‹ Traité de pathologie générale [electronic resource] (volume 2)Chapitre 200 sur 221 · INSPIRATION · texte numérisé non relu

INSPIRATION

NOMBRE d'inspiration*.

VOLUME d'air inspiré en une minute.

VOLUME d'air inspiré par jour.

années.

cmc.

Les échanges respiratoires sont moins actifs. Andral et Gavarret(2) ont dosé la quantité d'acide carbonique exhalé aux différents âges. Ils trouvent :

De 20 à 24 ans De 40 à 60 ans De 60 à 80 ans

Comparativement suivant les sexes :

(*) La capacité vitale du poumon subit une double variation, une progression ascendante, depuis l'enfance jusqu'à l'âge de vingt ans, et descendante à partir de cette époque jusque dans la vieillesse reculée. (B. Schnepf, Capacité du poumon. Paris, 1857).

(-) Andral et Gavarret, Annales de chimie et de physique, 1845).

44sr,7 de CO2 par lieure.

[P. LE NOIR

LES ALTÉRATIONS AN ATOMIQUE S NON INFLAMMATOIRES

Carbone consommé en une heure.

Hommes. Femmes

De 50 à 40 ans 11 grammes. 7 grammes.

De 40 à 50 ans 10,5 — 8,1 —

De 50 à 60 ans 10,1 — 7,5 —

De 00 à 70 ans 10,2 — 0,8 —

La diminution de la quantité de l'acide carbonique exhalé pendant la vieillesse a été aussi constatée par M. Quinquaud (cité par Brousse).

Digestion. — Les fonctions digéstives peuvent être peu troublées chez le vieillard. L'appétit est rarement augmenté, parfois conservé, phi s souvent diminué. La chute des dents nuit à la parfaite mastication des aliments et à leur insalivation, d'où un surcroît de travail pour l'estomac. Les digestions sont plus lentes, la région épigastrique se ballonne, il existe du météorisme. Le catarrhe gastrique, la dilatation sont fréquentes chez le vieillard. La rougeur de la face, la somnolence après les repas, les éructations, le pyrosis traduisent cet état de l'estomac. La constipation est la règle; parfois très opiniâtre elle est en rapport avec un état parétique du gros intestin.

Fonctions de reproduction. — Les fonctions de reproduction sont les plus complètement atteintes par la sénilité : totalement abolies chez la femme, elles persistent chez l'homme, mais diminuent progressivement à partir d'un certain âge et s'éteignent dans l'extrême vieillesse.

C'est qu'en elfet, si l'activité génésique commence à se ralentir à partir d'un âge variable pour chaque individu, mais que l'on fixe d'habitude aux alentours de la cinquantaine, elle peut persister bien au delà de ce terme et la persistance des spermatozoïdes constatés par Duplay et par Dieu dans le sperme de vieillards de quatre-vingt dix et de quatrevingt-quatorze ans, concorde avec les faits de fécondité observés dans l'extrême vieillesse.

Cependant les deux auteurs que nous venons de citer, observant séparément sont arrivés à ce résultat que les spermatozoïdes faisaient défaut dans la moitié des cas, et que dans les cas où ils persistaient, ils étaient généralement diminués de nombre et animés de mouvements moins actifs.

Chez la femme la cessation du fonctionnement des organes de la génération peut être fixée d'une façon beaucoup plus précise. Bien que l'arrêt de la menstruation ne puisse marquer le terme de la fécondité d'une façon absolue puisqu'on a vu des femmes devenir enceintes plusieurs années après la disparition des règles, il n'en est pas moins vrai que, d'une manière générale, la ménopause indique la fin de l'aptitude à la procréation chez la femme.

La ménopause survient à des âges variables suivant les climats et suivant les races. Plus tardive dans les contrées et les races du Nord elle apparaît de bonne heure dans les pays chauds. En France et dans les zones tempérées l'on peut dire que c'est entre quarante et cinquante ans qu'elle

DE L'INVOLUTION SÉNILE

s'observe avec son maximum de fréquence. Les trois quarts des femmes verraient leurs règles cesser à cette période de la vie d'après Petrequin. L'époque de la ménopause peut être plus précoce, elle peut aussi être retardée et l'on a vu des femmes de soixante à soixante-cinq ans et au delà avoir encore leurs règles, mais ce sont là des exemples tout à fait exceptionnels.

