CE QU'IL FAUT ENTENDRE PAR LE TERME TUMEUR
reaction locale prolif'érative et, en somme, se constitue un tissu nouveau, un néoplasme; de fait, les néoplasies infectieuses de la morve, de la tuberculose, de la syphilis, de l'àctinomycose étaient encore, il n'y a pas bien longtemps, décrites aux chapitres des tumeurs.
Ainsi l'irritation inflammatoire, la tendance à la réparation des pertes de substance, l'incitation fonctionnelle sont causes de prolifération cellulaire, de formations de tissus nouveaux, de néoplasies. Et cette tendance néoplasique des inflammations atteint son degré le plus marqué dans 1rs inflammations chroniques. C'est là surtout que la prolifération cellulaire peut dépasser le but à atteindre, donner lieu à des productions de tissu plus abondantes qu'il n'est nécessaire pour réparer les pertes de substance ou suffire à la fonction, et cela constitue des sortes de tumeurs, des hyperplasies inflammatoires dont les degrés, l'intensité sont très divers et selon les causes et selon les sujets; où il y a non seulement production de cellules, mais aussi de substances intercellulaires en surabondance, telles que la substance conjonctive par exemple; où les cellules proliférées dans des conditions pathologiques sont anormales comme morphologie, troublées dans leurs fonctions ou sans fonctions aucunes et pouvant, en somme, quoique d'origine purement inflammatoire, correspondre aux définitions les plus correctes des tumeurs (adénomes, papillomes, fibromes, ostéomes, etc.). Il y a donc des néoplasies inflammatoires, dont la plus grande partie est rejetée maintenant hors du groupe des tumeurs ; une petite partie, dans les hyperplasies des inflammations chroniques, y figure encore le plus souvent.
D'autre part, la prolifération cellulaire est surtout marquée pendant la vie intra-utérine, chez l'embryon, le fœtus, et pendant toute la phase de croissance: d'où une autre source de formations de tissus exubérants, en tumeur, et le plus souvent de siège anormal, en hétérotopie, dans les troubles, les irrégularités de ce développement. Le déplacement de quelques éléments, à un moment du développement où leur force prolifératrice est encore en pleine activité, leur inclusion au milieu d'autres éléments différents, comme il arrive lors de la fermeture des fentes et fissures de l'embryon, lors de la régression d'organes embryonnaires ou fœtaux, donnent lieu par la suite à des néoplasmes dus uniquement à ce fait que les cellules ont continué à croître en siège anormal comme elles l'eussent fait dans le développement régulier de l'organe ou du tissu auquel elles appartenaient. Ici, à défaut de la cause qui souvent nous échappe, le mécanisme de production nous est connu; cela constitue encore un groupe particulier de néoplasies, groupe homogène et distinct.
Entre ces deux sortes de néoplasies, néoplasies inflammatoires, néoplasies par malformation ou vice de développement, restent toute une masse de formations de tissus nouveaux, dont l'origine, la cause, la nature nous sont encore absolument ignorées, et ce groupe est celui des tumeurs telles que nous les connaissons aujourd'hui : néoplasies de cause inconnue.
[P MENETRIER. ]
LES TUMEURS
A vouloir définir complètement, on ne peut, en effet, aboutir qu'à une définition purement négative. Par .tout ce que nous en connaissons, les tumeurs présentent trop d'affinités avec les autres néoplasies pour qu'on puisse se contenter d'une simple affirmation : « néoformations distinctes d'un processus inflammatoire » (Heurtaux, Quénu, Coyne), pour les séparer des produits inflammatoires; ou dire avec Cornil et Ranvier qu'elles diffèrent « des néoformations inflammatoires en ce qu'elles ont une tendance absolue k persister ou à s'accroître, tandis que les néoformations inflammatoires tendent toujours à disparaître ou à reproduire le tissu qui leur a servi de matrice » ; c'est si peu les différencier, que ces auteurs décrivent encore dans les tumeurs les produits néoplasiques de la tuberculose, de la syphilis et de la morve, le tubercule et les gommes. Birch-Hirschfeld (*), Ziegler (2) insistent sur l'atypie du nouveau tissu par rapport au terrain où il s'est développé et surtout sur l'absence de propriétés fonctionnelles dans les éléments des tumeurs ; mais combien d'hyperplasies et de néoplasies inflammatoires sont dans le même cas? En réalité, et comme le remarque Cohnheim (3), la notion étiologique seule nous permettrait de différencier les tumeurs des hyperplasies inflammatoires.
Mais si nous ignorons les causes des tumeurs, nous en connaissons la structure, nous en pouvons suivre l'évolution et, à défaut d'un groupement étiologique, nous pouvons les réunir et les classer selon l'analogie du processus anatomo-physiologique. En d'autres termes, ne pouvant les étudier comme maladies, la notion de maladie nécessitant la connaissance de la cause, nous pouvons du moins les étudier comme processus morbide, et c'est à ce seul point de vue que nous devons nous placer.
Et nous trouvons alors que, parmi les néoplasies, un certain nombre se distinguent et se caractérisent par une similitude presque parfaite de processus formateur et d'évolution ; elles commencent localement par la prolifération d'un petit groupe d'éléments cellulaires de même espèce et de même variété; une seule espèce d'éléments cellulaires est intéressée et n'est intéressée que dans cette seule région initiale, et si ultérieurement il se produit une tumeur volumineuse, énorme, envahissante et même des tumeurs multiples en tous les points de l'organisme, on pourra, par une étude attentive, reconnaître que tous les tissus néoformés, la masse de la tumeur, les tumeurs multiples de toutes les régions dérivent exclusivement de la multiplication indéfinie de ce petit groupe d'éléments cellulaires primitivement en cause. A vrai dire, les tissus des régions envahies pourront réagir dans une certaine mesure, fournir une trame de soutien, des vaisseaux au néoplasme, mais ce sont là des formations secondaires et accessoires ; le néoplasme vrai, la partie active et envahissante est exclusivement formée des cellules issues du
[1) Birch-Hirschfeld, Grundriss der allgcmeinen Pathologie. Leipzig, 1892.
