AMAUROSE PARTIELLE TEMPORAIRE. — SGOTOME SCINTILLANT
La plupart des renseignements que nous possédons sur cette affection nous ont été fournis par des médecins ou des hommes de science qui y étaient sujets. Aussi, trouvons-nous dans la littérature médicale, beaucoup plus d'observations isolées que de travaux proprement dits. Peu d'accord sur la nature de l'affection, les auteurs ne l'ont pas été davantage sur la détermination à lui donner. On l'a successivement décrite sous les noms d'hémiopie, hëmiopie passagère, amaurose partielle temporaire , irisalgie, scotome scintillant.
Aucun de ces noms n'atteint absolument le but, parce qu'aucun n'est suffisamment compréhensible. Le terme d'amaurose partielle temporaire est un peu vague ; celui de scotome scintillant,b\en qu'il ne soit pas applicable à tous les cas, est cependant celui qui rend le mieux les caractères spéciaux de l'affection.
Bien qu'au fond toujours identique à elle-même, l'amaurose partielle temporaire présente chez les différents individus une variété de détails telle, qu'une description dogmatique ne saurait qu'être un peu artificielle. Cela se comprend facilement, quand il s'agit de phénomènes subjectifs qu'on ne peut traduire qu'au moyen de figures et de comparaisons dont l'imagination du malade fait tous les frais.
C'est pour cette raison qu'il m'a paru préférable de rapporter une série d'observations qui montrent les divers types sous les-
j£] Voir Pa«c 237 ce que nous avons déjà dit à ce sujet. (2) Cet article est le résumé d'une excellente thèse du docteur Dianoux : Du scotome scintillant ou amaurose partielle temporaire. Thèse de Paris, 1875.
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quels peut se présenter l afiection; les caractères les plus continu se dégageront ensuite d'eux-mêmes et permettront de tracer un tableau d'ensemble.
Pour donner de suite une idée générale du scotome scintillent, je ne saurais mieux faire que de décrire la première attaque éprouvée par le docteur Dianoux :
Un matin, vers les premiers jours du mois de septembre 1X71, je venais de me mettre à table, lorsque je remarquai que je ne voyais pas très distinctement; une sorte de nuage voilait les objets dans une petite partie de la moitié inférieure du champ visuel droit; peu à peu ce nuage s'étendit, en s'élevant de plus en plus vers la partie supérieure du champ visuel, dont il ne tarda pas à occuper toute la moitié droite: au point de fixation, je pouvais cependant encore distinguer assez nettement les objets.
En fermant l'œil droit, je constatai qu'il existait dans le champ visuel gauche une lacune parfaitement semblable et à la môme place. Dans la partie gauche du champ visuel commun, la vision restait netie.
Le scotome revêtait ainsi la forme hémiopique, mais le bord tourné vers le point de fixation avait une forme concave.
Ces phénomènes avaient mis environ cinq minutes à s'accomplir ; alors apparut le scintillement. Dans les points qui étaient devenus aveugles les premiers, c'est-à-dire en bas et à droite, je vis apparaître deux ou trois petites flammes, que je ne puis mieux comparer qu'à la flamme de l'alcool brûlant dans une chambre obscure. Ces flammes augmentèrent de nombre et se disposèrent rapidement en une sorte d'arche, dont le bord interne concave présentait des dentelures qui vibraient fortement. Cette arche alla s'agrandissant, tout en se rapprochant du point de fixation.
Une seconde, puis une troisième arche se superposèrent à la première et bientôt toute la partie du champ visuel qui s'était d'abord obscurcie, fut envahie par le flamboiement. Les phénomènes ne s'arrêtèrent pas là; bientôt en effet, les demi-cercles lumineux dépassèrent la ligne médiane et envahirent tout le champ visuel ; les petites flammes tremblotaient vivement et présentaient un éclat incomparable, surtout dans l'obscurité ou lorsque les paupières étaient fermées; leur coloration rappelait exactement celle de l'éclair.
A ce moment, il m'était impossible de rien distinguer, j'étais
littéralement aveugle.
