur dans la fièvre pétéchiale » ('). Celte hypothèse est plausible, au moins pour certains cas de transmission typhique, mais non pour tous, croyons-nous : elle est surtout séduisante quand on voit la maladie, comme en 1892-1895, en France, ne s'adresser qu'aux vagabonds, aux chemineaux couverts de vermine, et à ceux qui les approchent.
B. Causes secondaires. — Les causes secondaires jouent un rôle dans la transmission du typhus : elles constituent le terrain; et si tous les terrains sont en principe favorables à l'évolution du typhus, si le typhus peut être la maladie de tout le monde, est surtout dans la réalité la maladie de quelques nations et de quelques individus.
Le sexe n'a pas d'influence marquée, et les relevés de Murchison, faits sur les registres des hôpitaux anglais, n'indiquent aucune prédilection du typhus pour l un ou l'autre sexe. Dans quelques épidémies cependant, et telles ont été en particulier l'épidémie de Rouisan (R. Gestin) et l'épidémie de l'Ile-Tudy, la majorité des cas a porté sur des femmes. Il ne faut pas, d'ailleurs, voir là une prédisposition spéciale, mais l'effet même de la contagion, les hommes étant, par leurs occupations, tenus le plus souvent hors de la maison et du village — il s'agissait de pêcheurs dans les exemples cités ci-dessus, — les femmes au contraire, plus sédentaires, visitant et soignant volontiers leurs parents ou voisins malades.
Tous les âges sont exposés aux atteintes du typhus. Il semble que les adultes soient d'ordinaire pris en plus grand nombre, mais ni les enfants, ni les vieillards n'échappent.
Une condition qui exerce une influence manifeste sur la prédisposition au typhus est la misère. Misère et famine sont des causes adjuvantes d'une incontestable puissance.
Les registres de London Fever Hospital portant sur 18 028 malades en 15 ans donnent, dit Murchison, 95,76 pour 100 d'habitués des luorkliouses, et des bureaux de bienfaisance. Les auteurs anglais sont, d'ailleurs, unanimes sur ce point : les hautes classes ne payent qu'un tribut à peine sensible au typhus. H en est de même partout, et l'épidémie de 1 892- J 895 a traversé le nord de notre pays sans s'attaquer, sauf exceptions aisément explicables, à d'autres que les plus misérables de tous, les vagabonds de grande route.
Au même litre que la misère, la famine prédispose au typhus. Toutes les grandes épidémies irlandaises n'ont point sévi pendant des années de disette, mais beaucoup ont coïncidé avec ce fléau. Ni la famine, ni la misère ne créent par elles-mêmes le typhus, mais le typhus est assurément en pays d'endémie — et en temps même d'épidémie — la maladie des peuples et des individus faméliques et misérables, suivant la formule que nous avions déjà indiquée ci-dessus.
Parmi les causes prédisposantes, Murchison mentionne V encombrement avec défaut de ventilation. Il est incontestable que l'encombrement avec défaut de ventilation favorise, par im mécanisme qu'on imagine facilement, la ditfusion du typhus contagieux.
Telles sont les grandes lignes de l'étiologie du typhus à l'heure actuelle. Est-il nécessaire de traiter la question- de la génération spontanée du typhust
(M Netter, article Typhus exanlhémalifiuc in Traité de médecine, Brouarclel. Gilbert et Girode.
TYPHUS EXANTHÉMATIQUE.
Murchison a formulé ainsi cette doctrine : « Les conditions de génération (I novo (spontanée) du typhus sont l accumulation d'individus en état de grande nudpropreté, et le défaut d'aération pour ces individus agglomérés. En d'autres termes, le poison est engendré par les émanations concentrées d'êtres humains, sales de corps et porteurs de vêtements sales. »
On reconnaît dans cette doctrine le pendant de la théorie pijtitogénique de la fièvre typhoïde dont Murchison s est fait l'éloquent défenseur.