La cessation des règles détermine chez la femme des troubles de la nutrition très remarquables. L'engraissement, la modification des traits qui s'accentuent et s'épaississent, souvent l'apparition de poils follets aux lèvres et au menton sont les faits les plus saillants à signaler.

Motilitê. — La force musculaire diminue avec l'âge (Queteïet). Au dynamomètre on constate une diminution notable, et la contractilité musculaire sous l'influence du courant électrique est amoindrie (Duchenne). Les dégénérescences musculaires, les lésions nerveuses peuvent être incriminées.

Empis (*) décrit les troubles de la marche chez le vieillard. Les mou- ! vements sont lents, incertains, les réflexes musculaires et tendineux sont affaiblis. A un degré plus marqué, la marche devient impossible ou tout au moins très difficile; c'est la faiblesse paralytique, état que Leyden pense être sous la dépendance des lésions de la moelle.

Le tremblement sénile est aujourd'hui, après les travaux de Demange(2), de Thébeault, de Raymond, rejeté du cadre des modifications dues à la vieillesse et doit être considéré comme un phénomène d'ordre pathologique.

Sensibilité. — Les troubles de la sensibilité portent sur la sensibilité générale et sur la sensibilité spéciale.

La sensibilité générale ne s'émousse que lentement, cependant le tact est moins délicat. D'après Ottolenghi (3), la sensibilité à la douleur est plus vive chez le vieillard. D'après M. P. Parisot(4), le réflexe cutané abdominal est affaibli chez le vieillard, il s'épuise vite. La recherche de ce symptôme permettrait de se rendre compte de l'état dévolution sénile de la moelle. Enfin il y aurait une relation entre le signe de Rosenbach et la constipation habituelle des vieillards, relation qui assignerait à ces deux symptômes une origine médullaire commune.

La sensibilité spéciale, les différentes facultés sensorielles sont bien plus atteintes. La vue est la première altérée : à un âge plus ou moins précoce, parfois dès la quarantaine l'acuité visuelle diminue; les objets rapprochés sont mal discernés, tandis que la vision est distincte pour les grandes distances. La presbytie s'installe peu à peu; elle est due à la diminution du pouvoir accommodateur par suite de l'affaiblissement du muscle ciliaire et aussi aux changements de courbure du cristallin. Une altération plus grave est la perte de transparence du cristallin qui entraine après elle

(1) Empis, De l'affaiblissement musculaire progressif chez les vieillards. Arch. yen. de méd., 1862.

(2) Démange. Revue de médecine, 1882.

(5) Ottolexghi, Arch. ital. de Biologie, 1880.

(4) Parisot, 4e congrès français de médecine interne. Montpellier, 1898. •

[P. LE NOIR

LES ALTÉRATIONS AN ATOMIQUES NON INFLAMMATOIRES

des troubles de la vision beaucoup plus sérieux et plus difficiles à corriger

L'ouîe perd également de sa iinesse ; rarement la surdité est complète même dans l'extrême vieillesse, mais généralement la diminution de l'ouïe évolue progressivement, elle porterait d'abord sur les notes élevées et d'une façon générale serait plus marquée pour la perception osseuse que pour la perception aérienne. Les autres sens, l'odorat, le goût, sont généralement épargnés.

Les facultés intellectuelles, morales, affectives subissent les atteintes de l'âge. Nous n'avons pas l'intention de refaire après tant d'autres le tableau de l'état intellectuel du vieillard. Tour à tour on en a fait l'apologie et les critiques les plus sévères.

S'il est vrai que souvent les facultés intellectuelles et morales s'affaiblissent au point d'aboutir à la démence sénile, il est non moins certain que souvent aussi l'intelligence conserve toute son activité, surtout chez les hommes qui ont gardé l'amour de l'étude et du travail; les exemples de persistance de l'activité cérébrale ne sont pas rares : Fontenelle, Voltaire sont souvent cités. La mémoire seule paraît généralement diminuée.

Il nous reste à voir quel est l'état de la nutrition chez le vieillard et nous avons réservé comme prélace à cette étude les résultats acquis sur la fonction urinaire.

