Mode de répartition de la dépense
Dans Vinanition partielle expérimentale, c'est-à-dire brusquement installée, les choses se passent comme le font prévoir les observations
(^) Ainsi von Rechenberg a vu, dans des conditions d'existence qui sont intermédiaires entre celles de la grande ville et celles de la campagne, une famille de tisserands avec trois enfants, d'un âge total de vingt-deux ans, vivre avec alimentation fournissant, en vingt-quatre heures, 8000 calories nettes, et coûtant annuellement 475 francs. Les dépenses totales de la famille ne s'élevaient qu'à 705 francs, et permettaient une existence assurément très étroite, mais pourtant supérieure à l'état de misère, à cette condition toutefois que la femme ne fût pas distraite de ses devoirs de ménagère par une occupation extérieure continue. Bien entendu, cette alimentation ne suffisait qu'à un travail mécanique exigeant peu d'efforts, et à l'entretien d'organismes affaiblis et d'aspect peu vigoureux (Von Rechenberg, Maly's Jaliresb., t. XX, p. 580).
lE. LAMBLING.li
relatées plus haut sur rinanition absolue. L'organisme complète la ration insuffisante qui lui est fournie en s'adressant d'abord à ses réserves de graisses, et secondairement à ses réserves d'albumine, la quantité d'albumine sacrifiée étant là encore d'autant plus faible que l'organisme est plus riche en réserves graisseuses. Ainsi, dans une expérience de Miura (faite sous la direction de G. von Noorden) sur un sujet maigre, en état d'équilibre azoté et vivant avec une ration de 1955 calories, soit 4'P^\6 par kilogramme, on provoque pendant trois jours, par la suppression d'une certaine quantité d'hydrocarbonés, un déficit quotidien de 462 calories, soit ^29 pour 100 de l'apport total. L'observation montre que l'organisme couvre ce déficit dans la proportion de 17 pour 100 par l'albumine et de 85 pour 100 par la graisse empruntées à ses tissus. Au contraire, chez une jeune fille de vingt-cinq ans, à réserves graisseuses abondantes, mais non exagérées, un déficit de 50 pour 100 dans l'apport total de calories, provoqué également par la suppression d'une partie des hydrocarbonés, fut couvert, pour 8,9 pour 100 du déficit, par l'albumine, et pour 91,1 pour 100 par la graisse sacrifiée par l'organisme (G. von Noorden).
Lorsque l'alimentation insuffisante est chronique, comme dans les conditions signalées plus haut, le déficit est encore couvert par les mêmes procédés, mais avec cette dilîérence que l'économie administre ses réserves en albumine avec une parcimonie bien plus grande. On ne possède malheureusement qnnn petit nombre d'observations précises sur une question qui cependant est d'un intérêt capital. G. von Noorden n'a, pu réunir qu'une couple de cas relatifs à des jeunes filles, et il admet finalement comme valeurs étalon et pouvant servir des termes de comparaison :
Ghez l'homme : 5 à 6 grammes d'azote, c'est-à-dire 51^"", 2 à 57^'', 5 d'albumine détruits en vingt-quatre heures, soit environ 0^^",1 d'azote, ou 0^',625 d'albumine en vingt-quatre heures et par kilogramme.
Ghez la femme : 5 à4 grammes d'azote, c'est-à-dire 18^', 7 à 25 grammes d'albumine détruits en vingt-quatre heures, soit environ 0^'',1 d'azote ou 0^',625 d'albumine en vingt-quatre heures et par kilogramme.
On voit donc que l'organisme, soumis à une alimentation insuffisante, administre avec beaucoup plus de parcimonie encore qu'à l'état d'inanition aiguë les ressources en albumine dont il dispose. On verra dans un instant la contre-partie de ce fait dans l'extraordinaire énergie avec laquelle l'économie retient et fixe l'albumine lorsque s'opère le retour à l'alimentation normale, énergie si puissante que les règles ordinaires de la fixation d'azote chez l'homme sain s'en trouvent comme brisées (voy. p. 125).
