CHAPITRE II
L'élude des maladies de la cornée a toujours présenté des difficultés considérables, et pendant longtemps on ne savait pas si celte membrane pouvait ou non s'enflammer. Scarpa parle des ulcères, suite des abcès derrière la partie de la conjonctive qui recouvre la cornée; mais il ne dit rien des kératites. Demouiî s'exprime aussi en termes vagues sur les phlcgmasies de cornée. La dénomination de la kératite n'apparaît qu'après que Vetch et Wardrop eurent décrit l'inflammation de cette membrane en 1807. Mirault (d'Angers) a démontré en 1823 que la cornée, comme tous les autres tissus, peut s'enflammer. Selon lui, cette inflammation devait se traduire par un engorgement des vaisseaux spéciaux dans lesquels circulait le fluide blanc et que le sang n'y pénétrait que dans des cas de phlegmasies.
Mais cette opinion a été combattue par Broca (1), qui chercha à démontrer que les tissus sans vaisseaux, tels que la capsule du cristallin, le corps vitré et la cornée elle-même, ne peuvent pas plus s'enflammer que les cartilages, les poils, les ongles, les dents.
Aujourd'hui, nous savons que l'inflammation peut exister dans ces tissus et] que la vascularisalion n'appartient souvent qu'à une période ultérieure de l'inflammation. Ainsi l'existence des kératites ne peut plus être mise en doute quoique l'interprétation de ce mécanisme soit encore à trouver.
Virchow explique l'inflammation par l'activité exagérée de la cellule. En se basant sur les expériences faites sur les animaux, His est arrivé aux conclusions suivantes: 1° Dans une inflammation les cellules augmentent de volume; 2° la paroi de la cellule se sépare d'avec son contenu : 3° de jeunes cellules appa- j laissent ultérieurement et se transforment ensuite en graisse.
(1) Broca, Mém. sur la nature des affections connues sous les noms vicieux de capsulée et de kératite (Bulletins de la Société anatomiqûe, 1853, t, XXYIH, p. 451).
MALADIES DE LA CORNÉE. 2f>3
Dans ces derniers temps, Cohuheim a émis une nouvelle hypothèse : il pense ue les globules du pus se forment en dehors de la cornée et qu'ils ne sont litres que des leucocytes émigrés. Ce serait, d'après lui, l'irritation produite sur ?s nerfs de la cornée qui, en se transmettant au limbe conjonctival, y provoqueail une inflammation et favoriserait le transport des leucocytes. L'infiltration de es productions dans la cornée la rendrait plus ou moins trouble, et contribuerait la régénération de sa partie altérée.
Comme on voit, cette théorie se rapproche beaucoup de celle qui a été émise il a vingt ans par Bowman, de Londres.
Selon cet éminent ophtalmologiste (1), le premier changement qui s'opère après i ponction ou l'incision de la cornée est une interruption mécanique des actes nuritil's. Bientôt le sang afflue en plus grande quantité dans les vaisseaux les plus voisins le la partie blessée et amène des matériaux qui doivent combler la lésion. Ces vaiseaux apportent, en effet, en abondance de petites particules appelées cytoblastes, qui xisteut naturellement, quoique en petit nombre, dans les lamelles de la cornée, l dont la quantité relative est regardée comme l'indice de l'activité du mouvenent nutritif. Bientôt ces particules obstruent les interstices des tissus qui forment es lèvres de la plaie, la couvrent entièrement de manière à occuper tout l'espace [ui les sépare, et deviennent un moyen d'union.
Pour nous, l'inflammation doit être envisagée d'une façon tout à fait différente. ]p ne sont pas les leucocytes s'infiltrant dans la cornée qui donnent lieu à une [ératile; mais celle-ci est duc à une irritation des nerfs trophiquesde cette mem- )rane, à la suite de laquelle les éléments de la cornée subissent des transformatons plus ou moins variées. Toute blessure, tout corps étranger ou dépôt morûde qui apparaît dans l'épaisseur de la cornée, doit provoquer une irritation des îerfs qui y aboutissent.