La doctrine n'est pas nouvelle d'ailleurs; c'était celle des anciens auteurs : lluxham, Pringle, Cullen. Elle régna jusqu'au xix*" siècle, battue seulement en lirèche à ce moment par les travaux de Bancroft, Davidson, Watson et Budd. Mais elle a compté des partisans parmi les historiens modernes du typhus, et ces partisans, c'est, avec Murchison, Wirchow et Theurkauf en Allemagne, .Jacquot et les narrateurs du typhus de Crimée. L'axiome « Un peut faire w'iti'c le typhus à volonté « est d'un auteur français. A l'Académie de médecine, en 1873, Bouchardat et Fauvel ont voulu faire prévaloir cette doctrine contre Chauffard qui soutenait la nécessité d'un apport primitif de germes typhiques pour le développement épidémique du typhus. L auteur d'un récent article sur le typhus, le D"" Nielly (1885), est un partisan résolu de l'origine spontanée.
Plus près de nous encore le D"^ Kelsch a voulu ressusciter cette doctrine en la |)arant d'une forme nouvelle plus scientifique et plus en rapport avec nos connaissances actuelles sur les maladies infectieuses : l'existence en nous d'un germe pathogène latent en temps ordinaire, et qui ne prend essor ipie sous cer-
I aines conditions favorables, celles indiquées par Murchison, par exemple. Sous cette forme nouvelle la doctrine ne se défend pas mieux que sous l'ancienne : une rapide critique de la génération spontanée le montrera facilement.
La doctrine de l'origine spontanée de la lièvre typhoïde — la théorie pylhogéiii(pu> — défendue par Murchison avec tant de talent, s'est troinée détruite le join- où la doctrine de la transmission hydrique nous a expliqué les atteintes où n'entraient en jeu ni la contagion directe ni la contagion indirecte; nous n'avons plus aucun embarras aujourd'hui à établir la filiation île la maladie, et nul
II éprouve le besoin d'invoquer une origine spontanée. Il en a été de même pour le choléra dit spontané, et nous savons que les cas où l'on voit des individus atteints du mal sans avoir approché des cholériques, sans avoir manié des effets souillés par eux, sans trace de contagion directe ou indirecte en un mot, sont (les cas de contagion par une eau choléi'igène. Nous voyons aujourd'hui nettement le rapport qui lie ces atteintes avix atteintes antérieures, rapport qui, avant la doctrine de la transmission hydrique, restait une énigme. Invoquer l'origine spontanée d'une maladie infectieuse, c'est simplement avouer son ignorance des modes d'être de son germe et de ses modes de transmission.
L'étiologie du typhus restera obscure en quelques parties, tant ([ue nous ne connaîtrons pas son agent pathogène et la biologie de cet agent. Seule cette connaissance pourra nous expliquer le réveil du typhus après une longue extinction, les cas sporadiques et isolés, etc., tous faits qui ont embarrassé si fort Murchison et lui ont fait adopter la génération de novo du typhus.
Les arguments sur lesquels l'éminent pathologiste appuyait sa doctrine prêtent d'ailleurs singulièi'ement à la critique.
II a semblé à Murchison que les faits de la prison de Reims ( 185'J-1840) et de la prison de Strasbourg, en 185i, plaidaient entre tous en faveur de la doctiine delà génération spontanée du typhus sous l'influence de l'encombrement:
TRAITÉ DE MÉDECINE, 2= édit. — II. 27
[L-H. THOIffOT.]
TYPHUS EXANTHÉMATIQUE.
« Les circonstances où elles ont pris naissance ont toujours été identiques, dit-il, et il est impossible de mettre en cause l'importation, car, en dehors de ces faits limités aux prisons encombrées, la maladie était presque inconnue en France ». Les faits sont, en réalité, beaucoup moins démonstratifs que ne le pense Murchison.
H. Landouzy, dans sa relation de l'épidémie de la prison de Reims, s'est assez peu préoccupé de faire une enquête serrée, de rechercher avec le soin que nous exigeons aujourd'hui en ces matières, la trace d'une importation par un vagabond, par des hardes, etc.... L'explication de la genèse spontanée par encombrement répondait à une idée dominante alors, et Landouzy l'a admise sans peine : nous serions plus difficiles aujourd'hui.
