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CHAPITRE PREMIER

LES SYNERGIES FONCTIONNELLES

A l'idée ancienne, qui voulait que chaque organe reuq)lit un rùle spécial et déterminé, s'est substituée la notion plus complexe des synergies fonctionnelles.

Nous savons actuellement que plusieurs organes collaborent en vue d'assurer une même fonction; que certains peuvent se suppléer et se remplacer d'une façon plus ou moins parfaite.

Les recherches physiologiques et les observations cliniques ont eu pour conséquence de réunir et de grouper des parties que l'étude anatomique avait séparées. L'unité physiologique ne correspond nullement à Lunité anatomique; c'est ainsi que la cellule motrice, le nerf qui en émane et le muscle auquel il aboutit représentent une véritable unité physiologique, alors que l'anatomiste y distingue au moins trois ])arties différentes. La pathologie conlirme sur ce point les données de la physiologie, puisque l'altération d'une de ces parties retentit sur les autres; la destruction de la cellule, par exemple, amène la dégénérescence du nerf et l'atrophie du muscle.

En général, ces altérations secondaires, consécutives à une lésion primitive, produisent une aggravation du mal, mais elles réalisent parfois une modification favorable, et représentent une tendance à une adaptation nouvelle. Dans ce cas, les lésions secondaires obéissent à une des deux lois suivantes :

Suppression de ce qui est devenu inutile ;

Modification anatomique ou fonctionnelle des parties capables de compenser la lésion primitive.

Ces deux lois se comprennent facilement quand on envisage les enseignements de l'histoire naturelle.

On sait, en effet, que la fonction préexiste à l'organe et ne représente elle-même qu'une réaction à une cause externe; tout revient dans l'évolution des êtres à une adaptation à de nouveaux besoins. Les conditions extérieures variant, les réactions doivent se modifier; il se produit ainsi des fonctions nouvelles qui, à la longue, déterminent des modifications anatomiques, suscitent la transformation d'un organe préexistant ou la production d'un organe nouveau. Réciproquement, l'organe ne se maintient tel qu'il est que si la fonction qui en a déterminé l'apparition continue à s'exercer. Tout le monde sait, par exemple, que les yeux des taupes et de quelques Rongeurs fouisseurs sont rudimentaires ou peuvent

[H. ROGER-i

inèmc être complètement recouverts par la peau et les poils. Plusieurs Crustacés, vivant dans les grottes souterraines de la Garniole et du Kentucky, sont aveugles. Darwin rapporte que dans certaines îles océaniques, où il n'existe pas d'animaux carnassiers, on rencontre des oiseaux dont les ailes sont devenues rudimentaires et qui sont incapables de voler. Chez les canards domestiques, les os des jambes sont plus développés et ceux des ailes moins volumineux que chez les canards sauvages; nouvel (îxemple de la loi des adaptations.

Si nous voulons chercher des faits analogues dans le domaine de l'embryologie, nous voyons une série d'organes disparaître quand ils sont devenus inutiles. Les métamorphoses de certains Batraciens, l'atrophie ou la transl'ormation des branchies, quand l'animal passe de la vie acpiati(|ue à la vie aéiienne, nous montrent toujours cette adaptation de l'organe à la fonction.

Ce qui se passe chez un être qui évolue ou ce qui s'acqui(;rt dans les générations successives et se transmet ])ar hérédité n'est pas différent, en soumie, de ce (pii se pioduit chez un individu quand une unité physiologi(pie est atteinte en un point.

Considérons d'abord (pielques faits très simples : envisageons, par e\em|)]e, c(^ (jui se passe au niveau du rachis. Voilà une unité physiologi(]ue, com|)()sée d'un gi'and noud)re de pièces indépendantes. Or, si une de ces pièces vient à être altérée, par exemple dans le mal de Pott, on V(M'ra se |)roduire consécutivement des courbures de compensation qui moditieront la forme de loute la colonne vertébrale, pourront même retentir sur des parties plus éloignées, comme le bassin ou le thorax. Ces modifications sont heureuses en ce sens (pi'elles compensent la lésion piimitive et adaptent Forganisme aux conditions nouvelles, mais elles ciéent aussi un danger et j)ouri'ont devenir une cause d'accidents cardiopidmonaires ou de dystocie.

Mêmes modilications (piand se j)ro(hiit une lésion de la hanche, le raccourcisseiiieni d'un membre, une position vicieuse, celle de la sciatique, par exemple, l'altéi'ation d'une portion plus ou moins étendue du squelette; les ])arties saines ])résentent bientôt des déviations compensatrices, plus ou moins marquées, parant aux premiers besoins, mais devenant trop souvent la cause de nouveaux accidents.

Les grands systèmes, tels que le système circulatoire ou le système ner veux, vont nous fournir des exemples encore plus intéressants.

Voyons d'abord ce qui se passe dans raj)pareil circulatoire.

