CHAPITRE III
GÉNÉRANTES SUR LES TUMEURS - HISTOGENÈSE DÉVELOPPEMENT ET ÉVOLUTION — MÉTASTASES RETENTISSEMENT SUR L'ORGANISME - PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE DES TUMEURS MALIGNES
Histogenèse^). — Les tumeurs se développent, comme tous les tissus de l'organisme dont elles dérivent, par prolifération cellulaire. En même temps que les éléments néoplasiques, partie principale, active de la tumeur, se multiplient, il se forme pour leur nutrition, et au fur et à mesure de leur accroissement, des vaisseaux sanguins, venus des vaisseaux normaux de la région, plus ou moins développés et de structure variable selon le type de la néoplasie, et un stroma conjonctif emprunté, lui aussi, au tissu conjonctif de la région intéressée ; comme tel, ce tissu peut renfermer des filets nerveux, mais ceux-ci n'appartiennent pas en propre à la tumeur, il n'y a pas de connexions entre le système nerveux et les cellules néoplasiques (2). Quant aux vaisseaux lymphatiques, Cornil et Ranvier ont démontré leur présence dans certains cancers; peut-être étaient-ils également les lymphatiques de la région conservés dans la trame de la tumeur (5).
Mais l'élément essentiel est la cellule en prolifération. Les phénomènes de multiplication se font dans les tumeurs suivant les formes habituelles de la division cellulaire et, grâce aux travaux déjà nombreux faits sur ce sujet, nous pouvons avoir quelques notions précises sur les modalités pathologiques de cette division des cellules.
Le mode habituel de la multiplication cellulaire dans les tumeurs est celui de la division indirecte, de la karyokinèse. Les travaux d'Arnold (''), Martin, Cornil (3), Filbri, Rosow, Podwyssozki, Seslawin (6) ont établi la
(l) Lukjanow, Grundzuge einer allgemeinen Pathologie der Zelle. Leipzig, 1891. (-) Young, On the présence of nerves in tumours, etc. The Journ. of exper. med., 1897. — Admet dans le sarcome des filets nerveux propres à la tumeur.
(5) Begaud et Barjou, Anatomie pathologique du système lymphatique dans la sphère des néoplasmes malins, in-8. Paris, 1897. — D'après ces auteurs il n'y a pas de néoformation de vaisseaux lymphatiques. Les lymphatiques préexistants disparaissent par oblitération graduelle, et la pénétration des éléments cancéreux dans les lymphatiques est accidentelle.
(4) G. Arnold, Ueber feinere Struktur der Zellen unter normalcn und pathologischen Bedingungen. Virchow's Archiv, 79. — Ueber Kernteilungsliguren in den Zellen der Geschwûlste. Virchow's Arch., 78.
(s) Cornil, Sur le procédé de division indirecte des noyaux et des cellules épithéhales dans les tumeurs (épithéliome, carcinome, papillome). Arch. de physiol., 1880.
(6) Filbri, Inaug. Diss. Bonn, 1887. — Rosow, Inaug. Diss. Saint-Pétersbourg, 1888. — Podwyssozki, Wratsch, 1889. — Seslawin, Inaug. Diss. Saint-Pétersbourg, 1889.
HISTOGENÈSE.
constance de ce mode de reproduction dans les épithéliomes, rudement dans les sarcomes (Arnold, Babès), les fibromes, les enchondromes, les myomes lisses (Arnold, Blonski, Brigidi)(1) dans toutes les formes de néoplasies.
Des observations de Cornil, de Seslawin, de Hauser (2) résulte qu'il y a un rapport direct entre l'activité de développement de la tumeur el la fréquence des figures de karyokinèse, et aussi ce fait d'importance majeure pour interpréter l'origine de la tumeur, que, tandis que les cellules néoplasiques (cellules épithéliales, cellules sarcomateuses) seules offrent cette abondance de ligures karyokinétiques, les cellules de la trame n'en présentent pas ou seulement à titre exceptionnel. Dans le cancer de l'estomac, Hauser compte 500 mitoses épithéliales, contre 8 seulement dans le tissu conjonctif du stroma. Aussi Schùtz pense-t-il tirer de l'abondance des mitoses une présomption pour le diagnostic de cancer.
