CHAPITRE V
ROLE DE L'INFLAMMATION
Ce dernier chapitre, bien que purement spéculatif, s'impose pour clore une étude de l'inflammation. 11 sera court.
Nous pensons avoir précisément démontré que l'inflammation est la somme des réactions organiques concentrées eu un point des tissus
[J. COURMONT
DE L'INFLAMMATION
irrité par un excitant solubte (venu de l'extérieur ou provenant des éléments altérés de l'organisme). Tout réagit dans cette région, la cellule prise isolément, le système considéré dans l'ensemble de son fonctionnement. L effort curateur est poussé au summum.
Cette réaction est-elle salutaire9. L'inflammation est-elle, en un mot, un processus toujours utilel
La réponse parait facile à l'heure actuelle. L'inflammation attire au point attaqué une multitude de leucocytes migrateurs, elle excite l'activité proliférante et fonctionnelle des cellules fixes, elle inonde le théâtre de la lutte de plasma nutritif. Les leucocytes, et probablement un grand nombre de cellules fixes, mettent alors à la disposition de la défense leurs propriétés sécrétantes (substances bactéricides, substances antitoxiques, etc.), leurs propriétés phagocytaires. Les microbes eux-mêmes et leurs toxines rencontrent une résistance énergique. L'inflammation est donc une réaction salutaire, un acte curateur; c'est l'organisation de la défense de l'être contre ses envahisseurs.
Cette idée que l'inflammation est un processus utile est complètement opposée aux conceptions anciennes qui voyaient dans la lésion locale la cause de tonte la maladie. On redoutait l'inflammation comme une maladie, avant de savoir qu'elle tendait à circonscrire et à guérir l'affection déjà existante. Il y a plus de cinquante ans, Sachs s'élevait déjà contre les théories de son temps et considérait l'inflammation comme une réaction salutaire. Buchner, en 1882, fut en réalité le premier qui formula cette opinion avec clarté et la défendit avec preuves à l'appui. Bouchard soutient depuis longtemps qu'il y a une remarquable opposition entre la gravité de l'infection générale et l'importance de la lésion locale; les septicémies sont graves, tandis que les infections, s'accompagnant d'accidents inflammatoires considérables au point d'inoculation, sont relativement bénignes. Pasteur avait vu que le choléra des poules tue le lapin sans lésion locale, respecte le cobaye en engendrant un abcès. Camaléia, étudiant le Pneumocoque, le Bacillus anthracis, le Vibrio Metchnikowi, s'aperçoit que la lésion locale est d'autant moins prononcée que l'infection générale est plus accusée, et réciproquement, surtout chez les animaux résistants. En 1889, Neumann s'exprime ainsi : « Sous le nom d'inflammation, nous devons envisager la série des phénomènes locaux qui se développent à la suite des lésions primaires des tissus et tendent à les guérir. » Mais nul, au même titre que Metchnikoff, n'a soutenu l'action utile de l'inflammation qu'il fait synonyme de phagocytose, de défense. L'inflammation paraissait même un acte providentiel avant que la découverte des propriétés chimiotactiques des leucocytes ne vienne expliquer leur progression vers le microbe envahisseur. Nous nous sommes longuement étendu sur ces théories. Tous les travaux qui ont démontré la sécrétion, par les cellules de la région enflammée, de substances solubles défensives (bactéricides ou antitoxiques), ont encore contribué à mettre en relief le rôle Utile de l'inflammation*
ROLE DE L'INFLAMMATION
L'inflammation est donc considérée, à l'heure actuelle, comme un accident utile i Cela est vrai dans la plupart des cas, surtout en pathologie clinique; mais cette règle souffre, suivant nous, de nombreuses exceptions, spécialement en pathologie expérimentale. Nous estimons que l'inflammation est une réaction de l'organisme, très souvent heureuse, parfois inutile ou même nuisible. L'inflammation, constamment salutaire, est le pivot d'une théorie par trop vitaliste pour être de tous points exacte. Nous pouvons bien admettre que le leucocyte migrateur va audevant de l'ennemi à Laide de la sensibilité de son protoplasma. Nous ne pouvons croire, avec Fraenkel, qu'il ait des pensées, une sorte de perception psychique lui faisant discerner les cas où cette sensibilité sera nuisible à l'organisme. Son intervention sera le plus souvent heureuse, car, sans cela, elle aurait depuis longtemps disparu, de par la grande loi de la sélection naturelle, mais elle sera parfois néfaste.
