INDUSTRIE DU PLOMB. — SATURNISME PROFESSIONNEL
LE PLOMB DANS L'INDUSTRIE. -- L'emploi journalier dans l'industrie du plomb et de ses composés donne un grand intérêt à l'étude des accidents qu'ils peuvent causer chez l'homme.
L'usage du plomb remonte à une haute antiquité. On a trouvé des haches préhistoriques réparées avec du plomb. Plus tard il paraît surtout avoir été employé à séparer les métaux précieux (argent, or) des autres métaux qui leur sont associés dans la nature. Ainsi on lit, dans Jérémie (VI, 29), qui compare le travail de purification de l'homme à celui des métaux : « Il a été inutile de souffler le creuset, le plomb s'est consumé dans le feu. En vain le fondeur les a mis dans le fourneau, leurs malices n'ont point été consumées (1). » Theognis, vivant dans le vie siècle avant Jésus-Christ, parle de l'or purifié par coction avec le plomb : 7rapaTpiêofji.évoç fj-oXcêoco youaoç owreçôoç èwv (2), — Pline dit aussi (3) : Excoqui non potest argent um nisi cum plumbo nigro aut cum vena plumai.
Le plomb servait pour les inscriptions gravées sur des plumbeis tabulis (Tacite, Pline) ou uoluminibus. Il servait aux potiers du Céramique d'Athènes à donner du vernis aux poteries; il servait encore dans l'orfèvrerie et à faire des miroirs. Le minium et la céruse connus des Romains étaient employés dans l'habitation.
Aujourd'hui l'usage du plomb métallique est très répandu à cause de son prix modique et de sa fusibilité aune température peu élevée. Ce sont ces conditions qui en ont vulgarisé l'emploi pour toutes les
11) Trad. de Sacy.
(2) rWAat, v. 1101.
grandes canalisations d'eau, de gaz ou d'électricité : la fabrication des accumulateurs électriques constitue un usage nouveau et de jour en jour plus importantde ce métal. Sous forme d'alliage, et sous le nom d'étain pauvre, il sert aux soudures des plombiers, ainsi qu'à fabriquer des récipients destinés à l'alimentation et des jouets ; il sertàl'étamage, et, sous forme de papier d'étain , il enveloppe nombre deproduits comestibles ; il est enfin employé à la confection des caractères d'imprimerie.
Mais ce sont les composés plombiques qui ont la plus large part dans les intoxications. Ces composés, d'un prix peu élevé, donnent d'importantes matières colorantes, dont les deux principales sont la cérase et le minium. Dansle travail des émaux etde la poterie, entrent en jeu d'autres composés, les silicates de plomb.
De ce court aperçu, il ressort qu'il y a deux causes d'intoxication chronique parle plomb : la première, dont nous n'avons pas à nous occuper ici, dérive surtout des aliments, quelquefois du milieu domestique ; la seconde, et la plus importante de beaucoup, est l'intoxication qui frappe les ouvriers des nombreuses professions où l'on manie le plomb et surtout ses dérivés, parmi lesquels la céruse et le minium sont les plus meurtriers.
PROFESSIONS EXPOSANT AU SATURNISME. — On se sert dans l'industrie soit du plomb métal ou d'un alliage de plomb, soit d'un dérivé de ce métal.
Plomb métallique ou alliage. — Le plomb à l'étal de métal ou alliage est manipulé dans un certain nombre de professions. Les ouvriers qui sont chargés d'extraire la galène ou sulfure de plomb ne sont que relativement peu frappés par l'intoxication. Généralement, au moins dans les parties profondes des mines, l'eau empêche les poussières, et les accidents ne peuvent se produire que si l'extraction doit se faire au-dessus de ce niveau, où la galène peut alors être transformée en céruse. C'est ainsi que s'expliquent les accidents observés à Asprières, dansl'Aveyron.
Plus exposés sont les ouvriers qui traitent le minerai, seconde étape du travail des mines de plomb. Il faut dire cependant que ces accidents, susceptibles jadis de frapper à distance le voisinage par les vapeurs engendrées, sont devenus plus rares depuis qu'on a eu soin d'allonger les tuyaux de passage des gaz et d'assurer une bonne ventilation.
Les réverbères ne doivent pas donner de dégagement de fumée par les portes, si le tirage est bon. Le seul moment où il puisse s'en produire est celui de l'extraction et de la coulée du plomb. On emploie, pour l'éviter, des hottes ou des halles ouvertes et munies de lanterneaux. Les fours à cuve actuels sont des bâches à eau dans la partie inférieure, d'où suppression des percées de la paroi. Il n'y a alors comme cause d'intoxication que les émanations des scories, qui s'écoulent continuellement dans des pots en fonte ou du plomb coulé à longs intervalles et à l'état incandescent. Maintenant on emploie le
creuset-puisard ou siphon, qui permet de couler le plomb de façon presque continue, à une température voisine du point de fusion. En outre, au-dessus du pot recevant la scorie, on dispose une hotte en tôle.
Vient ensuite le raffinage, opération peu dangereuse, si le four ou bâche est bien disposé, et qui consiste à séparer le fer et le cuivre par écumage après fusion, le zinc, l'arsenic et l'antimoine par d'autres écumages après oxydation. On procède alors à la désargentation, qui se faisait autrefois par cristallisation ou pattinsonage, qui se fait aujourd'hui par addition de zinc. On brasse une fois le zinc fondu, on laisse refroidir, et à cause de la différence de densité il se sépare à la surface un alliage d'argent, zinc, plomb. Plusieurs liquéfactions successives des croûtes d'alliage en séparent le plus de plomb possible.
Le plomb encore argentifère est traité par coupellation, c'est-à-dire qu'on l'oxyde ; il se dégage alors des vapeurs toxiques, qui doivent être chassées par une bonne ventilation. L'argent se concentre en son alliage très riche, qui est affiné.
Le nettoyage des chambres de condensation, qui ne se fait que deux ou trois fois par an, nécessite des précautions toutes spéciales.
Grâce aux diverses mesures de protection, les intoxications sont rares chez les ouvriers des mines de plomb des différents pays, tant en France qu'en Angleterre, ou en Carinthie (1).
Quanta la dernière étape de la préparation du plomb métallique, la fonte et le laminage, ces opérations doivent être faites en vases clos.
De nombreuses professions vont avoir à manipuler ce plomb ainsi livré pour lui donner son utilisation définitive. Une des applications les plus importantes est la couverture et la canalisationdes habitations, travail qui occupe les couvreurs, les plombiers, les gaziers. Dans ce groupe, les intoxications sont rares et se limitent en général à quelques paralysies locales, et chez eux, comme le fait remarquer Paul Brouardel (2), s'il y a intoxication, il s'agit plutôt d'accidents mixtes dus soit à la céruse qui leur sert à luter et à faire des joints, soit à l'oxyde de carbone qu'ils absorbent en faisant des soudures. Chez les plombiers, les coliques sont rares, mais le liséré est constant. Les tailleurs de limes comptent parmi les plus exposés. Comme le montre Th. Sommerfeld (3), « cette profession s'exerce dans des conditions particulièrement malsaines. Il y a d'abord la mauvaise position du corps de l'ouvrier, qu'il soit occupé à la taille des limes proprement dites ou au polissage; il y a en second lieu la fine poussière composée de particules minérales et métalliques qui se forme pendant le travail, et enfin le danger d'intoxication saturnine.
(1) Poisons industriels, p. 19. — Report of the chief inspector of factories and vvorkshops (Intoxications plombiquesdans l'industrie autrichienne), parle Dr Kaup, in lhiïl. de l'Inspection du Ira rail, 1904, nos 5 et 6.
(2) P. Brouardel, Les intoxications, Paris, 1905, p. 398.
(3) Th. Sommerfeld, Bull, de l'Inspection du travail, 1904, nos 5 et 6.
Le tailleur de limes travaille penché sur son enclume, la poitrine rentrée, et maintient solidement avec ses jambes la courroie qui empêche la lime de bouger. Seuls les bras peuvent donc se mouvoir librement. Plus la lime est grande, plus le marteau avec lequel on frappe sur le ciseau doit être lourd. Si le support est une plaque de plomb, il est évident que des parcelles de plomb métallique se détacheront et se mélangeront à la poussière, et cela suffit amplement pour exposer les ouvriers aux dangers du saturnisme. » A Berlin, on a compté, sur 93 ouvriers travaillant avec des supports en plomb, 5,24 p. 100 atteints d'accidents saturnins. Les ouvriers sont encore exposés quand ils trempent la lime au bain de plomb surchauffé. La règle est que ces ouvriers deviennent phtisiques et incapables de travailler au bout de quinze à vingt ans. Les accidents saturnins chez ces ouvriers pourraient être évités par l'emploi de supports en étain, d'un prix un peu plus élevé que ceux en plomb, mais permettant un travail tout aussi parfait.
A côté du taillage des limes, il faut placer le travail des joailliers, orfèvres, ciseleurs, le taillage et le polissage des cristaux et pierres précieuses, où le danger est dû au sertissage de la pierre dans une capsule de cuivre avec alliage de plomb et d'étain, qui se trouve attaqué par la meule, et de plus celle-ci est quelquefois elle-même en plomb. Nous pourrions redire ici ce qui a étédit àpropos des tailleurs de limes sur la mauvaise position, le peu d'hygiène des ateliers, enfin sur les dangers que présente l'inspiration des vapeurs provenant de la fonte de l'alliage que l'ouvrier effectue après la taille de chaque facette (1). Les polisseuses de camées présentent aussi des accidents dus à l'absorption de particules plombiques. Proust (2), qui a fait une enquête, a montré que les particules plombiques proviennent d'une tige en plomb montée sur un volant actionné par une pédale. De plus il a vu une ouvrière qui, pour accélérer son travail et augmenter son salaire fixé à la pièce, humectait la tige avec un mélange de tripoli et de vinaigre; elle absorbait ainsi de l'acétate de plomb très toxique.
La fabrication des instruments de musique utilise le plomb pour éviter les plissements et la rupture des tubes au niveau des coudes. Ici les accidents sont dus aux vapeurs que dégage la fusion du métal et aux poussières qui proviennent de la manipulation des cendres pour y reprendre le plomb non utilisé. On a proposé, pour éviter ces accidents, un alliage de plomb, étain et bismuth, qui est plus dur que le plomb et fusible dans l'eau bouillante.
Les ouvriers typographes, imprimeurs, compositeurs, fondeurs, ainsi que les polisseurs de caractères d'imprimerie, sont, dans une forte proportion, sujets au saturnisme. Ces ouvriers sont très enclins à la tuberculose; d'après Sommerfeld, parmi trente-huit états, les typo-
(1) Fiessinger, Méd. mod., 28 nov, 1900.
(2) Proust, Traité d'hygiène, chap. « Intoxications ».