Une blessure, un corps étranger ou un dépôt de matières organiques ou morgaliques arrête l'endosmose et la nutrition de lapartie affectée; d'où résultent le rouble et l'opacilicalion, comme après la mort. Et pourvu que cet état se proonge, il y a mortification ou nécrose des éléments atteints. Ces mêmes éléments lécrosés subissent l'imbibilion du liquide nutritif qui arrive à la cornée, gonflent ît compriment les éléments voisins. Une nouvelle irritation s'ajoute à la première, >e communique aux nerfs pericornéens et, par leur entremise, aux anses vasculairesdu limbe conjonctival. Les vaisseaux ainsi irrités se dilatent; le sang arrive en plus grande quantité, l'injection périkératique devient très-prononcée, et, sous l'influence physiologico-pathologique qui nous échappe, de nouvelles anses vasculaires, apparaissant sur le bord cornéen, s'avancent vers le centre et ne tardent pas à envahir le point malade.
L'apparition des vaisseaux sur la cornée n'est donc pas la cause de l'inflammation, mais ils sont plutôt la conséquence de l'état morbide. Les recherches que nous avons faites à ce sujet (2) nous ont permis d'avancer avec certitude que les vaisseaux se développent dans presque toutes les affections inflammatoires de la cornée,
(1) Bowman, leçons faites en 1847 à l'hôpital ophtha In tique de Moorfields (Annales fPoculist., 1855). v
(2) Galezowski, Mémoire lu à la Société d'émulation ( Union médicale, 1868, n"5 89 et 90).
et qu'ils y sont indispensables pour la réparation et la reconstitution des éléments, altérés ou détruils.
Ceci admis, on comprend que la vascolarisation de la cornée n'appartient pJ spécialement à telle ou telle forme de kératite, mais qu'elle est propre i. mute* les inflammations de cette membrane, bien qu'à des périodes différent*.
C'est pour celte raison que, dans notre classification des maladies de la cornée! nous rejetons la forme des kératites vasculaires comme maladies distinctes, et net les décrirons que comme des périodes de diverses altérations de la cornée. '
Un autre point de pathogénie de la cornée a été jusqu'à présent mal interprété 1 nous voulons parler notamment des ulcères de cette membrane.
Tous les auteurs ont décrit la forme particulière de kératite qu'ils nommenl kératite ulcéreuse. Or, rien n'est plus rare que de voir des kératites ulcéreuse! primitives, tandis que, habituellement, les ulcères de la cornée sont consécutifs J des abcès, à des phlyetènes, à des blessures, etc.
Pour nous, les ulcères, de même que la vascularisation, sont les phénomène! qui suivent une inflammation de la cornée et ne sont que la conséquence; noifl les décrirons donc comme une des phases ou un des symptômes morbides des affections de cette membrane. Les ulcères primitifs sont relativement rares, ils son! le plus souvent de nature nécrosique, et c'est sous cette forme particulière qu'oïl les trouvera développés.
Voici, en résumé, les affections de la cornée que nous allons étudier.
Phlycténulaire.
Suppurative, ou abcès de la cornée, j Ulcérative, ou nécrose.
Kératites / Granuleuse, ou pannus.
Diffuse ou interstitielle.
Ponctuée.
( Proliférative.
3. Altération de transparence et de i Taies, leucomes et gérontoxon. courbure ( Staphylômes pellucides et opaques.
à. Tumeurs et kystes.
ARTICLE PREMIER
KÉRATITE PHLYCTÉNULAIRE 011 PUSTULEUSE.
La kératite phlycténulaire, appelée par quelques auteurs herpès de la cornéei est une affection spécialement propre aux enfants de deux à quinze ans; rarement elle apparaît plus tard. Elle est caractérisée par l'apparition de petites vésicule! transparentes, soit au centre, soit à la périphérie de la cornée.
Symptomntoiogic. — 1. Rouycur de l'œil. Vascularisation. — Dès qu'une phlyctône se montre sur un point quelconque de la cornée, celte membrane est le siège d'une irritation très-vive qui ne tarde pas à provoquer une injection plus ou moins prononcée, d'abord dans la partie la plus voisine de la pustule, el ensuite tout aulour de la cornée.
Le plus souvent, on remarque un faieceau des vaisseaux isolés, ayant la forme triangulaire, dont la base se rapproche du cul-de-sal conjonctival, pendant que le
KÉRATITE PHLYCTÉNULAIKE OU PUSTULEUSE. 255
sommet aboutit à la cornée. Au sommet de ce faisceau vasculaire on aperçoit une saillie globuleuse, qui n'est autre chose que la phlyctène.
Le faisceau vasculaire ne s'arrête pas toujours au bord de la cornée; il s'avance bien souvent vers le centre plus ou moins loin, selon que la phlyctène se trouve rapprochée ou éloignée de son bord (fig. 109).
