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CHAPITRE IV

LES POISONS JOURNALIERS NON ALIMENTAIRES

Importance des conditions sociales dans la fréquence de ces intoxications. — L'air confiné. — L'oxyde de carbone. — La respiration des malades. — Le contact avec les objets toxiques. — Le tabac. — L'opium et la morphine. — La cocaïne. — L'éther. — Les poisons judiciaires.

Les poisons atmosphériques. — Il est incontestable que les progrès de la civilisation ont considérablement augmenté les sources d'intoxication. La vie dans des espaces clos et dans des maisons trop bien calfeutrées, les réunions trop nombreuses dans des salles insuffisamment ventilées ont pour conséquence de modifier l'air respirable; pendant l'hiver, les différents modes de chauffage ont pour double résultat de diminuer l'oxygène et de jeter dans l'atmosphère des produits de combustion, souvent fort dangereux. A ces causes d'empoisonnements, qui sont continuelles, s'ajoutent parfois des émanations nocives provenant des tentures et des différents objets recouverts de couleurs vénéneuses. 11 faut encore tenir compte du méphitisme des égouts, des fosses d'aisance et de la contamination de l'air par le gaz d'éclairage ou même par la fumée des usines. Pour toutes ces raisons, l'atmosphère est devenue toxique dans les villes, où elle renferme des quantités considérables d'acide carbonique, d'ammoniaque, et souvent des traces d'oxyde de carbone.

Les analyses chimiques de l'air expiré ou de l'air confiné ne suffisent pas à éclairer le problème toxicologique. On s'est surtout occupé de doser l'oxygène et l'acide carbonique; on a vu que l'oxygène tombe de 21 à 19 ou 18 pour 100 et que l'acide carbonique atteint et dépasse 1 pour 1000. Mais en même temps, l'air confiné exhale une odeur fétide, déjà appréciable quand il existe 0,07 pour 1000 de CO2, très marqué quand la proportion atteint 1 pour 1000. Il renferme, en effet, des matières organiques, qui noircissent l'acide sulfurique, décolorent le permanganate de potasse, et qui, dissoutes dans l'eau, communiquent à ce liquide une odeur fétide et une réaction alcaline.

Parmi les produits que contient l'air confiné, on peut citer l'ammoniaque : Grouven a constaté que 100 kilogrammes de matière vivante dégagent en vingt-quatre heures les quantités suivantes de ce gaz :

Homme 0,057 I Porc 0,184

Jeune garçon. . . . 0,091 | Bœuf gras 0,115

Chien 0,133 | Bœuf maigre . . . . 0,020

On trouve encore de l'hydrogène sulfuré, du gaz des marais, des

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vapeurs d'indol, de sc'atol, des acides gras volatils; mais il est bien certain qu'une partie de ces substances provient plutôt de l'exhalation cutanée ou du tube digestif que de la surface pulmonaire.

L'action nocive de l'air confiné est incontestable : tout le monde connaît le malaise qu'on éprouve quand on est enfermé en trop grand nombre dans une chambre peu spacieuse; on a vu parfois des individus succomber, par exemple des prisonniers entassés dans des caves; il est probable que les accidents reconnaissent une autre cause que l'insuffisance de l'oxygène ou l'excès d'acide carbonique. Aussi un grand nombre de médecins, d'abord en Angleterre, puis en Amérique, et aujourd'hui eu Allemagne et en France, conseillent-ils de laisser largement ouvertes les fenêtres des dortoirs, des casernes, des chambres à coucher. Les bons effets de la ventilation ressortent surtout des recherches de pathologie comparée : Rossignol fait remarquer qu'avant 1856, la mortalité des chevauxdé l'armée atteignait 180 à 197 pour 1000; à partir de cette époque, on agrandit les écuries, on les ventila mieux et la mortalité tomba à 68 pour 1000.

L'air confiné semble agir en altérant l'organisme et en diminuant sa résistance aux agents infectieux; les cliniciens avaient remarqué depuis longtemps la fréquence de la tuberculose chez les individus n'ayant pas à leur disposition une quantité suffisante d'oxygène. Ils ont vu récemment combien on pouvait diminuer le nombre des accidents post-opératoires, simplement en soustrayant le malade à l'action de l'air impur. Aussi a-t-ori modifié la disposition des salles d'opération; et, d'autre part, on a conseillé aux malades de vivre en plein air, ou de placer, au-dessus de la tête des lits, des appareils entraînant au dehors les produits de la respiration (appareil de d'Arsonval).