S'il s'agit d'une lésion limitée, de la ligature ou de l'oblitération du vaisseau principal d'un membre, on verra se développer un réseau de collatérales. Ce résultat est heui-eu\, car il permet le rétablissement de la circulation mais il crée parh)is de nouveaux dangers, comme on peut s'en convaincre facilement en envisageant les cas où l'oblitération frappe un tronc viscéral ; ainsi, dans la cirrhose atrophique, la gêne de la circulation, dans le système porte, force le sang à passer par des voies de

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dérivation et peut être le point de départ de varices œsophagiennes et, par conséquent, la cause d'une hématémèse mortelle.

Dans d'autres cas, la lésion vasculaire périphérique retentit sur l'organe central. Pendant longtemps on a admis, avec Traube, qu'il fallait expliquer de cette façon l'hypertrophie cardiaque de la néphrite interstitielle ; quelle que soit la théorie, le fait est réel et établit nettement ce rôle compensateur de la lésion secondaire. Mais on sait que cette hypertrophie cardiaque peut être la cause de nouveaux accidents, qu'elle fatigue en quelque sorte le cœur et aboutit à l'asystolie. Si la théorie de Traube peut être mise en doute, en ce qui concerne la pathogénie de l'hypertrophie cardiaque des brightiques, il faut reconnaître que les lésions étendues du système circulatoire retentissent facilement sur le cœur; tel est le cas de l'artério-sclérose. Mais, où l'importance des lésions secondaires apparaît nettement, c'est dans l'étude des malformations cardiaques. Le rétrécissement congénital de l'artère pulmonaire a pour conséquence la persistance du trou de Botal, parfois de l'ouverture interventriculaire, du canal artériel, le développement des artères bronchiques, etc. Toutes ces modifications suivent toujours la même loi, également vraie en pathologie, en physiologie et en histoire naturelle : rétablissement des fonctions sin- de nouvelles bases et adaptation nouvelle, pouvant devenir le point de départ de nouveaux accidents.

C'est surtout dans l'étude du système nerveux que l'histoire des modifications secondaires fourmille de faits intéressants.

L'exemple le plus simple nous est représenté par le système nervouuisculaire, comprenant la cellule cérébrale, la cellule médullaire et le cordon qui les réunit, le nerf et le muscle. La lésion des cellules nerveuses, cérébrales ou médullaires, entraîne la dégénérescence des parties sous-jacentes ; réci|)roquement, la su])pression du muscle retentit sur le nerf et les cellules : une amputation, par exemple, amène l'atrophie des centres j)sycho-moteurs correspondant à la partie supprimée.

On a longuement discuté sur le mécanisme de ces troubles secondaires. Prenons le cas le plus siuq)le, la section d'un nerf; l'atrophie musculaire consécutive a été attribuée tantôt à Fimmobilité, opinion qui n'est [)lus soutenable aujourd'hui, tantôt à un trouble vaso-moteur (Schiif, Brown-Sé(piar(l ), tantôt à une influence trophique (Samuel), tantôt à la suppression de l'action de la moelle. Si l'on peut discuter sur le mécanisme du processus, il faut reconnaître qu'il ne représente qu'un cas j)ai ticulier de cette règle générale, que tout tissu cesse d'être différencié (piand il ne })eut exercer sa fonction. Nous voyons de même que les |)apilles de la langue perdent leurs caractères histologiques quand on a sectionné la corde du tympan. C'est toujours l'application de cette loi ontologique (|ui nous montre (pie Torgane dis])araît quand la fonction est supprimée.

La même loi, envisagée en sens inverse, nous explique pourquoi les centres s'atrophient (piand leurs expansions périphériques sont détruites.

Nous parlions plus haut des amputés; nous trouvons des exemples analogues ehez les sourds-muets : une lésion auriculaire survenant dans Tenfance a pour conséquence la mutité, et secondairement ratro])lue des organes phonateurs et des centres nerveux de la parole. Mimck a réalisé expérimentalement des faits analogues; il a montré que l'extirpation de l'œil entraîne une atrophie des centres visuels.

Nous trouvons des synergies semhlahles quand nous envisageons les autres appareils de Téconomie, comme Tappareil digestif ou Fappareil génital. Entre Testomac et Tintestin existent des relations fonctionnelles étroites; l'intestin achève le travail commencé dans l'estomac et peut même le suppléer complètement, comme l'avait soutenu Cl. Bernard et comme l'ont étahli Carvallo et Pachon. Mais les lésions de l'estomac retentissent presque toujours sur les parties sous-jacentes du tuhe digestif; les gastrites, les gastrectasies amènent, par un mécanisme assez complexe, des trouhles ou des inflammations de l'intestin.

L'appareil génital fournit des exemples encore plus nets : l'extirpation des ovaires ayant pour conséquence l'atrophie de l'utérus; la castration douhle agissant de même sur la prostate.

Si nous envisageons, non plus les appareils, mais les organes, nous trouvons une série de faits analogues.