Traité d'hygiène. Vil. — 27
graphes occuperaient le cinquième rang. La tuberculose serait la conséquence des fréquentes intoxications saturnines. Le travail le plus dangereux est celui de l'ajustage, où Ton polit les lettres sur une lime et où l'ouvrier est exposé à en inhaler les poussières. Les compositeurs sont surtout en danger par suite de l'habitude de mettre à la bouche les lettres qu'ils lèvent pendant la correction ; de plus les lettres tendres leur laissent du plomb adhérent aux mains. Les imprimeurs et conducteurs de machines sont moins exposés ; il n'y a que le danger de souillure des mains au contact des boites à caractères et des planches à imprimer. D'après les chiffres que nous relevons dans le rapport déjà cité de Kaup, il y aurait au maximum environ 2 p. 100 de cas de saturnisme chez les imprimeurs, maîtres machinistes, manœuvres, alors que chez les compositeurs il y en aurait de 2,5 à 5,38 p. 100, chez les fondeurs de 3,6 à 11,7, et chez les ouvrières des fonderies de 13,1 à 45 p. 100. Si on compare les chiffres d'après les sexes, on voit que les femmes sont particulièrement atteintes, ce qui est une indication de la nécessité de réduire le travail des femmes dans les fonderies. On a recherché à Berlin la quantité de plomb contenue dans les poussières des ateliers de l'imprimerie de l'État, et on a trouvé une moyenne de 1,6 p. 100 (1). D'après le Dr Choquet, les ouvriers qui nettoient les casses seraient particulièrements sujets à la paralysie saturnine d'emblée.
Les électriciens soni exposés au saturnisme soit par la pose de canalisations protégées parle plomb, soit par l'entretien de piles où le sel ammoniac donne avec le plomb, du chlorure de plomb qui adhère aux doigts, soit parla fabrication des accumulateurs, comme M. Labbé et J. Ferrand en ont relaté un cas (2). Là où on ne fait qu'employer les accumulateurs, il n'y a que peu de danger ; il n'en est pas de même là où on les fabrique. Pour obtenir des électrodes, on garnit des alvéoles produits dans une plaque de plomb avec une pâte de litharge ou minium et acide sulfurique. Sur 30 cas de coliques de plomb observés en 1899 par Talamon à l'hôpital Bichat,la moitié portait sur des électriciens.
Aux professions précitées, nous ajouterons les dessoudeurs déboîtes de conserves, profession qui compterait, d'après Meillère (3), au premier rang des métiers exposant au saturnisme, et cela en raison du travail à sec que doivent faire ces ouvriers; nous ajouterons à cette énumération déjà longue les lamineurs, marteleurs de plomb, les étameurs, les chaudronniers, les fondeurs de plomb, de cuivre, de bronze,, de laiton, de plomb de chasse, les ouvriers en glace, les chauffeurs, les
(1) Ann. d'hyg. publ. et de méd. lég., 3e série, t. XXXIX, p. 495.
(2) Labbé et J. Ferrand, Soc. Méd. Hôp., 27 déc. 1901. — M"e Humbert, Thèse de Paris, 1902.
(3) Meillère, Le saturnisme, étude historique, physiologique, clinique et prophylactique. Thèse de Paris, 1903.
ajusteurs, lamineurs, riveurs, les armuriers. Ces diverses professions ont d'ailleurs une importance bien moindre que les précédentes.
2° Composés plombiques. — Nous n'en dirons pas autant de celles que nous allons maintenant examiner et qui comptent au rang des plus nocives ; nous voulons parler de la fabrication des divers composés plombiques qu'emploie l'industrie, dont les deux principaux sont le blanc de céruse et le minium.
Fabrication du blanc de céruse. — La fabrication du blanc de céruse, qui est un carbonate de plomb, se fait par deux procédés ; le plus usité est le procédé hollandais, où on fait agir sur du plomb métal de l'oxygène de l'air et du vinaigre pour obtenir de l'acétate de plomb, qui, sous l'influence de fumier de cheval en fermentation se combinant avec l'acide carbonique, se transforme en carbonate de plomb ou céruse; l'autre procédé, procédé français ou de Clichy, consiste à faire agir sur la litharge, qui est un oxyde de plomb, du vinaigre de bois rectifié, qui donne lieu à la production d'acétate de plomb, qu'un courant d'acide carbonique transforme en céruse. Cette fabrication de la céruse comporte quatre opérations successives : la fusion du plomb, l'épluchage et décapage des grilles de plomb converties en carbonate, le broyage des écailles, et enfin l'étuvage.
La fusion du plomb consiste à prendre avec une cuiller le plomb en fusion pour le verser dans des moules, où il prend la forme de grilles ; on comprend combien, surtout en raison de la haute température à laquelle il est soumis, l'ouvrier serait exposé à l'intoxication si on n'assurait par des hottes la sortie des vapeurs dans une chambre de condensation où on peut faire tomber de l'eau en pluie qui retient les poussières plombiques. M. Carron (de Lille) a fait construire une machine qui permet d'effectuer tout ce travail mécaniquement et soustrait par conséquent l'ouvrier aux principales chances d'intoxication.
Le plomb coulé en grilles est placé au-dessus de godets contenant de l'acide, et ces godets sont rangés en faisant alterner les pots à acide, les grilles et le fumier. Lorsque la carbonatation des grilles est effectuée, on procède à Vépluchage et décapage de ces grilles, qui est la seconde opération. Pour cela, on les bat à la main avec un maillet de bois, d'où production de poussières et projection de céruse sur l'ouvrier, ce qu'on peut éviter en arrosant d'eau froide les fosses avantle démontage. Ainsi on obtient une réaction du métal qui se détache de la couche carbonatée. Il semble préférable de faire à la main ce décapage devenu facile dans ces conditions, plutôt que d'employer des appareils décapeurs, qui, agissant violemment, rendent inévitable la production de poussières (Arnould).
Vient ensuite le broyage des écailles de céruse, qui se fait au mouillé avec un appareil. Néanmoins, c'est là un des temps les plus dangereux de la fabrication de la céruse à cause des éclaboussures de bouillie de céruse. On conseille de n'humecter que peu la céruse..
pour qu'elle reste en bouillie et non en liquide. Si Ton veut de la céruse à l'huile, on place cette pâte molle contenant de 15 à 20 p. 100 d'eau dans un malaxeur, où on ajoute de l'huile par fractions de 10 p. 100. L'huile prend la place de l'eau, dont il ne reste plus que 1 p. 100. Pour avoir de la céruse en poudre, qui est l'autre forme sous laquelle cette substance est livrée dans le commerce, il faut procéder à Yétuvage. Pourcela, on porte les pots à l'étuve, et ensuite on retire la céruse des pots encore chauds ; on transporte les pains de céruse aux bluttoirs ; ensuite il faut tamiser et procéder à l'embarrillage. Tous ces temps de l'opération comportent de gros dangers par les poussières produites, dangers qui existent non seulement pour les ouvriers directement employés à ces derniers stades de la fabrication, mais même pour les ouvriers des ateliers voisins. La poudre de céruse, bien que très lourde, est, en raison de sa ténuité, très mobile et passe partout, malgré les manches aspiratrices, malgré l'appareil de Bruzon. On comprend combien la préparation de la céruse en poudre est plus nocive que celle de la céruse à l'huile, qui est d'ailleurs employée seule, la céruse en poudre ayant été interdite par décret du 18 juillet 1902.
Fabrication du minium. — Non moins dangereuse est la fabrication du minium, qui est un sesquioxyde de plomb obtenu avec un protoxyde qu'on appelle massicot. Longtemps on a dit que le minium était moins dangereux (Bréchot, Tanquerel-Desplanches) : mais les expériences de Rochard, communiquées au Congrès d'hygiène de Turin de 1880, montrent que le minium est plus dangereux que la céruse et que l'intoxication est, avec cette substance, plus grave et plus rapide. Layet a vu aussi chez les animaux une intoxication plus grave et plus rapide. D'après ses observations, les ouvriers en minium seraient plus sujets à l'encéphalopathie.
Gomme pour la céruse, la fabrication du minium présente plusieurs étapes successives. Il y a d'abord le travail des fours, destiné à obtenir l'oxydation du plomb, sa transformation en massicot par chauffage à l'air. L'ouvrier agite la masse en fusion avec un ringard et écume la surface du plomb fondu où le massicot surnage. La haute chaleur prédisposée l'intoxication par ces vapeurs plombiques ; on peut en atténuer l'effet par une hotte aspiratrice, munie d'un tuyau percé, permettant l'écoulement de filets d'eau entre l'ouvrier et la porte du four. Le râblage pourrait se faire mécaniquement, l'ouvrier n'ayant qu'à charger et décharger le four.
Viennent ensuite d'autres temps qui exposent à l'absorption de particules plombiques; c'est le défournement du massicot, son lavage pour l'isoler du plomb métal, son étuvage, enfin le brogage particulièrement dangereux malgré l'enveloppe protectrice des broyeurs. Pour transformer ce massicot en un peroxyde, le minium, on le met dans des boîtes rectangulaires avec un peu de salpêtre
raffiné; on enferme en effet le massicot dans des fours où le salpêtre se décomposant amène la transformation du massicot jaune en minium rouge. On peut faire cette opération dans le four même de fusion du plomb, en se servant d'un agitateur mécanique et en maintenant fermées les portes du four, où l'air est amené par des prises d'air. Ce temps de l'opération est un des moins dangereux ; mais il n'en est pas de même des suivants : le broyage, le tamisage, Yembarrillage du minium. Pour éviter les poussières, il faudrait, comme le recommandait Layet (1), que le transport du minium aux appareils broyeurs se fit mécaniquement et que l'appareil fût dans une chambre close spéciale. Quant au tamisage, il se fait mécaniquement, et l'ouvrier ne va enlever le minium que quand les poussières ont eu le temps de se déposer. L'embarrillage pourrait être rendu moins dangereux par le port d'un masque et peut-être l'emploi d'un des appareils qui ont été imaginés pour préserver des poussières.
Fabrication de la litharge. — La fabrication de ta litharge, ou oxyde de plomb, ne doit pas nous arrêter longtemps, après ce que nous venons de dire du minium. Cette substance entre dans la préparation de luts, de mastics, d'emplâtres. La litharge est livrée soit en grains, soit en lamelles, après simple tamisage avec un gros crible à grains. Les dangers de sa préparation sont donc bien moindres que ceux du minium, dont l'emploi est d'ailleurs bien plus important pour peindre les fers et en éviter l'oxydation.
Autres composés plombiques. — On prépare encore pour le commerce et l'industrie d'autres composés plombiques, mais d'un usage bien moins général que la céruse et le minium.
Le chromate de plomb est employé soit comme colorant (par exemple pour les mesures métriques), soit pour rendre combustibles des mèches. Autrefois on le préparait en faisant agir du chromate de potasse sur la céruse dans un liquide brassé à la main pour délayer les grumeaux, ce qui exposait aux intoxications. La fabrication de Y oxy chlorure de plomb expose aux mêmes dangers; enfin celle de Yacétate de plomb semble assez nocive en raison de sa grande solubilité.
