‹ Traité de pathologie générale [electronic resource] (volume 4)Chapitre 46 sur 166 · L'INDIVIDU · texte numérisé non relu

L'INDIVIDU

Quand on dosa l'urée rendue en vingt-rpiatre heures, on pensa qu'on pouvait enfin comparer les hommes entre eux ou comparer un homme à lui-même dans les diverses phases de son existence ou dans ses divers états de santé ou de maladie. On procéda ainsi, et de nouveau pendant de nombreuses années on fit intervenir cette nouvelle unité : l'individu. On disait : l'homme élimine en vingt-quatre heures, à l'état normal, de \ i) à '25 ou même 50 grammes d'urée. L'écart entre les chifïVes de l'urée était attribué soit aux différences de l'alimentation, soit aux diflérences de l'intensité nutritive. On soupçonnait donc et on essayait d'apprécier les variations de qualité de l'unité agissante : l'individu.

Pourtant, pour qui réfléchissait un instant, l'homme n'est pas une unité toujours comparable à elle-même. La comparaison était acceptable, peut-être, quand il s'agissait d'hommes de même stature, de même âge; mais pouvait-on, du chiffre de l'urée rendue en vingt-quatre heures, déduire les activités destructives comparativement, chez le nouveau-né, chez l'adulte, chez le vieillard? Pouvait-on assimiler un nain à un colosse? On sentit la nécessité de d(k"omposer l'individu en unités plus simples.

LA TAILLE ET LE POIDS

Les uns considérèrent la taille, les autres le poids. Il y avait des deux cotés une part de vérité. L'élimination de l'urée est proportionnelle, a-t-on dit, au nombre de décimètres de la taille, elle est proportionnelle aussi au nombre de kilogrammes du poids. Mais cette double affirmation n'a de valeur que si, d'ime part, à la taille de l'individu correspond le poids qui est normal pour un homuje de cette taille; elle n'a de valeur également que si, au poids de cet individu, correspond une taille qui est la taille normale d'un homme de ce poids.

Je trouve dans mes notes l'analyse urinaire de deux hommes apyrétiques et qui même pouvaient être considérés comme sains. L'un, })etil, avait une taille de 1"',50, soit 15 décimètres et pesait 55 kilogrammes; l'autre, grand, avait \me taille de 18 décimètres et pesait 77 kilogrammes. Le premier rendait en vingt-quatre heures 25^'', 40 d'urée, le second 50^', 60. Ainsi h une taille plus grande correspond un chitFre d'urée plus fort; de même h un poids plus grand. Mais il n'y a pas proportionnalité. Si l'urée était proportionnelle au poids, le second sujet devrait en éli-

ÏIIOUBLES PRÉALABLES DE LA NUTRITION

miner 54 grammes; si elle était proportionnelle à la taille, il devrait en rendre t^cS grammes. La qnantité réelle est supérieure à ce qu'indiquerait la taille et inférieure à ce qu'indiquerait le poids. C'étaient tous deux des hommes normaux.