Sécrétion urinaire. — Les recherches sur la sécrétion urinaire chez les vieillards, sont assez nombreuses. Lecanu^), Démange et Sadler. Ballet se sont attachés à connaître les modifications apportées par l'âge «à la composition de l'urine. Le travail le plus complet sur la question est la thèse de Roche (2). Récemment MM. Urbain Mosnier et Rouxeau ont repris cette étude et ont été sur quelques points en désaccord avec leurs devanciers.

La sécrétion urinaire est modifiée quantitativement et qualitativement.

Nous étudierons d'abord les propriétés physiques de l'urine du vieillard. La quantité d'urine serait diminuée d'après Lecanu qui révalue à 720 centimètres cubes, Roche qui indique 11 25 centimètres cubes et Ballet qui aurait trouvé des chilfres oscillant entre 500 et 800 centimètres culjes. Démange et Sadler ont constaté 915 grammes chez l'homme et 644 grammes chez la femme. MM. Monnier et Rouxeau admettent au contraire que la quantité journalière des urines n'est pas abaissée.

La densité que l'on pourrait s'attendre à trouver augmentée est au contraire égale à la normale, ou même légèrement abaissée. Elle est de 1,018 à 1,020 pour MM. Démange et Sadler, de 1020 pour Roche, 1015 pour Brousse, 1015 à 1010 pour MM. Monnier et Rouxeau.

La couleur, la transparence, la réaction ne présentent rien de remarquable à signaler.

li\ Lecaxu, Annales des sciences naturelles, t. XII, 1859.

(*) Roche, Contribution à t'élude du mouvement de désassimilatioti chez le vieillard. Th. de Paris, 1876.

(5) Monnier et Rouxeau, Comptes rendus des séances de la Société de biologie. 28 mais (896 et. Gazette hebdomadaire de l'Est, 1806.

DE L'INVOLUTION SÉNILE

Les modifications de la composition chimique des urines, plus intéressantes il connaître, sont aussi plus accentuées. L'urée est éliminée en moins grande quantité; l'éliminatiôiï journalière tombe à 7gr,92 pour Lecanii, à 12sr,50 pour Roche, à 7gr,91 pour Démange et Sadler, oscille entre 6 et 10 grammes pour Ballet, est de 106r,22 pour Brousse qui observait chez la femme de 12 grammes pour Monnier et Rouxeau. Tous chiffres notablement inférieurs au taux normal de 19 à 24 grammes. Si Ton rapporte les quantités d'urée éliminée à 1 kilogramme du corps, on trouve pour le vieillard 0gr,122 au lieu de 0ër,50 chez l'adulte.

Le taux de l'acide urique est abaissé; son élimination est irrégulière et se fait par décharge.

Les chlorures restent en quantité normale.

L'acide phosphorique est au contraire diminué. M. Roche indique un chiffre moyen de lsr,105, M. Sadler Qgr,68, M. Brousse 0*r,92. D'un tableau comparatif donné par M. Beaunis, il résulte que l'urée et l'acide phosphorique diminuent proportionnellement avec l'âge.

En résumé, l'urée et l'acide phosphorique sont notablement diminués chez le vieillard. Les chlorures sont au contraire en quantité normale.

D'après M. Mossé(') il y aurait augmentation des produits incomplètement oxydés et diminution des produits complètement oxydés.

La présence de principes anormaux, sucre ou albumine, est exceptionnelle et ne peut être donnée comme un caractère de l'urine sénile.

Un autre procédé permet de se rendre compte de l'état de la sécrétion urinaire, c'est d'étudier la durée de l'élimination de certains médicaments qui passent en nature dans les urines et sont faciles à reconnaître, tels que la fuchsine, la quinine, les iodures, les bromures. Cette élimination se fait bien plus lentement chez le vieillard que chez l'adulte, ainsi qu'il résulte des expériences de M. Bouchard et de son élève Chauvct(2). La toxicité urinaire est diminuée.

Sécrétion cutanée. — La sécrétion sudorale parait peu modifiée ; à l'état de repos, d'après Aubert, la sécrétion de la sueur et l'exhalation cutanée insensible seraient amoindries. L'exercice musculaire s'accompagne au contraire très vite chez le vieillard d'une transpiration exagérée.