Les nombreux composés plombiques qui se sont montrés si dangereux pour l'ouvrier qui les fabrique vont l'être encore pour celui qui les manipulera. En tête de ces professions, vient celle des peintres en bâtiments ou en voitures. D'après les statistiques d'A. Gautier, de 1894 à 1898, sur 86 cas de mort par saturnisme, il y avait 43 peintres (2). Au point de vue du mode d'intoxication, il y a à distinguer les enduiseurs et les peintres ou vernisseurs. Les enduiseurs
(1) Layet, Hyg. industr., in Encyclop. d'hyg. et de méd. publ., de J. Rochard, t. LVII, p. 461.
(2) A.Gautier, Compte rendu du conseil d'hyg: . et de salub. de la Seine, n° 20, 1899.
couvrent les surfaces à peindre d'un enduit à la céruse avec un instrument dit couteau à enduire. Les enduiseurs ont généralement la dangereuse habitude de tenir dans leur main la matière colorante, au lieu de la mettre sur un couteau-palette. Les érosions qu'ils ont souvent aux mains favorisent l'intoxication.
Les peintres et vernisseurs encourent des risques multiples d'intoxication ; le poison peut être absorbé, en broyant les couleurs si on ne leur a pas fourni de l'usine une céruse à l'huile, ou s'il y a à mélanger des couleurs, les couleurs claires étant à base de céruse. En outre, pour hâter la dessiccation de l'huile, on la mélange de siccatif, qui est de l'huile de lin cuite avec 7 à 8 p. 100 de litharge.
Mais particulièrement exposés sont les gratteurs et fonceurs. Si le raclage se fait à sec, les ouvriers absorbent beaucoup de poussières plombiques; si le travail est fait avec l'aide de l'eau seconde, qui est une lessive de potasse caustique, il peut y avoir érosions cutanées et absorption par la peau; enfin on a dit, mais sans grandes preuves, que l'enlèvement des vieilles peintures à la lampe exposait à l'inspiration des vapeurs plombiques. Le principal danger consiste dans l'apport de particules de céruse à la bouche avec le tabac ou avec les aliments.
Les ouvriers qui grattent les vieux vernis laqués et les laqueurs sont aussi très menacés. Les meubles destinés à être laqués sont d'abord recouverts d'un enduit blanc, jaune ou noir, contenant de 42 à 65 p. 100 de céruse ; puis on les sèche à l'étuve et on les polit au gros papier de verre. Ils reçoivent alors une nouvelle couche de peinture avec nouveau séchage au four et polissage au papier de verre. On répète l'opération une troisième fois. Ensuite ces meubles passent à d'autres ouvriers, qui font un polissage humide à la ponce pour unir le fond. Les premiers ouvriers sont naturellement les plus exposés.
Les mastics employés pour luter sont faits soit avec de la céruse ou du minium dans l'huile cuite, soit avec de la litharge et de la chaux éteinte délayée dans l'huile de lin. Les ouvriers qui manient ces mastics plombifères sont donc exposés à l'intoxication ; il en est ainsi pour les chauffeurs, mécaniciens, verriers. Les plombiers et gaziers ajoutent cette cause d'intoxication à celle par le métal.
Les ouvriers qui donnent aux différents tissus leur couleur et leur vernis sont exposés à des manifestations de saturnisme. C'est ainsi que les dessinateurs en broderies sur étoffes manient du blanc de céruse. Ils procèdent ainsi: ils font d'abord un dessin sur papier qui est piqué ; on applique le papier sur l'étoffe, et on fait pénétrer à travers les trous que porte le papier une poudre résineuse mêlée avec la couleur, laquelle est fixée sur l'étoffe au moyen du fer chaud. Pour une teinte noire, on mélange la céruse à de la résine. L'ouvrier est donc forcé de respirer cette poudre toxique.
Dans la fabrication des dentelles, on manie aussi la céruse; en effet,
pour les blanchir, on les place entre des papiers imprégnés de céruse en poudre. Quand on a superposé plusieurs feuilles, on en réunit les bords, et on soumet au battage ou à l'écrasement; même si Topération se fait en boîte fermée, il y a des dangers pour l'ouvrière d'absorber la cèruse qui se fixe à ses doigts ou qui est en suspension dans l'air.
Des accidents ont été signalés chez les teinturiers etpassementières. On voit dans le rapport déjà cité du Dr Kaup que, sur 41 fils de soie noire du commerce examinés, 32 contenaient du plomb, dont la quantité calculée comme oxyde de plomb variait entre 19, 24 et 32, 14 p. 100, celle de l'oxyde de plomb soluble dans l'eau calculée comme sucre de plomb entre 8,9 et 23,6 p. 100. Sur 12 échantillons de franges, 10 contenaient du plomb. On constata que, dans les teintureries et ateliers d'apprêtage, le chargement des fils de soie se fait ainsi : les fils sont plongés dans de l'acétate de plomb, égouttés, séchés ; peu à peu il se fait sur les fils du carbonate de plomb insoluble. Le plomb est donc ici dangereux d'abord sous sa forme de composé soluble et plus tard sous forme de poussières. Dans les balayures de l'atelier, il y avait 15,11 p. 100 de plomb. Ces fils chargés sont employés pour des franges, des houppes.
Pour ce qui est des passementières, Kaup a vu de ces malheureuses ouvrières, mal rétribuées, travaillant à domicile dans les plus mauvaises conditions d'hygiène et recevant du marchand de soie les fils chargés au plomb qu'elles utilisent pour la confection des châles. A Vienne, il y aurait 700 femmes dans cette situation (1).
Chez les ouvriers des filatures, les accidents sont dus au chromate <le plomb. Dans les cotons teints, il y a jusqu'à 10 p. 100 de chromate de plomb; dans la bourre, 18 p. 100; dans la poussière du sol des filatures, 44 p. 100. A. Smiths (2), en Angleterre, a signalé, en 1882, une épidémie de saturnisme dans une fabrique où on manipulait des fils rouges colorés au bichromate de plomb. On a relaté aussi des accidents chez des tailleurs ayant manié des alpagas teints en noir au sulfure de plomb, ou ayant mis dans la bouche des cordonnets noirs qui peuvent renfermer 20 p. 100 d'acétate de plomb (Chevallier). L'industrie des feutres et cuirs vernis (chapeliers, cordonniers) exige aussi la manipulation de matières plombiques; en effet l'huile employée est rendue siccative par addition d'oxyde de plomb, ce qu'on pourrait remplacer par une huile rendue siccative par ébullition avec du peroxyde de manganèse. Les brossiers sont exposés au saturnisme parce qu'ils coupent les poils sur une plaque de plomb et qu'ils emploient des crins teints en gris ou en noir avec des sels de plomb (3).
(1) Bull, de VInspection du travail, 1904, nos 5 et 6, p. 435.
(2) A. Smith, Brit. med. Journ., 7 janv. 1882. «
(3) P. Brouardel, Intoxications, Paris, 1905, p. 415.
L'importance des sels de plomb dans la confection des matières colorantes nous explique quel rôle ils jouent dans l'industrie des papiers peints. Les papiers de tenture ont une coloration uniforme du fond, sur laquelle ensuite sont ajoutés les dessins. Si ce fond est blanc, on emploie la céruse ; s'il est rouge, le minium; s'il est jaune, le chromate de plomb. Les opérations les plus nocives sont le salinage et le veloutage. Pour le satinage, on brosse rapidement le fond uni ; pour le veloutage, on tamise de la tontisse de laine colorée au minium sur des surfaces enduites d'une colle, puis d'un mélange d'huile de lin cuite, de céruse et d'essence de térébenthine.
Le cartonnage à la machine expose à des accidents dont Duguet a bien élucidé la pathogénie : « Le travail des ouvrières, dit-il, consistait à prendre une à une avec le doigt mouillé par la salive de petites bandelettes de carton léger superposées, dont une face était grise et gommée, l'autre colorée en rouge-orange. Le doigt mouillé avec la salive touchait pour la prendre chaque bandelette par le côté coloré, puis retournait à la bouche pour être mouillé à nouveau et prendre de la même façon la bandelette suivante. Or ces bandelettes étaient colorées par un mélange de minium, massicot et céruse, soit trois composés plombiques. » Les accidents eussent été évités si, pour mouiller, on s'était servi d'une éponge.
Les crayons sont souvent colorés avec un enduit plombique ; il en est de même pour les fleurs artificielles, dans la fabrication desquelles Y ouvrier manipule des papiers fortement imprégnés de chromate de plomb, qu'il mouille de salive pour faire adhérer à la tige (Pichardie) (1), ou pour donner aux fleurs leur reflet brillant il tamise des poussières plombifères. Nous mentionnerons ici la fabrication des cartes porcelaine préparées à la céruse. Les toiles cirées renferment de 117 à 330 grammes de plomb par mètre carré.
La peinture sur faïence se fait en décalquant pour ce qui est des faïences bon marché. Pour cela, on applique sur le dessin à reproduire un émail plombique en poudre ; on porte la feuille sur la porcelaine, et on fixe le dessin par la cuisson. Or la poudre employée contient jusqu'à 60 p. 100 de plomb, d'où des cas d'intoxication grave, surtout manifestée par de l'encéphalopathie saturnine (2); aussi Napias conseillait-il l'interdiction dans ces fabriques des enfants et des femmes.
Un chapitre important du saturnisme professionnel est celui qui concerne les potiers. Le danger est pour ces ouvriers dans la préparation et l'emploi des couvertes plombiques, composées de quarlz, feldspath, argile, silex et de sels de plomb. Ces matières sont moulues à la meule humide. Pour les produits de belle qualité, on emploie des couvertes vitreuses, obtenues en incinérant ensemble du plomb
(1) Pichardie, Thèse de Paris, 1^01.
(2Ï Mazin, Thèse de Paris, 1900. — Thouvenet, Limousin mé'/., 1897-1899.
et de rétain ; c'est la potée dCétain composée de 15 à 50 parties d'étain pour 100 de plomb. On agite le mélange en fusion, et par là l'ouvrier peut respirer des vapeurs toxiques. Ensuite ces cendres sont mêlées à du sable, du sel, du salpêtre, du minium, le tout versé dans un four. Il se forme une matière sirupeuse qui se solidifie et qu'il fautextraire du four en la cassant ; on la porte ensuite dans une machine, où elle est broyée; puis on la mouille, on la moud, on la tamise. Le plomb se trouve donc ici à l'état de silicates peu solubles. Mais, pour les objets de bas prix, au lieu du saupoudrage qui était très dangereux pour les personnes qui utilisaient ces poteries, on emploie aujourd'hui le trempage dans un émail contenant de 35 à 70 p. 100 de minium.