Mais il est surtout intéressant de connaître les modifications pathologiques de la division cellulaire dans les tumeurs. Cornil, dès 1880, a attiré l'attention sur la fréquence des karyokinèses anormales dans les néoplasmes, et les observations qu'on en a pu faire ont pris une importance considérable, tant au point de vue des inductions que l'on en peut tirer sur le processus lui-même, qu'au sujet de l'interprétation de certaines figures rencontrées dans les cellules des tumeurs et considérées comme des parasites par des observateurs trop pressés de découvrir la cause spécifique de ces néoplasies.
Les anomalies observées consistent : en la présence dans les cellules en prolifération de divisions multipolaires à 5, 4, 5 branches et plus, surtout fréquentes dans les cellules volumineuses, hypertrophiques des néoplasmes; dans des irrégularités de forme, de nombre, de volume des filaments chromatiques ; la formation de noyaux filles de différentes grandeurs et parfois restés reliés par des filaments chromatiques ; la division incomplète du protoplasme aboutissant à la constitution de cellules géantes à noyaux multiples; des grains de chromatine isolés du noyau par une sorte de karyokinèse partielle; des noyaux dégénérés ou des cellules filles restant inclus dans une vacuole du protoplasme de la cellule mère; toutes ces apparences, dont, grâce à une technique colorante perfectionnée, forigine cellulaire ou nucléaire a pu être nettement affirmée, reproduisent complètement les diverses ligures présentées comme parasites intra-cellulaires ou intra-nucléaires (Cornil) (5), (Pianese) (4).
Hansemann(5) a particulièrement insisté sur les mitoses pathologiques
(*) Blonski, Inaug. Diss. Saint-Pétersbourg, 1880.
(2) Hauser, Das Cylinderepithelcareinom des Magens und des Dickdarms. Iéna, 1800. (5) Cornil, Onzième Congrès intern. de méd. Rome, 1894.
(4) Pianese, Beitrag zur Histologie und Aetiologie des Carcinonvs. Ziegler's Beitrâg. z. path. Anat, 1896.
(5) Hansemann, Ueber asymetrische Zellteilung in Epithclkrebsen und 'deren biologiselic Bedeutung. Virchow's Arch., 1890. — Studien ùber die Specifizitât den Altruismus und die Anaplasie der Zellen. Berlin, 1895.
[P. MENETRIER/]
LES TUMEURS
dans les tumeurs, sur l'asymétrie des figures de karyokinèse, le partage inégal des filaments mitosiques, les formations de cellules filles hyper- et hypo chromatiques. Ces modifications, qu'il crut propres aux cancers, lui paraissent indiquer un processus spécial constituant l'opposé de la différenciation des cellules de l'œuf (prosoplasie) et aboutissant au contraire à une non-différenciation (anaplasie) : d'où la formation de cellules épithéliales capables d'une existence hautement indépendante. Kriise (*), Yitalis Mùller(2)ont également insisté sur ces mitoses asymétriques des cancers; mais, indépendamment de l'exagération manifeste des conclusions de Hansemann, le fait même de la présence des mitoses asymétriques exclusivement dans les cancers a été contesté par la plupart des observateurs et particulièrement par Strcebe (3), qui a rencontré des figures identiques non seulement dans des sarcomes, mais aussi dans des tumeurs bénignes, un polype muqueux de l'utérus, un angiome hypertrophique du cou, dans les simples régénérations de tissus lésés, et même dans les tissus normaux, dans l'épithélium des canalicules urinaires d'un cobaye, les cellules hépatiques de lapins et de rats.