Ces laits cliniques portent cà penser que l'air expiré renferme des substances toxiques. Nous exposerons à propos des auto-intoxications les expériences qui ont été poursuivies sur ce sujet et nous chercherons si les toxines augmentent au cours des maladies.

Parmi les substances qui adultèrent le plus souvent l'air atmosphérique se place en première ligne l'oxyde de carbone, dont l'action nocive, connue depuis longtemps, a été étudiée avec soin, dans ces dernières années, par M. Gréhant. Ce gaz possède une affinité très grande pour l'hémoglobine, dont il chasse l'oxygène : il suffit de faire respirer un chien dans une atmosphère qui en contient 1/1 000e, pour qu'au boul de quelque temps son sang renferme autant d'oxyde de carbone que d'oxygène.

L'intoxication oxycarbonée revêt, deux formes, tantôt c'est une intoxication aiguë, entraînant rapidement la mort; ailleurs c'est une intoxication chronique, se caractérisant surtout par de l'anémie, des troubles de la mémoire; les faits de ce genre se sont multipliés, depuis que s'est généralisé l'usage des poêles à combustion lente, dont les gaz contiennent jusqu'à 16 pour 100 d'oxyde de carbone (Moissan); avec ces appareils,

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où le tirage est presque nul, le moindre coup d'air suffit à faire refluer dans l'appartement les gaz délétères. Aussi est-ce avec juste raison que l'Académie de médecine a insisté sur les dangers que fait courir ce mode de chauffage ; les accidents sont d'autant plus redoutables qu'ils s'établissent d'une façon insidieuse; et, ce qu'il y a de plus terrible, c'est que l'oxyde de carbone peut passer d'un appartement à l'autre; des personnes ont été parfois victimes de l'imprudence de leurs voisins.

La combustion des lumières constitue une source d'intoxication importante; le gaz à éclairage donne, en brûlant, de l'acide carbonique, de l'oxyde de carbone, de l'acide sulfureux et de l'ammoniaque; aussi peut-il provoquer quelques troubles, occasionner de la céphalalgie et du vertige. Les lampes à huile, ne produisant guère que de l'acide carbonique, sont, par conséquent, bien préférables.

Enfin, dans ces derniers temps, on a appelé l'attention sur l'intoxication par les briquettes servant au chauffage des voitures.

L'oxyde de carbone est versé à flots dans l'air des grandes villes, qui peut en contenir jusqu'à 1 pour 10 000 (Gautier). Les cheminées d'habitations et surtout les usines en rejettent par jour des millions de kilogrammes.

Le gaz à éclairage représente une source non moins importante d'intoxication; il renferme de 7 à 20 pour 100 d'oxyde de carbone d'après Moissan. Or, on produit à Paris 150 millions de mètres cubes de gaz à éclairage; il s'en perd environ 10 pour 100, soit 15 millions qui se répartissent sur une superficie de 7500 hectares; il y a donc par hectare une infiltration de 2000 mètres cubes, représentant au minimum 100 mètres cubes d'oxyde de carbone. Ce gaz pénètre facilement dans les appartements, qui, par suite de leur température plus élevée, constituent de vraies cheminées d'appel. Sans parler des cas où des fuites ont pu amener la mort rapide, il faut donc tenir compte de la possibilité d'une intoxication chronique par le gaz à éclairage, c'est-à-dire par l'oxyde de carbone, qui en représente, d'après MM. Joly et Layct, le seul produit toxique.

L'acide carbonique, beaucoup moins dangereux que l'oxyde de carbone, prend naissance partout où se produisent des fermentations; il s'en dégage des cuves de vendange en proportion parfois suffisante pour provoquer l'asphyxie. Près des cimetières, l'air en contient de 0,7 à 0,9 pour 1000. Ce gaz peut rendre irrespirable l'atmosphère de quelques grottes; niais sa grande densité le fait tomber vers le sol, de telle sorte qu'un homme peut pénétrer dans des excavations naturelles où un animal succombe; telle est la grotte du chien, près de Naples.