Quant au fait de la prison de Strasbourg, il y a autre chose que l'encombrement, admis par Forget, à incriminer dans sa genèse. De 1855 à 1855, le typhus régna dans les prisons du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Meurthe. La prison de Strasbourg ne fut pas seule atteinte; il y eut du typhus à la prison d'Altkirch, à celle de Nancy, à celle de Lunéville. Mais le typhus existait aussi en dehoi's des prisons : il avait été introduit en 1855 dans un village de l'arrondissement de Wissembourg (Reipertsweiler), par une bande de bohémiens, et il exislail aussi dans les contrées voisines de l'Alsace, dans la Bavière rhénane (1855-1856), où il sévit très sévèrement, dans le grand-duché de Bade (1854- 1855) : on voit donc qu'à l'époque de l'épidémie de la prison de Strasbourg, invoquée par Murchison comme un argument de premier ordre en faveur de la genèse du typhus par l'encombrement, il existait du typhus dans l'Alsace et les pays voisins : nous voilà loin de la génération spontanée (') .
Le fait du Sr/icah Gcliaail, qui semble si concluant à Murchison, a été mis en doute par des médecins de la valeur de Parkes qui, après enquête, arriva à la conclusion quê, si l'équipage de ce navire a semé le typhus, c'est qu'il en était réellement atteint.
Faut-il parler d'encombrement et de disette comme causes du typhus de l'armée française en Orient? Chauffard a montré avec raison que c'est dans l'armée anglaise que sévit d'abord le typhus de Crimée et que cette armée, venue d'un foyer d'endémie notoire de typhus, pouvait parfaitement, sans qu'il fût besoin de trop forcer l'hypothèse, avoir apporté le typhus du Royaume-Uni. L'armée française ne fut atteinte que secondairement et notoirement par contagion.
En somme, ni l'encombrement, ni la famine ne créent le typhus, mais ils sont de remarquables adjuvants de sa diffusion : la famine en mettant les sujets en état de moindre résistance, l'encombrement en fournissant à la contagion les occasions plus favorables de mulliplier ses coups.
Épidémiologie générale du typhus. — Le typhus est une affection qui revêt à la fois les Irois caractères de mal endémique^ mal endémo-épldémique et mal épidémique.
Le typhus a, dans les diverses contrées où il a été signalé, des foyers (ïendé- ■mie où il existe en permanence, marquant sa présence par des cas en nombre plus ou moins espacé, plus ou moins grand, mais toujours relativement restreint : le germe est comme assoupi, conservant pour ainsi dire sa vitalité par quelques passages sur l'homme. C'est là ce qu'on peut observer chez nous au
('•; Nous (levons à notre ami M. Netter celte curieuse reconstitution rétrospective du typhus de l Alsace de 1853-1855.
TYPHLS EXANTIIKMATIQUE.
degré le plus faible en Bretagne où les cas annuels de typhus, en faisant largement la part aux erreurs de diagnostic, restent en nombre minime ; c'est ce qu'on observe à un degré beaucoup plus élevé dans les pays plus fortement entachés d'endémie, tels que l'Irlande, etc.
De temps à autre, dans ces foyers assoupis d'endémie, le germe reprend une " activité plus grande : de là, en terre d'endémie, les épidémies qui frappent un point telle année, un autre point l'année suivante, parfois même plusieurs points à la fois, quand le réveil a été simultané en plusieurs centres du territoire. Ces épidémies peuvent, quand la puissance du contage s'exalte, dépasser leur centre de réveil et rayonner plus ou moins largement dans les environs.
Le type simple, schématique, de cette endémo-épidémie, de ces réveils épidémiqucs limités, successifs, sans rayon d'expansion en terre d'endémie, est la série des petites épidémies typhiques de Bretagne : épidémies de Riantec, 1870-71, Rouisan, 1872-73, l'île de Molène, 1878, l'Ile-Tudy, 1891.
Le type le plus achevé et le plus complexe, c'est la série des épidémies irlandaises décimant tantôt une ville, tantôt une autre, tantôt enfin couvrant toute l'Irlande dans leur marche expansive.
Enfin, dans un troisième mode, le mode épidénnqiie vrai, le typhus exalté au plus haut degré se réveille en un point de son foyer d'endémie, le décime, puis, le dépassant, s'étend à toute la terre d'endémie et, dépassant celle-ci à son tour, on le voit ravager les contrées voisines.
