CHAPITRE IV
LES CONNEXIONS NERVEUSES
Le système nerveux étant cbargé de solidariser les diverses parties de l'organisme, d'assurer Tbarmonie et Funité de l'économie, joue un rôle capital dans le déveloj)pement des manifestations morbides de deuxième ordre.
Les faits doivent être grou])és en deux catégories, suivant qu'il s'agit de lésions nerveuses ou de manifestations réflexes.
C'est aujourd'hui une notion banale que les lésions nerveuses se traduisent par des troubles portant sur des points fort éloignés de ceux qui sont atteints; les phénomènes morbides éclatent à la partie terminale du segment nerveux lésé à son origine ou sur son trajet. Les myélites, par exemple, s'accompagnent rarement de manifestations locales en rapport avec le siège de l'aflection ; elles retentissent sur les parties qu'elles innervent et y provoquent des douleurs, des paralysies, des contractures, des tremblements, des troubles tropbiques, etc. Ces résultats, qui nous semblent bien simples, n'ont pu être établis que par de nombreuses et de patientes recherches. Ainsi, les douleurs gastriques, les crises viscérales, les arthropathies des ataxiques n'ont pas été rattachées de prime abord à la sclérose des cordons postérieurs. Pendant longtemps on n'a pas saisi la relation et, aujourd'hui encore, il n'est pas toujours facile de faire le diagnostic dilïérentiel entre l'ataxie locomotrice et une
aiïectioiî gastrique ou des affections rhumatismales. 11 en est de même pour les autres troubles sensitifs, moteurs, trophiques ou sécrétoireSi Bien des faits, considérés comme des exemples de névroses viscérales, doivent être rattachés à des lésions cérébro-spinales. 11 en est de même pour les troubles trophiques, quoique, dans ce dernier cas, l'interprétation ne soit pas toujours facile et que la pathogénie soit souvent complexe : on discute sur l'origine médullaire ou myopathique de certaines amyotrophies. On sait, d'autre part, que des troubles trophiques, comme le mal perforant, sont dus à des infections surajoutées, favorisées par la lésion nerveuse. Ainsi donc, le système nerveux central, tenant sous sa direction l'organisme tout entier, pourra exercer une action sur les organes les plus divers et susciter des manifestations morbides qui pendant longtemps ont été considérées comme des viscéropathies primitives et qu'il n'est pas toujours facile de rattacher à leur cause.
Ce n'est pas seulement le système central qui est capable de provoquer des troubles à distance, il en est de même des nerfs périphériques. Leurs lésions sont suivies de manifestations qui varient évidemment suivant la nature du nerf intéressé.
Supposons qu'il s'agisse d\m nerf sensitif. Une lésion quelconque inflammatoire ou non, une tumeur, un organe déplacé comprimant ou frôlant un nerf sensitif, détermine des manifestations douloureuses qu'on tend à expliquer aujourd'hui par une excitation transmise au ganglion rachidien postérieur. Mais la sensation est extériorisée aux parties terminales et rapportée notamment aux points de réflexion des troncs et des hlets nerveux. L'œuvre du clinicien consistera à remonter des manifestations névralgiques à la cause qui les provoque, à rechercher une compression, une inflammation de voisinage. Si, par exemple, il s'agit d'une névralgie de la cinquième paire, on décèlera un abcès ou une carie dentaire, une sinusite, une altération syphilitique du nez; s'il s'agit de névralgies intercostales ou de douleurs suivant le nerf phrénique, on trouvera une lésion pleuro-pulmonaire .
Il faudra établir d'autres fois si la névralgie n'est pas 'sous la dépendance d'une altération plus profonde. Les lésions des os du crâne ou du rachis, les plaques de méningite, en comprimant directement un nerf, une racine rachidienne ou un ganglion, peuvent produire les mêmes effets. La carie du rocher, par exemple, par suite du voisinage du ganglion de Gasser, est une cause importante de névralgies trifaciales extrêmement douloureuses.
