‹ Traitâe clinique des maladies du cœur (volume 2)Chapitre 92 sur 142 · CONSIDÉRATIONS GENERALES SUR LE PRONOSTIC DES MALADIES DU COEUR · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GENERALES SUR LE PRONOSTIC DES MALADIES DU COEUR

Hœret lateri lethalis arundo : telle est l'épigraphe qui se trouve en tête de X Essai sur les maladies du cœur.

Gorvisart, en qui l'amour de la vérité faisait taire tout autre sentiment, s'est appliqué à justifier pour ainsi dire cette fatale et cruelle sentence, qui se trouve portée dans divers endroits de son ouvrage. Là, il nous dit : « Ainsi donc, et contre J'attente peut-être de quelques uns de ceux qui liront cet ouvrage , on trouve presque partout le fatal pronostic de la mort; n'en doutez jamais lorsque la maladie sera confirmée. A peine cet adage , principiis obsta , peut-il s'appliquer ici. Il est possible de prévenir quelquefois la maladie , je le pense ;

de la guérir ; jamais (i). "Ailleurs, et c'est là sa conclusion définitive, ce grand praticien déclare que :«Le pronostic , » dans le mal confirme , est d'une certitude malheureusement trop * grande, et que cest alors que la vérité de l'épigraphe du livre t> trouve son application aussi rigoureuse que lamentable (2). »

Avant Corvisart, Sénac s'était déjà prononcé d'une manière non moins précise sur la gravité des principales maladies du cœur alors connues : « Après avoir approfondi de » telles maladies , dit-il , on n'a, ce me semble , que l'inutile » satisfaction de mieux connaître l'impossibilité de les gué- » rir (5). »

Divers auteurs qui, depuis Sénac et Corvisart, ont publié des traités sur les maladies du cœur, ne se sont appliqués qu'avec trop de soin à confirmer la décourageante et vraiment lamentable doctrine que nous venons de faire connaître. Un tel arrêt de mort serait-il donc irrévocable? Ne peut-on point en appeler au tribunal de l'expérience d'une condamnation si terrible ? et le progrès qui perfectionne tout, même la thérapeutique, devait-il respecter à jamais les bornes que semblait lui avoir imposées un homme d'un génie supérieur? Certes, il ne faut pas légèrement contredire l'oracle de Y hospice de clinique interne. Toutefois, quelque respect que m'inspire son immense autorité, j'oserai dire que l'épigraphe de Corvisart, trop vraie malheureusement sous le règne de ce grand praticien , serait aujourd'hui un anachronisme et non une vérité. Il est , hélas ! trop certain que parvenues à un degré donné, quelques unes des maladies du cœur sont inévitablement mortelles;

(1) « Je sais, ajoute en note Corvisart, qu'il y a des médecins qui croient » avoir guéri des maladies du cœur : si elles n'étaient point encore organi- »ques, je le crois; il s'en trouve des exemples dans cet ouvrage; si elles » l'étaient devenues , j'en doute fort, et la preuve principale manquera toujours. » [Disc, prélim. , pag. xxxm et xxxiv.)

(2) Ouvrage cité, page 483.

(3) Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies. Paris 1 787 loin. I", in-4<\

mais il n'est pas heureusement moins positif que , grâce à l'emploi d'une nouvelle formule de traitement, on voit aujourd'hui guérir comme par enchantement des maladies du cœur qui résistaient aux anciennes méthodes. Si Corvisart vivait encore , il reconnaîtrait le premier que ces gutrisons ne manquent d'aucune des preuves qu'il est permis à l'observateur le plus difficile de demander.

On objectera peut-être que les maladies dont nous avons obtenu la guérison n'appartenaient pas à la catégorie de celles dont Corvisart a proclamé la léthalUe : hœret lateri le thaï is arundo. A cela nous répliquerons que la sentence de Corvisart s'applique à toutes les maladies organiques du cœur en général, et qu'il établit que celles-ci existent quand un organe ou un solide vivant quelconque est , dans son tout ou dans une de ses parties , assez dégénéré de sa condition naturelle, pour que son action , facile, régulière eÇ constante , en soit lésée ou dérangée d'une manière sensible et permanente (i). Or, les maladies de la guérison radicale desquelles nous rapporterons des exemples rentraient naturellement dans celte classe.