Chaleur animale. — La température centrale est la môme chez le vieillard que chez l'adulte, mais cela n'est vrai que pour la température centrale; la température périphérique s'abaisse au contraire sensiblement chez le vieillard. Baerensprung, Moleschot prétendaient que la température des vieillards était plus élevée que la normale. Roger, puis Charcot montrent qu'il en est rien et que la température rectale se maintient entre 57°, 2 à 57°, 5, même à un âge très avancé; mais ce dernier auteur a mis en évidence l'écart qui existe entre la température périphérique et la température centrale. Les recherches de M. Roche, celles de M. Démange ont confirmé l'exactitude des faits observés par Charcot.

(*) Mossé, Ac. des Se. de Montpellier, 1890, (2) Chauvet, Th. de Paris. 1877.

[P. LE NOIR

LES ALTÉRATIONS ANATOMIQUES NON INFLAMMATOIRES

M. Chelmonski (l) conclut de ses recherches que la température moyenne de la journée est légèrement diminuée, mais que la courbe thermométrique présente souvent des oscillations considérables et irrégulières et qu'il n'est pas rare d'observer un type inverse dans lequel la température du matin est plus élevée que celle du soir. Ces anomalies seraient, d'après l'auteur, en rapport avec l'état de sclérose des vaisseaux cutanés et avec la mauvaise régulation des déperditions caloriques qui en est la conséquence.

Connaissant les modifications apportées par la sénilité au fonctionnement de chaque appareil, nous pouvons dans une sorte de synthèse résumer les résultats acquis et aborder l'étude de la nutrition chez Le vieillard.

Passons en revue les quatre actes qui constituent la nutrition. L'assimilation comprend deux actes, le premier d'ordre physique, c'est l'apport de substance nutritive à la cellule. Que devient-il dans la vieillesse? Nous avons vu que l'appétit est souvent diminué et que la quantité des matériaux nutritifs introduits est moindre que chez l'adulte. La composition du milieu sanguin est modifiée, et caractérisée par la diminution des globules, de la fibrine, de l'hémoglobine, par l'affaiblissement de la capacité respiratoire, tandis que les matières extractives, la cholestérine, l'urée sont augmentées, c'est dire que les éléments actifs, qui concourent à la vie des cellules sont diminués et les matériaux excrémentitiels augmentés; l'état physique des artères, le rétrécissement des petits vaisseaux concourt encore à restreindre la nutrition de la cellule. Le premier des actes de la nutrition est donc diminué. L'insuffisance du second acte, c'est-à-dire de l'assimilation à la substance même de la cellule des matériaux nutritifs qui lui ont été apportés, se traduit par l'atrophie de la cellule et parla diminution du poids du corps.

La désassimilation est cependant moins active dans ses deux stades, il y a moins de matériaux oxydés, et l'élimination des déchets cellulaires se fait moins complètement comme le démontrent la composition de l'urine du vieillard.

Les actes nutritifs concourent à deux résultats distincts, la réparation de l'organisme d'une part, d'autre part la production d'une certaine quantité de force ou de chaleur destinées soit à maintenir constante la température intérieure, soit à effectuer du travail. De ces différents actes, deux sont évidemment amoindris chez le vieillard dont l'organisme se répare incomplètement, et qui fournit, une somme de travail moindre. Mais il reste un dernier élément qui ne parait pas modifié, car nous avons vu que la température centrale se maintient constante pendant toute la durée de la vie. Il n'y a cependant là qu'une apparence, car la calorification est également amoindrie. En effet si la température centrale est maintenue, la température périphérique est diminuée ; le vieillard perd par

(*) Chelmonski, Deutsche Arch. /'. klin. Med., LXI, 1-2.

DE L'fNVOLÏÎTfON SÉNILE.

rayonnement moins que l'homme adulte. Il y a à cela de nombreuses raisons. M. Bouchard (*) a montré l'influence des variations de l'état statique du corps sur la nutrition. Chez le vieillard la peau s'est plissée et rétractée sur elle-même, la surface rayonnante est donc moindre. Le sang y circule moins activement et y arrive en moindre quantité du fait de la diminution de calibre des petits vaisseaux. Il y a donc là des circonstances multiples qui malgré la diminution du poids du corps permettent aux vieillards de subvenir à moindres frais au besoin de la calorifîcation, et d'entretenir leur température centrale à un degré constant.

