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OXYDE DE CARBONE

L'oxyde de carbone se dégage dans toute combustion incomplète et lente ; il se produit donc surtout au moment de l'allumage et de l'extinction d'un foyer. Il se fait jour au dehors à travers les crevasses; il traverse la fonte chauffée au rouge sombre ; dans les hauts fourneaux, au moment de la coulée de la fonte, il s'en dégage en abondance. Ce gaz est contenu dans le gaz d'éclairage, dans la toxicité duquel il entre pour une grande part. C'est un poison d'autant plus dangereux qu'i! n'a pas d'odeur, que rien ne prévient de sa présence.

PROFESSIONS EXPOSANT A L'INTOXICATION PAR L'OXYDE DE CARBONE ET L'ACIDE CARBONIQUE. On comprend aisément que, dans un bon nombre de professions, il y a danger d'inhalations d'oxyde de carbone arrivant brusquement en grande quantité, ou agissant par une absorption lente à petite dose répétée tous les jours.

Dans les mines, l'oxyde de carbone se produit à la suite des explosions, soit volontairement provoquées par la poudre de mine ou la dynamite, soit accidentelles à la suite d'explosion de grisou. La poudre de mine produit beaucoup d'oxyde de carbone, et on a, par son usage, observé plusieurs fois des accidents chez des sapeurs du génie employés à des travaux de guerre souterrains. Dans les carrières, dans les tunnels lorsqu'on fait sauter des roches à la dynamite, on

observe des accidents de même ordre. On a évalué à 11000 litres d'oxyde de carbone et acide carbonique, et à 3000 litres de produits nitreux les gaz produits lors de la détonation.

Les pompiers dans les incendies (caves, fournils) sont exposés à l'asphyxie oxycarbonée, et cela malgré l'accoutumance que leur procurent des exercices appropriés ; ils arrivent à pouvoir rester près du foyer, car c'est là que l'air est le plus renouvelé et qu'il y a le moins de fumée.

Dans les usines à gaz, le nettoyage des cuves de gazomètres est très dangereux. Layet croit qu'il s'agit là d'un méphitisme complexe où l'oxyde de carbone n'est pas seul à jouer un rôle. Ces accidents n'arrivent pas quand les parois des cuves sont imperméables. Dans les usines à gaz, on peut encore voir des faits d'intoxication chez les ouvriers employés aux cornues quand on enlève les tampons ; mais, si le tirage est fort, si la ventilation est bonne, les accidents ne s'observent pas. Les accidents dans les usines à gaz sont plus à craindre dans le travail d'épuration que dans celui de distillation. Poincaré a fait mourir des cobayes soumis à la douche gazeuse qui s'échappe des caisses d'épuration quand on les ouvre. Pour nettoyer les tuyaux, les gaziers ont la mauvaise habitude de souffler dedans ou d'aspirer; ils s'exposent par là à l'asphyxie par le gaz et à l'intoxication par la céruse qu'il y a souvent dans les tuyaux. Sédillot a vu ainsi deux cas de mort subite. On a vu quelquefois mourir par brusque asphyxie les ouvriers qui travaillent dans les tranchées à découvrir les fuites de gaz. Enfin les ouvriers qui, dans les usines à gaz, manœuvrent les brouettes chargées de coke incandescent retiré du four et qui se refroidit peuvent être suffoqués par l'oxyde de carbone.

Dans le travail des hauts- fourneaux , quand on éteint la houille enflammée dans les fourneaux à coke, l'oxyde de carbone peut produire de sérieux accidents. Mais surtout à redouter est le nettoyage des hauts-fourneaux. Il y a dans la littérature médicale un certain nombre d'asphyxies relevant de cette cause. Pour Stœrmer, les accidents seraient de plus en plus fréquents dans les fonderies et hautsfourneaux de Haute-Silésie (1). D'après Tracinsky (2), dans les zingueries de Haute-Silésie, il y aurait plusieurs sources de production d'oxyde de carbone : fours à zinc non surmontés de cheminées d'appel, scories incandescentes provenant du nettoyage des moufles, etc. Les accidents observés chez ces ouvriers sont plutôt des accidents chroniques.