Pendant l'incinération, les ouvriers peuvent absorber en douze heures de 0gr,03 à 0&r,69 d'oxyde de plomb (Rasch). En Angleterre, il y aurait eu chez les seuls potiers de Straffordshire, en 1889, 1900, 1901, respectivement 20, 10 et 12 p. 100 du total des cas de saturnisme. Il n'y a que dans les céruseries qu'on voit un pourcentage plus élevé.
La potée clétain ou calcine entre dans la composition des émaux pour faïences ou métaux.
Les premiers sont ainsi constitués :
Calcine 44 parties
Minium 2 —
Sable de Decize 44 —
Sel marin 8 —
Soude 2 —
On fond ces substances au four; on délaye la poudre obtenue dans l'eau, et on trempe dans la bouillie les objets à émailler. Pour les teintes jaunes ou vertes, on ajoute de l'antimoniate de plomb.
Pour les métaux, la composition de l'émail est la suivante :
Calcine 200 parties
Sable siliceux 100 —
Carbonate de potasse 80 —
On peut tamiser l'émail sur le métal recouvert d'une substance agglutinante, ou délayer avec une huile et étendre au pinceau, ou bien en faire une pâte avec de l'eau. Ainsi sont obtenues les plaques d'inscriptions, étiquettes, etc. Dans ces opérations, particulièrement dangereux est le tamisage.
Pour Yémaillage du verre-mousseline, on peut opérer par saupoudrage, opération dont on sait le danger, ou par badigeonnage avec l'émail liquide. Dans ce dernier cas, pour obtenir les dessins, on applique sur l'endroit séché une plaque de cuivre du dessin voulu, et on frotte par-dessus avec une brosse rude, de là soulèvement des poussières. Dans le même groupe de professions, il faut signaler les colleurs sur glace de lettres émaillées.
HYG. INDUSTRIELLE
La fabrication du cristal utilise aussi les dérivés plombiques. Voici en effet la composition du cristal :
Sable fin 300 parties.
Minium \ 50 à 200 —
Potasse 75 à 1 00 —
Grésil ou débris de cristal 150 à 300 —
Le broiement de ces substances dégage des poussières, ainsi que le taillage du cristal. Aux usines de Baccarat, on n'a plus constaté d'accidents saturnins depuis qu'on a remplacé par l'acide métastanique la potée d'étain avec laquelle on enduisait la roue sur laquelle on polit le cristal.
Gaucher et Bernard ont signalé (1) le saturnisme des ouvriers en fausses perles, fabriquées avec un sel de plomb, probablement un silicate.
Les autres cas de saturnisme professionnel que nous avons à parcourir sont beaucoup moins importants. Nous signalerons les cas observés chez les miroitiers, qui se servent d'amalgame d'étains plombeux, les ouvriers fabriquant la braise chimique qu'on imprègne d'azotate de plomb ; elle renfermerait de 6 à 14 p. 100 de plomb (Troisier). Les cendres qu'elle laisse sontformées d'oxyde de plomb. Les mèches à briquet sont trempées dans du chromate, puis de l'acétate de plomb. Chez des boulangers ou pâtissiers, à la suite de chauffage de fours avec des bois peints, on a observé des accidents. Ces accidents peuvent frapper aussi ceux qui consomment le paincuitainsi et qui s'est chargé de poussières de plomb. Le Dr Ducamp (2), en 1 877, a observé une épidémie de 60 cas, frappant surtout les porteuses qui brossaient le pain. Aussi ces bois ont-ils été interdits pour cet usage.
La Commission d'hygiène industrielle a tout dernièrement divisé en deux classes, selon les dangers d'intoxication, les industries et professions où il peut y avoir contact avec le plomb et ses composés. Nous donnerons ce tableau, qui est le plus récent à ce sujet :
ire Classe.
Accumulateurs (Fabrication des).
Capsules de bouteilles (Fabrication des).
Chromolithographie céramique.
Couleurs, oxydes et sels de plomb (Fabrication des).
Goupellation de l'or et de l'argent.
Fondeurs de caractères, linotypeurs et similaires, clicheurs.
Huiles et vernis (Fabrication des).
Laqueurs de meubles, cannes, manches d'ombrelles.
Peintres en bâtiments, en ateliers.
(1) Gaucher et Bernard, Presse mèd.,11 février
(2) Bull. soc. méd.publ., 1877, p. 77.
2« Classe.
Ajusteurs.
Allume-feux, brosse chimique, mèches à
briquet (Fabrication des). Apprêteurs de poils, cuirs, dentelles à
l'acétate de plomb et la céruse.
Brossiers.
Chaudronniers.
Ciseleurs de métaux.
Conducteurs de métiers Jacquard.
Dessinateurs sur étoffes.
Étameurs.
Fleurs artificielles (Fabrication des).
nstruments de musique.
Lapidaires (tailleurs de pierres précieuses vraies ou imitées), polissage des camées. Mécaniciens-chauffeurs.
Miroitiers.
Papiers glacés et couchés (Fabrication de). Peinture des mesures métriques.
Polissage des glaces.
Tailleurs de limes.
Teinture de fils, étoffes, passementeries. Vernisseurs.
Peintres en meubles en fer.
— en ouvrages en fer.
— en voitures, wagons.
Plombiers, gaziers, zingueurs.
Poteries, faïence, porcelaine, verre plom-
beux, cristal, émaux sur verre et métaux (Fabrication et décoration de).
Soudures à l'étain plombeux.
Sulfurique (Fabrication de l'acide) dans des chambres de plomb.
Toiles cirées et cuirs vernis (Fabrication de).
Travail du plomb et alliages.
Typographes.
On peut se rendre compte, en parcourant le tableau ci-dessous, donné par Armand Gautier, de la fréquence du saturnisme dans les diverses professions qui y exposent :
Cas d'intoxication sur 1 000 ouvriers.
Fabrication du massicot et du minium 1 000
Géruse à sec 1 000
Potée d'étain 1 000
Dessoudage des boîtes de fer-blanc '280
Broyage des couleurs 104
Polissage des caractères d'imprimerie 18,5
Polissage des glaces et camées 18,5
Émaillage ; 18,5
Fabrication des cartouches 18,5
Peintres en bâtiments 18
Fonderie de plomb et alliages 18
Typographie : 1,4
Étameurs 1,4
Meillère signale, d'après sa statistique de 1893 à 1903, les professions suivantes comme étant le plus exposées :
1° Dessoudage des boîtes de conserve;
2° Fabrication des accumulateurs ;
3° Broyage et tamisage des couleurs ;
4° Vitrification des étiquettes, émaillage au tamis, poudrage de la porcelaine ;
5° Pose des câbles téléphoniques.
Le tableau ci-dessous, donné par A. Gautier, rend compte, autant qu'est fidèle une semblable statistique assez difficile à établir, des professions qui exposent le plus au saturnisme à Paris :
Moyenne annuelle des saturnins de chaque profession admis dans les hôpitaux de Paris de 1894 à 1898.
Peintres, broyeurs de couleurs, badigeonneurs 223
Plombiers 22
Étameurs et chaudronniers 9
Fondeurs 9
Vernisseurs 7
428 COURÏOIS-SUFFIÏ ET LEVI-SIRUGUE. — HYG. INDUSTRIELLE.
Cérusiers 4
Typographes 3,2
Coupeurs de poils 2,6
Verriers 2,6
Polisseurs 2,4
Serruriers 2
Chapeliers 0,4
Divers 23
Le tableau suivant, du même auteur, montre la moyenne des jours d'hospitalisation, et par conséquent la gravité des cas :
Fondeurs .... 24 ,6
Ciseleurs 21
Vernisseurs 21
Broyeurs de couleurs 19,6
Serruriers 18,5
Étameurs 16
Plombiers 16
Peintres 16
Verriers 15
Coupeurs de poils 14
Cérusiers 13
Typographes 13
Chaudronniers 10
Enfin les cas de mort par saturnisme déclarés de 1894 à 1898 se répartissent ainsi :
Peintres en bâtiments 43
Mécaniciens 2
Plombiers 2
Ferblantiers 2
Fondeurs en caractères 2
Typographe
Tourneur.
Badigeonneur
Tailleurs de cristaux
Professions non indiquées
Il résulte de ce tableau qu'à Paris c'est chez les peintres en bâtiments, qu'on observe le plus de cas de saturnisme et le plus de mortalité par cette intoxication. Les professions qui donnent les cas les plus graves sont celles qui exposent aux vapeurs et poussières de plomb, puis au maniement des peintures à base de plomb, enfin celles où il y a à manipuler le métal ou ses alliages à froid (1). De 1876 à 1905 inclus, A. Gautier a compté 9147 malades à Paris, les chiffres annuels variant de 108 à 634. Quant à la mortalité, elle serait pour dix-neuf ans de 114 cas, soit 16 décès par an; mais ces divers chiffres sont tous bien au-dessous de la réalité.
Derocque (2) a publié les résultats d'une enquête sur 120 peintres, qui a donné 1 mort, 20 cas de colique et paralysie, 50 cas de colique,, avec un chômage moyen de cinquante jours. A conditions égales, la
(1) Poisons industriels, publié par l'Office du travail, 1901.
(2) Derocque, Presse méd., 15 août 1906.
femme et Y enfant encourent plus de chances d'intoxication que l'homme . Pour la première, ses cheveux longs, ses vêtements flottants, l'impossibilité de se soumettre comme l'homme à de grandes ablutions après son travail, ses fatigues plus grandes du fait des occupations domestiques, des grossesses, la prédisposent d'une manière fâcheuse, et un bon nombre de professions exposant au saturnisme font appel au travail de la femme, préféré parce qu'il est moins rétribué. L'enfant est très sensible au saturnisme, et l'allure spéciale que revêt chez lui l'intoxication, l'absence du liséré gingival, en rendent difficile le diagnostic. Chez YJiomme, l'alcoolisme, l'abus du tabac favorisent les accidents saturnins. Le saturnisme a été souvent observé chez les marins, qu'il provienne des luts à base de plomb employés par les mécaniciens, ou des peintures utilisées pour repeindre les navires, ou enfin de l'alimentation.
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE DU SATURNISME PRO- FESSIONNEL. — Plusieurs voies sont ouvertes au plomb pour pénétrer dans l'organisme; la pénétration se fait soit par la peau ou le tissu sous-cutané, soit par les muqueuses digestive ou respiratoire.
