CHAPITRE PREMIER
DE LA DEXIOCARDIE, OU DE LA TRANSPOSITION CONGENITALE ET PRIMORDIALE DU COEUR A DROITE.
§ I. Idée générale de cette anomalie.
Une faut pas confondre la transposition du cœur, dont il est ici question , avec le refoulement de cet organe dans le côté droit delà poitrine, tel que nous l'avons décrit en traitant des simples déplacements du cœur. En effet, dans ce dernier cas, l'organe n'est pas, à rigoureusement parler, transposé. Ses cavités gauches n'ont pas pris la place des droites, et réciproquement, circonstance qui caractérise spécialement l'anomalie que nous éludions ici (2). Dans les cas de
(i) Les observations que l'on recueille chaque jour sur les diverses maladies que peut éprouver le fœtus pendant le cours de la vie intra-utérine , répandent une vive lumière sur le mode de développement d'une foule d'anomalies dites congénitales ou primordiales, et le moment n'est pas éloigné, peut-être, où l'étiologie des monstruosités subira une radicale et complète révolution.
. (2) Sous ce point de vue , nous croyons que M. le professeur Bérard n'a
simple déplacement du cœur à droite par une cause accidentelle , le poumon gauche n'est pas situé à la place du droit, et réciproquement , l'aorte à droite , le foie à gauche, etc. Or, c'est là ce qui a lieu dans les cas de véritable transposition du cœur, transposition qui n'est, pour ainsi dire, qu'un élément d'un renversement général des viscères du thorax et de l'abdomen. L'anomalie du cœur dont nous nous occupons ici n'a pas encore été décrite dans les traités des maladies du cœur. Elle n'est cependant pas extrêmement rare, et il y a déjà bien long-temps que des observations en ont été rapportées. En voici quelques unes.
§ II. Cas particuliers de transposition ou de renversement du cœur et des autres viscères du thorax et de l'abdomen.
OBSERVATION 178e.
Chez un soldat des Invalides, disséqué par Méry, en 1686, on trouva un renversement des viscères. C'est à l'occasion de ce fait, que le grand Leibnitz composa les quatre vers suivants , qui ne sont pas assurément son plus beau titre à l'immortalité :
La nature , peu sage, et sans doutk en débauche, Plaça le foie au côté gauche; Et de même , vice versa , Le cœur à la droite plaça.
OBSERVATION 179e.
J'ai trouvé dans le tome premier de la Médecine pratiqué
pas donné une idée suffisamment claire de la transposition du cœur, quand il a dit simplement : Chez les sujets qui offrent une transposition complète des viscères, le cœur a sa pointe dirigée à droite et en avant, et sa base en sens opposé.
En effet, ce n'est point ce changement de direction qui spécifie l'anomalie dont il s'agit, puisque comme M. Bérard le déclare lui-même: « Le même » changement de direction a été observé dans des cas où les viscères n'étaient » pas transposés. » (Dict. de méd. en 25 vol., t. VIII, p. 219.)
de Maximilien Stoll , un exemple de transposition des viscères : « Un homme est mort ayant un ictère noir provenant »du squirrhe du sphincter de la vésicule du fiel. Le foie » était sphacélé , et par un jeu extraordinaire de la nature t ttous les -viscères , tant de la poitrine que de V 'abdomen , p étaient changés de place , en sorte que le foie se trouvait à s gauche , etc. »
On lit dans les Bulletins de la Faculté de médecine de Paris (12 décembre 1816): « M. Béclard a présenté à l'exa- » men de la Société le torse d'une femme âgée, chez laquelle 1 on a reconnu une transposition complète de tous les vis- »cères de la poitrine et du bas-ventre (1). »
J'ai eu occasion d'observer, en 1824 , à l'hôpital Cochin, une transposition du cœur et des autres viscères. Je vais consigner ici ce cas tel qu'il a été déjà publié par M. le docteur Dubled , dans le tome VI des Archives générales de médecine (1824).
OBSERVATION 481e.
Un charpentier, âgé de 20 ans , d'une assez belle stature , entra à l'hôpital Cochin, le 28 août 1824, disant n'être malade que depuis quatre jours, ce qui ne s'accordait guère
(1) Billard dit que la transposition du cœur à droite est une déviation moins rare qu'on ne pourrait le croire, et que M. Baron en a présenté plusieurs exemples à l'Académie royale de médecine. (Traité des maladies des enfants nouveaunés. 3e édition ; Paris, 1837, page 604.)