Je m'étais jeté sur un lit, assez inquiet, je l'avoue, lorsque m'étant placé par hasard la tête sur le rebord du lit, dans une po-
sition plus déclive que le reste du corps, je vis le scintillement iiminuer rapidement; les flammes gagnèrent le bord supérieur ïu champ visuel, et tout disparut dans l'espace de quelques secondes; la vue s'était complètement rétablie, et je pus me convaincre en prenant un livre que mon acuité visuelle était redevenue se qu'elle était avant.
Je n'éprouvai, à aucun moment, ni vertige, ni céphalalgie, ni iouleur d'aucune sorte; j'avais pu analyser, avec une entière li- Derté d'esprit, les diverses phases de cette attaque, dont la durée otale fut d'environ quinze minutes ; les phénomènes étaient donc iemeurés étroitement limités à l'appareil oculaire.
Quelques mois après, j'éprouvai une seconde attaque; le début me fut annoncé par la difficulté avec laquelle je distinguais le bord du chapeau de quelqu'un qui marchait devant moi dans la rue.
L'affection suivit exactement la même marche que la première fois, mais resta limitée au côté droit du champ visuel des deux veux; aussi me fut-il possible de faire à pied sans trop de peine près de 1 kilomètre. Lorsque j'arrivai chez moi, le scintillement avait atteint toute son intensité. Instruit par l'expérience de ma première attaque, je me hâtai d'avaler un verre de vin et de me mettre sur le lit la tête très basse. Le scintillement disparut comme la première fois.
La troisième attaque survint quelques semaines après, cette ois pendant une conférence de l'internat ; elle différa un peu des Jeux premières, en ce sens que le scotome se limita presque entièrement à l'œil droit; à peine y eut-il un obscurcissement léger le la vision à gauche, sans scintillement. Au moment où au plus brt de l'attaque je sortis de la salle, l'air frais me frappa le visage ît tout disparut subitement.
Pas plus que les fois précédentes, je n'éprouvai de mal de tête, ni d'autres symptômes de congestion ou d'anémie cérébrale.
Plus de trois ans se sont écoulés depuis lors, et je n'ai pas res- ■enti de nouvelles attaques; parfois, j'ai éprouvé à la suite de •eilles ou de troubles gastriques, en même temps que quelques louleurs névralgiques passagères, la sensation d'étincelles brilantes et instantanées, mais tout s'est borné là.
J'ajouterai que ma vue est demeurée excellente, et que mes /eux, examinés à plusieurs reprises à l'ophthalmoscope, n'offrent tucune lésion pathologique.
Voici encore une seconde observation qui concerne également in confrère. °
Vous m'avez demandé de vous faire la description des phéno-
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mènes singuliers d'un scotome brillant et transitoire, dont je vous entretenais, il y a quelque temps, afin, disiez-vous, de joindre ma note à celles que vous recueilliez dans l'intention de faire un travail sur les causes, la nature et le traitement de ce trouble fonctionnel, qui n'a qu'une durée de quelques instants, est tout à fait périodique et peu connu. Je vais tâcher de répondre à votre attente. C'est au mois d'août 1851 que survint ma première attaque ; j'étais accoudé à la fenêtre, lorsque tout à coup, sans aucun signe précurseur, je fus surpris de ne plus voir distinctement, de ne plus pouvoir lire d'un trait l'enseigne qui me faisait vis-à-\is. J'ai éprouvé la môme difficulté en jetant les yeux dans un livre. Je voyais clairement quelques lettres dans le champ visuel de gauche; à droite, les lettres étaient voilées. Le tout était accompagné d'un double zigzag lumineux, en forme de demi-cercle, très fatigant, siégeant dans l'angle externe de l'œil droit et dans l'angle interne de l'œil gauche. Je n'ai pas eu le temps d'être bien inquiet sur l'atteinte portée si brusquement à ma fonction visuelle. A peine avais-je fini de varier les épreuves, afin de m'assurer de la réalité du phénomène, que l'intégrité de cetle fonction me revenait spontanément et tout entière.