Cette diminution des différents actes vitaux se traduit par une moindre activité des phénomènes respiratoires et par une diminution de la quantité d'acide carbonique éliminée.

Assimilation moindre, désassimilation également amoindrie, réparation insuffisante des tissus et altération anatomique consécutive, tels sont les caractères de la nutrition chez le vieillard.

Mais ce ralentissement de toutes les fonctions, cet amoindrissement de l'activité vitale ne s'opère pas brusquement ; il commence bien avant la vieillesse et depuis l'enfance jusqu'à l'extrême limite de la vie la nutrition se modifie insensiblement. Dans l'enfance et dans la jeunesse, l'activité vitale est à son maximum, la nutrition doit suffire à la formation des organes, au développement de l'organisme en même temps qu'à son fonctionnement; clans l'âge mùr, la nutrition n'a plus qu'à subvenir aux frais de réparation, d'entretien des organes et à leur fonctionnement, puis peu à peu l'activité diminue, mais d'une façon insensible et ce n'est que lorsque la déchéance organique apparaît que l'on invoque le processus sénile, la nutrition alors est de moins en moins active ; la réparation organique se fait mal ; les dégénérescences surviennent ; la vieillesse est réalisée.

C'est donc peut-être avec raison que l'on a pu dire que la sénilité était caractérisée par un ralentissement de la nutrition. (Brousse, Boy- Teissier).

Nature de Vinvolution sénile. — Il nous faut aborder maintenant l'étude de la nature du processus sénile et entrer dans la discussion des différentes théories qui ont été émises à ce sujet. Nous nous appuyerons pour cela à la fois sur les constatations anatomiques et sur les données fournies par la physiologie.

Après avoir cherché à connaître comment nous vieillissons, nous tâcherons de savoir pourquoi nous vieillissons. Question qui au premier abord peut paraître oiseuse mais qui à la réflexion mérite bien d'attirer l'attention du médecin.

Une des premières solutions proposées a été celle qui a voulu assimiler la vieillesse à une maladie : senectus ipsa moi^bus est, disait l'auteur du de Seneetute. Cette assertion est-elle légitime et devons-nous considérer

(*) Bouchard, Leçons professées à la Faculté de médecine de Paris en 1897. Sem. médicale.

[P. LE NOIR

LES ALTÉRATIONS ANATOMIQUES NON INFLAMMATOIRES

les vieillards comme des malades? Évidemment non et le bon sens vulgaire comme l'observation médicale sont d'accord pour reconnaître qu'un vieillard, même s'il présente tous les attributs de la sénilité, n'est pas en réalité un malade. Mais ce qui permet la confusion c'est que pour le vieillard, encore plus que pour l'adulte, la santé parfaite est rare et que l'on est tout naturellement porté à mettre sur le compte de l'âge ce qui n'est, en somme, qu'une manifestation morbide tout à fait indépendante de la vieillesse elle-même.

Tant que la sénilité est seule en cause et que l'équilibre entre les différentes fonctions n'est pas rompu, on n'est pas en droit de dire qu'il y a maladie. Avec les progrès de l'âge, le fonctionnement des organes diminue d'activité, mais ce fonctionnement est encore suffisant ; il n'y a pas de maladie à proprement parler, mais seulement une sorte de méiopragie ou aptitude fonctionnelle restreinte, de tous les organes, qui peut servir à caractériser la sénilité.

Cette activité amoindrie peut longtemps demeurer latente et est longtemps compatible avec la santé, mais si le vieillard vient à demander à l'un de ses organes un surcroît d'activité, s'il survient une maladie, alors le danger apparaît et la résistance affaiblie ne permet ni le surmenage, ni l'effort nécessaire à la guérison.

Telle est la raison du danger des maladies aiguës chez le vieillard, telle est aussi la nécessité d'une hygiène sévère pour les personnes avancées en âge.

Si donc l'on n'est pas en droit de considérer la vieillesse comme une maladie, on pourrait peut-être plus justement dire qu'elle réalise une diathèse, que cette diathèse est voisine de l'arthritismè et qu'elle se traduit comme lui par un ralentissement de la nutrition.

Quelles sont les causes de ce ralentissement de toutes les fonctions du vieillard ?