1° Pénétration par la peau. — «- Le plomb peut-il être absorbe par la peau intacte? Parmi les auteurs qui se sont occupés de la question, Stockusen, Gardanne, Canuet, Gendrin, Bricheteau, Trousseau, Archambault, Tardieu, etc., disent oui; non répondent Tanquerel, Grisolle, Monnereau (1), qui a étudié la question sous la direction de Potain. Les partisans de l'absorption se basent sur un certain nombre d'observations. Manouvriez (2) note la localisation primitive des névropathies aux points d'imprégnation du poison, à gauche chez les gauchers, à droite chez les droitiers; chez les enduiseurs, on voit de la parésie de la paume de la main qui tient le mastic. Malherbe (3) signale une paralysie de la main gauche chez un forgeron qui ne maniait du plomb que de cette main. Frémont a vu une paralysie du membre supérieur gauche chez un homme qui ramassait avec la main gauche de la céruse tombée d'un tonneau et qui ne put se laver que trois heures après (4). Manouvriez (5) cite dans sa thèse un cas de paralysie portant chez un capsuleur seulement sur les deux doigts en contact avec la feuille d'étain. Cependant Potain se refusait à croire à l'absorption par le tégument intact; il fit refaire chez le chien les expériences anciennes de Canuet et Drouet et vit que, si on empêche l'animal de lécher la partie enduite, il ne se produit pas d'intoxication ; il est vrai que, pour la peau surtout, il est difficile de conclure de l'animal àl'homme, comme le fait remarquer P. Brouar-
(1) Monnereau, Thèse de Paris, 1883.
(2) Manouvriez, Thèse de Paris, 1873.
(3) Malherbe, Journ. méd. Ouest, 1875, p. 72.
(4) France méd., 22 juin 1882.
(5) Loc. cit., p. 64.
del. D'autre part, selon la remarque de Meillère basée sur les expériences de Charrin et Carnot, le toxique a toujours tendance à localiser son action à une région surmenée, sans qu'on puisse en conclure que l'absorption se soit faite par là. Quoi qu'il en soit de ce point théorique depuis longtemps discuté de l'absorption par la peau saine, il est un fait indéniable, c'est quil y a absorption par un tégument éraillé. Or, chez les ouvriers, la peau des mains est souvent fissurée et crevassée, d'où dangers d'intoxication par là.
2° Pénétration par les muqueuses. — L'absorption peut se faire par les muqueuses. Le fait a été nettement mis en évidence par les cas d'intoxication saturnine médicamenteuse par les muqueuses oculaire, rectale ou vaginale. Il n'y a donc rien de surprenant dans l'intoxication par voie digestive ou pulmonaire.
a. Pénétration par voie pulmonaire. — La voie pulmonaire semble, à ce qui résulte des recherches de Meillère, peu importante. En effet les crachats des dessoudeurs et vitrifieurs renferment une quantité insignifiante de plomb ; chez les saturnins chroniques, il y a bien du plomb dans les poumons, mais il ne semble pas y en avoir relativement plus que dans les autres organes (Laborde et Meillère). D'autre part, en faveur du rôle que peut jouer le poumon, on invoque les cas d'asthme saturnin relevés par Lœwy, l'observation de Trousseau ayant trait aux chevaux des fabriques de céruse devenus corneurs par paralysie du nerf laryngé supérieur, enfin les expériences de Tanquerel des Planches, qui a empoisonné des chiens parintroduction de céruse dans la trachée.
b. Pénétration par voie digestive. — C'est le tube digestif, dit Meillère, qui « parait constituer le récepteur principal des poussières plombiques. C'est par cette voie que pénètrent les particules plombiques qui se détachent des vêtements, du corps et plus spécialement des mains et qui viennent souiller les aliments ou la muqueuse labio-buccale au moment des repas ». Les accidents peuvent être localisés là. Proust a vu un peintre (1) qui gardait dans le côté droit de la bouche des copeaux fraîchement peints à la céruse et qui eut des troubles sensitifs de la langue et des joues. Plus souvent les accidentssont généraux. P. Brouardel (2) insiste sur l'importance, au point de vue de l'absorption stomacale, de l'état d'acidité du chyme. « Il m'est arrivé, dit-il, de provoquer par l'alimentation des symptômes d'intoxication saturnine. Alors que j'avais encore mon service d'hôpital, il arrivait souvent qu'un peintre atteint de coliques de plomb voulait, malgré mes avis, sortir de l'hôpital dès que la douleur abdominale et la constipation avaient cessé. Pour lui prouver qu'il avait tort et lui montrer qu'il n'était pas guéri, je recommandais à la surveillante de lui donner au repas du soir quelques feuilles de salade..
(1) Proust, Traité d'hygiène, chap. « Saturnisme ».
(2) P. Brouardel, Intoxications, p. 351.
Lacide acétique du vinaigre transformait les sulfures de plomb contenus dans l'intestin en acétate très soluble et très absorbable, et le lendemain le malade présentait une légère et salutaire rechute. » Meillère a vu aussi des accidents saturnins exclusivement chez les animaux ayant un chyme très acide, ainsi chez les carnivores, alors que les herbivores sont presque indemnes. Ces faits peuvent expliquer certaines immunités.
Localisation du plomb. — La localisation du plomb dans les intoxications expérimentales très prolongées se fait dans les os, les productions épidermiques, le système nerveux. Chez l'homme, il résulte des minutieuses recherches de Meillère chez des saturnins que le plomb est généralement absorbé par le tube digestif, qu'il passe sans y séjourner dans le système circulatoire, car le foie intact l'arrête, ainsi que les glandes annexes du tube digestif; il est alors éliminé par la bile et les autres sécrétions. Mais cette élimination est un cercle vicieux qu'il faut corriger par une médication rationnelle (Meillère). Il y a en effet chance de réabsorption du plomb. On comprend, d'autre part, combien les lésions du foie crééespar l'alcoolisme favorisent l'intoxication. De la moelle des os, le plomb gagne rapidement les os, où il se fixe avec une grande ténacité. La localisation la plus stable en dehors du squelette, dit encore Meillère, se fait dans le système nerveux central, où il est possible de le retrouver longtemps après que le sujet a été soustrait aux causes d'intoxication. Les poils retiennent le plomb dès le début. Meillère a trouvé, pour les divers organes ou tissus, les chiffres suivants, exprimés en milligrammes par kilogramme d'organe :
Poils des aisselles ou du pubis 500 à b 500
Cheveux 200 à 2 700
Dents 60 à 180
Foie 18 à 90
Rate 2 à 80
Substance grise du cerveau 16 à 60
Reins 6 à 35
Peau 2 à 44
Côtes et cartilages 4 à 25
Gros vaisseaux 8 à 16
Parenchyme pulmonaire 5 à 12
Pancréas 5 à 8
Cervelet .^. 2à 8
Cœur 3 à 6
Muscles 2 à 4
Substance blanche du cerveau là 4
Mésencéphale 1 à 3
Corps thyroïde 2 à 3
Il faut savoir que, chez des individus normaux et soustraits à toute intoxication appréciable, il peut exister un peu de plomb, qu'on a à tort appelé plomb normal. Dans ces cas, Meillère a trouvé :
Phanères 200 milligrammes.
Foie et rate 5 —
Placenta 2à5 —
Elimination du plomb. — h' élimination du plomb peut se faire en dehors de la bile par les urines, et les longues intoxications sont presque toujours accompagnées de lésion rénale, d'où ralentissement de l'élimination urinaire par la salive (expériences de Rénon chez des cobayes), par la sueur (Spillmann), par la peau (tatouages noirs avec Tiodure de potassium ou un bain sulfureux). Le plomb s'élimine de façon intermittente; ce qui est resté accumulé dans les tissus peut, à un moment, se solubiliser et donner lieu à une poussée d'accidents aigus, même alors que le sujet serait, depuis quelque temps, soustrait à l'absorption du toxique.
Cette localisation du plomb va nous déterminer les organes particulièrement lésés chez les saturnins. C'est d'abord le tube digestif et ses glandes: on voit de la dégénérescence graisseuse des glandes stomacales, de l'hypertrophie de la sous-muqueuse, de la dégénérescence des fibres musculaires; Lewin a signalé l'ulcère perforant du duodénum; le foie petit présente une cirrhose spéciale, péribiliaire. Les reins sont au rang des organes fortement atteints ; très petits, ils montrent de la néphrite interstitielle, lésion qui, pour Charcot et Gombault, serait d'abord glandulaire. L'artériosclérose atteint tout le système circulatoire. Les lésions nerveuses sont particulièrement intéressantes. Les nerfs grisâtres ont certains segments amincis, d'autres plus gros; les lésions frappent plus les tubes nerveux que le tissu interstitiel (Gombault). Elles portent sur un ou plusieurs segments. La myéline disparaît, remplacée pardes granulations qui remplissent les gaines de Schwann; le cylindraxe est gonflé, moniliforme, quelquefois détruit. La moelle montre quelquefois des lacunes des cornes antérieures (Raymond, Rrissaud). Le cerveau est durci. Enfin les muscles paralysés subissent une dégénérescence d'abord du tissu musculaire, puis du cellulaire.
SYMPTOMATOLOGIE DES MANIFESTATIONS SATUR- NINES. — H y a longtemps que les accidents du plomb ont été dénoncés. Dioscoride disait : « La céruse est venimeuse et mortelle; ceux qui en ont pris ont les extrémités du corps froid et l'esprit troublé et tombent en une stupidité des membres. » Mais la période clinique du saturnisme commence surtout avec les importants travaux de Tanquerel des Planches, la thèse de Grisolle et l'article de son Traité de pathologie, les travaux de Manouvriez, Garrod, Duchenne (de Boulogne), Charcot, Letulle, etc. Il serait hors du cadre de cet article de vouloir faire un tableau symptomatique complet du saturnisme. Nous préférons renvoyer le lecteur, pour les détails, aux articles des traités de pathologie (1), nous bornant ici à un résumé et à l'étude du saturnisme en tant que maladie sociale.
Il serait de grande utilité, à cause du caractère insidieux de fin-.
(1) Voy. en particulier Brouar-del, Gilbert, Thoinot, Nouveau Traité de médecine et de thérapeutique, fasc. XI, Intoxications, art. « Saturnisme », par Letulle.
toxication saturnine, de posséder des signes prémoniteurs des accidents saturnins. Les meilleurs sont les modifications de couleur du tégument externe et de la muqueuse buccale. Aux muqueuses de la face interne des joues et des lèvres, on trouve le liséré deBurton, coloration gris ardoisé du bord libre des gencives à la base des dents, due à une combinaison du plomb avec l'hydrogène sulfuré de la bouche. Quoique très fréquent, le liséré de Burton peut manquer chez certains saturnins (Manouvriez). Il semble bien qu'on doive le considérer comme un liséré d'élimination. De même nature est le tatouage des joues (Gubler). Notons qu'on a signalé une hypertrophie parotidienne spéciale.
La peau a une teinte grisâtre. Le visage est blafard, plombé, sans que rien, aucun mouvement émotif ne modifie cette teinte. La peau noircit sous l'action des bains sulfureux par formation d'un sulfure de plomb. Du Moulin (de Gand) a proposé, pour reconnaître l'imprégnation saturnine, le procédé suivant basé sur cette réaction. Il conseille de toucher un point de la peau avec une solution de monosulfure de sodium dans la proportion de 5 p. 100 d'eau distillée. Cette réaction persiste encore quelque temps après la suppression de la cause intoxicante, tant que les conduits des glandes de la peau ne se sont pas débarrassés des parcelles plombiques qui s'y trouvent emmagasinées.