Je n'ai pas souvenir d'avoir été pris de symptômes semblables jusqu'en 1868. Mais.de 1868 au 30 septembre 1874, date du dernier accès, j'ai éprouvé assez souvent (une fois par mois en moyenne, mais irrégulièrement) de semblables phénomènes d'apparence hémiopique. Chaque attaque ne durait guère moins de vingt à vingt-cinq minutes. C'était d'abord un nuage léger placé devant les objets visés, masquant leur netteté; puis une moitié s'éclaircissait, tandis que l'autre restait trouble, obscurcie. Cette invisibilité relative des objets ne tardait pas à être acompagnée de phénomènes lumineux particuliers. Pour en faire comprendre l'éclat, l'étendue et la forme, je disais qu'il me semblait voir tournoyer, à l'angle externe de l'œil droit et à l'angle interne de l'œil gauche, une lame brillante et colorée des feux de l'arc-en-ciel. Je les ai encore comparésau scintillement que l'on provoque quand on veut reproduire le phénomène dit de l'arbre rasculaire de Purkinje. Ce scintillement se fait en zigzag et a la forme d'un croissant qui emboîte l'angle externe de l'œil droit et l'angle interne de l'œil gauche. Pendant la durée du tremblement lumineux, qui ne s'accompagne pas, je le répôle, d'une hémiopie dans le sens absolu du mot, mais qui rend la vue des objets très difficile, la lecture et l'écriture sont presque impossibles.
Le scintillement lumineux siégeant, comme je l'ai dit, dans le !
champ visuel externe de l'œil droit et interne de l'œil gauche, serait une preuve nouvelle, si elle était nécessaire, du mode connu de décussation des nerfs optiques avant leur entrée dans les lobes oculaires.
Ce trouble fonctionnel est si peu connu qu'en 1872, ayant interrogé plusieurs ophlhalmologistes en renom sur les symptômes amaurotiques que j'avais éprouvés, aucun n'a pu donner satisfaction à ma préoccupation bien légitime. Un d'eux, cependant, m'a répondu que le phénomène, à cause du scintillement, devait avoir pour siège la rétine et était de la nature des névroses. Je partage tout à fait cette manière de voir; ce trouble fonctionnel, en raison de la périodicité, est dû, non à une lésion matérielle, mais à une perturbation de l'innervation plutôt centrale que périphérique, à cause du phénomène lumineux observé sur les deux moitiés latérales des deux rétines, épanouissement de la bandelette optique gauche après l'entre-croisement.
L'attaque ne m'est annoncée par rien et ne s'accompagne d'aucuns symptômes généraux. Elle laisse quelquefois, après sa disparition, un peu de céphalalgie, mais ce malaise n'est pas constant. J'ai eu plusieurs fois deux accès qui se sont succédé à une demiheure d'intervalle.
L'attaque a lieu aussi bien pendant le travail que pendant le repos ou la promenade. La dernière est arrivée dans la nuit du 29 au 30 septembre 1874, à deux heures du matin, et a duré trente minutes.
J'ai pris l'antipériodique par excellence (sulfate de quinine), sans diminuer les accès. Étant profondément anémique, je prends chaque jour des pilules de fer et de quinquina, du vin de quinquina, sans compter un régime alimentaire approprié.
Les accès sont peut-être moins nombreux dans un espace de temps donné; cependant, les deux derniers n'ont été séparés l'un de l'autre que par une trentaine de jours. Il ne faudrait pourtant pas croire que l'anémie soit une cause exclusive de cette névrose ; des personnes bien portantes et pléthoriques m'ont affirmé être quelquefois, moins souvent que moi, il est vrai, tourmentées par les mômes symptômes amaurotiques passagers.
En résumé, il ressort de la lecture des observations précédentes que deux phénomènes fondamentaux constituent l'amaurose partielle temporaire:
lo Un scotome de forme variable (hémiopie verticale ou horizontale, simple scotome central ou un peu distant de la macula) atteignant un seul œil ou les deux à la fois, également ou inéga-
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lcment. Co trouble fonctionnel peut constituer à lui seul toute l'attaque ("Wollaston, Arago, Pravaz). C'est à celte forme que conviendrait le mieux le nom iVhhniojiic juissui/rre.
2° Le scintillement qui suit lcscotome; ses caractères ont été donnés plus haut avec assez de soin pour que je croie pouvoir me dispenser d'y revenir.