De fait, toutes ces irrégularités du processus mitosique, bien qu'incontestablement plus fréquentes dans les tumeurs et particulièrement dans les tumeurs malignes, ne leur sont aucunement propres et confirment seulement le fait que nous énoncions précédemment, à savoir qu'il s'agit toujours dans les tumeurs de cellules malades, de cellules pathologiques. Et c'est ainsi que ces anomalies peuvent être provoquées par des actions traumatiques ou toxiques; Schottlander a vu la karyokinèse irrégulière dans l'épithélium de la membrane de Descemet après irritation par le chlorure de zinc; Hert\vig(4) a pu expérimentalement produire des karyokinèses anormales en faisant agir sur des œufs fécondés de strongylocentrotus des substances toxiques diluées telles que le sulfate de quinine ou le chloral(3).
Outre ces modifications de forme, de volume, de proportions inégales dans les substances chromatiques et achromatiques, les mitoses des tumeurs présentent habituellement un changement dans la direction du plan de division cellulaire, fixe dans les tissus normaux, dévié, désorienté dans les processus néoplasiques (Fabre-Domergue) (6).
A côté des karyokinèses anormales il faut placer les phénomènes de la fragmentation d'Arnold (7), fréquente aussi dans les tumeurs. Elle consiste
(*) Kruse, Deutsche med. Woch., 1891.
(2) V. Muller, Ueber cellulare Vorgiingc in Geschwùlsten. Virchoiv's Arch., CXXX.
(5) Strœbe, Kernteilung und Riesenzellenbildung in Geschwùlsten. Zieglers Beitr., VII. — Zur Kenntniss verschiedener cellulârer Vorgânge. Ibicl., XI. — Ueber Vorkommcn und Bedeutung der asymetrischen Karyokinèse. Ibid., XIV.
(4) Hertwig, La cellule et les tissus. Trad. Joulin. Paris, 1894.
(3) Galeotti a étudié également la production expérimentale de ces anomalies karyokinétiques. Ueber experimentelle Erzeugung , etc. In Zieglers Beitràge %. path. Anat., XX.
(6) Fabre-Domergue, Comptes rendus, 1893. — Fabre-Domergue, Les cancers épithéliaux. Histologie, histogénie. Étiologie. Applications thérapeutiques. Paris, 1898.
(7) Arnold, Virchow's Arch., 1883-1884. — Arch. fur mikrosk. Anatomie, 1887-1888.
HISTOGENÈSE.
en la division du noyau en deux ou plusieurs segments nucléaires égaux, ou plus souvent inégaux, et qui ne se séparent pas par des surfaces de division régulière. La fragmentation peut être directe, c'est-à-dire sans accroissement et ordination anormale de la substance chromatique du noyau. La signification de ces phénomènes reste indécise; ces fragments de noyau sont-ils capables de vie ; les cellules migratrices ne jouent-elles aucun rôle dans leur production (Demarbaix)(1) ; ne seraient-ce pas des altérations post mortem (Aoyama) (2) ? Ces figures ont été décrites par Arnold dans les cellules des tumeurs conjonctives et épithéliales et aussi dans divers états inflammatoires (infiltrats typhiques).
V. Mùller les a vues surtout dans les cellules des tumeurs présentant la dégénération hydropique ; Strœbe dans les cellules des épithéliomes et des sarcomes. Il y a là encore une source de confusion avec des figures parasitaires.
La division directe a été également observée.
Gomme conséquence du mode anormal de la segmentation peut résulter la production des cellules géantes, qui se rencontrent éventuellement dans toutes les formes de néoplasmes, et qui résultent de divisions cellulaires incomplètes et successives, les noyaux seuls se multipliant dans la cellule (Gornil), tandis que le protoplasma s'accroît sans se diviser. Ce processus n'a non plus rien de spécial et Chabry a pu le reproduire expérimentalement par l'irritation mécanique d'œufs d'ascidies. La division cellulaire, tout en restant incomplète, peut être poussée plus loin, ce sont alors des cellules filles et non plus des noyaux qui s'accumulent dans une seule cellule mère (formations endogènes, physalides de Virchow). Ces figures sont également à retenir pour la discussion du parasitisme cellulaire et sont à rapprocher des phénomènes de bourgeonnement des noyaux (Kernknospung) décrits par Kôlliker, Virchow, Meckel, Frey, etc., et dans lesquels se détache du noyau une portion relativement petite, capable de vie et de transformations ultérieures, avec ou sans transformations concomitantes du noyau principal.