Grawitz (1) a signalé une modification hématologique plus précoce que le liséré. Elle consiste en granulations basophiles des globules rouges que le bleu de méthylène colore. En outre il y a de si nombreuxleucocytesatypiques (myélocytes) qu'on croirait aune leucémie. Dans des coupes du lisérégingival, Davidsohn a retrouvé ces mêmes granulations.
Pour ce qui est des accidents saturnins, nous les diviserons, comme le fait le professeur Thoinot(2) dans un rapport sur les intoxications plombiques, en aigus et subaigus ou chroniques.
Au premier rang, il faut mentionner la colique de plomb, le plus caractéristique des accidents de dyspepsie saturnine, si bien définie par Grisolle : « Maladie complètement apyrétique, caractérisée par des douleurs abdominales vives, exacerbantes, qui se calment le plus ordinairement par la pression, s'accompagnent de nausées, de vomissements verdâtres, d'une constipation opiniâtre, souvent de crampes dans les membres et d'autres sensations douloureuses dans les autres parties du corps. » Souvent on trouve un excès alcoolique à l'origine de la colique de plomb.
Cet accident ne laissant pas de suite par lui-même ne constitue qu'une incapacité de travail temporaire absolue, dont la durée ne peut être précisée ; souvent la convalescence est longue, et les réci^ dives ne sont pas rares.
(1) Grawitz, Berl. klin. Woch., 6 nov. 1905.
(2) Thoinot, Maladies professionnelles, 1903, p. 5.
Traité d'hygiène. VII. — 28.
Avec ou sans colique peuvent survenir des myalgies ou arthralgies, difficiles à reconnaître si elles sont isolées.
Plus importants sont les troubles nerveux, et tout d'abord les plus fréquents, les paralysies. La paralysie ordinaire est celle de l'avantbras, qui n'est pas en général un symptôme initial de l'intoxication. Le métier peut influer sur la précocité d'apparition. Les paralysies sont d'autant plus précoces que le malade est exposé à absorber plus de plomb ; au premier rang de ces professions se plaçait autrefois la fabrication de la céruse. Rappelons les caractères bien connus de cette paralysie. Elle est bilatérale, avec prédominance à droite chez les droitiers, à gauche chez les gauchers; elle amène la chute de la main sur le poignet. A noter l'indemnité de certains muscles (long supinateur). C'est là, comme la colique, un accident sujet à récidives, qui peut même reparaître après cessation du travail, à la suite par exemple d'un écart de régime. La guérison se fait en moyenne en six à huit semaines. On asignalé des cas chroniques (Mme Dejerine).
Rarement la paralysie se localise ailleurs : petits muscles de la main, muscles du bras et de l'épaule, muscles des jambes. Chez les tailleurs de limes, on a décrit une paralysie des petits muscles de la main comme accident primitif (Mobius). Cette affection parait rebelle.
La paralysie peut enfin se généraliser lentement ou d'un bloc. Ces paralysies guérissent généralement.
Parmi les accidents les plus graves, il faut mentionner Yencéphalopalhie, qui peut être très précoce, se montrant dans la première année, voire même au quatrième mois, surtout chez les ouvriers en céruse et minium, quelquefois chez les porcelainiers, les poudreurs de porcelaine, les fondeurs de plomb. Mosny (1) a récemment attiré l'attention sur la méningo-encéphalite saturnine aiguë précoce. Cette encéphalopathie, qu'elle revête la forme délirante convulsive ou comateuse, se termine souvent par la mort. Mosny et Malloizel ont montré que la méningite saturnine peut évoluer suivant le type aigu ; alors elle est précoce, marquée par de la céphalée violente, somnolence, délire, paralysies, troubles bulbaires, ou par des accidents isolés : troubles mentaux, crises épileptiformes. La ponction lombaire montre la rareté de la réaction polynucléaire ; la lymphocytose est la règle chez ces intoxiqués de fraîche date. La méningite latente est souvent contemporaine des accidents aigus initiaux ; elle est presque constante à lapériode des coliques; elle est rare chez les vieux saturnins et chez les malades atteints d'accidents para-saturnins (goutte, néphrite); le liquide céphalo-rachidien est normal. La méningite tardive, aiguë ou subaiguë, rappelle la paralysie générale, sauf l'absence de démence. Ici aussi on trouve une lymphocytose du liquide céphalorachidien. Cette forme doit être distinguée de l'encéphalopathie.
il) Mosny, Acad. méd., 26 avril 1905. — Mosny et Mllloizel, La méningite saturnine. Rev. de méd., juin-juillet 1907.
Depuis les travaux de Charcot, est nettement avérée quelle prédisposition ont les saturnins à faire des manifestations hystériques, marquées surtout par de l'hémianesthésie sensitivo-sensorielle et de l'hémiplégie, quelquefois du tremblement.
Le saturnisme chronique se traduit par un état de cachexie spéciale. Les sujets sont fortement anémiés, artérioscléreux ; souvent ils présentent des signes de néphrite ; les urines sont quelquefois albumineuses. Chez ces malades, les signes de suburémie ne sont pas rares, et en particulier ils peuvent présenter de la dyspnée asthmatiforme : c'est ce que Lœwy a appelé à tort l'asthme saturnin.
Quelquefois ces malades ont de la goutte saturnine, si bien étudiée par Garrod, différant de la goutte ordinaire parce que la réaction fébrile y est moins intense, que les attaques se succèdent plus vite, que les tophi se généralisent rapidement, que les accidents sont exclusivement articulaires, rarement viscéraux. Le plomb peut enfin donner lieu à une cirrhose du foie du type atrophique avec son cortège symptomatique ordinaire.
Lewin (de Berlin) a étudié rinfluence du plomb sur Vœil. C'est surtout chez les peintres en bâtiments, les enduiseurs, les cérusiers que Lewin a vu ces accidents ; mais ils existent aussi dans les autres professions où sont manipulées les substances plombiques. Chez la femme, qui y semble plus sujette, ces accidents semblent aussi plus graves. Sur 114 saturnins porteurs de troubles visuels, on a vu la guérison 40 fois, l'amélioration 22 fois, l'atrophie du nerf optique 35 fois, la mort 16 fois.
Récemment le professeur De Lapersonne a repris l'étude de Vœil saturnin (1). Il distingue des accidents précoces consistant en neurorétinite œdémateuse double et des accidents tardifs liés à l'angiosclérose et à la néphrite. Il a vu dans un cas une thrombose de la veine centrale de la rétine et dans un autre un glaucome hémorragique. On peut voir encore la rétinite albuminurique, et des troubles oculaires sans lésions ophtalmoscopiques, liés à des lésions des centres nerveux. L'amaurose subite s'est produite dans un cas suivi par Mosny chez un malade contracture, ayant de la polynucléose du liquide céphalo-rachidien. L'amaurose persista malgré la disparition des modifications du liquide céphalo-rachidien. Ce qu'il y avait déplus curieux était l'absence de troubles ophtalmoscopiques, en particulier de stase papillaire (2). Enfin il y a à signaler Y hystérie oculaire saturnine.
Le saturnisme crée un terrain spécial favorable aux infections secondaires, et surtout à la tuberculose, si fréquente en particulier
(1) Presse méd., 24 nov. 1906.
(2) Ce malade suivi pendant seize mois n'avait plus qu'une légère amblyopie. La réaction méningée (95 °/0 de polynucléaires) du début qui avait disparu reparut discrête au bout d'un cas. Ce cas peut donc être étiquetéjméningo-encéphalite aiguë avec amaurose hystérique. (Soc. méd. Hôp. 29 nov. 1907.)
chez les typographes et dont le taux serait de 21 p. 100 chez les saturnins. De ce fait, le saturnisme intéresse l'hygiène sociale en ce qu'en outre des dangers pour l'individu il en crée pour sa descendance. Dans cet ordre d'idées, il faut ajouter l'action du plomb sur les organes sexuels. Ces accidents portent surtout chez la femme et le nombre considérable des femmes qui, par leur profession, se trouvent en contact avec des substances plombiques donne malheureusement un intérêt particulier à la question. Il y a déjà longtemps que Tardieu signalait par 1 000 grossesses de femmes travaillant dans le plomb 609 fausses couches. Constantin Paul trouve 32 fausses couches sur 43 grossesses. On voit :
1° Des hémorragies utérines chez des femmes enceintes ; 2° Des fausses couches du troisième au sixième mois ; 3° Des accouchements avant terme d'enfants morts ou mourant bientôt ;
4° Une mortalité des enfants des saturnins clans les trois premières années supérieure à la moyenne.
On a vu des accouchements normaux succéder à des fausses couches quand les femmes cessaient leur travail et des fausses couches se reproduire quand elles le reprenaient.
La part du père est démontrée aussi par ce fait qu'on a vu la disposition de la femme à l'avortement disparaître quand l'homme cessait son travail. Sur 141 grossesses dans ces conditions, Constantin Paul a trouvé 82 avortements, 4 enfants nés avant terme, 5 mort-nés, 20 enfants morts dans la première année, 15 de un à trois ans. Avec peu de signes d'intoxication chez les générateurs, il peut y avoir des troubles génitaux.
Les enfants des saturnins sont souvent frappés de dégénérescence, et il n'est pas rare de les voir succomber en bas âge. Dans un village hessois, où on vernitles poteries, il y a une mortalité de 40 p. 100 dans les six premières années de la vie. Les survivants sont hydrocéphales, goitreux, idiots ou épileptiques.
PROPHYLAXIE . — L'étude prophylactique comprend deux ordres de mesures : d'une part des mesures générales à tous les métiers où il y a manipulation du plomb ; d'autre part, des mesures propres à certaines de ces professions.
Mesures d'ordre général. — Les mesures d'ordre général sont entièrement exposées dans le projet de décret réglementant le travail dans les industries où existe le danger d'intoxication saturnine, projet que vient d'élaborer la Commission d'hygiène industrielle. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire ce document, qui donne l'état actuel de la question :
Article premier. — Dans les lieux de travail où les ouvriers ou employés manipulent le plomb, ses alliages ou ses composés, les chefs des industries
désignées à l'article 2, leurs directeurs ou gérants, sont tenus, indépendamment des mesures générales prescrites par le décret du 29 novembre 1904, de prendre les mesures particulières de protection et de salubrité énoncées aux articles suivants.
Art. 2. — La liste des industries et professions dont dépendent les lieux de travail visés à l'article lest fixée conformément au tableau ci-dessus reproduit. (Voy. ci-dessus, page 420).
Art. 3. — Le sol sera formé d'un revêtement imperméable ou d'un revêtement jointif se prêtant facilement au lavage. Les murs seront recouverts soit d'un enduit permettant un lavage efficace, soit d'un badigeonnage à la chaux. Ce badigeonnage à la chaux sera refait toutes les fois que la propreté l'exigera et au moins tous les trois ans.