Poursuivons l'examen des théories émises sur la nature de ce travail d'involution.

Pour Réveillé-Parisef), le point de départ de la sénilité résiderait dans les altérations de l'appareil respiratoire. Les troubles de la respiration retentissent sur les phénomènes de l'hématose et sur la composition du sang. Un sang moins riche arrivant aux cellules, la nutrition cellulaire serait viciée et comme conséquence dernière apparaîtraient les dégénérescences des cellules.

Cette même théorie qui rapporte en dernière analyse le processus sénile à une adultération du sang a été reprise par M. Hamcliu. Pour cet auteur, la succession des faits serait la suivante : L'ossification est un phénomène normal, évolutif qui se poursuit depuis l'enfance jusqu'à la mort. Après la constitution des os, le travail d'ossification continue; le sternum, les cartilages costaux se transforment et perdent leur élasticité première; les parois de la cavité thoracique, rendues ainsi plus rigides, ne permet-

(*) Réveillé-Païuse, Traité de la vieillesse,' \ 885.

DE L'INVOLUTION SÉNfLE

tent pas l'expansion normale du poumon ; la ventilation devient moins parfaite, secondairement l'hématose se fait moins bien et l'adultération sanguine explique les troubles organiques de la sénilité.

Ces théories seraient admissibles, s'il était démontré que les lésions pulmonaires ou osseuses et cartilagineuses sont constantes chez le vieillard et surtout sont les premières en date; or les faits ne concordent pas avec la théorie. La solution proposée par M. Hamelin est, de pins, susceptible d'une autre critique, formulée successivement par M. Brousse et par M, Boy-Teissier : c'est qu'il n'est pas possible d'assimiler complètement les modifications que subissent les os et les cartilages dans la vieillesse à la continuation de l'évolution de ces tissus; ces modifications dépondent du processus sénile général et, loin d'être causes, sont seulement effets de la sénilité.

Une théorie qui a été et est encore admise par la généralité des auteurs, fait dépendre toute l'involution sénile des progrès de l'artério-selérose. S'appuyant sur les travaux de de Gui! et Sutton, de Juhel-Renoy, de Dnplaix, M. Démange s'est fait le défenseur de cette manière de voir qu'il résume de la façon suivante :

« L'endopériartérite envahit les petits vaisseaux, les capillaires s'atrophient et deviennent graisseux, partout la nutrition de l'organe est compromise, les éléments s'atrophient et dégénèrent; la réparation ne se fait plus. Il en résulte un trouble fonctionnel. L'héinatopoïèse, les fonctions de nutrition sont affaiblies par l'altération des organes qui leur sont dévolus; les glandes hématopoïétiques sont incapables de fournir un sang généreux à la nutrition générale; le ralentissement de la nutrition commence, la dénutrition survient, l'involution rétrograde est en pleine activité. Et quelle a été la cause première de tout ce désastre? C'est l'altération vasculaire, c'est l'athérome. »

Quant à l'athérome, il résulterait des frottements répétés du sang sur les parois vasculaires, c'est-à-dire du fonctionnement vital môme.

Pour que cette théorie puisse être acceptée, il faudrait établir d'une part que l'athérome est une altération constante de la vieillesse et d'autre part que les lésions les plus fréquentes de la sénilité sont réellement en relation avec cet athérome. Cette double relation a été discutée avec beaucoup de développements par M. Démange et elle a paru définitivement établie pendant un certain temps. M. Brousse dans sa thèse parue la même année que le travail de M. Démange faisait quelques réserves. Mais depuis, d'autres arguments ont été apportés au débat.

M. Brault^1) s'est élevé contre la fréquence, l'étendue de l'athérome dans la vieillesse et contre le rôle qui lui était attribué dans le processus sénile. Avant lui Lecorché, Washington, Bamberger, Ducheek avaient signalé des exemples de vieillards morts sans présenter de lésions athéromateuses. M. Brault cite deux autopsies où l'athérome a fait presque

(*) Brault. Étude sur l'inflammation, Arcli. gén. de médecine, 1888 cl Les artérites, leur rôle en pathologie

[P. LE NOIR

LES ALTÉRATIONS ANATOMIQUES NON INFLAMMATOIRES

complètement défaut. M. Boy-Teissier relate également une observation suivie d'autopsie où Fathlromé était peu développé chez un vieillard de quatre-vingt-dix-sept ans.

