VALEUR PRONOSTIQUE DE LA LEUCOCYTOSE
a là qu'un élément diagnostique de faible importance, puisqu'une suppu ration, une tuberculose latente ou une infection quelconque peuvent produire le même résultat. En présence d'une hypertrophie du foie, la leucocytose ne suffit pas à distinguer le cancer des hépatites chroniques, puisque la cirrhose hypertrophique avec ictère chronique pourrait, d'après M. Hayem, s'accompagner aussi d'une leucocytose. La leucocytose polynucléaire prend une valeur plus grande pour le diagnostic du cancer, lorsqu'elle est associée à une anémie intense.
On avait espéré trouver dans la lymphocytose qui accompagne le début de la coqueluche un élément de diagnostic de cette maladie ; mais étant données les altérations de la formule sanguine que déterminent les adénopathies, il semble que la recherche de cette lymphocytose ne puisse guère servir à distinguer la coqueluche des toux coqueluchoïdes dues à l'adénopathie médiastine simple ou tuberculeuse.
La leucopénie avec état lymphocytaire qui accompagne les accès de lièvre intermittente pourra peut-être être utilisée pour le diagnostic de la lièvre paludéenne d'avec la lièvre intermittente hépatique, la fièvre urineuse ou la fièvre hectique des tuberculeux.
Valeur pronostique. La conception moderne sur le rôle des phagocytes dans la défense de l'organisme avait conduit à admettre un rapport direct entre l'intensité de la leucocytose et l'évolution favorable de la maladie.
C'est ainsi que, d'après M. Besredka,le nombre des polynucléaires, très considérable dans la diphtérie lorsque la maladie tend vers la guérison, devient au contraire de plus en plus faible dans les formes graves, et tombe même au-dessous de la normale dans les cas mortels.
L'étude de la courbe leucocytaire du sang chez les malades atteints de diphtérie et traités par les injections de sérum antidiphtérique parait aussi montrer le rôle favorable de la leucocytose. On observe en effet, d'après M. Besredka, après l'injection de sérum une augmentation du nombre des globules blancs et en particulier des leucocytes polynucléaires, dont le taux s'élève au-dessus de 60 pour 100, dans les cas où la maladie évolue vers la guérison. Au contraire, leucocytose et polynucléose font défaut après l'injection de sérum dans les formes mortelles de la maladie. M. Besredka (l) tire de ces observations des déductions pratiques qu'il croit pouvoir appliquer au pronostic de la diphtérie ; pour lui, l'étude de la courbe leucocytaire aurait même plus d'importance que celle de la température, du pouls et de l'état général, puisque même quand l'état général parait s'améliorer après l'injection de sérum, l'enfant doit cependant être considéré comme perdu si le chiffre des leucocytes polynucléaires se maintient à 50 pour 100 ou au-dessous.
Ces déductions, tirées de l'étude de la diphtérie, trouvent leur confir-
(*) Besredka, La leucocytose dans la diphtérie. Ann. de l'Institut Pasteur, mai 1808.
[F. BEZANÇON et M LABBÉ.
PRONOSTIC DES MALADIES INFECTIEUSES
mation dans les recherches laites par Sadler (1), Riedcr (2), Tchistowitch(3),, sur la leucocytose dans la pneumonie. Ces auteurs signalent en effet la gravité des cas dans lesquels le chiffre des globules blancs tombe audessous do la normale. L'expérimentation entre les mains de Tchistowitch, de Notta Coco(4) mène à des conclusions identiques : ces auteurs ont vu <[ne l'inoculation au lapin de pneumocoque très virulent produit une leucopénie, tandis que l'inoculation de pneumocoque atténué amène une hyperleucocytose intense.
Dans les septicémies, la constatation d'une hypoleucocytose au lieu de l'hyperpolynucléose habituelle entraine un pronostic presque toujours fatal.
Si l'absence ie leucocytose ou la leucopénie est un indice défavorable dans la diphtérie, dans la pneumonie, dans les septicémies, il faut se garder cependant de conclure que le pronostic est d'autant plus favorable que le degré de la leucocytose est plus élevé.
Tous les auteurs qui ont étudié la pneumonie, l'érysipèle, la scarlatine insistent sur le rapport qui existe entre l'intensité de la leucocytose et le degré de gravité de la maladie. Toutefois ce n'est qu'aux leucocytoses excessives qu'on peut attribuer une signification pronostique défavorable. Il faut aussi tenir compte pour le pronostic de la formule leucocytaire et considérer la polynncléose excessive comme un indice de gravité.
D'après M. iïayem, on compte dans les cas de pneumonie peu intense 8000 à 12 000 leucocytes, dans les formes moyennes 18 000 à 20 000, et un chiffre plus considérable dans les formes graves. Dans un cas de pneumonie à rechutes terminée par la mort, observé par Chauffard, le chiffre des leucocytes est monté à 45 000 pendant la première phase de la maladie, redescendu à 25 000 ou 50 000 pendant les jours d'apyrexie, pour remonter à 52 000 lors de la rechute, et tomber enfin à 54 000 la veille de la mort.
Lœper a insisté particulièrement sur la gravité pronostique de la polynncléose excessive; d'après lui le chiffre des polynucléaires, qui est de 85 pour 100 dans les cas moyens, s'élève progressivement et atteint 95 pour 100 dans les cas mortels.