Le voisinage et le contact des objets toxiques. — Un grand nombre de substances d'un usage journalier peuvent pénétrer dans notre organisme soit par l'appareil respiratoire, soit même par la peau. Ce sont surtout des poisons métalliques que nous trouvons dans ce groupe.

Les papiers et les tentures contiennent souvent de l'arsenic, qui entre

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dans la composition dos couleurs, spécialement des couleurs vertes (vert de Scheele, de Schweinfurth). Les auteurs anglais insistent sur la quantité prodigieuse d'arsenic que contiennent certaines matières colorantes : Macadan a calculé que des papiers verts tapissant une chambre de 500 pieds carrés renfermaient 645 grammes d'arsenic; une robe d'étoffe verte bon marché en contient 129 grammes. On trouve encore cette substance dans les cartonnages, les étiquettes, et même dans les papiers qui enveloppent les comestibles.

Le plomb est encore plus répandu que l'arsenic. Le séjour dans des appartements fraîchement décorés a suffi pour produire des coliques saturnines. M. Yariot a observé les mêmes accidents chez des enfants qui avaient simplement joué sur une terrasse recouverte de feuilles de zinc fortement plombifère .

Parmi les préparations ou les objets qui peuvent engendrer le saturnisme, nous signalerons les couleurs jaunes (jaune de Cassel, au chlorure de plomb) employées pour peindre les voitures et les meubles, les toiles cirées recouvertes de céruse et d'oléate de plomb, les objets de bureau : pains à cacheter, cartes de visite glacées, cire à cacheter, bougies roses, — les divers cosmétiques, la poudre de riz, qui contient jusqu'à 50 et 90 pour 100 de céruse, les fards, les teintures, l'eau de Cologne, — les jouets d'enfants teints à la céruse, au minium et au chromate, etc.

Les stimulants nerveux; le tabac, ï opium, le haschich; etc. — Comme si les poisons que nous ne pouvons éviter n'étaient pas suffisants, nous avons eu l'idée de nous intoxiquer journellement avec des fumées plus ou moins aromatiques. C'est ainsi que l'usage du tabac a envahi toutes les nations civilisées; chaque année on en use plus de deux milliards de kilogrammes; en France seulement la consommation annuelle dépasse 50 millions de kilogrammes.

La fumée du tabac contient de l'oxygène, de l'azote, de l'acide carbonique, d& l'oxyde de carbone, de l'hydrogène sulfuré, de l'acide cyanhydrique; les véritables poisons du tabac sont représentés par de la nicotianine et par des bases pyridiques agissant comme la nicotine. Celleci, d'après Yohl et Eulenberg et contrairement à Heubel, ne passe pas dans la fumée.

La combustion complète aboutit à la formation de collidine, substance peu active; mais la combustion incomplète, dans la pipe par exemple, donne de la pyridine, substance volatile stupéfiante.

Tout le monde connaît les accidents qu'on ressent les premières fois qu'on fume; généralement les troubles sont passagers, mais on cite l'histoire d'un jeune homme qui mourut après avoir fumé ses deux premières pipes. Dans la plupart des cas, l'accoutumance se produit rapidement, et, si I on ne fait pas d'excès, la santé n'en éprouve que peu de troubles. Le tabac devient même indispensable à la vie et la cessation brusque, comme la cessation brusque de tout poison habituel, déter-

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mine quelques accidents, particulièrement des troubles cérébraux. Mais l'abus du tabac, ou, chez quelques individus prédisposés, l'usage modéré, entraîne souvent un certain nombre d'accidents qui caractérisent le tabagisme chronique, affaiblissement génésique, troubles intellectuels et particulièrement perte de la mémoire, dyspepsie, angine de poitrine, etc.

Le tabac prisé produit des effets différents ; il introduit non plus de l'oxyde de carbone, mais de la nicotine; le tabac chiqué fait ingérer une grande quantité de substances toxiques, et on a vu des individus non accoutumés être empoisonnés pour avoir mâché la moitié d'un cigare.

Dans les pays orientaux, c'est la fumée de V opium qui remplace la fumée du tabac. Les Anglais, qui ont le monopole de cette substance, introduisaient en Chine, en 1874, jusqu'à 4100 tonnes représentant Une valeur de 242 millions de francs; aujourd'hui l'importation a diminué, car les Chinois cultivent maintenant le pavot et le préparent euxmêmes.