Dans son savant mémoire sur YEctopie du cœur, M. Breschet annonce avoir recueilli quatre cas dans lesquels cet organe était placé dans la moitié droite du thorax. Mais comme les autres viscères avaieht généralement conservé leur position normale, il est plus que douteux que les cas dont il s'agit soient relatifs à une véritable transposition du cœur ; aussi M. Isid. Geoffroy Saint- Hilaire n'a-t-il pas cru devoir placer ces quatre cas parmi les cinquante ou soixante observations qui, d'après son calcul, ont été rapportées jusqu'ici par les auteurs sur la transposition des viscères, déviation organique à laquelle il a donné le nom à'hétérolaxie.
avec la teinte jaune pâle de tout le corps et un amaigrissement déjà assez prononcé. Quoi qu'il en soit, il ne se plaignait que de céphalalgie, d'étourdissements, d'oppression, et de battements dans la tête. Le pouls était plein et fréquent; les carotides battaient avec une force extraordinaire.
Les battements du cœur, examinés au stéthoscope, étaient forts, vifs, fréquents, étendus, surtout dans la cavité pectorale droite, ou il semblait qu'il existât un second cœur.
La langue était blanchâtre , humide , la soif modérée, le ventre souple et indolent, bien que le malade accusât de la constipation.
Prescription. — Saignée du bras; boiss. émoll.; lav. émoll.; pédil. sinap.
Peu d'amélioration : les battements dans la tête continuent. En somme, tout reste dans le même état pendant trois ou quatre jours. Tout-a-coup , dans la nuit du 5 au 4j?epjteiiibre, le malade est pris de vomissements de sang. — Les dérivatifs, les répercussifs , les tisanes aciduléesgommées sont mis en usage, sans pouvoir arrêter les vomissements ; bien plus , les boissons les plus douces sont rejetées elle -mêmes, et parmi les matières vomies on reconnaît des fragments de fibrine qui aurait été comme lavée.
Prescription. — ■ Sangsues à Vépigastre; potion anti-émét. de Rivière.
Au bout de quelques jours, le ventre se ballonne, la diarrhée survient; l'amaigrissement fait des progrès; les forces baissent de plus en plus, la sensibilité s'émousse; cependant les battements du cœur, des carotides et de l'aorte ventrale sont toujours très forts. (Les battements de cette dernière artère devinrent surtout très sensibles , vers la fin de la maladie , par suite de la cessation du ballonnement du ventre , et de l'extrême rétraction des parois abdominales.)
Prescription. — Décoct. blanche ; riz gomm., sir. de coing; demi-lav. avec amid. et laudan.; pot. avec teint, éth. de digit.
Le malade s'éteignit le 01 septembre.
autopsie cadavérique , 24 heures après la mort. — La poitrine et le ventre ouverts , la première chose qui frappe 1rs regards, c'est une transposition des organes renfermés dans ces deux cavités (1).
Le cœur occupait dans le côté droit de la poitrine la place au il occupe ordinairement dans la cavité gauche : il se dirigeait de gauche à droite , de manière que sa base regardait la partie gauche de la poitrine , tandis que sa pointe répondait à l'intervalle des sixième et septième côtes droites. Le 'ventricule droit était à gauche et réciproquement. La partie interne du ventricule droit, ainsi situé à gauche, recevait V oreillette droite ; dans laquelle venaient s'ouvrir les deux veines caves, situées l'une à côté de l'autre sur le côté gauche de la ligne médiane* De la base de ce même ventricule naissait l'artère pulmonaire, dont la branche qui va ordinairement au poumon gauche se rendait au poumon droit , tandis que la branche affectée normalement à ce dernier poumon se distribuait au poumon gauche. A la base du ventricule gauche , placé à droite , on voyait en dehors , l'oreillette gauche , j'egardant comme lui à droite , en dedans l'aorte qui , dirigée obliquement de bas en haut et de gauche à droite , venait se courber au-dessous de l'extrémité sternale de la clavicule droite. Elle formait ainsi une courbure dont la convexité , tournée en haut et à gauche, donnait naissance successivement à un seul tronc, d'où partaient un peu plus loin l'artère carotide primitive gauche et la sous-clavière du même côté; 2° l'artère carotide droite ; 3° la sous-clavière
(1) Tous ces viscères étaient d'ailleurs parfaitement sains , à l'exception de la portion descendante du colon et de la moitié de sa portion transverse, qui, noirâtres à l'extérieur, présentaient à l'intérieur un grand nombre de petites ulcérations jaunâtres et de végétations rougeâtres de la grosseur d'un grain de seigle ou de millet.