Dans l'érysipèle, d'après M. Hayem, la leucocytose est proportionnelle à l'étendue et à l'intensité de la lésion cutanée. On trouve 7000 à 8000 leucocytes dans les cas légers, 12000 à 20 000 dans les cas graves.
Suivant MM. Chantemesse et Rey, l'examen de la réaction hémoleucocytaire dans l'érysipèle fournit des documents d'appréciation pronostique plus précoces et plus délicats que ceux tirés de la clinique. Dans les cas mortels, il v a une hyperleucocytose totale, telle que le nombre des globules blancs dépasse 12 000 par millimètre cube, et d'autre part, on
(») Sadler, Fortschritte der Medicin, 1892.
(2) Rieder, M une h. med. Woch, 1892, n° 29.
(3) Tchistowitch, Arch. des sciences biol. de Saint-Pétersbourg , 1892.
(4) Notta Coco, Centralbl. f. Bakleriologie, 12 oct. 1898.
YALEUU PRONOSTIQUE DE [.A LEUCOCYTOSE. 591
trouve une proportion excessive de leucocytes polynucléaires dont le chiffre atteint et dépasse 92 pour 100.
Dans la scarlatine, d'après Kotschetkoff, le nombre des leucocytes serait de 10 000 à 20 000 dans les cas légers, de 20 000 à 30 000 dans les cas moyens, de plus de 30 000 dans les cas graves. La polynucléose excessive est aussi un signe de gravité : si on trouve plus de 95 pour 100 de polynucléaires, le cas est mortel.
Si, dans les infections qui s'accompagnent ordinairement de leucocytose polynucléaire l'excès même de la réaction habituelle est un indice de gravité, il en est de même pour les maladies qui, comme la lièvre typhoïde, la variole et la malaria, déterminent une mononucléose et en général une faible réaction leucocytaire.
Ainsi dans la fièvre typhoïde, d'après Rieder, Jez f1), Tùrck, une diminution rapide et très marquée du nombre des leucocytes serait l'indice d'une aggravation de la maladie, surtout si cette diminution du nombre des globules blancs s'accompagne d'une chute du nombre des lymphocytes, alors que la proportion de ceux-ci était élevée auparavant. Pourtant, dans cette maladie, il faut être réservé dans l'application au pronostic de la formule hémoleucocytaire et se rappeler (pie, comme l'ont signalé MM. Courmont et Barbaroux, la formule hémoleucocytaire est sujette à d'assez grandes variations; on peut voir des cas mortels accompagnés d'hyperleucocytose aussi bien que certaines formes bénignes, et des cas moyens présenter la même hypoleucocytose que certaines formes graves.
Dans la variole, nous observons aussi que l'absence ou l'excès de réaction leucocytaire sont des indices de gravité : les formes hémorragiques s'accompagnent en général d'une réaction leucocytaire plus faible que les autres formes; on peut même y voir de la leucopénie, comme dans les observations de Verstraeten (2), de Pick(3), de Weil. Par contre, les formes suppurées s'accompagnent ordinairement d'une leucocytose plus marquée que la varioloïde. On doit aussi attribuer une signification pronostique fâcheuse à la chute brusque du nombre des leucocytes qui, dans certains cas, a précédé d'un jour la terminaison fatale. La diminution excessive des polynucléaires est encore d'un mauvais pronostic.
Des notions concordantes que nous venons d'exposer on peut essayer de déduire quelques lois s'appliquant au pronostic des maladies infectieuses :
1° La leucopénie est un signe de gravité. Elle indique en effet une insuffisance, de réaction des organes hématopoiétiques.
2° Une hyperleucocytose d'intensité moyenne est en rapport avec une forme morbide de gravité moyenne. Elle indique un organisme qui se défend.
5° Une hyperleucocytose et une polynucléose excessives ont une signi-
(») Jez, Przeglad Lekarski, 1890, n° 30-31. (Cracovie.)
(2) Vekstraeten, Ihtll. de VAcad, royale de Belgique, 1875.
(5) Pick, Arch. f . dermal. und Sypliiligraphie, 1893.
[F BEZANÇON et M. L'ABBÉ ]
PRONOSTIC DES MALADIES INFECTIEUSES
fication fâcheuse. Elles indiquent en général une infection prolongée, tenace, intense, qui sollicite des efforts réactionnels violents de la part de l'organisme (1).
En un mot, de même qu'à l'état physiologique il y a un équilibre hémoleucocytaire très constant, de même, à l'état pathologique pour chaque maladie, il s'établit une formule hémoleucocytaire moyenne qui constitue, par sa constance et son invariabilité dans révolution normale de la maladie, un véritable équilibre pathologique.
Toute perturbation de cet équilibre pathologique, toute déviation excessive en plus ou en moins de la réaction leucocytaire, est l'indice d'une forme grave, compliquée, anormale.
(l) On peut rapprocher des faits observés chez l'homme les observations de MM. J. Nicolas et P. Courmont qui ont vu souvent, dans l'intoxication rapide par des doses massives de toxine diphtérique, une hypcrleucocytosc extrêmement élevée comme si l'organisme employait toutes ses forces pour réagir contre l'intoxication. Il en serait donc de la leucocytose comme de la réaction agglutinante dont on a voulu faire une réaction d'immunité. Elles n'ont l'une et l'autre que la valeur d'une réaction d'infection.
CYTO-DIAGNOSTIC DES ÉPANCHEMENTS SÉRO-FIBRINEUX