L'habitude de fumer de F opium s'est répandue, comme on sait, dans beaucoup de pays; elle a envahi le Pérou, la Californie, l'Asie Mineure, l'Algérie, et compte même quelques adeptes à Paris. Les Chinois ne s'y adonnent guère avant l'âge de dix-huit ans; rarement ils se livrent à cette occupation dans leurs demeures; ils se rendent dans des fumeries, plus ou moins luxueuses, y restent isolés ou s'y réunissent en société : c'est le pendant de nos cabarets et de nos cafés. On s'accoutume rapidement au poison et on cite des fumeurs qui consomment jusqu'à 5 et 6 grammes d'extrait. Il ne semble pas que cette habitude soit bien pernicieuse; et, sous ce rapport, il y a une grande différence entre les fumeurs et les mangeurs d'opium ou thériakis; ces derniers se rencontrent surtout au Pérou et dans la Turquie d'Europe ; ils présentent une décrépitude précoce et rapide, tandis que les fumeurs ne semblent pas plus incommodés que les fumeurs de tabac; leur habitude n'est du reste ni plus étonnante, ni plus condamnable.

L'opium tend à faire de plus en plus de ravages dans nos pays, depuis que s'est répandu l'usage des injections sous-cutanées de morphine.

On se fait une piqûre de morphine parce qu'on souffre, parce qu'on a des insomnies; parfois dans le but, moins excusable, de satisfaire une curiosité ou de se procurer des sensations voluptueuses. Puis l'habitude s'établit et le poison devient indispensable. La morphinomanic peut s'observer dans tous les rangs de la société; on en voit d'assez nombreuxexemples dans les hôpitaux ; mais le plus souvent elle frappe les classes élevées; c'est la maladie des artistes, des hommes de lettres, des femmes hystériques, des dégénérés; elle sévit avec une fréquence étonnante sur les médecins et les pharmaciens, peut-être à cause de la facilité qu'ils ont à se procurer la morphine. Dans une statistique, dressée par M. Pichon, nous voyons que, sur 66 hommes morphinomanes, il y avait 17 médecins et 7 étudiants en médecine, 5 pharmaciens et 3 étudiants en pharmacie:

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sur 56 femmes, il y avait lu2 femmes de médecins; niais c'est surtout chez les demi-mondaines qu'on observe la morphinomanie, il y en a 15 dans la statistique que nous citons.

On arrive progressivement à prendre des doses de plus en plus considérables de morphine, à s'injecter par jour 0gl',5 à 1 gramme et même i et 9 grammes (Pichon).

D'autres toxiques peuvent aussi être employés d'une façon journalière1 et sont recherchés pour les sensations agréables qu'ils procurent : (cl s sont Yétker dont l'usage est surtout répandu en Irlande, la cocaïne dont on arrive à prendre jusqu'à 2sr,5 par jour (Magnan), parfois le chloral, l'antipyrine ou le sulfonal; on peut rapprocher de ces substances les excitants comme le café ou le thé. Mendel (*) a appelé l'attention sur l'abus chronique du café chez les femmes d'ouvriers dans la région industrielle dont Essen est le centre; il en est qui consomment jusqu'à une livre de café de Ceylan, représentant 4gr,35 de caféine. Il en résulte une série de troubles nerveux et circulatoires qui se dissipent dès que le malade a pris de nouveau du café. L'abus de cette boisson est surtout fréquent en Amérique et provoque des troubles dyspeptiques et des manifestations nerveuses, insomnie, terreurs, hallucinations.

Un besoin naturel à l'homme Ta poussé de tout temps à avoir recours à des excitants nervins. Homère vantait le népenthès qui dissipait la tristesse et la mélancolie. Au xme siècle, on commença à faire usage, en Asie, d'une nouvelle drogue, le haschisch, qui est préparé avec le chanvre indien, et se trouve employé aujourd'hui par 200 à 500 millions d'hommes, répartis en Afrique, du Maroc au cap de Bonne-Espérance, en Perse, dans l'Inde et la Turquie. Le haschisch produit des hallucinations gaies, dont Th. Gautier a donné une description saisissante (2) ; au réveil, l'esprit est sain et dispos ; mais à la longue on voit survenir une décadence des facultés mentales.