Je retrouve des analyses de trois hommes ayant sensihlement la même taille, à peu près 17 décimètres. Tous trois sont apyrétiques. L'un, normal, pèse 69''^'", 800; le second, amaigri par un long état dyspeptique, est toml)é à 40"'^%r)00 ; le dernier, très obèse, pèse 141 kilogrammes. Le premier rendait '28^',20 d'urée en vingt-quatre heures, le marastique *2'2^'',()0, l'obèse 59^'', 20. L'urée variait encore suivant les poids. Mais tandis que, en vingt-quatre heures, rhomme normal éliminait 0^'' , 40 d'urée par kilogramme, le marastique en rendait 0^'',56 et l'obèse 0^',28. La conclusion qu'on tirait de ces constatations, c'est que l'intensité de la nutrition était sensiblement plus élevée chez le marastique que chez l'homme normal, tandis qu'elle était notablement inférieure chez l'obèse. C'était au moins une errem^ et une très grave erreur. Je suis . arrivé à cette conclusion, et les dévebqipements dans lesquels j'entrerai bientôt en fourniront la démonstration, que l'homme normal seul avait une nutrition normale, que chez le marastique l'intensité nutritive était augmentée de près de moitié et que l'obèse, loin d'avoir une destruction matérielle moins intense, élaborait la substance azotée presque aussi vivement que le marastique; que si l'activité destructive est 1 chez l'homme normal, elle était de 1,4Ô chez le marastique que je lui oppose, et 1,59 chez l'obèse que je lui compare. Si l'on veut me faire crédit de quelque confiance et accepter provisoirement mon affirmation comme vraie, on devra admettre que le kilogramme corporel n'est pas une unité qu'on puisse adopter connne terme de comparaison pour l'estimation de l'intensité nutritive. Il y a un autie kilogramme qui est l'unité vraie. N'est-on pas impressionné déjà par ce fait que cet homme obèse qui perd seulement 0^'','28 d'urée par kilograuune au lieu de 0°'",40 en perd pour tout son corps 59^' , 20 au lieu des 28^' ,20 perdus par l'homme normal qui a même taille. L'homme obèse — cet homme oI)èse — perd donc dans son ensemble beaucoup plus que l'homme normal; et si les choses ne se passent pas de la même façon pour 1 kilogramme du corps de l'obèse et pour 1 kilogramme de l'homme normal, c'est que ces 2 kilogrammes ne sont pas semblables. Qii^iiid le corps d'un hoimiie normal double de poids par le fait de l'obésité, au kilogranmic normal s'est ajouté 1 kilograinuie de graisse, de sorte que le kilogramme du corps de cet obèse représente 1/2 kilograuune de corps normal additionné de 1/2 kilogramme de graisse. Or la graisse n'est pas active, et, au point de vue de l'activité, 1 kilogramme de l'obèse que nous considérons ne doit être comparé qu'à 1/2 kilogramme de l'homme normal. Si ces deux hommes avaient la même activité, ils devraient tous deux émettre 28^', 20 d'urée et le kilogramme de l'obèse n'en devrait produire que 0^'',20, tandis que le kilogramme normal en fournit 0^''',40. S'il en fabrique 0^' , 28,

LA TAILLE ET LE POIDS

c'est parce que l'activité nutritive augmente chez l'obèse non par l'action des causes qui ont engendré l'ohésité, mais du fait même et comme conséquence de cette obésité, la(juelle en augmentant la surface du corps augmente la déperdition du calorique et exige, pour maintenir l'invariabilité de la température, une destruction plus active de la matière.

Ces considérations nous amènent à fiiire un nouveau pas en avant. La destruction de la matière qu'on peut, dans une certaine mesure, apprécier d'après la quantité de l'urée émise, ne doit j)as être rapportée au kilogramme corporel réel; il seodjle qu'on pourrait la rapporter plutôt au kilogramme tel qu'il serait si le corps avait son poids normal. Quand la graisse a doublé le poids d'un bomme normal, Tintensité de la destruction déduite du cbiffre de l'urée devi'a être estimée non d'après le poids de cet obèse, mais d'après le poids qu'il avait quand il était encore un homme normal.- Or, le poids d'un homme normal se déduit de sa taille. Et voilà pourquoi la taille n'est pas sans relations avec le chiffre de l'urée. Mais la taille n'est évidemment qu'un symbole. 1 décimètre assurément ne produit pas d'urée, et, s'il y a quelque apparence de proportion entre le nombre de grammes de l'urée excrétée et le nombre de décimètres de la taille, c'est sans doute parce qu'à chaque décimètre correspond une certaine masse de matière vivante, un certain nombre de kilogrammes.