C'est l'histoire de ces terribles épidémies qui, nées dans une ville, un village d'Irlande, ont couvert celle-ci, puis l'Ecosse et l'Angleterre, durant des années en faisant des milliers, on peut dire des centaines de mille de victimes.
Le typhus présente, outre ces caractères épidémiologiques fondamentaux, un autre aspect bien remarquable et qui lui a valu les expressives dénominations i[ue l'on sait : typhus des armées et des camps, maladie des prisom, maladie des ralsseaux. Quand un germe typhique tombe dans une armée, une prison, un vaisseau, un ponton, et qu'il y trouve pour aider à son action les conditions de diffusion et de facile attaque que créent VcnconibrernenI , la fatigue, le surtueiiagr, la nrisère phgsif/ue et la dépression riinrnh\ il acquiert dans ces milieux une intensité vraiment effrayante.
C'est là l'histoire du typhus dans les campagnes et les sièges des siècles passés, et, dans notre siècle, du typhus de la guerre russo-turque, où 100000 malades, 50 000 morts au moins formèrent le l>ilan de l'affection; c'est là l liisloire du typhus sur les pontons anglais parmi les prisonniers des guerres du premier Empire; c'est là l'histoire du typhus dans mainte prison, et dans les bagnes de Toulon au siècle présent, etc., etc.
Les modes de transmission du typhus lui créent enfin, en temps d'épidémie, une physionomie spéciale qui le rapproche de certaines autres grandes infections — telles la rougeole, la variole, etc., — et l'éloignent d'autres, telles que la fièvre typhoïde et le choléra.
Avec leur mode prédominant de propagation hydriqvie, le choléra et surtoul la fièvre typhoïde revêtent souvent une allure massive spéciale : les cas éclatent simultanément en nombre plus ou moins grand dans une agglomération, sans ((u'entre eux on puisse saisir le moindre lien apparent.
Le typhus est au contraire, de par ses modes de contagion, surtout une épidémie à cas en filière , s'enchaînant les uns aux autres, et où tout cas nouveau a sa raison dans la contagion directe ou indirecte par un autre cas
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TYPHUS EXANTHÉMATIQUE.
iinléiiour. Cette physionomie est difficile à saisir dans les grandes épidémies où les contagionnants sont légion et créent chaque jour d'innombrables cas, mais dans les épidémies de petite ou de moyenne envergure, elle est singulièrement expressive.
L'épidémie que nous avons étudiée à I lle-Tudy, et qui se composait de 80 cas, n'a pas compris une seule atteinte qui ne relevât directement d'une atteinte antérieure, et sur les 80 cas, 42 frappèrent successivement, et en chaîne ininterrompue, les membres d une même famille.
L'épidémie française de 1895, de plus grande envergure que celle de Tudy, puisqu'elle a compté un millier de cas, a été faite sur le même modèle, comme nous avons pu lo démontrer avec M. Nelter. Elle a eu comme fd conducteur (jéni'rcd le vagabond : les vagabonds se sont contagionnés entre eux sur les grandes routes, dans les refuges et asiles de nuit, dans tout le nord de la France. Ils ont fourni le plus grand nombre de malades et seuls, en dehors d'eux, ont été atteints de typhus ceux qui les ont approchés à un titre quelconque : médecins, infirmiers dans les services d'hôpitaux où ces malheureux venaient demander asile ; f/rt/v/Zens des prisons ou codétenus des établissements de justice où ils venaient à être enfermés en inculpation de mal, ou souvent déjà en pleine évolution ; logeurs ou employés de logeurs, dans les garnis louches qui les hébergeaient dans les villes; habitants r/es- communes chez lesquels ils trouvaient au passage un asile charitable, etc.
A Paris même, nous avons pu, avec H. Dubief, résumer le typhus de 1895 tout entier dans un tableau étiologique enchaînant tous les cas un à un. Voici ce tableau à titre de document justificatif ;
Des vagaljonds. donl 20 lombenl malatlcs dès lenr entrée dans la ville, iinporlent le typhus à Paris; ils contaminent :
Dans les lieux qu'ils fréquentent :