D'autres professions exposent à l'inhalation oxycarbonée. Ce sont celles où on se sert de réchauds au charbon de bois dont le tirage est médiocre; dans ces professions, nous citerons les élameurs, ferblan-

(1) Stœrmer, Rev. d'hycj., 1895, p. 853.

(2) Tracinsky, Ann. d'hyg. puh. et de méd. lég., 3e série, 1888, p. 399, t. I.

tiers, qui se servent du fer à souder, aujourd'hui remplacé par des éolipyles d'essence minérale, les fondeurs en caractères, qui maintiennent l'alliage en fusion ; les marbriers, qui font fondre les mastics pour boucher les fissures; les tailleurs, teinturiers, repasseuses, qui repassent les étoffes ou le linge. Guépin (de Nantes) a signalé des troubles chroniques chez les repasseuses se servant de fers creux garnis de charbon ou de braseros dépourvus de tuyaux de fumée. Les ouvriers des filatures ont à sécher les fils ou à les chauffer pour les amener à être lisses. Enfin il faut rappeler que les cuisiniers, cuisinières, pâtissiers, qui sont souvent dans des endroits mal ventilés, sont sujets aux petits accidents de l'oxycarbonisme. L'emploi des fourneaux à gaz peut, s'il n'y a pas de hotte et si on laisse se fissurer le tuyau par suite du séjour dans l'intérieur du gaz en tension, donner lieu à des troubles de même ordre (Ainoyau).

PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE DE L'OXYCARBONISME. — L'absorption de l'oxyde de carbone se fait parla voie respiratoire, la peau n'absorbant que peu et lentement (Chauveau).

Les accidents que cause l'oxyde de carbone sont plutôt dus à une intoxication qu'à une simple asphyxie. En effet, l'oxyde de carbone tue le globule en formant avec l'hémoglobine une combinaison fixe (hémoglobine oxy carbonée). Le globule est alors impropre aux fonctions vitales ; aussi la guérison des accidents chroniques est-elle lente, même après soustraction de la cause, par ce qu'il faut attendre la formation de nouveaux globules pouvant remplacer ceux qu'a paralysés l'oxyde de carbone. L'hémoglobine oxycarbonée donne au spectroscope une bande noire unique en place des deux bandes de l'oxyhémoglobine.

La mort des animaux peut survenir dans une atmosphère contenant 1 p. 2 000 ou même 1 p. 7000 de ce gaz. Bientôt, comme dit Brouardel (1), l'animal, grâce à l'avidité de ses globules sanguins vis-à-vis de l'oxyde de carbone, a nettoyé l'atmosphère de tout l'oxyde de carbone.

Les recherches de Grehant montrent que, vis-à-vis des petites quantités d'oxyde de carbone, le poumon agit comme un dialyseur. Le résultat est le même que l'animal soit plongé un instant dans un milieu riche en oxyde de carbone, ou longtemps dans une atmosphère où il y en a peu.

SYMPTOMATOLOGIE. — Dans l'oxycarbonisme professionnel, deux formes se rencontrent, l'une suraiguë, massive, l'autre lente, chronique.

Forme suraiguë. — Dans la première, aiguë, observée chez des ouvriers éteignant de grandes masses de charbon en combustion ou chez les gaziers déchargeant les cornues, et qui peut s'observer

(1) P. Brouardel, Les Asphyxies, 1896, p. '21.

même chez des ouvriers travaillant à l'air, on observe une céphalée frontale intense, des vertiges, de l'abattement, de la faiblesse des jambes ; ces accidents peuvent être passagers si le sujet est soustrait à l'influence toxique. Ailleurs les accidents sont plus graves, il y a perte de connaissance, quelquefois des mouvements convulsifs ou de la raideur tétanique. La mort survient brusquement ou au bout de quelques jours.