L'affection peut se compliquer de phénomènes généraux prenant même parfois une apparence de gravité : embarras de la parole, perte de la mémoire (Airy), ou même paralysie passagère d'un membre (Piorry, Liveing), vertiges, tintements d'oreille. Ces troubles ne sont, en général, que les prodromes d'une migraine intense très bien décrite par Piorry, sous le nom de mvjraine Ophthalmique; mais alors ces divers symptômes morbides compliquent l'affection, mais n'en font pas partie : ce sont des phénomènes concomitants, mais non constituants.
La durée de l'attaque varie d'un quart d'heure à une demiheure; exceptionnellement elle se prolonge davantage; plus fréquemment elle est écourtée, atténuée, le nuage est moins épais, le scintillement moins vif, la vision est obscurcie et non supprimée. Ces crises avortées se voient de préférence quand l'affection dure depuis longtemps.
L'amaurose temporaire n'offre rien de régulier dans sa marche; tantôt elle revient périodiquement toutes les semaines, tous les mois, voire môme tous les jours, tantôt il n'y a qu'une seule attaque. L'acuité visuelle n'en ressent aucune atteinte, môme lorsque l'hémiopie se répète pendant des années (trente et un ans dans une observation de Testelin).
L'examen ophthalmoscopique ne révèle aucune altération du fond de l'œil, même pendant l'attaque (Forster).
Les quelques auteurs qui ont parlé de l'amaurose temporaire ont émis sur sa nature et son siège des opinions très différentes.
Pour Airy, Forster, de Weckcr, c'est un phénomène d'anémie cérébrale; Brewster, Quaglino, croient a un spasme des artères de la rétine; Piorry n'y voit qu'un trouble fonctionnel de la réline: « une souffrance primitive et spéciale propre aux parties péri- « phériques du nerf de l'œil ».
Dianoux s'efforce de démontrer qu'il s'agit ici d'un processus limité au nerf optique, au chiasma ou aux bandelettes ; quant à la nature intime du processus, il le considère comme un trouble de l'innervation vaso-motrice produisant la tetanisation des parois vasculaires innervées par le sympathique. On sait que c'est aussi
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la théorie adoptée par Dubois-Reymond pour expliquer la migraine.
L'amaurose temporaire n'est pas une affection grave, mais elle préoccupe et inquiète beaucoup les malades; elle peut être indirectement cause d'accidents. Une malade citée par Dianoux est souvent obligée de s'arrêter brusquement là où elle se trouve au moment où survient l'attaque, et d'attendre sans bouger pour ne pas s'exposer à être heurtée parles passants ou les voitures; de môme, les accès peuvent apporter une gêne véritable par leur fréquence (malade de Testelin, huit à dix accès par jour); heureusement une pareille fréquence est rare. Jamais l'affection n'a été suivie de troubles persistants de la vision, mais elle peut demeurer rebelle à tout traitement. Le pronostic sera nécessairement plus favorable si l'on peut rapporter le trouble visuel à un état d'anémie ou de nervosisme passager.
Le traitement doit s'attaquer à la cause productrice; il doit avant tout être prophylactique : combattre l'état nerveux, la dyspepsie, l'anémie, l'hystérie, etc., par les moyens appropriés constitue la première indication.
Le malade devra éviter les travaux d'esprit et l'application prolongée des yeux, surtout à jeun ou immédiatement après le repas.
Le sulfate de quinine, le bromure de potassium, sont les médicaments qui donnent les meilleurs résultats.
Lorsque l'attaque survient, on peut essayer de plusieurs moyens pour la faire disparaître ou l'abréger.
Parfois on réussit à abréger un accès en plaçant la tête dans une position déclive.
L'impression de l'air frais sur le visage peut produire le même résultat.
On pourrait essayer de la flagellation de la figure avec une serviette imbibée d'eau froide.
L'ingestion d'un verre de vin ou d'une liqueur alcoolique quelconque peut avoir un heureux effet, surtout si l'affection survient après un jeûne prolongé ou après un trouble de la digestion à peine commencée.
Le café noir, par contre, paraîtrait plutôt prédisposer à l'affection.