Il est difficile de donner des chiffres exacts touchant la répartition de la dépense de calories entre les graisses et l'albumine. Les observations sont encore trop peu nombreuses. Il serait cependant intéressant d'être renseigné exactement sur ce point. Beaucoup d'états pathologiques sont
L'INANITION TOTALE ET L'ALIMENTATION INSUFFISANTE
caractérisés par une désassimilatioii azotée exagérée, comme si l'organisme était inondé de corps toxiques produisant, à la manière du phosphore (voy. p. 104), une fonte protoplasmitpie exagérée. Ce phénomène s'observe par exemple dans certaines formes d'anémie. Mais il est clair que l'étude de la nutrition dans ces cas pathologiques exige absolument la connaissance préalable des échanges nutritifs dans l'inanition partielle pure et simple, puisque dans les affections en question l'alimentation insuffisante surajoute presque toujours ses effets à ceux de l'agent pathogène.
Notons seulement que, d'après C. von Noorden, le déficit serait couvert, dans l'inanition partielle, pour 15 pour 100 environ par l'albumine et pour 85 pour 100 environ par les graisses.
§ m. — L'INANITION PARTIELLE THÉRAPEUTIQUE LES CURES D'AMAIGRISSEMENT
L'alimentation insuffisante est fréquemment employée par les médecins pour combattre et diminuer l'obésité, et les rations adoptées à cet effet sont caractérisées :
1° Par l'insuffisance du nombre total de calories mises à la disposition de l'organisme ;
2^ Par la prédominance de l'albumine vis-à-vis des aliments ternaires. Voici d'ailleurs la composition moyenne des rations employées dans les cures de Banting, d'Œrtel et d'Ebstein (').
Albumine. Graisse. Hydrocarbonés. Calories fournies.
Ranting ... 172 8 81 1112
Oertel. . . . 15G-170 25 45 75-120 1180-1608
Ebstein . . . 102 85 47 1401
L'apport total de calories est évidemment insuffisant, mais le déficit ne peut être calculé qu'approximativement. On a vu que l'on peut estimer à o5 calories par kilogramme la dépense quotidienne d'un adulte fournissant un travail mécanique modéré. Mais ces déterminations ont porté sur des individus normaux et non point sur des obèses, chez lesquels le poids total est augmenté par un poids mort de masses graisseuses, et dont le besoin de calories par kilogramme est évidemment moindre. Ainsi dans les expériences qu'il a faites sur lui-même et dont il va être question plus loin, Dapper a fixé son besoin total à 28 calories (nettes) par kilogramme pour un organisme obèse de 100 kilogrammes (âge, vingt-neuf ans; taille, l'°,68). La dépense en vingt-quatre heures était donc dans l'espèce de 2800 calories, dont la moitié tout au plus eût été fournie par l'un des trois régimes que l'on vient de citer.
(*) Œrtel, Allge?7ieine Therap. der Krcislaufstdrungen, 1891, 4^ éd., p. 159.
LE. LAMBLING.2
lOS
NOTIONS GÉNÉRALES SUR LA NUTRITION A L'ÉTAT NORMAL
Il résulte cle là que Torganisme fournit aux dépens de ses propres tissus le complément de calories nécessaires (voy. p. 104), et l'on compte que ce prélèvement portera principalement sur les surcharges graisseuses qui encombrent l'organisme. Mais on peut se demander si l'économie ne perd pas en même temps, d'une manière constante, de l'albumine. L'expérimentation physiologique apprend à la vérité que cette perte est d'autant moindre que l'organisme dispose de réserves graisseuses plus abondantes, ainsi que le démontrent notamment les deux expériences si intéressantes citées à la page 102. On peut donc espérer que chez des individus très (iras, et qui reçoivent d'autre part une alimentation très riche en albumine j la perte d'azote pourra être évitée.