Plusieurs peuplades d'Asie orientale préparent avec la fausse oronge (Amanita muscaria) une boisson fermentée qui produit l'ivresse et la gaieté. Les effets sont dus à la muscarine qui s'élimine par la sécrétion rénale; aussi les gens pauvres ne reculent-ils pas, parait-il, à boire l'urine des riches pour se procurer les mêmes jouissances.

Citons enfin les intoxications chroniques par l'arsenic : les arsenicophages, en Styrie et dans le Tyrol, arrivent à consommer jusqu'à 15 et 20 centigrammes d'acide arsénieux par jour.

Intoxications professionnelles. — L'étude des intoxications professionnelles nous fournit un exemple saisissant de cette double tendance que nous avons vue caractériser l'évolution sociale. La civilisation crée des sources nouvelles d'intoxication, l'hygiène, par ses progrès, s'efforce d'en combattre les effets funestes. Les accidents par le plomb, le mercure,

(*) Mexdel, Die scliiidliclicn Folgcn des chronischen KafFcemissbrauchs. Berliner h lin. Wochenschrift, p. 877, 1889.

(2) Th. Gautier. Le club des hachichins. Romans et Contes, p. 429; Paris, 1887.

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le phosphore, étaient inconnus avant que l'industrie n'eût trouvé moyen de tirer parti de ces substances; aussitôt on vit éclater une série d'accidents souvent fort graves. Mais bientôt l'assainissement des locaux, des ateliers, les précautions et les soins recommandés aux ouvriers, vinrent enrayer le mal et diminuer la fréquence des manifestations morbides.

La plupart des intoxications professionnelles sont dues à des substances minérales. En tête se place le plomb; c'est le toxique le plus répandu et, à maintes reprises, k propos des boissons, des aliments, des cosmétiques, nous avons eu à signaler son influence nocive; son action est d'autant plus importante que la pénétration peut se faire par toutes les voies, aussi bien par l'appareil respiratoire que par le tube digestif et même par le tégument intact.

Le saturnisme peut s'observer chez les individus employés à l'extraction des minerais plombifères. Cette cause ne fait que peu de victimes en France; il n'en est pas de même à l'étranger. En Saxe, par exemple, 87 pour 100 des ouvriers travaillant aux mines sont atteints d'accidents; l'âge moyen de leur vie ne dépasse pas quarante-deux ans et leur mortalité s'élève chaque année à 18 pour 100.

Les manifestations toxiques sont bien plus fréquentes chez les hommes qui préparent les couleurs à base de plomb, minium, litharge et surtout céruse : il n'y a pas bien longtemps, à l'usine de Glichy, chaque ouvrier devait entrer en moyenne 4 fois par an à l'hôpital ; on comptait en eff et 451 entrées pour 100 ouvriers. Mais aujourd'hui, la morbidité est moins élevée; l'hygiène, mieux entendue, l'a fait tomber, dans les diverses fabriques, à 25, c20 et même 10 pour 100. Les animaux qui se trouvent employés dans les usines, ceux qui vivent aux alentours, ne sont pas épargnés; les bœufs et les volailles sont très sensibles à l'action du plomb ; le chien et le cheval résistent davantage ; chez ce dernier on observe surtout des paralysies du larynx; Tanquerel des Planches rapporte qu'on voit souvent les rats courir, dans les usines, en se servant de leurs pattes de devant et traînant leur train de derrière paralysé.

On compte une centaine de professions où les ouvriers manient des produits plombifères; aussi entre-t-il chaque année, dans les hôpitaux de Paris, un grand nombre de saturnins, en tête desquels se placent les peintres en bâtiments.

Le cuivre est, comme on sait, presque inoff'ensif. On n'observe en effet que bien peu d'accidents chez les hommes qui le manient, bijoutiers, ouvriers préparant le verdet; nous n'excepterons que les fondeurs qui sont soumis aux émanations du métal en fusion, et encore, dans la plupart des usines, les troubles qu'on lui attribue, coliques, vomissements, liséré cuprique, sont-ils extrêmement rares. Sur 10000 ouvriers parisiens travaillant le cuivre, on ne compte par an que 6 cas de coliques, qu'il semble plus juste d'attribuer à des causes purement accidentelles.