Aux premiers jours des découvertes microbiennes, lorsqu'on considérait simplement le microbe; à la seconde période de l'étude de l'infection, lorsque le microbe et le leucocyte résumaient la lutte, l'inflammation ne pouvait être considérée que comme salutaire. Aujourd'hui nous savons que le microbe agit par des sécrétions, que le véritable irritant est une toxine, un poison solublc, que ces toxines peuvent être phlogogènes loin de la région qui les a vus naître, qu'on peut les isoler et enflammer un tissu sans lui injecter un seul microbe; nous savons qu'on peut puiser dans le monde des substances chimiques non microbiennes et engendrer l'inflammation, même suppuréc. L'organisme réagit identiquement dans tous les cas ; l'inflammation sera néanmoins utile si le microbe est présent, elle sera inutile ou même nuisible s'il est absent. On pourra objecter que les leucocytes sécrétant les substances antitoxiques, l'inflammation peut ainsi servir à lutter contre des irritants solubles. On dira que le phagocyte détruit les toxines. Cela est vrai, mais dans une classe assez restreinte de faits. Les leucocytes ne sécrètent pas d'antitoxines contre l'essence de térébenthine bu le nitrate d'argent; ces substances sont pyogènes, et cette pyogenèse ne sert qu'à créer un abcès, lésion inutile, mutilant l'organisme sans résultat.
Citons des exemples qui feront mieux comprendre notre pensée.
On frictionne la peau d'huile de croton : une inflammation se produit. Cette réaction est inutile et ne sert qu'à léser l'organisme sans aucun profit . Les tissus souffrent non de l'attaque, mais d'une réaction trop sensible. Ou'arrive-t-il, en effet , si l'on opère cette môme friction sur une région où l'inflammation est rendue impossible? L'huile de croton n'a aucun effet nuisible sur la peau, et la région ne souffre pas de l'inflammation. Charrin et Gamaléia ont réalisé cette expérience. Si on frictionne l'oreille d'un lapin avec l'huile de croton, après avoir empêché l'inflammation locale par une injection intra-veineuse de culture filtrée du bacille pyocyaniquc qui paralyse les centres vaso-dilatateurs, il ne se produit aucun acci^ dent au niveau de la friction; On a ainsi rendu service à l'organisme en
[J. COURMONt.]
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l'empêchant de réagir, en le préservant d'une inflammation nuisible.
L'accumulation de leucocytes dans une région enflammée peut avoir pour résultat de disséminer une infection locale. Les injections de tuberculine, pratiquées à des hommes ou à des animaux d'expérience tuberculeux, constituent un exemple frappant de l'action nocive exercée parfois par l'inflammation. Lorsqu'on injecte 1 milligramme de tuberculine brute à un tuberculeux, même si les lésions sont anciennes et torpides, il se produit, au bout de quelques heures une inflammation localisée autour des lésions tuberculeuses et s 'accompagnant de symptômes généraux intenses. Cette poussée inflammatoire remanie le tubercule, et, suivant l'heureuse expression de Yirchow, les bacilles mobilisés peuvent se répandre dans tout l'organisme qui succombera bientôt à une granulie aiguë (1). L'inflammation a été, dans ces cas, aussi nuisible que le bistouri du chirurgien transformant en granulie généralisée et mortelle certaines lésions tuberculeuses locales.
L'inflammation peut encore produire des lésions graves non plus au point d'introduction d'une toxine, mais bien dans la région qu'elle traverse pour s'éliminer. Ses effets sont alors néfastes, sans utilité aucune. J. Courmont et Doyon(2) injectent, dans le système veineux d'animaux, des doses variables de toxine diphtérique; celle-ci s'élimine par l'intestin grêle. Les parois de cet organe s'enflamment violemment et deviennent le siège d'une entérite membraneuse qui contribue beaucoup à la mort rapide des sujets.
Les inflammations chroniques sont toutes nuisibles. Les cirrhoses hépatiques, les néphrites, les myélites, les névrites seraient difficilement invoquées comme des types de réaction de l'organisme utiles à sa défense. Ne continuent-elles pas à progresser après la disparition de l'agent provocateur?
L'inflammation considérée en général doit être simplement considérée comme le résultat d'une réaction organique de défense, celle-ci pouvant être utile, mais étant parfois néfaste. L'effort curateur peut dépasser le but,
(*) Arloing, Rodet cl J. Coukmon't, Étude expérimentale de la tuberculine. Annales de l'Université de Lyon, t. VI, fasc. 1.
(2) Couumont, Doyon" et Paviot, Loco cilalo, p. 407.
Par le Dr MAURICE LETULLE
Professeur agrégé, — médecin de l'hôpital Boucicaut.
L'étude des altérations anatomiques occasionnées par les différents processus inflammatoires précédemment décrits comporte, pour être de quelque utilité, un certain nombre de divisions un peu schématiques. Non que la série si complexe des causes phlogogènes ne puisse, en maintes circonstances, produire, d une manière aussi réglée que parfaite, tout un ensemble de lésions histologiques, bien classées dans tel chapitre de pathologie; mais l'inverse a lieu le plus communément. Les descriptions gagnent donc à s'imposer, au début du moins, un certain ordre, sauf à montrer par la suite, dans une sorte de mise au point, les combinaisons multiples, voire désordonnées, des divers types de lésions précédemment isolés.
Un des classements les plus simples consiste à séparer les lésions inflammatoires en deux groupes : aiguës et chroniques, réunis par un nombre indéfini de désordres anatomiques intermédiaires, leur servant de transition (inflammations subaiguës).
Aiguës ou chroniques, les inflammations peuvent se décomposer en deux séries de lésions matérielles : les lésions élémentaires (parenchymateuses) et celles du squelette interstitiel. Nous suivrons d'abord cet ordre