Fig. 109. — Kératite phlycténulaire.
Cette vascularisation de la cornée est toute superficielle ; les vaisseaux sont, sinueux et presque variqueux ; ils apparaissent souvent au bout de 1k ou de Zi8 heures après la naissance de la phlyctène.
Les vaisseaux de la cornée deviennent de plus en plus nombreux, selon que la phlyctène est profonde, que la destruction des éléments cornéens est plus grande et l'irritation plus prononcée. On voit quelquefois un paquet de vaisseaux très-épais se développer au bord de celte membrane, et qui ressemble même à un ptérygion, surtout s'il se trouve à l'angle interne.
Dans d'autres cas, la cornée tout entière se couvre de vaisseaux superficiels très-nombreux et tellement fins qu'on ne les distingue qu'avec une très- forte loupe, comme on peut en juger par la figure 110. Une vascularisation aussi généralisée est due aux nombreuses phlyctènes qui se sont ulcérées. On la rencontre plus souvent chez les jeunes filles de quinze à seize ans, d'un tempérament lymphatique et qui n'ont pas été convenablement soignées à l'origine de la maladie.
La vascularisation conjonctivale accompagne ordinairement celle de la cornée, surtout dans la portion bulbaire.
2. Phlyctènes. — Les phlyctènes se présentent au sommet de faisceaux vasculaires sous forme de petites vésicules transparentes ou de petites élevures blanchâtres.
Très-souvent une seule phlyctène occupe le centre de la cornée ; elle est tellement fine, que c'est à peine si l'on y remarque une surface rugueuse et dépolie. Dans d'autres cas, les phlyctènes sont multiples; une ou deux s'étalent sur cette membrane, pendant que les autres sont comme incrustées à son bord sur le limbe conjonctival.
Les phlyctènes sont superficielles ou profondes. Les premières sont placées sous In couche épithéliale, et le liquide qu'elles contiennent se résorbe facilement; le nouvel épilhélium remplace celui qui a été soulevé, et la guérison a lieu sans
laisser la. moindre trace. Les phlyclèncs profondes se développent dans la lame élastique antérieure; celles-ci sont plus volumineuses, et ont une évolution plus',, lente; elles se remplissent pendant deux ou trois jours; le quatrième jour, ellesfl se rompent et se transforment en ulcères. Quelquefois elles suppurent et se transi forment en abcès.
Fie. 110. — VasculaiïsaLion de la cornée Fie. 11 1. — Phlyclènc et ut-
consécutive à une kéralile phlycténulaire. cères de la cornée vus de
profil (*).
3. Ulcération (fig. 111). — Ce phénomène s'observe habituellement dès II troisième ou le quatrième jour. L'ulcération est d'abord peu profonde, à contours irréguliers, déchiquetés, frangés. Le fond est d'une teinte grisâtre ou blanc j* jaunâtre, suivant la nature et la quantité du pus.
L'ulcère se débarrasse de tous les détritus qui le remplissent; l'irritation di-j minue, l'épithélium ne tarde pas à recouvrir son bord en grande partie, ce qui lui] donne l'aspect d'un ulcère infundibuliforme (fig. 111, c). A partir de ce moment,! tout danger a cessé : l'ulcère est complètement transparent, luisant à la sur* face. La rougeur et l'irritation de l'œil diminuent et disparaissent même, de] sorte que si l'on ne fait pas attention à la différence de niveau et à une sorte! de dépression qui existe à l'endroit où siège l'ulcère, on peut considérer l'œil ] comme guéri. Cette erreur est même commise journellement par tous ceux qui j ne connaissent pas cette circonstance.
Les ulcères peuvent pourtant devenir profonds et entamer la substance propre! de la cornée (lig. 111, b). Cela arrive notamment quand le liquide delà phlyc-j lène se transforme en un véritable pus. Alors la maladie ne peut plus être consi-li dérée comme une simple phlyciène, mais plutôt comme un véritable abcès de la» cornée que nous étudierons plus tard.
h. Infiltration et opacité. — Tout autour de la phlyetène, la cornée devient! terne, trouble, opaline, état qui est dû à l'infiltration de la lymphe coagulable et à ] la gène de nutrition. Celte infiltration devient quelquefois excessive, surtout chezi
(*) n, phlyciène faisant saillit; à la BUrfaco Je la connie; b, ulcère profond consécutif à un abcès : < , ulcère eo Voie de cicatrisatioo.