Le zinc n'est pas plus dangereux et les quelques accidents auxquels sont exposés les fondeurs semblent relever plutôt de la volatilisation

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du sel ammoniac qu'on verse dans le creuset. On a décrit cependant une cachexie chronique par le zinc qui serait analogue à celle que produit le plomb, mais qui semble relever en réalité d'une intoxication arsenicale.

A une époque encore peu éloignée, on observait fréquemment Yhydrargyrisme professionnel. Aujourd'hui que la dorure au mercure n'est plus d'un usage courant, les accidents sont plus rares; on en rencontre encore chez les chapeliers, les étameurs de glaces, les fleuristes, plus rarement chez les bijoutiers, les ouvriers maniant le fulminate de mercure, ceux qui préparent les fils pour les lampes à incandescence. Mais l'intoxication chronique fait toujours des ravages chez les mineurs, et les émanations mercurielles, s'étendant dans un certain rayon, infectent les villages voisins et frappent les hommes et les animaux qui les habitent. C'est ainsi qu'à Idria, 122 mineurs sur 516 sont atteints de manifestations toxiques; à Almaden, sur une population de 4000 ouvriers, on compte 50 calamb listes, dont la moitié environ périt dans l'année.

Le phosphore n'est pas moins redoutable, mais les précautions que l'on prend aujourd'hui ont notablement diminué le nombre des accidents. Les nécroses du maxillaire supérieur, si fréquentes autrefois chez les ouvriers préparant les allumettes, sont devenues exceptionnelles depuis que les ateliers sont spacieux, ventilés et pourvus de hottes, et depuis qu'on soumet les hommes à des visites dentaires. Enfin l'usage du phosphore rouge, complètement inoffensif, a contribué encore à ces heureux résultats.

On peut observer des intoxications parfois aiguës, généralement chroniques, par Y arsenic. L'extraction et surtout le broyage et le grillage du minerai y exposent. L'usage des verts arsenicaux (vert de Scheele, vert de Schweinfurth) et des nombreuses couleurs contenant de l'arsenic (couleurs d'aniline, bleu de Prusse, bleu de cobalt, rouge de cochenille, rouge de Vienne, etc.), produit encore des accidents, notamment chez les ouvriers en papiers peints ou en fleurs artificielles. Les empailleurs, les peaussiers se servent aussi de préparations arsenicales; enfin, il ne faut pas oublier que la houille contient souvent de l'arsenic, ce qui explique, en partie, les accidents consécutifs au nettoyage des hauts fourneaux. L'acide arsénieux, provenant de la combustion de la houille, peut se déposer sur les végétaux avoisinant les usines : l'ingestion de ces plantes détermine chez les ruminants une intoxication arsenicale chronique, désignée sous le nom de maladie des hauts fourneaux. L'inhalation des poussières provenant de ces mêmes centres industriels amène encore des altérations pulmonaires, chroniques ou subaiguës, et favorise le développement de la tuberculose.

Parmi les autres produits de la combustion, il faut citer Yoxyde de carbone, qui produit une partie des accidents consécutifs au nettoyage des hauts fourneaux; dans ce cas, il agit concurremment avec l'hydrogène arsénié, l'hydrogène sulfuré, le sulfure de carbone. 11 s'infiltre facilement par les crevasses des foyers de combustion, et amène la mort

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tics gens qui couchent autour des fours à plâtre et à tuiles; c'est aussi l'oxyde de carbone qui agit dans les mines, à la suite des explosions de grisou. C'est encore à ce gaz qu'il faut rapporter l'anémie des personnes travaillant près des fourneaux, cuisiniers, pâtissiers, chauffeurs.

V acide carbonique provenant des liquides en fermentation a pu asphyxier les brasseurs, les vendangeurs, les ouvriers employés à la fabrication du papier.

Parmi les autres gaz toxiques, il faut citer les vapeurs nitreuses, se dégageant pendant le décapage des métaux et diminuant la résistance aux affections thoraciques. Les vapeurs de brome, d'iode, d'acide osmique, n'agissent guère que chez les chimistes ou les fabricants de produits chimiques. Quant aux composés qui dégagent du chlore, ils peuvent produire des intoxications dans les usines de produits chimiques ou d'eau d<> Javel, et pendant le blanchiment de la pâte du papier.