Si donc, étudiant les lésions du système vasculaire chez le vieillard, nous avions raison de dire que l'atharome constituait une des lésions les plus fréquentes de la sénilité, nous devons maintenant discuter les rapports qui unissent les altérations artérielles et la sénilité et nous demander si l'athérome est cause ou effet de l'involution sénile.

Mais la question s'est élargie et le rôle pathogénique même de l'artériosclérose au point de vue du développement des scléroses viscérales est battu en brèche. M. Brault(1), M. Letulle (*), M. Boy-Teissier s'élèvent tour à tour contre la théorie dystrophique de la sclérose et le dernier de ces auteurs admet que le développement du tissu conjonctif que l'on observe dans la vieillesse est indépendant de toute altération artérielle et il invoque l'existence d'une sclérogenèse normale, cause et non effet de l'artériolite et de l'artérite chroniques. Pour différencier cette sclérose normale, évolutionnelle de la sclérose pathologique, il l'appelle xérose.

On le voit, c'est exactement la contre-partie de l'opinion soutenue par M. Démange. Cette discussion ne porte d'ailleurs que sur l'interprétation des faits et nous pouvons la clore en disant avec M. Démange : « Quoi qu'il en soit, qu'on admette que l'altération sénile des éléments ne soit que la manifestation d'une propriété inhérente à leur évolution et qui constitue la phase d'involution ou bien qu'on pense avec nous que cette destruction lente est intimement liée aux troubles circulatoires et par conséquent nutritifs de l'élément, le résultat est le même, l'organe s'atrophie en même temps que la fonction, et lorsque l'ensemble des organes indispensables à la nutrition s'est écroulé pièce à pièce, la mort naturelle en est le résultat. »

Pour M. Brousse la vieillesse se rapproche des intoxications chroniques et des maladies par ralentissement de la nutrition et, en dernière analyse, il rapporte tout le processus sénile à l'évolution cellulaire.

M. Huchard(3) range la vieillesse parmi les causes de l'artériosclérose et invoque l'intoxication chronique par les produits delà désassimilation. Ceci nous ramène à la théorie autrefois formulée par Canstadt, théorie qui rattache la sénescence à la vie même des cellules et admet que l'organisme passe par deux phases : l'évolution et l'involution.

Cette théorie a été reprise et rajeunie par M. Boy-Teissier. C'est donc à l'étude de la vie de la cellule, des causes de son involution qu'il faut nous attacher tout d'abord. S'appuyant sur les théories émises par M. Sabatier(4) sur la vie et la matière vivante, M. Boy-Teissier édifie une théorie que nous allons essayer de résumer brièvement .

(') Brault, Loco citato.

(2) Letuu.e, L'Inflammation.

(5) M. IIuciiAim, Traité clinique des maladies du cœur et des vaisseaux. (4) Sabatieu, Essai sur la vie et la mort. 1802.

DE L'INVOLUTION SÉNILE

La présence crime parcelle de matière vivante est indispensable pour permettre la transformation en matière vivante des éléments du milieu extérieur et provoquer toute formation nouvelle. Cette parcelle joue le rôle d'amorce. Le pouvoir d'amorce préside à la vie toute entière, accroissement, réparation, création de nouvelle matière vivante.

