LE CUIVRE
Le cuivre a eu sa légende ; ce métal a longtemps passé pour un des plus nocifs et a été l'objet de nombreuses ordonnances en réglementant l'usage. Ce sont les travaux de Galippe (1) qui ont réduit à néant cette légende, et une circulaire ministérielle du 10 avril 1889 vint annuler les ordonnances antérieures relatives au cuivre. Déjà, avant les travaux de Galippe, un certain nombre de médecins avaient proclamé l'innocuité du cuivre. Au milieu du xvmc siècle, le Dr Letellier, en s'appuyant sur les registres mortuaires de la paroisse de Villedieu-les-Poêles (Calvados), dont tous les habitants étaient chaudronniers, avait réfuté victorieusement les assertions de Desbois (de Rochefort), qui avait fait un sombre tableau de l'hygiène des habitants de cette commune. Malgré cela, depuis cette époque, cette erreur s'accrédita. En 1847, Chevallier signalait la bonne santé
(1) Galippe, Etude toxicologique sur le cuivre et ses composés. Thèse de Paris,
desouvriers du cuivre dans le Tarn; enl864,Pécholier-de-Saint-Pierre constatait les mêmes faits chez les ouvrières en verdet ; enfin, en 1879, Heulès confirmait les assertions de Galippe dans son histoire du village de Durfort et disait : « La santé des habitants y est parfaite, leur vie moyenne normale, et pourtant il y a du cuivre partout, dans les poussières du sol, dans l'atmosphère. Ce cuivre imprègne la barbe, les cheveux, les sourcils des travailleurs et les teint en vert. » Mais c'est Galippe, qui confirmant les données que devait fournir l'expérience tant de fois séculaire des vaisseaux de cuivre en usage chez les anciens Romains pour préparer les aliments, confirmant les expériences de Pélikan (de Pétersbourg) faites sur des chiens, celles de Rademacher sur lui-même, détruisit définitivement une légende qu'avait puissamment concouru à fonder J.-J. Rousseau, qui disait dans une lettre à l'abbé Raynal juillet 1753 : « Le vert-de-gris ou le cuivre dissous est un poison violent, dont l'effet est toujours accompagné de symptômes affreux ; la vapeur même de ce métal est dangereuse, puisque les ouvriers (jui le travaillent sont sujets à diverses maladies mortelles ou habituelles, etc. »Oron sait quel puissant empire a exercé sur le courant des idées pendant plusieurs générations l'éloquente rhétorique de J.-J. Rousseau. Galippe et du Moulin ont bien démontré par des expériences ou sur des animaux, ou même sur eux et leur famille, l'innocuité au moins relative des sels du cuivre. Bouchardat a donc pu dire : « Au point de vue de l'hygiène, le plomb a fait plus de mal que de peur, et le cuivre plus de peur que de mal. »
Est-ce à dire qu'il faille rayer des ouvrages d'hygiène industrielle la question du cuprisme? A cela la réponse est fournie par M. Layet, qui s'exprime ainsi : « Il n'existe pas à proprement parler d'intoxication professionnelle par le cuivre analogue à celle que provoque le travail du mercure, de l'arsenic et du plomb. Il n'en est pas moins vrai que le travail du cuivre, à cause même de la diversité des opinions professionnelles qu'il soulève, sous les formes différentes qu'il affecte, ne saurait être innocenté au point d'en arriver à laisser dans l'ombre toute une catégorie d'ouvriers dont l'hygiène professionnelle est cependant fort intéressante, par la simple raison que l'action nocive du cuivre n'est plus ce que l'on aurait cru depuis longtemps, pour ne pas dire toujours (1). » Les accidents observés chez les ouvriers du cuivre peuvent tenir plutôt aux autres corps mêlés au cuivre, tels que plomb, arsenic, antimoine; cette remarque s'applique particulièrement aux ouvriers qui manipulent les alliages de cuivre.
PROFESSIONS EXPOSANT A L'INTOXICATION PAR LE CUIVRE. — Il y a à distinguer, parmi les ouvriers du cuivre, ceux
(1) Layet, loc. cil., p. 523.
qui travaillent le cuivre ou ses alliages et ceux qui manipulent ses composés.
1° Métallurgie du cuivre. — Tout d'abord il y a à extraire le cuivre des mines. Dans quelques mines (Ariziera, Nouveau-Mexique, Californie mexicaine), on a affaire au minerai oxydé, qui donne une absorption plus facile du cuivre: mais le cuivre est très peu volatil. Le plus souvent, en raison de la profondeur des mines, il s'agit de minerai sulfuré plus stable. Dans ce cas, l'ouvrier doit exécuter des grillages, soit en tas, soit mieux au réverbère, ou dans des appareils spéciaux utilisant le dégagement de l'acide sulfureux, puis des fusions au réverbère ou au four à cuve. Dans toutes ces opérations, le cuivre ne se volatilise presque pas, et les accidents seraient dus aux impuretés (acide arsénieux dans le grillage entas, acide sulfureux).
2° Professions travaillant le cuivre rouge. — Les fondeurs ne semblent exposés qu'à des accidents dits « fièvre des fondeurs », attribuables à la température élevée, à la fatigue, mais non aux vapeurs cupriques.
Les chaudronniers, c'est-à-dire les ouvriers faisant des bassinoires, des bassins, des tuyaux, des casseroles, des plateaux de balance, ne sont guère exposés aux poussières de cuivre, qui ne se produisent pas par le simple effet du martelage.