En est-il vraiment ainsi? Cliniquement les bons résultats d'une cure d'amaigrissement se mesurent à cette double constatation, à savoir que l'on a obtenu une perte de poids notable et l'affaissement des masses graisseuses, tout en conservant au sujet une résistance musculaire suffisante, ce qui indique que la fonte des tissus a épargné les parties nobles, c'est-à-dire les masses albumineuses. Si de tels résultats sont obtenus assez souvent, on sait aussi d'autre part combien sont fréquents les cas où la cure d'amaigrissement provoque des accidents graves et une déchéance organique rapide. Aussi tous les auteurs sont-ils d'accord pour recomîiiander des régimes qui, tout en provoquant par leur insuffisance la consommation progressive des réserves graisseuses, sont cependant tels qu'ils maintiennent l'organisme en état d'équilibre azoté.
D'après C. von Noorden,on emploie beaucoup en Allemagne la méthode de Kisch, qui consiste à éprouver de temps en temps la puissance musculaire de l'obèse à l'aide du dynamomètre, et à s'assurer ainsi si la cure doit être ralentie ou accentuée. Ce procédé peut fournir assurément des indications utiles dans la pratique, mais il est insuffisant pour trancher le problème physiologique qui est posé par les cures d'amaigrissement et qui ne peut évidemment être abordé que par l'étude directe des échanges nutritifs.
Or, dans cette question tant agitée, les essais précis sont extrêmement rares. Si l'on écarte les expériences d» Hirschfeld ('), auxquelles on peut adresser de sérieuses critiques (^), il ne reste qu'une série d'essais exécutés sur lui-même par Dapper (/oc. cit.), sous la direction de G. von Noorden. Dans une première période de huit jours, le sujet reçut une ration quotidienne contenant cji moyenne 108^', 4 d'albumine avec un apport total moyen de 1550 calories. La perte de poids fut de 3''^'', 2 (") et la perte d'albumine des tissus, de 58^% 7.
Dans le but de modifier ce premier résultat peu favorable, l'apport d'albumine fut porté jusqu'à 127 ^' ,3 en même temps que l'on diminuait
(1) HmscHFELD, Zcilschr, f. hUn. Med., t. XXII, p. 142, 1893. {'^) Voy. Dapper, Ibid., t. XXIII, p. 115, 1893.
(^) Le calcul montre qu'une partie de cette diminution est représentée, comme on pouvait s'y attendre, par une perte d'eau et de sels minéraux.
L'INANITION TOTALE ET L'ALIMENTATION INSUFFISANTE
proportionnellement la quantité d'hydrate de carbone (^). Pendant les douze jours qui suivirent, et avec un apport total de 1466 calories (15^^', 6 par kilogramme; poids moyen 95''^', 05), on observa une perte de poids total de '2''^'%7, avec une fixation quotidienne de 5^'', 17 d'albumine en moyenne (').
Dans une autre série, l'apport azoté quotidien fut porté à 155 — 187 grammes, avec 1821 calories en tout (18'^', 9 par kilogramme), avec cette différence que la ration était un peu plus riche en graisses et un peu moins riche en hydrocarbonés. Le résultat fut le même. Il y eut une perte de poids sensible accompagnée certainement, comme dans le cas précédent, d'une fonte graisseuse notable, mais avec gain simultané d\in peu d'albuînine.
Par ces essais, il est pour la première fois démontré que Vo7i peut obtenir chez des obèses, avec des 7Yitions insuffisantes, un amaigrissement avec usure des graisses, sans qu il y ait en même temps perte d'albumine corporelle. Mais cette unique expérience est loin de fournir à la thérapeutique de l'obésité une base suffisante pour tous les cas. Outre qu'elle gagnerait à être multipliée sous cette forme, il conviendrait d'étudier l'action du travail mécanique (marche poussée jusqu'à la fatigue, ascensions), des bains chauds, des eaux salines, etc.