Tous ces faits sont bien connus; mais ils méritaient d'être rappelés, car ils représentent des exemples intéressants de la diffusion des douleurs et de leur extérioration en des points souvent éloignés de la lésion provocatrice. Les mêmes réflexions peuvent s'appliquer aux nerfs moteurs. Leur compression donne lieu à des spasmes suivis tôt ou tard de paralysies. Piien d'instructif à ce propos comme l'étude de l'anévrisme de la crosse aortique. Deux nerfs peuvent être atteints parla tumeur ; le récur-
LES CONNEXIONS NERVEUSES
rcnt et le sympathique; leur excitation se traduit par du spasme glottique et de la mydriase, leur paralysie par une impotence des cordes vocales et du myosis. Au premier abord, on pourrait croire à une affection du larynx ou de l'œil. Les manifestations sont tellement éloignées de leur point de départ, qu'elles seudjlent indépendantes, et, mal interprétées, conduiraient facilement à l'erreur.
Il suffit de réfléchir un instant à l'origine, au trajet et à la distribution des principaux nerfs moteurs pour comprendre quels sont les troubles qu'on peut observer. L'étude des paralysies faciales peut servir d'exemple : elle montre combien les lésions provocatrices sont multiples et lointaines. De môme, la grande longueur du phrénique expose le diaphragme à être paralysé lors de lésions éloignées, par exemple dans les cas de tumeurs cervicales. Nous pouvons citer encore l'importance des modifications pupillaires : nous parlions de l'anévrisme de l'aorte; les troubles sont analogues quand le grand sympathique est atteint dans son trajet cervical. On sait aussi que les paralysies brachiales radiculaires, totales ou inférieures s'accompagnent de myosis, de diminution de la fente palpébrale, parfois d'un enfoncement du globe oculaire, tous phénomènes qui s'observent constamment dans les paralysies du sympathique cervical.
Le sympathique peut encore provoquer des modifications vaso-motrices dans des régions éloignées de celle qui est atteinte. C'est le cas de la rougeur malaire dans la pneumonie.
Enfin, les lésions des nerfs sont suivies de troubles trophiques dans les parties plus ou moins distantes de celle qui est primitivement lésée; ce sont des atrophies musculaires, de l'adipose, des éruptions cutanées. Rien d'intéressant, à ce propos, comme l'affection décrite sous le nom de pneumonie du vague. Une lésion quelconque, atteignant le nerf pneumogastrique, permet le développement d'une infection pulmonaire. De cette façon, une tumeur cervicale ou tlioracique, telle qu'un anévrisme, peut provoquer une infection de l'appareil respiratoire.
Si les altérations du système nerveux sont suivies de troubles dans les parties qui en sont tributaires, plus importants et plus fréquents sont les phénomènes d'ordre réflexe ; ils se traduisent, en des points plus ou moins distants de ceux qui sont atteints, par des manifestations sensitives, motrices, vaso-motrices, sécrétoires, trophiques. Après les détails que nous avons donnés en traitant des réactions nerveuses, nous pourrons être très bref sur cette question.
On a cité un certain nombre de faits tendant à démontrer l'existence de névralgies réflexes. La névralgie faciale peut s'observer dans le cours des affections utérines, dans le cas de constipation, d'hémorroïdes; elle peut être provoquée par les vers intestinaux. Il en est de même des névralgies intercostales. Bassereau, qui a appelé l'attention sur leur fréquence dans les affections utérines, admet que le grand splanchnique sert d'intermédiaire. Quelques auteurs invoquent les plexus hypogastriques. Peut-être s'agit-il simplement d'une modification de l'état général se tra-
LES PUOCESSUS PATHOGÉNIQUES DE DEUXIÈME ORDRE
duisant par des douleurs éloignées chez les sujets que prédispose leur état névrosique antérieur.
Réciproquement, une lésion quelconque peut être suivie d'une hémianesthésie sensitivo-sensorielle, c'est-à-dire d'un trouble beaucoup plus étendu que ne le comporte l'excitation qui a servi de point de départ. Mais, dans ce cas encore, il s'agit de sujets tarés, la maladie actuelle a rendu apparente une prédisposition à Thystérie qui n'attendait qu'une occasion pour se révéler.
Plus intéressants sont les troubles moteurs. Ils se produisent parfois dans les régions correspondant à celle qui est atteinte : c'est le cas du tic douloureux delà face : une névralgie de la cinquième paire est suivie de phénomènes convulsifs dans la septième.
Les manifestations à distance représentent tantôt des symptômes du processus morbide, tantôt des complications. Ainsi, les coliques hépatiques ou néphrétiques, grâce aux connexions nerveuses, retentissent sur le diaphragme et provoquent les vomissements : c'est un phénomène réflexe qui, par sa fréquence, constitue un symptôme de la maladie. Mais, dans d'autres cas, si la douleur est plus vive ou le sujet prédisposé, le spasme réflexe s'étend et l'on voit apparaître des convulsions généralisées.
