DÉVELOPPEMENT ET ÉVOLUTION
ments cutanés et muqueux; les formations inflammatoires se mêlent aux néoplasies et se confondent à très peu près; certains adénomes sébacés ou mammaires semblent pouvoir disparaître spontanément; d'autres persistent indéfiniment sans grandes modifications une fois formés; les adénomes gastriques atteignent rarement de grandes dimensions ; il en est pourtant qui semblent croître indéfiniment, mais lentement. Parmi les tumeurs de la série conjonctive, nombre d'exostoses, d'ecchondroses, de lipomes, de fibromes sont aussi sur ces limites vagues entre les lésions inflammatoires pures et les tumeurs, peuvent rester sans modifications à titre de tissus définitivement constitués, pendant des années, toute la vie, sans rétrocession et sans accroissement, et paraissent même posséder une existence indépendante du reste de l'organisme. Depuis bien longtemps on a remarqué qu'un sujet porteur de lipome pouvait maigrir jusqu'à l'émaciation, sans que son lipome diminuât.
Toutes les tumeurs à évolution lente, avec accroissement graduel, mais torpide, ou de stabilité indéfinie, présentent pourtant certains caractères anatomiques communs qui permettent de les comparer les unes aux autres et de les différencier des autres variétés de tumeurs. La vieille division clinique des tumeurs bénignes et malignes, qui trouva pour un temps une première justification anatomique dans l'ancienne classification des tumeurs homœomorphes (bénignes) et hétéromorphes (malignes), peut être plus justement expliquée par la constitution même de ces néoplasmes. Toutes ces tumeurs bénignes sont composées de tissus très semblables à ceux de l'organisme normal, généralement associés en structure complexe, de manière à représenter plutôt des hypertrophies que des néoplasies. Les papillomes renferment toutes les couches de la peau, considérablement épaissies, mais dont tous les éléments ont conservé leurs connexions ; les adénomes sont des glandes hypertrophiées, à revêtement modifié dont les conduits sont étranglés ou dilatés en kystes ; sans fonctions ; mais tout de même des glandes, avec une ordination régulière du revêtement épithélial, une membrane propre, une trame conjonctivo-vasculaire correspondant aux dimensions près à la trame normale ; de même les exostoses sont pourvues de périoste, parcourues de vaisseaux, ont la structure du tissu osseux typique ; les lipomes ne sont différents du tissu adipeux que par des particularités sans im portance, etc. Toutes ces tumeurs sont réellement homœomorphes, et, si la prolifération cellulaire s'y accuse déjà nettement, elle est restée typique.
La structure des tumeurs malignes n'est pas moins caractéristique et, si rhétéroin orphie ne doit plus s'entendre au sens des anciens comme exprimant la présence de productions étrangères à l'organisme, ce terme resterait encore acceptable, pour indiquer, ainsi que l'admettait Gruveilhier, que les éléments de ces tumeurs sont des éléments organiques devenus étrangers à leur propre organisme, ne se conformant plus à sa structure, à son plan d'organisation, d'où la pittoresque expression
[P. MENETRIER ]
LES TUMEURS
d'anarchie cellulaire employée simultanément parBardet par Marshall (*). Ce sont desnéoplasies où un seul élément se montre prédominant (tumeurs histioïdes), en prolifération excessive, que ce soit une cellule épithéliale ou l'une des variétés cellulaires des tissus conjonctivo-vasculaires ; des cellules qui ont perdu tout ou partie de leurs apparences morphologiques d'éléments hautement différenciés, et devenues semblables aux cellules de différenciation inférieure, aux cellules muqueuses, aux cellules de revêtement, ou même sans type déterminé et présentant en même temps que la perte de leurs fonctions physiologiques un accroissement de leur force d'assimilation, un volume souvent plus grand, une proportion plus considérable de chromatine dans leurs noyaux et souvent dans cette sorte de processus involutif rappelant dans une certaine mesure l'apparence des cellules, des organes en voie de développement, d'où le nom de cellules embryonnaires, de tumeurs embryonnaires trop fréquemment employés. En réalité ce sont des cellules malades, en évolution anormale, sans fonctions, et plus que toutes les autres sujettes aux altérations pathologiques ; ce sont des cellules déviées de leur type originel, des cellules métatypiques ou atypiques selon l'intensité des modifications qu'elles présentent.
Dans toutes les variétés de tumeurs, les cellules subissent des modifications diverses, les unes tenant à leur nature même, et variant avec chaque variété ; les cellules les moins écartées de leur type normal tendant toujours à reproduire l'évolution de ce type; les cellules de l'épidémie subissant la transformation cornée et selon leur situation desquamant à l'extérieur ou s 'accumulant en lamelles concentriques dans l'épaisseur des tissus ; les cellules muqueuses subissant la fonte muqueuse, les cellules sébacées, la transformation sébacée, etc. ; les autres subissant de vraies dégénérescences, des altérations morbides à peu de chose près les mêmes pour toutes. C'est là une distinction nécessaire, que Bard a bien mise en évidence, tout en exagérant certainement la conservation des propriétés fonctionnelles dans les cellules des néoplasmes. Bien au contraire, la perte des fonctions physiologiques est le phénomène le plus caractéristique de la biologie des tumeurs, où les glandes ne sécrètent pas, les muscles ne se contractent pas, les réserves graisseuses sont emmagasinées sans profit par l'organisme, etc.
Les dégénérescences communes aux diverses cellules des tumeurs, et qui les atteignent avec une fréquence beaucoup plus considérable que les cellules normales similaires, dérivent des conditions vicieuses de leur nutrition, mal assurée par des vaisseaux nouvellement formés, souvent malades eux-mêmes, ou en nombre insuffisant ; elles dérivent aussi de leur constitution imparfaite et de la rapidité de leur évolution. Ce sont : la dégénérescence graisseuse extrêmement fréquente dans les néoplasies épithéliales, et divers modes de nécrose cellulaire dont la fonte caséeuse
(l) Marshall (J.), The Morton lecture on cancer and cancerous disease. Lancet, 1889.