Par contre, sont exposés à absorber du cuivre les ciseleurs, tourneurs } limeurs, polisseurs de cuivre. Ces ouvriers sont couverts de poussières de cuivre, et ceux qui ne soignent pas leurs cheveux les ont d'une teinte verte. Il semble se faire une combinaison donnant lieu à la production d'un sel de cuivre (Stanislas Martin). Pour E. Ritter, il se ferait une combinaison avec les cosmétiques ou pommades dont se serviraient les ouvriers, pour Galippe, avec la graisse sécrétée par les glandes sébacées. C'est ce que pense aussi Layet, qui a remarqué que les sujets chez qui ce fait s'observe ont des cheveux gras.
3° Professions maniant les alliages de cuivre. — Les ouvriers qui travaillent le cuivre jaune ou laiton présentent des accidents qui sont dus au plomb, et ceux qui travaillent le cuivre blanc ou tombac sont exposés à l'arsenicisme.
4° Professions en contact avec les sels de cuivre. — La fabrication du verdet ou acétate de cuivre se fait par le séjour de plaques de cuivre dans du moût de vin. On racle ces plaques, on pulvérise et on tamise le verdet ainsi obtenu ; les ouvriers qui font ce travail n'accusent qu'un peu d'irritation plutôt mécanique de la gorge.
La fabrication du sulfate de cuivre ne paraît pas exposer les ouvriers à son absorption (Layet).
Par contre, les professions qu'il nous reste à mentionner peuvent donner lieu à quelques accidents. De ce nombre est la fonte du
bronze cl du laiton. Ces ouvriers absorbent des poussières d'oxyde de cuivre quand ils emploient le vieux sable qui a servi au moulage. Les émanations des scories extraites des fours de fusion sont dangereuses, parce qu'elles contiennent de l'oxyde de cuivre. Les ébarbeurs, les acheveurs qui polissetn avec la lime, le frottoir ou la brosse, ces pièces moulées, sont exposés à absorber beaucoup de ces poussières.
Même danger pour les ouvriers qui travaillent les vieux cuivres recouverts d 'oxyde ou de carbonate. Les différentes opérations de ce travail sont la fonte, le décapage, le nettoyage, le brasage de ces cuivres. Le grattage, le martelage des vieux cuivres, chaudières, lames, tuyaux, donnent lieu à des poussières d'oxyde et de carbonate. D'autre part, en chauffant le métal oxydé pour dessécher les incrustations salines et en permettre le détachement, il se produit une fumée acre, chargée de poussières nocives (Layet).
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE ET SYMPTOMATOLOGIE. — Nous aurons peu de chose à dire de l'absorption du cuivre, qui peut se faire par les diverses voies, cutanées et surtout pulmonaire et digestive. Il s'accumule dans le foie, dans les os qui deviennent bleuâtres ou verts (Houles), si bien que le cadavre communique cette couleur à la terre qui l'entoure : l'élimination se fait par les urines, comme le prouve la couleur verte que prennent les endroits où les ouvriers urinent fréquemment. Les productions pilaires, les cheveux et les dents prennent cette teinte verte. Nous avons mentionné les théories émises pour expliquer cette couleur des cheveux.
La couleur des dents est aussi remarquable. Elles ont une teinte bronzée, variant du vert bleu tendre au bleu foncé par dépôt de cuivre au niveau du collet et dans les interstices plus qu'à leur extrémité libre. Les dents ainsi modifiées sont les incisives et les canines; les molaires sont indemnes. On a décrit même un liséré cuprique analogue au liséré saturnin (Bailly); il ne s'agit pas là d'un vrai liséré, mais bien d'une altération du tartre et de l'émail par insuffisance des soins buccaux, susceptible de disparaître par le brossage (Bucquoy). Il peut y avoir un degré de plus dans cette lésion ; c'est alors de la gingivite avec déchaussement des dents, magma formé détartre et de sels de cuivre.
On a attribué au cuivre des troubles (jaslro-inleslinaux, constituant ce qu'on a appelé la colique de cuivre. Il y a une saveur métallique désagréable, de la sécheresse de la langue, des nausées, des vomissements; on sait en effet que la plupart des sels de cuivre ont une action émétisante et que c'est à ce fait qu'est due en partie leur innocuité ; il y a encore des coliques avec selles dysentériformes, douleurs gastriques et abdominales. La réaction peut être plus générale ; la peau est sèche, le malade accuse de la soif, des douleurs des membres. Cette colique de cuivre s'observe surtout chez les découpeurs de feuilles de cuivre, les limeurs et polisseurs à sec, les bron-
ziers. D'après Layet, sous l'influence des sécrétions de l'organisme, le cuivre s'oxyderait et serait absorbé sous forme de sel. L'élaboration du cuivre dans la bouche serait fâcheuse, et la déglutition de salive amènerait continuellement dans l'estomac des débris de cuivre, cause des accidents dysentériformes. D'ailleurs ces accidents peuvent tenir aux corps qui se trouvent unis au cuivre. Chez les anciens ouvriers, ces accidents sont atténués du fait de l'accoutumance.
PROPHYLAXIE. — Peu de choses à dire sur la prophylaxie, qui consistera surtout « dans la complète ventilation des ateliers, dans l'application des procédés d'aspiration mécanique agissant plus spécialement sur les poussières qui se dégagent des établis et, d'autre part, dans l'arrosage fréquent des parquets et dans les soins de propreté individuelle immédiatement après les opérations de façonnage des objets de fonte et de brassage des vieux cuivres oxydés » (Layet). En cas de troubles intestinaux, on prescrira le lait et ïeau albumineuse.