V aniline et ses dérivés, la benzine, la nitro-benzine, causent des accidents dont la fréquence s'accroît avec l'usage de plus en plus répandu de ces divers produits. M. J. Bergeron a bien mis en évidence la multiplicité des substances qui entrent en cause; il a fait voir qu'à côté des vapeurs d'aniline il fallait faire une large part aux acides hypo-azotique et arsénique.

Le sulfure de carbone, employé spécialement dans la vulcanisation du caoutchouc, produit divers accidents, surtout chez les ouvriers travaillant en chambre ou dans des ateliers bas et mal aérés.

Enfin les préparations qu'on fait subir à différentes substances végétales peuvent être la cause de troubles, généralement bénins, et consistant soit en éruptions cutanées, soit en manifestations nerveuses. Ces manifestations s'observent surtout dans le midi de la France, chez les ouvriers qui travaillent les roseaux moisis, chez ceux qui préparent les oranges amères qu'on fait confir et qu'on désigne sous le nom de chinois; on en observe encore chez les hommes qui sont employés à la fabrication des extraits végétaux (extraits de douce-amère, de différentes Euphorbiacées) et surtout à la fabrication des sulfates de quinine et de cinchonine.

Les ouvriers qui travaillent dans les manufactures de tabac sont atteints d'accidents assez légers; mais chez les femmes l'avortement est fréquent; si l'enfant vient à terme, il est maigre et chétif; enfin le lait (h1 la mère est mauvais et provoque chez le nourrisson de la diarrhée et des (roubles nerveux.

Les vapeurs qui se dégagent des liquides alcooliques produisent tantôt des phénomènes d'intoxication aiguë, tantôt et plus souvent des intoxications chroniques. On peut s'expliquer ainsi un grand nombre des accidents qui frappent les sommeliers, les apprèteurs d'étoffes de soie ou les fabricants de chapeaux de paille; mais il faut avouer qu'il est souvent difficile de savoir s'il s'agit véritablement d'une intoxication professionnelle ou simplement d'habitudes alcooliques.

Les matières d'origine animale ne produisent que rarement des intoxications. On ne peut guère citer que les accidents du méphitisme chez les

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vidangeurs, les égoutiers, les ouvriers employés clans les tanneries ou dans les fabriques de cordes de boyau. Encore est-il que les égouts sonl si bien ventilés aujourd'hui que leur air est devenu presque pur; mais il n'en est pas de même des fosses d'aisances. Les recherches de Barker ont établi la toxicité de leurs émanations : trois chiens qui respirèrent audessus d'une fosse, eurent de la fièvre, des vomissements et de la diarrhée; des souris, soumises aux mêmes émanations, succombèrent en cinq jours.

D'une fosse d'aisances, 1 mètre cube dégage en vingt-quatre lieu ces : 0m3,315 à 0,619 d'acide carbonique, 0,115 à 0,149 d'ammoniaque, 0,001 a 0,002 d'hydrogène sulfuré, 0,415 à 0,579 de produits organiques parmi lesquels nous citerons surtout le gaz des marais.

Le plus souvent les accidents sont dus à l'hydrogène sulfuré ou plutôt au sulfhydrate d'ammoniaque; ce sont des manifestations d'intoxication aiguë, qui ne se montrent plus guère aujourd'hui que lorsqu'on descend dans les fosses pour les réparer et qu'on détache les croûtes qui recouvrent leurs parois. Quant aux sels ammoniacaux volatils, ils déterminent chez les vidangeurs et, plus rarement, chez les égoutiers, une ophtalmie spéciale.

Intoxications par substances médicamenteuses. - - Les empoisonnements d'ordre médical peuvent tenir à l'une des trois causes suivantes : une susceptibilité particulière de l'individu; une erreur du médecin qui prescrit une trop forte dose ou continue trop longtemps une dose thérapeutique; une falsification ou une impureté du médicament.

11 existe des dispositions particulières, souvent impossibles à prévoir, qui rendent dangereuses des doses minimes de divers médicaments. C'est ainsi, par exemple, qu'on a observé des empoisonnements avec des quantités d'aconitine qui ne dépassaient pas 1/2 milligramme. Certains malades présentent une sensibilité vraiment extraordinaire à l'endroit de certaines substances, comme la morphine ou le mercure : si, le plus souvent, tout se borne à quelques troubles passagers, et notamment à la pro duction d'érythèmes cutanés, parfois les manifestations ont été graves ou même mortelles. Kaposi, M. Ilallopeau citent chacun un cas de mort produit par une injection sous-cutanée d'une dose thérapeutique d'huile grise.