Au lieu d'aboutir à un spasme, la réaction nerveuse peut déterminer des phénomènes d'arrêt : des lipothymies, des syncopes, une suspension momentanée ou permanente de la respiration.
Dans d'autres cas, enfin, ce seront des phénomènes paralytiques. On connaît les paraplégies des affections urinaires, utérines ou intestinales. Brown-Séquard les rattachait à un trouble réflexe, et, en effet, Lewisson a établi que la compression du rein, de l'utérus, de la vessie ou d'une anse intestinale provoque une paraplégie temporaire qui disparaît peu de temps après qu'a cessé la pression. S'agit-il d'un mécanisme analogue chez l'homme, ou bien ne faut-il pas invoquer, au moins pour la plupart des cas, une infection des organes abdominaux retentissant secondairement sur la moelle?
Il existe enfin de nombreux exemples de paralysies revêtant la forme mono-, hémi-, ou paraplégique et succédant à diverses affections aiguës. Ce sont, en réalité, des manifestations hystériques dont le développement s'explique facilement par des connexions nerveuses : l'excitation issue des parties atteintes a mis à mal un système nerveux prédisposé.
La prédisposition joue, comme toujours, un rôle capital. L'âge du sujet, le sexe, les antécédents héréditaires ou personnels exj)liquent un grand nombre de ces manifestations réactionnelles survenant au delà de la sphère atteinte. On conçoit aussi que les mêmes causes puissent produire des effets différents : des vers intestinaux provoquent des convulsions chez certains enfants, pas chez d'autres. La colique hépatique amène plus facilement, suivant les sujets, les vomissements ou la syncope. Mais, dans tous les cas, ce sont surtout les altérations superficielles qui mettent en jeu les phénomènes réactionnels, les lésions profondes tendant
LES CO>NEXIONS NERVEUSES
à détruire les extrémités nerveuses ne sont ([uc rarement suivies des manifestations que nous venons d'indiquer.
Après les détails donnés dans le ehapitre précédent, il est inutile d'insister sur les modilications vaso-motrices dé[)endant des connexions nerveuses. Les troubles de la circulation pulmonaire dans les affections abdominales et notamment dans les maladies douloureuses du foie, s'expliquent par les connexions qu\''tal)lit le grand sympatliique. De même, c'est à un spasme réflexe se passant dans le myocarde qu'il faut rattaclier certaines angines de poitrine : les excitations parties du poumon, de l'estomac, parfois de la péripbérie, agissent ainsi, par le sympathique, sur la circulation cardiaque. Ces troubles ne sont d'ailleurs qu'une application à certains organes de cette loi, démontrée en physiologie, que toute excitation douloureuse est suivie d'un spasme artériel. On conçoit seulement qu'il faille invoquer encore une prédisposition organique; on ne saisirait pas, sans cela, pour quel motif tel organe est plus spécialement frappé chez tel sujet et pourquoi une même cause peut provoquer l'angine de poitrine ou laisser le cœur indifférent. Il est donc probable qu'il existe une tare cardiaque et que les angines de poitrine réflexes se développent chez des individus déjà atteints, portant probablement quelque lésion athéromateuse des coronaires ; bien supportée tant que l'organisme est à l'état hygide, la gêne circulatoire se traduit par des troubles dès qu'un spasme réflexe vient augmenter l'ischémie.
Il est à peine besoin de rappeler la fréquence des manifestations sécrétoires se produisant dans des parties éloignées de celles qui sont atteintes. La sialorrhée liée à la dyspepsie, les vomissements et la constipation déterminés par les affections des centres nerveux et de leurs enveloppes, l'anurie provoquée par un traumatisme abdominal, les troubles urinaires observés dans la sciatique représentent autant d'exemples bien connus, que nous avons déjà étudiés à propos des réactions nerveuses. Nous avons démontré, dans le même chapitre, l'existence de troubles trophiques réflexes. Les amyotrophies des affections articulaires, les glycosuries et les albuminuries consécutives à des troubles nerveux, les hyperthermies et les hypothermies survenant à la suite d'impressions plus ou moins vives, constituent une série de faits dont nous avons longuement étudié la pathogénie.
Nous pouvons donc conclure que les troubles les plus variés, les plus disparates s'expliquent facilement par les connexions nerveuses, c'està-dire par des modifications dynamiques de l'organisme.
[H. ROGER.-i