La matière vivante considérée dans ses premières manifestations, le protoplasma primitif tel qu'on le suppose avoir existé au début de l'apparition de la vie sur la terre, paraissait devoir être immortelle. Chez les êtres les plus simples tels que les êtres unicelluTaires, la mort ne parait pas pouvoir exister; une cellule se divise et donne naissance à deux cellules nouvelles. Il n'y a pas eu mort de la cellule mère dont une partie de la substance continue à vivre dans chacune des deux cellules filles. Le pouvoir d'amorce paraît indéfini. Mais plus l'organisme vivant se complique, plus les tissus se différencient, plus aussi le pouvoir d'amorce diminue et ce sont les tissus les plus différenciés qui posséderont le pouvoir d'amorce le plus faible, tandis que le tissu le moins différencié, le tissu conjonctif conservera encore à un haut degré ce pouvoir d'amorce. Chez l'homme, les cellules de l'embryon possèdent un pouvoir d'amorce considérable, peu à peu la différenciation se fait et quand l'organisme a atteint son complet développement, que la différenciation et la spécialisation ont été complètement réalisées, le pouvoir d'amorce a diminué. Les cellules nerveuses, les cellules musculaires, les cellules sécrétantes possèdent ainsi une activité vitale amoindrie, un pouvoir d'amorce « qui ne peut provoquer la reconstitution de la cellule, pas plus que la production d'une cellule semblable émanée de la première: à peine suffît-elle à son entretien seulement. » Il n'existe pas, en effet, dans la cellule différenciée deux forces différentes, l'une chargée de présider à la vie et l'autre à l'activité fonctionnelle ; il n'y a qu'une seule et unique force et « la spécialisation ne pouvait se faire qu'au détriment de la résistance. » Mais pendant que les cellules différenciées perdent ainsi leur activité, le tissu conjonctif a conservé son pouvoir d'amorce et il va combler les vides au fur et à mesure que les cellules vont s'atrophier. La sclérose envahit chaque organe.

Ainsi se trouvent expliqués les principaux caractères de l'involution sénile, atrophie des organes, développement d'un tissu de sclérose, ralentissement de la nutrition.

Il nous reste maintenant à étudier comment et pourquoi la vieillesse n'apparaît pas au même âge chez tous les individus, pourquoi aussi il est rare que l'organisme vieillisse également dans ces différentes parties.

Il est des individus chez lesquels la vieillesse apparaît à un âge prématuré, s'il en est d'autres chez lesquels la sénescence semble retardée. Quelles sont donc les causes qui semblent présider à la marche de l'involution sénile? Il en est qui pourront être héréditaires et d'autres acquises pendant la vie même du sujet. L'hérédité interviendra de deux façons : d'une part le générateur peut léguer à ses descendants une activité vitale

[P. LE NOIR

LES ALTÉRATIONS AN ATOMIQUE S NON INFLAMMATOIRES

plus ou moins grande, d'autre part il peut lui transmettre le germe d'un de ses états que nous appelons diathèse et qui sera l'origine de certaines maladies, tel est par exemple rarthritisme. Mais pendant la vie elle-même il est une foule de circonstances qui peuvent modifier, amoindrir la vitalité, soit dans l'ensemble de l'organisme, soit dans l'une de ses parties. Les infections, les intoxications vieillissent prématurément ceux qu'elles atteignent. Il est encore d'autres influences qui entrent en ligne de compte, la nutrition, le système nerveux, le milieu extérieur.

Chacune de ces causes héréditaires ou acquises peut se localiser sur un organe et déterminer une sénilité précoce et locale. Ainsi le rein, le foie, le système artériel seront primitivement touchés.

Il resterait encore bien des questions intéressantes à élucider à propos de l'involution sénile, telles que la réaction du vieillard en présence des maladies, l'hygiène de la vieillesse, mais ce serait sortir du cadre qui nous a été fixé. Il nous est peut-être maintenant possible de concevoir la nature de l'involution sénile.

Les cellules qui constituent l'organisme apportent toutes à la naissance une réserve vitale, le pouvoir d'amorce, variable pour chaque espèce de cellules. C'est grâce à ce pouvoir que la cellule est capable de réparer l'usure quotidienne, qu'elle peut transformer en matière vivante les matières inertes qui l'entourent, qu'elle peut en un mot s'assimiler des substances étrangères. Mais ce pouvoir, cette force assimilatrice est limitée dans le temps, et va s'affaiblissant. Incapable de réparer alors complètement ses pertes, la cellule se débarrassera mal de ses produits de désassimilation ; le rein, le foie joueront leur rôle d'émonctoires moins énergiquement et les matériaux de déchet s'accumuleront. Le ralentissement de la nutrition précède la période d'intoxication. L'intoxication altère la structure des artères et l'artério-sclérose à son tour va réagir sur les cellules pour activer leur déchéance et provoquer les dégénérescences diverses. C'est ainsi, croyons-nous, que l'on peut concevoir les différentes étapes de l'involution sénile.

LES TUMEURS

in

Par P, MENETRIER

Professeur agrégé. — Médecin de Phôpital Tenon,

Page 1