(2) Ziegler, Lehrbuch der pathol. Anatomie, 1895.
(5) Cohnheim. Yorlesungen ûber allg. Pathologie. Berlin, 1882.
LES NÉOPLASIES ET LE PROCESSUS NÉOPLASIQUE.
foyer initial. Le néoplasme est constitué par la prolifération indéfinie d'une seule variété d'éléments de l'organisme, capables de multiplier en dehors du plan d'organisation, en dépit de la résistance des éléments voisins, d'envahir de proche en proche les tissus, de pénétrer les cavités vasculaires, lymphatiques ou sanguines, et par elles de se transporter à distance pour se multiplier encore en tous les points de l'organisme. C'est une néoplasie autonome (Thoma) (*), affranchie du plan d'organisation, désordonnée, douée d'une force prolifératrice indéfinie.
Cela constitue une évolution morbide, un processus dont sont capables sinon tous, du moins la plupart des éléments cellulaires de l'organisme; cellules épithéliales glandulaires ou de revêtement, cellules endothéliales séreuses ou vasculaires, cellules conjonctives, cartilagineuses, osseuses, etc.
La prolifération autonome, indéfinie et envahissante est un mode réactionnel des éléments de l'organisme, la mise en jeu de propriétés cellulaires à l'encontre de causes pathologiques ; une manière d'être des réactions cellulaires, comme la phagocytose ou la diapédèse. Et cliniquement c'est le néoplasme envahissant dont l'influence, malgré son point de départ toujours local, se fait à la longue sentir sur l'économie tout entière, marquée par la cachexie et que l'on désigne sous le nom de cancer. Car l'identité du processus évolutif ne permet pas de restreindre le terme de cancer aux seules néoplasies des tissus épithéliaux; les autres tissus, pouvant se comporter de même, donnent également naissance à des cancers. Et sous cette appellation nous n'entendons pas davantage désigner une maladie, comme on le fait trop communément; le cancer ou les cancers sont pour nous l'expression clinique d'un processus de physiologie pathologique : le processus néoplasique. Car ce processus, où la multiplication cellulaire joue le rôle le plus marqué, 'mérite bien le nom de processus néoplasique, néoplasie vraie, néoplasie sans épithète.
Restreindrons-nous donc l'étude des tumeurs aux seules néoplasies infectantes, cancéreuses, aux tumeurs malignes? S'il ne s'agissait que de décrire un chapitre homogène de la pathologie générale, nous devrions le faire, et ce sera en tous cas le fond de notre sujet. Mais, et si nous pensons pouvoir, sans trop forcer les choses, faire rentrer les autres tumeurs étiquetées tumeurs bénignes, soit dans les hyperplasies inflammatoires, soit dans les anomalies de développement, qui constituent les deux classes les mieux connues du groupe des néoplasies, il est par contre singulièrement difficile de placer les faits de transition. Comme nous le verrons en étudiant la structure anatomique des tumeurs, les néoplasies malignes ne diffèrent souvent des hyperplasies inflammatoires que parce qu'elles manifestent leurs propriétés envahissantes ; les épithéliomes typiques ne sont pas, bien souvent, différenciables des adénomes
(*) Thoma, Lehrbuch der path. Anatomie, 1894. PATHOLOGIE GENERALE. — III. 2e p.
LES TUMEURS
et des hyperplasies papillaires, tant que la prolifération cellulaire est restée confinée dans sa couche normale; et il est impossible aux stades initiaux d'établir une barrière fondamentale entre ces diverses lésions. D'autre part, ces faits indécis entre les néoplasies malignes et les hyperplasies simples, s'ils sont obscurs à comprendre, sont particulièrement intéressants, car ils nous fournissent quelque notion sur l'origine des tumeurs malignes, en nous montrant leur parenté avec des hyperplasies inflammatoires de cause connue. Autant qu'on en peut juger, et nous insisterons ultérieurement sur ce point, les néoplasies vraies, les tumeurs malignes, ne semblent pas constituer une affection primitive; ce mode réactionnel si spécial des éléments de l'organisme n'apparaît pas d'emblée, mais se rencontre surtout dans les territoires cellulaires déjà modifiés par une altération morbide antérieure et tout particulièrement par une altération morbide relevant soit des hyperplasies inflammatoires, soit des malformations de développement. D'où la nécessité de ne pas en scinder Tétude, les hyperplasies inflammatoires ou les malformations de développement représentant dans nombre de cas les stades initiaux du processus néoplasique et pouvant d'une manière générale être considérées comme les matrices des tumeurs.
Cela étant, les faits que nous avons à étudier sous la rubrique tumeurs ressortissent à tout le moins à trois groupes de lésions distinctes, à trois sortes de processus morbides : 1° hyperplasies inflammatoires (renfermant les adénomes, papillomes, fibromes, etc.); 2° malformations et vices de développement (tératomes, kystes dermoïdes, mevi, etc.); 3° néoplasies vraies ou cancers. D'où l'impossibilité de donner une définition assez compréhensive pour englober ces faits si divers, sans cependant s'appliquer à d'autres.