Les accidents chroniques sont essentiellement marqués par une anémie, qui va en s'accusant ; Guichard a vu un individu travaillant dans les hauts fourneaux qui s'était mithridatisé par une longue intoxication, mais qui néanmoins était d'une pâleur livide, avait peu de mémoire, était lent d'allure et passait pour ne jamais dormir. Souvent il y a en même temps cyanose de la face, céphalée, vertiges, ralentissement respiratoire et circulatoire, abaissement thermique, troubles gastro-intestinaux, et enfin des troubles nerveux bien étudié

les

par P. Brouardel.

Les troubles nerveux peuvent se voir d'emblée, ou seulement à une période tardive. D'emblée, ils font suite en général au coma ; il y a un état ébrieux, de l'hébétement, de l'amnésie, qui peut durer longtemps (de Beauvais), de l'insomnie résistant aux narcotiques. Les paralysies ne sont pas rares ; on a signalé la paralysie du trijumeau (Borsard). On peut voir des anesthésies partielles.

Les troubles psychiques consistent en hallucinations visuelles et auditives, du délire, un état de vague cérébral, du délire de persécution, de l'irritabilité. Ces troubles (bien indiqués par Moreau, de Tours), ont été comparés par P. Brouardel à ceux qui suivent les chocs traumatiques et les commotions dus aux grands accidents. ïlestvrai qu'il est souvent, en particulier chez les cuisinières, difficile défaire In part qui revient dans ces accidents à l'alcoolisme.

PROPHYLAXIE . — L'oxyde de carbone est d'autant plus à redouter que sa présence reste inaperçue, car il est inodore. Aussi les moyens qui permettraient de le déceler concourraient-ils à assurer la prophylaxie des accidents. Plusieurs ont été proposés ; le procédé qui consiste à faire brûler une bougie dans le milieu suspect de méphitisme est insuffisant, parce qu'il peut y avoir assez d'oxygène pour assurer la combustion, alors que la mort des animaux arrive par intoxication par un gaz toxique. Aussi Gréhant a-t-il fait de nombreuses expériences pour établir la proportion d'oxyde de carbone toxique pour chaque espèce animale; il a vu qu'il en faut 1 p. 450 pour tuer un moineau, 1 p. 250 pour tuer un chien, 1 p. 70 pour un lapin. Dans le creusement des mines de guerre, les Allemands se servent de pigeons. Grehant a vu qu'en laissant un oiseau (canard, poulet) pendant une demi-heure dans une atmosphère contenant des traces d'oxyde de carbone l'analyse du sang de l'oiseau permet de déceler dans l'air la présence de 1 p. 500 et même de 1 p. 10000 de ce gaz. A ces

moyens, il faut ajouter celui qu'a indiqué Berthelotet qui est basé sur la réduction par l'oxyde de carbone du nitrate d'argent ammoniacal, qui brunit.

Mesures propres à certaines professions- — 11 y a un certain nombre de mesures préventives propres à quelques-unes des professions que nous avons énumérées^i-dessus. Dans les ateliers, les cuisines où on se sert du gaz, on devra avoir soin, en éteignant, de fermer le robinet d'amenée du gaz au tuyau, au lieu de fermer simplement le robinet du brûleur ; on évitera ainsi le séjour du gaz en tension dans le tuyau et son issue par les fissures. Si on se sert de cuisinières à charbon de terre, il faudra en assurer le bon tirage, et, au lieu de fermer la clef du tuyau pour modérer le feu, ce qui fait refluer dans la pièce les gaz de combustion, on devra régler le chauffage par lecendrier qui doit fermer hermétiquement.

11 faut rejeter le fer creux des repasseuses, les réchauds à charbon de bois sans tuyaux, ou au moins ne s'en servir que dans un courant d'air.

Dans les usines à gaz, il y a une série de réformes qu'a formulées Poincaré et dont les principales sont de recommander aux ouvriers d'ouvrir les cornues en deux temps, de desserrer d'abord un peu les tampons; d'allumer la petite quantité de gaz qui s'échappe avant de les enlever, de ne jamais aspirer dans les tuyaux avec la bouche, mais avec des aspirateurs; d'interposer des extracteurs entre les appareils de distillation et d'épuration.