KÉRATITE PHLYCTÉNULAIflE OU PUSTULEUSE. 257
les enfants scrofuletix : elle se dissipe au fur el à mesure que letat de la phlyctène elle-même s'améliore.
A la suite des phlyetènes profondes, des taches blanchâtres plus ou moins épaisses se forment sur cette môme membrane, taches que l'on a désignées sous les noms d'albugo, de taies, etc. Elles disparaissent quelquefois chez les enfants sans laisser la moindre trace, comme Mackenzie l'avait remarqué. Mais il arrive bien souvent qu'elles sont consécutives à des cicatrices ; alors elles persistent forcément pendant toute la vie.
5. Iritis. — L'iritis est une complication qui peut se rencontrer dans les phlyetènes profondes transformées en abcès.
6. Photophobie et douleurs. — Un des signes les plus caractéristiques de la kératite phlyclénulaire est la sensibilité excessive des yeux pour la lumière. Les enfants sont surtout sujets à cette maladie, et chez eux la photophobie est tellement vive, qu'ils cachent constamment les yeux avec leurs bras, ou en se couchant sur la figure.
Consécutivement à cette photophobie, il survient une contraction spasmodique des paupières tellement violente, qu'on est forcé d'écarter ces voiles avec les élévateurs.
Cette photophobie n'est nullement en rapport avec le degré d'inflammation, mais elle est plutôt liée à un état nerveux des enfants lymphatiques et strumeux. Elle cause aux malades beaucoup de souffrance, surtout s'ils sont exposés à une lumière vive, souffrance qu'ils ne ressentent plus dès qu'ils sont enfermés dans une chambre sombre ou qu'ils ont les yeux fermés.
Au moment de la formation des phlyetènes, les malades éprouvent des élancements et des douleurs plus ou moins prononcés, qui s'exaspèrent, toutes les fois que l'ulcère envahit les couches profondes ; des accès névralgiques excessivement violents reviennent tous les soirs et toutes les nuits, et l'on a beaucoup de difficulté à les calmer.
Nous avons soigné en 1869, avec le docteur Barthez, un enfant atteint d'une kérato-conjonctivite phlyclénulaire des plus graves. La phlyetène centrale s'était transformée en abcès tellement douloureux, que, pendant plus d'un mois, le petit malade fut sujet à des crises névralgiques des plus violentes. Les douleurs revenaient tous les soirs et toutes les nuits, et ne cédèrent qu'au sulfate de quinine que nous avons porté à la dose de 40 et 50 cenligr. par jour.
7. Épiphora. — Un larmoiement abondant accompagne les affections de la cornée, et en particulier les kératites phlycténulaires pendant la période de la photophobic. Ce symptôme est dû à l'exagération de la sécrétion de la glande lacrymale; il est démontré, en effet, que l'irritation de la cinquième paire, même de son extrémité périphérique, se transmet à toutes les autres, et amène la sécrétion exagérée des larmes.
Souvent ces malades sont comme enrhumés, et il s'écoule constamment une quantité considérable de sérosité par la narine correspondante à l'œil malade, ce qui est dû aux larmes qui passent en grande quantité par les narines.
Plusieurs de ces malades élernuent continuellement, soit à la suite de l'irritation de la muqueuse nasale, soit par l'action réflexe du filet ethmoïdal du rameau nasal de la branche ophthalmique de Willis.
GALEZOWSKI. 17
258 MALADIES Dli LA COIINÉL.
Marche, durée. — La kératite phlycténulaire n'a pas une marche bien régulière : le nombre des phlyctènes et leur profondeur modifient sensiblement l'évolution de la maladie.
Bien souvent, les phlyctènes superficielles disparaissent au bout de quelques jours, soit spontanément, soit après l'insufllation de poudre de calomel.
Les phlyctènes ulcérées persistent beaucoup plus longtemps ; dans les cas favorables, huit à quinze jours sont nécessaires pour obtenir leur cicatrisation.
Il arrive aussi bien souvent qu'au moment où une phlyctène entre dans la période de résolution, une autre apparaît, soit au centre, soit à la périphérie de la cornée. Alors la durée de l'affection est plus longue, et sa marche est compliquée de récidives.
Les phlyctènes qui se transforment en abcès peuvent durer des mois entiers et avoir les conséquences les plus graves.