Art. 3 bis. — Le cube d'air par ouvrier ne pourra être inférieur à 10 mètres cubes ni la hauteur de l'atelier à moins de 3 mètres. Toutefois cette hauteur pourra être abaissée à 2m,60 si le cube individuel dépasse i 2 mètres cubes. Les meubles et établis arriveront au contact immédiat du sol ou seront portés sur des pieds de 0m,30 de hauteur au moins.
Art. 4. — On ne laissera séjourner dans lesateliers aucun autre objet que les meubles, outils et engins nécessaires au travail. Ceux-ci seront tenus en état constant de propreté. Leur nettoyage sera effectué par des procédés qui n'exposent pas l'ouvrier à l'absorption de poussières. Les matières premières ne seront apportées dans lesateliers que pour les besoins du travail. Les déchets seront évacués journellement.
Art. 5. — Aucun produit plombique susceptible de dégager des poussières ne doit être travaillé à sec, si ce n'est mécaniquement et en appareil clos. L'humectation des produits doit être suffisante pour empêcher tout dégagement de poussière. L'organisation du travail doit empêcher que des éclaboussures plombiques atteignent les ouvriers ou se répandent dans lesateliers. Il est interdit d'employer les composés plombiques directement avec la main nue.
Art. 6. — Si, malgré les précautions observées, un travail déterminé cause à plusieurs reprises des incapacités de travail dues à l'intoxication saturnine, aucun ouvrier ne peut être employé à ce travail dangereux plus d'un certain nombre de jours par semaine. Il doit alterner avec un autre ouvrier, et chacun d'eux est occupé à un travail inofîensif pendant les autres jours. Le mode d'alternance et la durée des périodes de travail dangereux seront fixés par la mise en demeure de l'inspecteur du travail.
Art. 7. — Les chefs d'établissement, directeurs ou gérants, sont tenus de mettre gratuitement à la disposition du personnel employé dans les lieux de travail visés à l'article 1 :
1° Les outils ou moyens de protection nécessaires pour employer les composés plombiques sans contact avec la main nue ;
2° Des masques respirateurs destinés à garantir les ouvriers contre l'absorption des poussières plombiques au cours des travaux pour lesquels l'évacuation directe et immédiate des poussières plombiques n'est pas rigoureusement réalisable ;
3° Des surtouts ou vêtements exclusivement affectés au travail ;
4° Un bain sulfureux à prendre au moins chaque mois.
Les chefs d'établissement, directeurs ou gérants, assurent gratuitement le bon entretien et le lavage fréquent des surtouts, masques et vêtements portés
pendant le travail. Ils les font ranger dans le vestiaire prévu à l'article 8 du décret $u 29 novembre 1904, dans une partie du local séparée de celle où les habits de ville sont déposés pendant le travail. Les vêtements de ville doivent être à l'abri des poussières et émanations plombiques.
Art. 8. — Une surveillance médicale du personnel occupé dans les lieux de travail visés à l'article 1 est asssurée par un médecin rémunéré par le chef d'établissement et choisi par lui sur une liste dressée chaque année. Le nom de ce médecin doit être notifié chaque année à l'inspecteur du travail par le chef de l'établissement dans le courant du mois de janvier.
Le ministre du Commerce peut ne pas ratifier ce choix, les intéressés entendus, et après avis de la Commission départementale du travail et de la Commission d'hygiène industrielle. Une visite régulière du personnel a lieu chaque mois ; en outre, tout ouvrier qui se sent indisposé doit être reçu ou visité par le médecin agréé. Celui-ci doit aviser le chef de l'établissement et l'ouvrier, chaque fois qu'il aura reconnu l'origine saturnine d'un accident. Le patron est tenu d'envoyer immédiatement à l'inspecteur du travail un extrait du registre visé à l'article suivant, relatif au cas qui lui a été signalé.
Les ouvriers ou ouvrières qui présentent des symptômes d'une maladie saturnine doivent être écartés des lieux de travail visés à l'article 1. Ils n'y sont réadmis qu'en produisant un certificat du médecin agréé constatant leur aptitude au travail. Mais ils peuvent être occupés auparavant dans d'autres parties de l'établissement.
Art. 9. — Le chef d'établissement doit faire tenir sous sa responsabilité un registre contenant les indications suivantes : 1° les nom, prénoms, âge, domicile, date d'entrée et de sortie de chaque ouvrier, ainsi que la nature de son occupation ;
2° La nature, la date du début et de la fin de toute maladie saturnine de l'ouvrier qui entraîne une incapacité de travail ou d'un changement d'occupation par application du deuxième alinéa de l'article précédent.
3° Les dates et conclusions générales de chacune des visites régulières du personnel.
Les indications visées aux alinéas deux et trois sont inscrites sur le registre par le médecin agréé lui-même.
Art. 10. — Les chefs d'établissement, directeurs ou gérants, sont tenus d'afficher le présent décret dans un endroit apparent des locaux où se font le recrutement et la paye des ouvriers.
Ils afficheront au même endroit un règlement d'atelier, qui imposera aux ouvriers les obligations et interdictions suivantes :
1° Obligation d'utiliser les outils et moyens de protection mis à leur disposition pour éviter le contact de la main nue avec les composés plombiques ;
2° Interdiction de marcher pieds nus dans les ateliers;
3° Obligation d'utiliser les surtouts mis à leur disposition pour le travail et de les ranger dans l'endroit désigné;
4° Obligation de prendre des soins de propreté et notamment de se rincer la bouche après chaque séance de travail ;
5° Obligation de prendre régulièrement chaque mois le bain sulfureux mis à leur disposition en vertu de l'article 7 ;
6° Interdiction de fumer, priser ou chiquer, d'apporter ou de consommer aucun aliment, ni aucune boisson dans les lieux de travail visés à l'article 1 ;
7° Obligation de passer la visite régulière mensuelle prescrite à l'article 8.
Le règlement d'atelier fera connaître le nom et l'adresse du médecin agréé chargé d'assurer la surveillance médicale du personnel, ainsi que lieux, jours et heures où il recevra lesouvriers indisposés endehorsdes visites régulières.
Art. 10 bis. — Tout ouvrier occupé dans un des lieux de travail visés à l'article t reçoit un exemplaire d'une instruction sur les dangers de l'empoisonnement par le plomb et sur les précautions à prendre pour les éviter.
Le texte de cette instruction est fixé par un arrêté ministériel sur l'avis de la Commission d'hygiène industrielle du ministère du Commerce.
Art. 11. — Le ministre du Commerce peut, par arrêté pris sur le rapport des inspecteurs du travail et après avis du Comité consultatif des Arts et Manufactures et de la Commission d'hygiène industrielle, accorder à un établissement dispense permanente ou provisoire d'observer les articles 3, alinéa i ; article 5, alinéa 1, quand il est reconnu que cette observation est pratiquement impossible dans les établissements considérés et que l'hygiène des travailleurs est assurée dans des conditions au moins équivalentes à celles qui sont fixées par le présent décret.
Art. 12. — Le délai d'exécution des mesures édictées par le présent règlement est fixé à six mois à compter de sa promulgation, sauf en ce qui concerne l'article 3 et le dernier alinéa de l'article 8.
Pour l'exécution de travaux de transformation qu'implique cet article 3, le délai est fixé à trois ans. Il sera fixé par arrêté ministériel en ce qui concerne le dernier alinéa de l'article 8.
Grawitz a recommandé l'examen fréquent du sang des ouvriers suspects de saturnisme comme moyen utile de prophylaxie.
Comme médication prophylactique, il résulterait des recherches de Melsens et G. Pouchet que l'iodure de potassium serait utile, donné d'une façon intermittente ; surtout il y aurait lieu de le donner après les opérations dangereuses. Lavrand (de Lille) emploie l'iodure de fer associé au phosphure de zinc. Comme boisson, la meilleure semble du café étendu d'eau (Layet). Il faudra éviter les mets acides, le vinaigre, combattre la constipation.
Enfin la plus sûre prophylaxie serait, partout où la chose est possible, de remplacer le plomb ou ses composés par des substances non dangereuses. Le plomb pourrait être supprimé dans la taille des limes et des pierres précieuses. Le chargement des tissus et des toiles avec des préparations de plomb pourrait être interdit. Enfin et surtout la céruse pourrait être remplacée par le blanc de zinc, qui, malgré les rapports favorables de nombreux chimistes qui depuis cent vingt- cinq ans, ont étudié la question, Courtois, Guy ton de Morveau, Fourcroy,Berthollet, Vauquelin, Leclaire, n'a pu encore détrôner la céruse. Le seul inconvénient du blanc de zinc est dans son prix un peu plus élevé, car, en dehors de cela, il couvre autant que la céruse et résisterait aussi bien aux intempéries. A la suite d'un rapport de M. Ogier lu en 1901 au Comité d'hygiène, diverses administrations publiques ont interdit l'emploi de la céruse dans leurs domaines.
Il serait à souhaiter que ces mêmes conditions intervinssent non seulement dans tous les marchés passés avec les administrations publiques, mais même dans les marchés des particuliers.
A la récente discussion qui a eu lieu au Sénat, le rapporteur M. Pédebidou a proposé un projet de loi ainsi conçu :
1° Dans un délai de trois ans, à partir de la promulgation de la présente loi, l'emploi de la céruse et de l'huile de lin lithargyrée sera interdit dans tous les travaux d'impression, de rebouchage et d'enduisage;
2° Dans un délai de trois ans, cette interdiction s'étendra à tous les travaux de peinture exécutés à l'intérieur des bâtiments. Cette interdiction pourra être étendue aux travaux extérieurs. L'interdiction totale ou partielle des autres produits à base de plomb pourra être également prononcée. Les fabricants lésés auront droit à une indemnité fixée par le tribunal ;
3° Un règlement indiquera les travaux spéciaux pour lesquels il pourra être dérogé;
4° Les inspecteurs du travail assureront l'exécution de la loi (1).
Récemment (2), M. Langlois, dans un article sur la déclaration des maladies professionnelles, insistait sur la nécessité de cette déclaration, qui devrait être l'objet d'une loi spéciale. Ces maladies devraient être assimilées aux accidents du travail.
Certaines professions exposant particulièrement au saturnisme demandent quelques mesures spéciales de prophylaxie. Alors même qu'on substituerait souvent le blanc de zinc à la céruse, on n'arriverait pas à en supprimer entièrement la fabrication ; ainsi elle semble indispensableà certaines industries, en céramique par exemple. Les mesures que conseillait Layet pour les cérusiers sont les suivantes: nettoyage fréquent des ateliers après arrosage ; enveloppement des moulins et des blutoirs par des caisses en bois fermant bien, et qu'on n'ouvre qu'assez longtemps après le blutage pour donner au tourbillon de poussière le temps de se déposer sur le sol ; placement de manches aspiratrice sau-dessus de la trémie, sur laquelle on renverse les bacs de céruse et au-dessus des barils qu'on remplit ; lenteur dans les mouvements de translation, d'extraction et de tassement de la céruse; enfin remplacement dans la plus grande mesure possible de la main de l'ouvrier par des machines, telles que l'appareil Bruzon.