L'étude des échanges nutritifs dans l'état d'inanition totale ou partielle soulève encore bien d'autres questions intéressantes, mais que la nature et les limites de cet exposé ne nous permettaient pas d'étudier à fond ici. N'en citons qu'une seule, celle qui est relative aux excrétions minérales. Dans l'état d'alimentation, la présence de quantités très variables de sels minéraux dans nos aliments complique cette étude d'un labeur analytique très lourd, car la connaissance préalable des cendres des ingesta est absolument indispensable, si l'on veut tirer des conclusions certaines de l'examen des excrétions minérales. Dans l'inanition totale, non seulement cette difficulté disparaît, mais encore l'excrétion minérale prend au point de vue physiologique une signification du plus haut intérêt. En effet, lorsque dans l'inanition les tissus sont détruits pour les besoins de la I nutrition, les matières minérales de ces tissus deviennent libres, sont I recueillies par les liquides de l'organisme et enfin passent dans le sang. I Mais comme les émonctoires naturels, tels que le rein, maintiennent très exactement constante la composition du plasma sanguin, ces déchets minéraux sont aussitôt éliminés, et les tissus présentant des richesses variables en matières minérales, on pourra, des proportions relatives des divers sels
{*) Les aliments ternaires étaient représentés en moyenne par 56 grammes d'IiYdrocarbonés et par 60 à 65 grammes de graisses.
('^) Ce chiffre est une moyenne obtenue en divisant par le nombre de jours la somme algébrique des gains ou pertes d'albumine observés pendant la période. Durant les premiers jours il y a toujours une perte d'azote; ce n'est qu'au bout d'un certain teiups que la fixation d'azote prend le dessus»
[17. LAMBLING.
110 NOTIONS GÉNÉRALES SUR LA NUTRITION A L'ÉTAT NORMAL
de riirine, conclure que la fonte cellulaire a porté principalement sur tel ou tel tissu. Ainsi, on sait, par les observations de Cliossat, de Bidder et Schmidt, de Voit, que, pendant l'inanition, ce sont surtout, en tant que tissus riches en albumine, les muscles qui diminuent de masse. Or, les muscles sont un tissu très pauvre en sel marin; pour 54 parties d'azote, ils ne renferment que 1 partie de chlorure de sodium. C'est pourquoi la teneur des urines en chlorures s'abaisse rapidement pendant l'inanition pour se iixer finalement aux taux qu'on vient d'indiquer (GlNa, 1 partie; Az, 54 parties). L'étude des matières minérales de l'urine révèle donc exactement, dans l'espèce, la nature du tissu consommé.
Dans le même ordre d'idées, il convient de rappeler les constatations faites à Berlin sur le jeûneur Cetti (voy. p. 100), relativement à l'excrétion de l'acide phosphorique de la chaux et de la magnésie, et que I. Munk (^) a vérifiées peu après chez le chien. Pendant un jeûne de 10 jours, une chienne a perdu par les excréments et les urines d'acide phospho-
rique (en P^O^) et 48°' , 5 d'azote, correspondant à 1420 grammes de chair musculaire. Or, ce poids de muscle n'aurait dû fournir que 7^%52 de P^0^ Le surplus, soit 4^'\58, doit donc provenir de quelque autre tissu. S'il provient des os, l'analyse des excréta doit révéler des pertes correspondantes de chaux et de magnésie. C'est ce que l'expérience a vérifié chez la chienne en question, comme aussi chez Cetti.
Il est intéressant aussi de savoir comment s'opère la régénération des tissus, lorsqu'à l'inanition totale ou partielle succède une alimentation réparatrice. Mais une telle alimentation représente précisément le cas des rations surabondantes qui fait l'objet du chapitre suivant. Le problème de la régénération des tissus ne pourra donc être abordé que plus loin.