Diagnostic différentiel. — La kératite phlycténulaire est très-facile à reconnaître. D'abord, la maladie étant propre à la première enfance, on doit toujours la soupçonner lorsqu'on est appelé auprès d'un enfant atteint de photophobie excessive s'accompagnant de larmoiement, sans suppuration des conjonctives.
On constatera l'existence des phlyctènes sur la cornée en suivant les vaisseaux jusqu'au sommet du triangle qu'ils forment ; on trouvera daus ce point, soit une saillie, lorsque l'affection est récente, soit une ulcération transparente et superficielle.
V abcès de la cornée peut être confondu avec la kératite phlycténulaire; mais, en premier lieu, l'abcès est le plus souvent unique, tandis que les phlyctènes sont multiples; en second lieu, les phlyctènes se rencontrent rarement chez les sujets d'un certain âge. Les phlyctènes profondes et qui suppurent ne diffèrent en rien des abcès.
Lorsque la cornée se vascularise sur une grande étendue, elle peut simuler le parvins granuleux, surtout si l'on examine le malade au moment où les phlyctènes sont déjà en partie effacées. Dans ce cas, on renverse la paupière supérieure, et on l'examine pour s'assurer s'il y a ou non des granulations.
Anatonùe pathologique. — Comme nous l'avons vu plus haut, les phlyctènes se développent souvent entre la membrane élastique antérieure et la couche épithéliale; ce qui résulte aussi des recherches de Donders et de Muller ; la résolution spontanée et rapide de ces pustules sans opacité ni vascularisation consécutive le démontre aussi. Dans un cas de phlyctène superficielle, j'ai enlevé sa surface antérieure, et l'examen au microscope ne m'a fait découvrir rien autre chose que des cellules épithéliales.
Les phlyctènes profondes se développent dans la couche élastique antérieure, qui se distend, se gonfle, se désagrège ; et c'est dans cette même lame que le» vaisseaux apparaissent.
Étiologie. — Cette affection est la plus fréquente de celles que l'on observe chez les enfants de deux à quinze ans. Ainsi, sur &23 enfants atteints de maladies inflammatoires des yeux que j'ai eu à soigner, les kératites ou les conjonctivites phlycténulaires ont été observées 211 fois, pendant que toutes les autres inflammations prises ensemble ne figurent que pour le chiffre de 208.
KÉRATITE PIlI.YCTÉNULAinii OU l'US 1 ullusi:. 259
Pour Bazin ()), les pustules conjonclivales sont la première et la plus ordinaire manifestation de la scrofule. Ce sont, dit-il, des scrofulides bénignes exsudatives. Gueneau de Mussy, par son expérience personnelle, est arrivé à la même conclusion. Wharton Jones (2) appelle cette maladie ophthalmic scrofuleuse ; mais il donne à cette dénomination plutôt un sens conventionnel qu'un Bens littéral.
Il faut avouer, en effet, que cette affection se rencontre si souvent simultanément avec une éruption scrofuleuse des oreilles, des narines, de la joue, avec un engorgement des glandes, etc., que, sinon toujours, au moins dans la majorité des cas, la cause scrofuleuse doit être acceptée. L'air froid et l'humidité, la saison des printemps et l'hiver favorisent son développement.
La conjonctivite catarrhale, la rougeole, la scarlatine et la petite vérole, peuvent ,être considérées comme causes excitantes. Ainsi j'ai soigné, il y a quelque temps, une femme âgée de vingt-trois ans, lymphatique, qui n'avait jamais souffert des yeux, et qui, à la suite de la petite vérole, a été atteinte d'une kératite phlyclénulaire double tellement rebelle, que, ce n'est qu'après un traitement actif et énergique de trois mois que la guérison a pu être obtenue.
Pronostic. — En général, cette affection ne présente point de gravité et guérit sans laisser après elle de désordres graves.
On doit néanmoins avertir les parents des enfants malades, que si l'affection se prolonge, et si les ulcères deviennent profonds, des taches plus ou moins grandes peuvent rester sur la cornée.
Dans des cas graves, la perforation et même la destruction de la cornée peuvent avoir lieu; mais cette terminaison est heureusement très-rare.