Pour ce qui est des peintres décorateurs, on devrait au moins, si on ne substitue pas à la céruse le blanc de zinc, n'employer que la céruse à l'huile. S'il est indispensable de se servir de céruse en poudre, préférée parce que, dit-on, elle s'écaillerait moins et serait propre à donner les tons lustrés, comme cela est nécessaire pour les papiers coloriés, les mêmes mesures protectrices devraient être prises
(1) Letulle, Le Saturnisme au Sénat. Revue de méd., 7 nov. 1906.
[2) Langlois, Presse méd., 9 janvier 1907.
<jue dans les céruseries ou au moins on devrait prescrire l'usage d'un respirateur approprié ou d'une éponge humide pour empêcher la pénétration des poussières dans les voies respiratoires. Avant de procéder .aux opérations si dangereuses de l'enlèvement des vieux enduits et au ponçage des enduits neufs, il faudrait humecter les parois, meubles ou objets, afin de diminuer les poussières. Sinon il y aura à faire usage du respirateur ou de l'éponge.
Gomme moyens prophylactiques pour les typographes, M. Caron, inspecteur départemental du travail à Valenciennes (1), a imaginé une casse à double fond. Le premier fond était formé par du crin renforcé d'une toile en fer galvanisé, ou mieux par une toile de cuivre rouge, et le second était une planche formant tiroir et permettant l'enlèvement des poussières. Les résultats fournis ont été très bons. La toile avait tamisé les poussières sans s'encrasser, et les caractères n'avaient pas été détériorés. Ainsi on éviterait la principale cause d'intoxication, qui vient de la souillure des doigts par contact avec la poussière plombique, qui résulte du frottement des caractères dans les casses. Ainsi on supprimerait l'opération dangereuse du soufflage pour le nettoyage des casses. Le seul inconvénient est le prix presque double de ces casses spéciales. Le nettoyage des casses pourrait se faire par aspiration par une sorte de vacuum cleaner.
Pour ce qui est des fabriques de poteries, il y a lieu d'interdire l'emploi des couvertes non vitreuses, c'est-à-dire où l'oxyde de plomb n'est pas sous forme de silicate ; mais cette précaution ne suffit pas ; en effet, la vitrification ou frittage est illusoire si la teneur -en silicate de plomb est élevée; car, à partir d'un certain taux de plomb, ils sont très solubles dans l'organisme ; il en est ainsi des silicates qui servent au poudrage litho-céramique. Le broyage des couvertes doit être fait par voie humide. Les ouvriers exposés à manier des couvertes sèches doivent se protéger le nez et la bouche avec l'éponge humide. Les objets ne devraient être plongés dans le vernis plombique qu'avec des pinces en fer. La brosse ne doit être utilisée qu'humide au-dessus d'un récipient d'eau. Enfin on pourrait arriver à substituer aux composés plombiques des substances non toxiques. C'est ce qui a été fait au dire de Kaup à Znaim, où on emploie un composé appelé Feldspathzinkoxydglasur, que des fourneaux perfectionnés peuvent parvenir à fondre ; aussi a-t-on pu supprimer dans ces poteries les accidents plombiques. Le vernissage des poteries pourrait se faire avec la composition suivante :
Silicate de soude 50 p. 100.
Craie de Meudon 15 —
Quartz pulvérisé 15 —
Borax ou acide borique 10 —
(1) Caron, Bail, de V Inspection du travail, 1904, uos 5 et 6, p. 523.
Pour le polissage des glaces, la potée de plomb pourrait être remplacée par l'acide métastanique, comme cela a été fait avec succès à Baccarat.
Les mastics plombiques pourraient être remplacés par d'autres sans plomb. Les mastics d'huile siccative et de blanc ou gris de zinc avec siccatif au manganèse pourraient remplacer les mastics de céruse à froid et à chaud. A chaud, on peut encore employer le mastic au fer, qui a la composition suivante : on mélange :
Fleur de soufre 1 partie.
Limaille de fer fine 60 parties.
On fait une pâte avec de l'eau contenant 2 parties de chlorhydrate d'ammoniaque et un sixième de vinaigre ou d'acide sulfurique étendu.
De même, dans Yindustrie des feutres et des cuirs vernis, l'huile siccative à base de plomb pourrait, comme dans la peinture, être remplacée par de l'huile rendue siccative par ébullition avec du. peroxyde de manganèse.
La constitution des fonds, des mordants, les couleurs, la g lacune porcelaine peuvent se faire avec des blancs de zinc ou de baryte. De même, dans l'industrie des cartons et crayons colorés, on pourrait employer le jaune d'ocre (oxyde de fer), jaune-citron de zinc (chromâtes de zinc), l'orangé d'antimoine (sulfure de fer), les verts de zinc (oxydes de zinc et cobalt). Peut-être l'oxyde de zinc associé à l'acide borique pourrait-il remplacer l'oxyde de plomb dans les émaux pour la décoration des porcelaines, faïences et métaux 1
Dans la fabrication du cristal, grâce à l'acide borique, on a pu, il y a déjà longtemps, à la cristallerie de Clichy, substituer l'oxyde de zinc à l'oxyde de plomb et la chaux ou la baryte à la potasse. Les résultats sont des plus satisfaisants.
Pour la braise chimique, déjà, en 1885, le Conseil d'hygiène publique de la Seine avait conseillé l'emploi d'azotate d'ammoniaque au lieu des sels de plomb. Dans la conduite des métiers Jacquard, où les accidents sont dus aux poids de plomb qui servent à tendre les fils et par leur frottement dégagent des poussières plombiques (Schuler) (1), on pourrait aux poids en plomb substituer des poids en fer, garnis ou non de plomb à l'intérieur. Il y aurait lieu d'y interdire par un décret l'usage du plomb.
Les accidents observés chez les ouvriers qui entretiennent les piles télégraphiques peuvent être évités en employant un outil au lieu des doigts pour nettoyer les têtes des charbons. Pour la teinture des fils, le chromate de zinc pourrait remplacer le chromate deplomb; on produirait le chromate dans la fibre par double décomposition entre un sel soluble de zinc (sulfate ou chlorure) et un chromate alcalin. Les sels de zinc très stables ne craignent pas la
(1) Schuler, Rev. hyg. et police sanit., 1885, p. 688.
INDUSTRIE DU PLOMB. 9 -44a
sulfuration et, étant un peu antiseptiques, seraient de nature à assurer la conservation des étoffes (1). Il y a déjà quelques années que, à la suite d'accidents saturnins survenus chez les ouvrières des filatures qui dévident le coton teint en flotte venant des teintureries de Lyon, Roubaix et Rouen, on avait essayé diverses substances (jaune de prunaline, auranine, chrysophanine), mais qui ne parurent pas résister aussi bien que le jaune de plomb à la lumière et protéger les étoffes contre les insectes. Napias lut un rapport au Comité d'hygiène de France, le 8 avril 1895, et émit l'avis qu'il n'y avait pas lieu d'interdire pour ces teintures le chromate de plomb, mais qu'il était bon de ne recevoir du teinturier ces cotons que bien débarrassés par lavage du chromate de plomb non fixé. La question étant revenue en 1896, Napias, dans un second rapport, établit que ces cotons ne formaient que les trois centièmes des cotons employés par les guimpiers, et le Comité se contenta de conseiller l'interdiction du travail des femmes et des enfants pour le dévidage de ces cotons. Ces cotons entrent dans les tissus dits waterproofs.
Dans la confection, on pourrait supprimer la céruse, qu'on remplacerait par le blanc de zinc. Les blancs de plomb employés comme apprêts seraient remplacés par des apprêts à la gomme, à l'amidon, à la stéarine, au savon, à la paraffine, à la cire ou au borax, au blanc de zinc, de kaolin, de talc, de spath pesant, de plâtre, de craie.
La teinture noire obtenue au sulfure de plomb pourrait l'être aussi bien avec le tannate ou gallate de fer, les noirs au campêche, à l'aniline, les noirs chargés à la glycose, les noirs de garance et garancine et les noirs de Laval aux sulfures organiques (2).
Les verts des fleurs artificielles pourraient être réalisés avec un mélange de jaune de zinc et bleu de Prusse, ou par combinaison, par voie sèche, des oxydes de zinc et de cobalt.
Dans presque toutes les industries, on pourrait donc remplacer les sels de plomb. Le plus difficile à remplacer paraît le minium; il ne semble pas en effet que l'oxyde de fer dit minium de fer évite l'oxydation des métaux, qui ne le serait que par la combinaison imperméable entre le minium et l'huile (A. Gautier). Pour ce qui est même de l'utilité du blanc de céruse en peinture, nous devons rappeler quelques divergences d'opinion qui se sont manifestées à l'occasion des dépositions faites par des savants hygiénistes ou chimistes devant la Commission de la Chambre des députés chargée d'examiner le projet de loi sur l'emploi des composés du plomb dans la peinture en bâtiments (3). A côté de dépositions nettement contraires à la céruse, comme celles de P. Brouardel, Laborde,
(1) Poisons industriels, p. 56.
(2) Poisons industriels, p. 57.
(3) Rapport de J.-L. Breton, député, 1903.
Dieulafoy, le professeur Armand Gautier se montra d'avis de Futilité de la céruse pour la peinture extérieure à cause de sa plus grande solidité, et il en proposa l'abandon tout au plus pour les peintures intérieures, interdiction à laquelle d'ailleurs se limitait le projet de loi. Dans un récent article (1), M. Janicot insistait sur le fait déjà énoncé dans le rapport du Dr Treille au Sénat qu'aucune nation étrangère n'a proscrit même partiellement la céruse, ni l' Allemagne si soucieuse cependant de l'hygiène publique, ni l'Angleterre. L'emploi bien réglementé pourrait en être moins nocif qu'on ne croit. Mais la nécessité même de cette réglementation montre que son emploi n'est pas exempt de tout danger. Qu'on parcoure d'ailleurs les différents documents annexés au rapport de M. J.-L. Breton, et on verra que presque tous les hygiénistes et médecins s'accordent à condamner la céruse et à en demander le remplacement par le blanc de zinc inoffensif pour celui qui le prépare et le manie. Il y aurait donc à souhaiter que les pouvoirs publics intervinssent à ce sujet en limitant au strict nécessaire l'emploi des composés plombiques et en écartant les femmes et les enfants des professions particulièrement dangereuses. L'hygiéniste a le devoir de leur rappeler qu'il y a en jeu l'intérêt non seulement des individus, mais de leur descendance.
La céruse a été déjà plusieurs fois proscrite par arrêtés ministériels pour les travaux publics. Nous citerons : arrêté du ministre des travaux publics du 24 août 1849, circulaire du ministre de l'Intérieur de février 1852, circulaire du sous-secrétaire d'état des postes et télégraphes du 20 février 1901, arrêté du ministre du Commerce du 25 mars 1901, circulaire du ministre des Travaux publics du 1er juin 1901.