Il est vrai que Corvisart, en cela pas assez fidèle peutêtre à sa définition, déclare que « les maladies aiguës du cœur ne peuvent pas être rigoureusement placées dans le ?-ang des maladies orga/iiques , » et par maladies aiguës du cœur, il entend seulement ici la péricardite aiguë et la cardite , ou l'inflammation de la substance même du cœur (ouv. cit., pag. 4i/-ioj. On pourrait croire qu'en retranchant ainsi

(1) Pour définir plus explicitement encore les maladies organiques, Corvisart ajoute en note : « J'entends par organe ou solide vivant, dégénéré de sa » condition naturelle, toute espèce d'altération dans sa contexture, dans sa » symétrie, enfin dans sa manière d'èire physique ou chimique , qui donne » lieu à un dérangement de son action. J'ai pensé que ces mots dégénéré de » sa condition naturelle emportaient de droit l'idée de toute espèce d'alléra- » tion, soit physique, soit élémentaire e{, chimique d'un solide vivant quel- » conque. » ( Ouvrage cité , page 67-366. )

les maladies aiguës du cœur de la catégorie des maladies organiques, c'est-à-dire mortelles, Corvisart a singulièrement adouci le jugement qu'il avait porté sur les dangers des maladies du cœur en général. Mais malheureusement le passage que je vais rapporter dissipera en très grande partie une illusion si consolante : « 11 n'est pas très «extraordinaire, mais il est bien rare pourtant, de voir la ■a péricardite qui, d'ailleurs, est une affection des pius «graves, parvenir, par les efforts de la nature et les secours » de l'art réunis, à une terminaison heureuse.... Il arrive «rarement que celte inflammation se trouve isolée de celle a des plèvres costales,, diaphragmatiques , médiastines, «pulmonaires, de la même affection d'une portion plus ou «moins considérable de la substance du poumon et de la «superficie du cœur lui-même , qui, dans tous les cas , se «trouve plus ou moins enflammé; alors, ou la maladie se » termine par la mort , ou elle se transforme en une de ces «altérations que j'ai désignées sous le nom de chroniques » organiques , comme la purulence du péricarde, l'adhé- «rence de cette membrane au cœur, ses inflammations «chroniques ou autres.

»Je ne sais si on a jamais vu la cardite aiguë parvenir «à une solution parfaite; je ne le pense pas; et quand oïl «citerait des observations, tous les doutes ne seraient pas «levés; il pourrait en rester de bien légitimes sur le vérita- »ble siège de l'inflammation, qu'il est impossible de bien «constater autrement que par l'ouverture, c'est-à-dire «quand le malade a succombé.... Mais la mort que cause » ordinairement cette maladie peut arriver avec rapidité ou «avec lenteur. Ainsi on a vu des cardites devenir funestes «en très peu de jours; tandis que dans d'autres cas, lors- «que la maladie est parvenue à son plus haut degré, on «voit les accidents les plus effrayants disparaître en partie, «une sorte de convalescence s'établir; quelquefois même «le malade est rendu à un état de santé apparente. Il se

«flatte alors d'une prochaine et prompte guérison ; mais le «médecin plus clairvoyant n'aperçoit qu'une transformation, qu'une dégénérescence de la maladie en une autre » affection plus lente , mais non moins grave , puisqu'il » s'établit alors une maladie chronique organique, mortelle » dans tous les cas. » (Ouv. cit., pag. 418-420.)

Toutefois, si l'on veut bien admettre avec nous comme un fait d'expérience et d'observation, que les maladies organiques du cœur, telles que Corvisart les a définies (et la péricardite et la cardile elles-mêmes en font partie, suivant Corvisart, quand elles sont devenues chroniques), n'entraînent pas toutes indistinctement les mêmes dangers, il resterait maintenant à préciser quelles sont celles qui se trouvent soumises à la déplorable loi d'une terminaison inévitablement mortelle, et quelles sont celles qui, par une heureuse exception , ne rentrent pas dans le cercle fatal tracé par Corvisart (1). Or, voici ce qu'on peut dire de plus général à ce sujet.