Traitement. — 1. Atropine. — La première indication résulte de la nécessité de combattre la pholophobie et la rougeur périkèra tique. L'emploi de l'atropine est, dans ce cas, le moyen le plus efficace. Comme narcotique, cet agent calme les douleurs et la photophobie en produisant l'anesthésie des nerfs ciliaires; déplus, il agit puissamment pour accélérer la circulation, rétrécir les vaisseaux et faire disparaître la rougeur. Selon S. "Wells (3), son action s'explique aussi par la propriété qu'il a d'amener la paralysie du muscle accommodateur et la diminution de la tension intra-oculaire, ce qui est, pour ce praticien, un point capital dans le traitement des affections de la cornée.
Le collyre d'atropine doit être complètement neutre; nous le prescrivons ordinairement à des doses plus ou moins fortes, suivant l'âge de l'individu et le degré d'inflammation, comme on peut en juger par la formule suivante :
If Eau distillée. . 10 gram. | Sulfate neutre d'atropine. 2, 3 ou 5 centigr.
Instiller dans l'oeil malade toutes les deux ou trois heures.
2. Lorsque les phlyetènes ne sont pas ulcérées, ou que l'ulcération qui en résulte
(1) Bazin, Leçons sur la scrofule. Paris, 1861, p. 503.
(2) Wharton Jones, Traité des maladies des yeux , trad. franç. Paris, 1862, p. 195.
(3) Wells, A Treatisc of the Diseuses of the Eye. London, 1869, p. 93.
est superficielle, on devra avoir sur-le-champ recours à l'emploi de la poudre de calomel en insufflation, que l'on prescrit de la manière suivante :
2i Calomel à la vapeur, porphyrisé /i grammes.
Lnisser tomber dans l'œil un peu de cette poudre deux fois par jour, au moyen d'un petit pinceau sec.
L'usage de la poudre de calomel produit un effet merveilleux, il facilite la résorption de la phlyetène, et combat la photophobie d'une manière très-rapide.
Mais si l'ulcère est profond et suppurant, et si la rougeur de l'œil et la photophobie sont très-vives, j'emploie avec succès la pommade au précipité jaune, ou bien j'insuffle de la poudre de calomel mélangée avec une petite quantité de morphine. Voici les formules de ces préparations, qui m'ont rendu souvent de grands services :
2£ Calomel porphyrisé Il grammes.
Hydrochlorate de morphinn
porphyrisé 10 cenligr.
•S. Poudre pour insuffler dans l'œil.
~2f Précipité jaune 25 cenligr.
Axonge fraîche 6 grammes.
Pommade pour en introduire un peu entre les paupières.
Si, malgré ces moyens, les mêmes symptômes persistent, il faut avoir recours à la pommade suivante, en embrocation sur la paupière, ou faire des injections hypodermiques de la solution de morphine. Voici la formule de la pommade ainsi que celle de la solution :
IL Hydrochlorate de morphine. 25 cenligr. Axonge fraîche ; 5 à 10 gr.
S. Pommade.
IL Eau distillée ... 40 grammes.
Hydrochloratede morphine 50 centigr.
S. Solution pour injecter 10 gouttes dans la région temporale.
3. L'application des sangsues sera ordonnée aussitôt que l'inflammation augmentera, que les phlyetènes se multiplieront, et lorsque la suppuration est sur le point de se déclarer dans l'une ou l'autre d'entre elles , ou encore lorsqu'une iritis se manifestera. Le nombre des sangsues doit être proportionné à l'âge et à la force du malade, et on les posera à la tempe tout près de l'oreille.
h. Quant au traitement interne, il sera toujours proportionné au tempérament et à la constitution du malade, ainsi qu'au degré d'inflammation.
Dès le début, il est avantageux de prescrire tantôt l'émétique, tantôt une purgalion ; ces médicaments seront ensuite remplacés par des paquets composés de calomel, avec la rhubarbe ou la scammonée.
Aussitôt que l'état des organes digestifs est amélioré, on ordonne le sulfate de quinine, comme le conseille le docteur E. Barthez.
C'est ainsi qu'on parvient à enrayer les symptômes inflammatoires aigus, pour n'avoir plus à s'occuper que de l'état constitutionnel des malades. L'huile de foie de morue, le sirop de brou de noix et le sirop antiscorbutique, sont autant de moyens qui agissent effleacement contre la constitution scrofuleusc. Les préparations iodées devront être proscrites pendant tout le temps que la poudre de. calomel est insufflée dans l'œil; autrement, on s'exposerait à des accidents tres-graves du côté de la conjonctive. (Voy. Conjonctivite phlyct£nulaire.)