Il est un phénomène signalé par la plupart des observateurs, mais auquel Klebs5 et après lui Schleiclr'ont attaché une importance considérable dans la genèse des tumeurs et dont ils ont voulu faire un processus de fécondation spécial aux néoplasmes : il s'agit des inclusions leucocytiques, de la pénétration des leucocytes à l'intérieur des cellules néoplasiques. Klebs, pour expliquer la croissance exubérante, caractéristique des tumeurs malignes, admet que les noyaux des cellules sont pénétrés par les leucocytes, qui se dissolvent à leur intérieur fournissant une quantité exubérante de chromatine et provoquant ainsi la division de l'élément en se
(') Demarbaix, Division et dégénérescence des cellules géantes de la moelle des os. La Cellule, 1889.
(2) Aoyama, Virchoiv's Arch., 1886.
(5) Klebs, Allgcmeine Pathologie. Jena, 1889.
(4) Schleich, Infektion und Geschwulstbildung. Deutsche med. Woch.* 1891.
LES TUMEURS
fondant dans sa substance. Il admet une sorte de fécondation cellulaire analogue à la fécondation de l'œuf par le spermatozoïde. La pénétration des leucocytes est en effet fréquente dans les cellules néoplasiques, mais la plupart des auteurs s'accordent à y voir un phénomène de phagocytose; tantôt le leucocyte dégénère dans l'élément qu'il a pénétré, et fournit h sa nutrition (Hauser, Schùtz) et tantôt les leucocytes s'attaquent à des cellules dégénérées pour les faire disparaître (Cornil). Ce qui représente encore des figures d'inclusion cellulaire d'interprétation souvent difficile.
Si les cellules des tumeurs présentent des anomalies dans leur processus de multiplication, elles en présentent encore plus dans leur morphologie, leurs propriétés physiologiques, leurs fonctions, etc.; mais à ces divers points de vue une étude d'ensemble devient impossible. Il est toutefois un fait commun à la plupart et qui se relie intimement à leur processus de multiplication, la présence du glycogène à leur intérieur. Signalé par Cornil et Ranvier, SchieleJ1), Langhans (2), ce phénomène a été particulièrement étudié par Brault qui l'a considéré comme présentant des connexions intimes avec le processus néoplasique. Le glycogène est en abondance dans les cellules des tumeurs, comme dans les tissus de l'organisme en voie de développement et sa proportion dans une tumeur est en rapport avec la rapidité de sa croissance, quelle que soit du reste la variété histologique. C'est en somme une manifestation de l'activité cellulaire, de la vitalité du néoplasme et qui permet, en employant une technique appropriée, de différencier aisément les cellules néoplasiques dans leur zone d'envahissement, des cellules des tissus avoisinants et même des hyperplasies inflammatoires bénignes (Brault) (3).
Développement et évolution. — Rien de variable comme le développement et l'évolution des tumeurs; nous avons précédemment insisté sur ce que ce groupe morbide avait d'artificiel ; cette variabilité même le prouve. Sur les limites indécises qui séparent les tumeurs des inflammations chroniques, nous trouvons une série de types pathologiques de structure presque identique, les uns relevant manifestement d'une cause irritative ou infectieuse et dont l'évolution caduque cesse vraisemblablement avec l'action de cette cause, tels sont les papillomes syphilitiques, les végétations vénériennes des organes génitaux ; d'autres papillomes souvent imputables à une malformation congénitale persistent sans modifications toute la vie. Sont-ce donc les uns et les autres des tumeurs? Oui, au point de vue purement anatomique, et les différences à établir ne peuvent venir que des notions étiologiques que nous possédons pour les uns et pas pour les autres. De même pour les adénomes qui se forment dans les organes glandulaires, ou les glandes des revête-
(*) Schiele, Inaug, Diss. Berne, 1880.
(2) Langhass, Virchow's Arch., 1890.
(3) Bbault. Soc. anat., 1894. — Arch. des se. méd., 1896 — Brault, La production du glycogène dans les tissus qui avoisinent les tumeurs. Arch. gén. de méd., janvier 1899.