Les maladies organiques essentiellement et immédiatement mortelles, sont les ruptures des parois du cœur, et la brusque coagulation du sang qui circule dans ses cavités. Parmi celles qui sont essentiellement mais non immédiatement mortelles, on doit ranger les indurations des valvules avec rétrécissement assez considérable des ori-

(1) Je demande pardon aux lecteurs de la franche liberté avec laquelle je me permets de combattre quelquefois un aussi grand maître que Corvisart. Us ne se méprendront point, je l'espère , sur la nature des sentiments qui m'inspirent en cette occasion. Je n'ai d'autre motif, d'autre intention que de prouver que la suprême loi du progrès se fait partout sentir, même dans les choses qui semblent, au premier abord, d'avoir s'y dérober pour toujours. Mais bien qu'il se soit trop défié de l'avenir et de !a puissance progressive de l'esprit humain, dans ce qu'il a écrit sur le pronostic des maladies du cœur, Corvisart n'en sera pas moins éternellement la gloire et l'ornement de la médecine française. Nous pouvons le placer avec orgueil à côté de tout ce que la science possède de plus illustres observateurs, sans en excepter les Sydenbam , les Stoll et les Morgagni.

fices auxquels elles sont adaptées, cerlaines péricardites et cardites chroniques.

Parmi les maladies graves, mais beaucoup moins communément mortelles que ne l'a pensé Corvisart , lorsqu'elles sont bien traitées, se trouvent la péricardite et la cardite aiguës, auxquelles j'ajouterai l'endocardite aiguë, dont cet illustre observateur ne paraît pas même avoir soupçonné l'existence.

Enfin, l'hypertrophie sans dilatation ni rétrécissement très considérable des cavités du cœur, sans complication de grave lésion des valvules , la simple hypertrophie de ces dernières sans obstacle notable au cours du sang, les adhérences , les plaques fibreuses ou cartilagineuses du péricarde , n'appartiennent point à la catégorie des maladies nécessairementmortelles : je dirai plus, c'est qu'elles ne sont qu'accidentellementfunestes; de telle sorte qu'avec des soins hygiéniques plus ou moins faciles à se procurer, on peut, malgré leur présence , pousser très loin sa carrière.

Quels que soient les efforts qu'on ait faits depuis Corvisart, quels que soient ceux qui seront encore tentés pour diminuer le nombre des victimes des maladies du cœur, s'il reste toujours proportionnellement plus considérable que celui des individus qui succombent aux maladies de plusieurs autres organes, il faut s'en prendre surtout, d'une part, à l'importance des fonctions du centre circulatoire , et d'autre part, à ce que l'une des principales indications dans le traitement des maladies aiguës et chroniques ne peut être observée ici, savoir le repos suffisant de l'organe malade.

On ne saurait trop le redire, c'est bien moins à la gravité intrinsèque d'une foule de lésions appelées organiques qu'à leur siège dans tel ou tel organe, qu'il faut rapporter les accidents qui peuvent les accompagner. Ainsi, par exemple , telle tumeur de la peau et du tissu cellulaire qui ne porte aucune atteinte à la santé générale, deviendrait une maladie i. 22

mortelle si elle siégeait à l'intérieur des cavités du cœur. Il y a plus : c'est que telle lésion qui affecte impunément une partie du cœur serait plus ou moins prochainement mortelle si elle siégeait dans une autre partie de cet organe. C'est ainsi, par exemple, que les mêmes productions accidentelles qui se développent dans le péricarde sans porter une atteinte notable à la santé de l'individu qui en est affecté, ne tardent pas à devenir funestes lorsqu'elles occupent les valvules, et qu'elles donnent lieu à un rétrécissement des orifices.

Nous ne terminerons pas cet article sans exprimer le bonheur que nous éprouvons en apprenant qu'en Angleterre comme en France on commence à revenir du 'vieux et populaire préjugé de l'incurabilité des maladies du cœur (ce sont les expressions de M. Hope). « Nous pouvons affirmer, dit ce médecin distingué, en nous appuyant sur une expérience incontestable , qu'à l'état commençant , les maladies du cœur sont, dans la plupart des cas, susceptibles de guérison parfaite, et que lorsque cette guérison est impossible , on possède au moins les moyens d'entraver leur marche , de manière à ce que la vie des malades en soit très peu abrégée , et même quelquefois ne le soit pas. »

ARTICLE SEPTIEME

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