Le cerveau était sain.
droite. Apres avoir fourni ces trois troncs , l'aorte se courbait de haut en bas , et descendait jusqu'à la troisième vertèbre lombaire , en suivant le côté droit de la colonne vertébrale.
Le poumon droit n'offrait qu'une scissure et conséquemment que deux lobes, tandis que le gauche présentait trois lobes et deux scissures.
La veine azygos , placée dans le côté gauche de la poit) ine , venait s'ouvrir dans l'oreillette droite, transposée à gauche.
Transposé également , le diaphragme présentait à gauche l'anneau fibreux qui donne passage a la veine cave ascendante, tandis qu'a droite il livrait passage en avant à l'œsophage et en arrière à l'aorte.
L'œsophage se rendait à l'estomac , en se dirigeant obliquement de haut en bas et a droite.
La grande courbure de l'estomac regardait en bas , en avant et à droite ; tandis que la petite courbure de cet organe était tournée en arrière a gauche et en haut. La grosse tuberosité ou le grand cul-de-sac de l'estomac occupait l ' hrpochondre droit ou se trouvait également la rate , qui en occupait la partie la plus profonde. La petite extrémité de l'estomac, tournée à gauche , donnait naissance au duodénum qui, d* abord dirigé obliquement de bas en haut , et de droite à gauche, se recourbait au-dessous de la vésicule du fiel , descendait jusqu'au-dessus du rein gauche, puis enfin se recourbait de nouveau pour marcher transversalement , et venir se terminer sur la partie latérale droite de la seconde vertèbre lombaire, en donnant là naissance au jéjunum. Ce dernier et V iléon étaient renfermés clans la duplicature du mésentère, lequel, partant de la partie latérale droite de la seconde vertèbre lombaire , venait se terminer dans la fosse iliaque gauche , ou l'iléon, en se dilatant, donnait naissance au cœcum. De l'extrémité supérieure de ce dernier intestin ainsi situe dans la fosse iliaque gauche, partait le colon ascendant. L' appendice cœcal était jeté sur le côté gauche de l'excavation pelvienne. Le colon ascendant montait dans la région lombaire gauche, jusques au-dessous du bas-fond
de la vésicule du Jîel, et là se courbait de haut en bas , pour marcher transversalement de gauche à droite, en formant l 'arc du colon ; enfin, ce dernier, arrivé dans l'hypochondre droit, audessous de la rate , se courbait de haut en bas pour descendre dans la région lombaire droite et former le colon descendant. Cette troisième portion du colon, parvenue au-devant de la symphyse sacro-iliaque droite , se plongeait dans le petit bassin obliquement de droite à gauche , pour former le rectum , qui offrait une direction imerse de celle qu 'il présente ordinairement.
Le pancréas était placé transversalement au-devant de la colonne vertébrale , de telle sorte que sa tète ou grosse extrémité était tournée à gauche , tandis que sa queue ou petite extrémité regardait à droite.
Enfin, le foie occupait l'hypochondre gauche; son grand lobe était tourné a gauche , tandis que son lobe moyen, situé à droite, recouvrait un peu le grand cul-de-sac de V estomac.
§ III. Quelques considérations sur les causes et le diagnostic de la transposition du cœur.
Dire que la situation du cœur à droite est une débauche de la nature peu sage (Leibnitz) , un jeu extraordinaire de la nature (Stoll), c'est reconnaître implicitement son ignorance sur la véritable cause de cette anamolie. Ce qui me paraît certain, c'est que, s'il existe une anamolie dont on puisse difficilement contester la primordialitè , si j'ose me servir de ce mot, c'est celle dont il s'agit ici.
La diagnostic de la transposition du cœur est une chose très simple. L'inspection , le toucher , îa percussion et l'auscultation nous apprendront à la fois l'existence de cette anomalie. Pour distinguer la véritable transposition du cœur , du simple déplacement du même organe à droite, il suffit de réfléchir que dans la première, le foie occupe l'hypochondre gauche, l'estomac l'hypochondre droit , et que l'aorte longe le côté droit de la colonne vertébrale , etc.