L'organisme des animaux supérieurs, étant construit d'après un plan symétrique, est pourvu généralement de deux organes pour une même fonction. 11 n'y a d'exception que pour le foie, la rate et le pancréas; encore a-t-on pu soutenir que ces deux dernières glandes représentent l'équivalent du foie. Partout ailleurs la symétrie est parfaite; cependant la suppléance n'est pas forcée : un lobe cérébral ne peut remplacer l'autre, malgré une légère adaptation qui se produit à la longue.

Les autres organes pairs ne représentent, en réalité, que deux parties d'un seul organe ; on peut vivre avec un rein ou un poumon ; l'organe subsistant se développe au delà de ses limites normales, sans que cet excès de travail détermine de troubles notables; on ne peut donc voir, dans les modifications qui surviennent, qu'une adaptation très heureuse; il ne seud)le pas qu'on puisse y trouver le point de départ de nouveaux accidents. D'un autre côté, il existe dans l'économie un grand nombre de glandes qui sont capables de se suppléer et qui collaborent à une même fonction. C'est le cas du foie et des reins. Le foie prépare certains matériaux nécessaires à la sécrétion urinaire : c'est ainsi que les substances azotées y subissent une transformation ultime qui les amène à l'état d'urée. Ce corps cristallisable diffuse facilement et représente un véritable diurétique physiologique. Si la fonction uropoiétique du foie est troublée, l'urée sera remplacée par des corps moins oxydés dont quelques-uns seront nocifs pour l'épithéliurn rénal et amèneront une néphrite secondaire. Dans d'autres cas, la lésion hépatique aura pour conséquence le passage dans la circulation générale de substances toxiques que le foie aurait dù retenir et transformer ; ailleurs, ce seront les principes de la sécrétion biliaire.

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sels ou pigments, qui envahissent ainsi récononiie, ou bien ce sera un excès de ^lycose. Dans tous les cas, le rein viendra au secours de l'orj^anisme ; il empêchera l'intoxication, mais le surcroît de travail qui lui est imposé pourra devenir la cause d'altérations épithéliales. Ces l'ésultats, que lîous étudierons plus longuement à propos des lésions secondaires aux dyscrasies, méritaient d'être rappelés ici, car ils montrent nettement quelles peuvent être les conséquences des synergies fonctionnelles.

Ces synergies fonctionnelles sont beaucoiq) plus nondjreuses qu'on ne le croirait tout d'abord. Puisijue nous parlons du foie, nous savons aujourd'hui que, par sa réserve glycogénique, cette glande joue un grand rôle dans la nutrition. Elle règle l'apport du sucre à toutes les cellules qui en consomment, c'est-à-dire à toutes les cellules de l'organisme. Mais c'est surtout avec les muscles que le foie est en relations continuelles. Comme le font remarquer MM. Chauveau et Kaufmann, « le foie est le collaborateur indirect des muscles dans l'exécution des mouvements »; quand le muscle se contracte, le foie verse plus abondamment le sucre dans le sang ; on conçoit donc que les troubles de la fonction glycogénique puissent retentir sur la contraction musculaire.

Il semble aussi qu'il existe une corrélation entre le pancréas, envisagé comme glande vasculaire sanguine, et le foie. L'extirpation du pancréas produit la glycosurie et, d'après plusieurs physiologistes, ce résultat serait en rapport avec une modification des fonctions hépatiques. Au contraire, les fonctions digestives du pancréas sont liées aux fonctions intestinales, et il send)le que les glandes de l'intestin puissent suppléer, sous ce rapport, la glande abdominale.

11 existe enfin entre diverses parties de l'organisme des synergies tout à fait incompréhensibles. L'histoire naturelle nous en offre déjà des exemples; ainsi, d'après Darwin, les chats blancs à yeux bleus sont généralement sourds; il est certain que nous ne parvenons pas à savoir actuellement la cause ou le mécanisme de cette coïncidence.

En physiologie et en pathologie, nous voyons des corrélations presque aussi mystérieuses ; tel est le rapport existant entre l'appareil génital d'une part, et d'autre part le système pileux, le larynx et même le cerveau ; on sait, par exemple, que l'encéphale est beaucoup moins développé chez les chevaux hongres que chez les chevaux entiers. Il est vrai que, depuis les travaux de Brown-Séquard, on tend à expliquer les faits de ce genre par les sécrétions internes : le testicule ou l'ovaire produirait des principes utiles à la nutrition de ces divers systèmes. On conçoit de la même façon la corrélation qui existe entre l'atrophie de la glande thyroïde et le myxœdème, l'hypertrophie de cette glande et le goitre exophtalmique, les lésions des capsules surrénales et la mélanodermie. La théorie est fort séduisante, mais, sur quelques points encore, elle peut paraître insuffisante; en tout cas, si elle se généralisait, elle expliquerait un des côtés les plus intéressants des synergies fonctionnelles et de leur conséquence : les sympathies morbides.

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