On connaît, pour les différents âges, dans la période de croissance, le poids moyen et la taille moyenne. Dans l'âge adulte il y a aussi un poids moyen et une taille moyenne; mais ceux qui se conforment à la moyenne sont des exceptions. A côté de ces rares hommes moyens, il y a les grands et les petits et l'on sait, au moins pour l'âge du recrutement militaire, chez les divers peuples, quel est le poids qui correspond à une taille déterminée. Les documents statistiques sont moins riches pour î'àge où l'homme a atteint son complet développement et où il ne subit pas encore la détérioration qu'amènent les années, pour la période comprise entre trente et quarante-cinq ans. On trouvera plus loin des tableaux où j'ai cherché à combler cette lacune. A défaut de ces tableaux, on a donné une formule empirique qui de la taille permet de déduire le poids qu'aurait le corps si ce poids était normal. On a dit que le nombre de centimètres dont la taille dépasse 1 mètre est aussi le nombre des kilogrammes du poids normal d'un homme de cette taille, de sorte que si la taille d'un homme est 1"\70, son poids normal sera 70 kilogrammes. C'est à peu près vrai pour des tailles comprises dans des limites assez restreintes, entre 1"',6(S et P'',75. Au-dessous de P,68, le poids normal est sensiblement plus fort que le nombre de centimètres moins 100. Audessus de 1°',75 il est sensiblement plus faible.

On a cru aussi que le poids normal pouvait être obtenu en kilogrammes si l'on multiplie par 4 le nombre des décimètres de la taille. C'est sensiblement vrai pour les tailles qui varient entre r",6i et r",()5; on obtient des poids trop forts pour les tailles inférieures, trop foibles pour les tailles supérieures.

TROUBLES PRÉALABLES DE LA NUTRITION

Les formiiîes sont clone inexactes. Elles sont inutiles. Je donne plus loin un tableau qui est assurément révisable et qui indique plus exactement» pour cliaque taille, le nombre de kilogrammes qu'aurait le corps s'il était normal. Chez l'obèse, défalquant la masse inerte de la graisse excédente, on rapportera à ce nombre de kilogrammes normaux la perte en urée. Ce sera logique, mais ce ne sera pas exact pour la raison que je disais plus haut et qui tient aux variations de l'activité destructive quand les surfaces du corps sont différentes. En tout cas ce sera déjà se rapprocher de la vérité.

Mais, si au lieu d'un obèse vous avez affaire à un marastique, irez-vous attribuer ses pertes d'urée à son nombre réduit de kilogrammes ou au nombre de kilogrammes qu'il aurait si son poids était normal? Vous pourriez adopter le poids normal si la perte de poids ne portait que sur la graisse; mais, pour 1 gramme de diminution de son poids, l'homme qui maigrit perd, en même temps que 0^^21 de graisse, 0^%i4 de la matière azotée de ses tissus. Sa composition ne diffère donc pas de la normale seulement par la diminution de la graisse, elle en diffère aussi par l'amoindrissement d'autres substances qui jouent certainement un rôle plus important dans l'activité et dans la production des déchets azotés. Ainsi ce qui serait acceptable pour l'obèse n'est plus valable pour le marastique. Donc le kilogramme ne peut pas être pris pour unité, ni le kilogramme réel, ni le kilogramme du corps supposé ramené à son poids normal.

LE KILOCxRAMME D'ALBUMINE FIXE, UNITÉ ACTIVE

Ce qui fait encore que, au point de vue de l'estimation de l'aclivité nutritive, on ne peut pas prendre le kilogramme corporel comuje unité active, c'est que ce kilogramme corporel est composite, c'est qu'il renferme des parties inertes. Ce qui est actif, ce qui commande et effectue les métamorphoses de la matière, ce n'est pas l'eau, ce ne sont pas les sels qui incrustent le squelette, ce n'est pas la graisse qui représente dans l'économie quelque chose comme les dépôts de charbon que la uiachine, la partie active, îitilisera à un moment donné pour en dégager l'énergie. Ce qui est actif, c'est l'ensemble des tissus azotés, et dans ces tissus azotés c'est l'albumine. L'unité active c'est le kilogramme de l'albumine constitutive des tissus. Ce n'est pas toute albumine, ce n'est pas l'albumine circulante, l'albumine du plasma sanguin ou du plasma lymphatique ; c'est l'albumine des cellules, c'est l'albumine fixe. C'est l'albumine fixe qui, à la faveur de l'eau et en utilisant la partie minérale, accomplit dans l'économie tout ce qui est action. C'est elle seule qui effectue les actes nutritifs, qui transforme les matériaux alimentaires, qui les fixe en partie dans les cellules, qui en laisse une partie amorphe dans les humeurs, qui métamorphose et détruit ce qui circule et ce qui est fixe, non seulement l'albumine circulante et la graisse du tissu adipeux»

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