Y a-t-il des moyens permettant de pénétrer dans une atmosphère chargée d'oxyde de carbone ? — On comprend de quelle utilité peuvent être de pareils moyens, en particulier pour préserver les pompiers dans les incendies. Dans ce but, on a imaginé de nombreux appareils qu'il nous est impossible de décrire ici. Nous renvoyons pour cela à l'ouvrage déjà souvent cité de Layet (1), qui divise tous les appareils protecteurs en trois groupes : 1° les respirateurs par neutralisation chimique ; 2° les respirateurs à prise d'air extérieur : 3° les respirateurs à réservoir d'air portatif. Parmi ces appareils, nous citerons celui qu'a imaginé Chauveau : c'est un aspirateur nasal consistant en un petit masque qui se met sur les deux narines. Chaque narine est en relation par un tube avec un tuyau horizontal muni de soupapes aux extrémités; l'une sert pour l'air inhalé, l'autre pour l'air exhalé. Un tuyau en caoutchouc de 20 mètres de long, adapté à la première, permet au sujet d'aller prendre très loin l'air respiré. Les expériences de Chauveau ont montré qu'il n'y a guère lieu de craindre l'intoxication par la peau. Pour l'oxyde de carbone, on ne peut pas obtenir de neutralisation chimique; le seul assainissement possible est la ventilation forcée, par exemple avec un ventilateur soufflant à palettes, comme en emploient les pompiers à Paris.

(1) Layet, loc. eit., p. 568.

Que faire à un sujet intoxiqué par l'oxyde de carbone? - Une instruction du Conseil d'hygiène de la Seine résume ainsi ce qu'il y a à faire :

1° Retirer le malade le plus tôt possible du milieu méphitique, l'exposer à l'air, le débarrasser des vêtements ;

2° Faire la respiration artificielle^ pendant longtemps, en la reprenant dès que s'arrêtera la respiration naturelle, dans le cas où elle aurait repris. Si le malade respire, mais est sans connaissance, faire des inhalations d'oxygène ;

3° Si le malade est sans connaissance, mettre dessinapismes, faire des piqûres d'éther, jeter de l'eau froide à la face;

4° Lorsque la respiration sera rétablie, mettre le malade dans un lit bassiné, la tête élevée, donner des boissons chaudes : thé, café, grog, vin. A ces mesures, il faut ajouter le moyen si utile préconisé par Laborde, les tractions rythmées de la langue. De l'ammoniaque, dont onusera avec prudence, du vinaigre, des sels volatils pourront rendre service.

Enfin on ne saurait trop insister sur l'utilité de l'oxygène dans le traitement consécutif. Grehant a montré que, si on se contente de faire respirer de l'air pur, il y a encore, au bout de trois heures, dans 100 centimètres cubes de sang artériel, 4,5 d'oxyde de carbone ; avec l'oxygène, il n'y en a plus que 1,1. Mosso a vu que, de deux singes intoxiqués par le séjour d'une demi-heure dans une atmosphère contenant 1 p. 100 d'oxyde de carbone, l'un d'eux, mis dans de l'oxygène à 2 atmosphères, se réveillait et guérissait, alors que l'autre mourait. On voit quels services peut rendre l'oxygène comprimé. Il suffit d'avoir à portée, en cas de besoin, de l'oxygène du commerce à la pression de 120 atmosphères.

L'acide carbonique est peu toxique, alors que l'oxyde de carbone l'est à un haut degré. Il est pourtant responsable de certains cas de mort.

PROFESSIONS EXPOSANT A L'ACIDE CARBONIQUE ET A L'AIR VICIÉ. — On a beaucoup chargé d'accusations à ce sujet la profession de fossoyeurs, mais il s'est fait, dit P. Brouardel, une vraie légende à propos de l'insalubrité des cimetières. Il n'y a pas de différence dans la composition de l'air à la surface du sol des cimetières et de l'air normal (Schutzenberger et Ogier). L'air à la surface d'une bière, trois semaines après l'inhumation, au moment de l'acmé de la putréfaction, ne contiendrait qu'un peu plus d'acide carbonique que Pair ordinaire. Lors des exhumations du cimetière et de l'église des Saint-Innocents, il n'y eut aucun accident. Le danger pour les fossoyeurs serait minime, puisquen cinq ans, où on