La cocaïne peut amener des accidents mortels, surtout quand on l'emploie en injection sous-cutanée au niveau de la face (Wôlfler), et spécialement quand on s'en sert pour permettre l'avulsion d'une dent. Dans la plupart des cas, la dose était excessive; elle atteignait ou dépassait 5 ou 0 centigrammes; mais parfois des troubles graves se sont manifestés après l'injection de quantités minimes n'excédant pasOgl,02; M. Ilallopeau rapporte une observation où des accidents furent consécutifs à l'administration de 8 milligrammes seulement.

Les mêmes variations de la susceptibilité individuelle nous expliquent également les effets bien différents produits par les préparations d'opium ou de belladone. Ainsi, tandis que 0sr,3 d'extrait d'opium ont pu amener la mort, Olivier a vu guérir un homme qui en avait pris ls' ,5; 0gr,4 de

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morphine ont tué dans un cas (Lewin) et 2gr,4 n'ont pas tué dans un autre. Enfin, tandis que 1 centigramme de sulfate d'atropine est déjà dangereux, on a vu parfois 25 et 50 centigrammes ne produire que des troubles passagers.

Ce n'est pas seulement l'ingestion des préparations médicamenteuses qui a pu causer des accidents ; c'est parfois une simple application sur la peau. Sans parler des éruptions mercurielles, que les frictions cutanées produisent plus souvent que l'ingestion, nous citerons les cas où des manifestations saturnines se sont développées sous l'influence d'un emplâtre plombique ou de compresses imbibées d'eau blanche. Des hommes ont été empoisonnés par des bains de tabac administrés contre certaines dermatoses ou par des lavements préparés avec 15 grammes et même 2 grammes de tabac. C'est encore à une susceptibilité spéciale qu'il faut rattacher les intoxications produites parles pansements à l'acide phénique, à l'iodoforme ou au sublimé. Enfin, il ne faut jamais oublier la possibilité d'une intoxication cantharidienne, quand on emploie, sans ménagement, les vésicatoires. Nous avons récemment observé dans notre service un malade envoyé avec le diagnostic de grippe infectieuse ou fièvre typhoïde; les accidents, très inquiétants, étaient dus. en réalité, à l'application successive de cinq vésicatoires qui avaient déterminé une néphrite hémorrhagique et de l'apoplexie pulmonaire.

Inutile de multiplier les exemples; les faits de ce genre abondent dans la science et sont souvent inexplicables. Dans quelques cas cependant, la susceptibilité individuelle dépend d'une altération des organes chargés de transformer ou d'éliminer les substances nocives : c'est parce qu'on avait méconnu une altération du foie et surtout du rein qu'on a vu l'ingestion de divers médicaments amener des accidents graves ou même mortels. Dans ce cas évidemment, c'est le médecin qui est coupable, parce qu'il néglige de pratiquer systématiquement l'analyse des urines.

Ailleurs, les accidents, également imputables au médecin, proviennent de l'usage trop prolongé d'un médicament. Les exemples abondaient autrefois, quand on pensait que le mercure devait, pour agir, provoquer la salivation : alors l'intoxication était voulue; aujourd'hui elle est due à l'inadvertance : on donne de la digitale, et surtout du mercure, sans s'occuper assez de suivre chaque jour les effets du médicament. Aussi ne saurait-on être trop prudent, notamment quand on emploie le sublimé, dont l'usage, si répandu chez les femmes en couches, a trop souvent amené des accidents mortels.

Les préparations saturnines peuvent provoquer aussi des phénomènes toxiques. Bail rapporte qu'il a vu de nombreux cas d'encéphalopathie chez les tuberculeux que Beau traitait avec des sels de plomb.

Les médicaments peuvent aussi empoisonner parce qu'ils sont impurs : les sels de strontium sont souvent adultérés par de la baryte; la glycérine, le sous-nitrate de bismuth peuvent contenir de l'arsenic ; le cachou de Bologne renferme du plomb.

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