a creusé 137884 fosses, on n'a eu à déplorer qu'une mort par l'imprudence du fossoyeur, qui, avant de descendre, n'avait pas renouvelé l'air de la fosse avec une pompe et n'avait pas pris l'appareil de sauvetage ordinaire ; trois autres ouvriers, qui, sans précautions, descendirent à son secours, furent asphyxiés, mais purent être rappelés à la vie. C'est surtout dans les grandes chaleurs de l'été qu'est à redouter ce méphitisme des caveaux. Layet (1) ajoute à ce propos qu'il n'est pas rare de constater des gaz méphitiques dans les caves ou les rez-de-chaussée de maisons contiguës aux cimetières ; il faut admettre donc la circulation souterraine de gaz méphitiques et leur infiltration dans les terrains voisins. De même il peut y avoir pénétration d'acide carbonique dans des caves voisines des cours d'eau au moment de leurs crues, les gaz étant reflues par les eaux qui envahissent les couches poreuses du sol, ou lorsqu'il y a à proximité des matières en décomposition.

C'est par un mécanisme de ce genre que s'expliquent les accidents des puisatiers, dont il a été publié un certain nombre d'exemples. C'est ainsi que Riche a relaté l'histoire de puisatiers asphyxiés à Vanves pendant le forage d'un puits; l'un d'eux succomba: il attribua ces accidents à ce que le puits avait été creusé dans un terrain rapporté, contenant de nombreux détritus végétaux. AChécy, près Orléans, il y eut, à la suite du forage d'un puits, deux cas de mort survenus après une interruption de travail de trois jours, l'acide carbonique provenant de la distillation du marc que les cultivateurs laissent dans des fossés ou en tas s'étant accumulé dans le puits pendant ce laps de temps. A Aubervilliers, Descouts et Yvon (2) ont étudié le cas d'un puisatier mort en descendant dans un puits situé dans une cave, et suivi à un an d'intervalle de la mort d'un autre qui descendait pour réparer une pompe dans un puits situé à 250 ou 300 mètres du premier. Ces accidents rapides étaient dus à l'acide carbonique provenant de la fermentation de ce terrain, où il y a abondance de matières organiques et de résidus industriels.

Dans certaines fosses, où il y a des fermentations, fosses à fumier, à drêches, à marcs, l'acide carbonique peut venir lors de l'évacuation de la fosse : de là danger si l'on y descend sans précaution.

Dans les puits d'amarres des ponts suspendus, on a vu des accidents analogues. Dans ceux des ponts de Suresnes et de l'Ile Saint-Denis, on a vu des cas de mort. Hervé-Mangon a trouvé dans ces puits trop peu d'oxygène, beaucoup d'acide carbonique et d'azote. Ces accidents ne surviennent que lors des basses eaux, les gaz venant des matières organiques du sol voisin pouvant être alors aspirés dans les puits d'amarres. Les gaz peuvent être formés in situ dans les eaux et les

(1) Layet, loc. cit., p. 553.

(2) Descouts et Yvon, Rev. d'hyg., 1884, p. 105.

boues des puits et puisards. Layet (1) rapporte le cas suivant, qu'il a vu à Règles, près de Bordeaux, où on voulut curer un puisard profond de 6 mètres, à moitié rempli. On y mit une échelle ; à peine descendu, l'ouvrier s'affaissa. Trois autres tombèrent de même; on n'en put sauver qu'un.

Il est un certain nombre d'industries où il y a des fermentations qui dégagent de l'acide carbonique. Dans les brasseries, il est abondant dans les caves basses, mal aérées, où on fait fermenter la bière, surtout dans les germoirs et les malteries, où il faut renouveler l'air avant d'entrer. Dans les distilleries, il y a danger de pénétrer dans la cuverie ou atelier de fermentation du jus; des accidents peuvent arriver quand les ouvriers y descendent pour les nettoyer. Dans les amidonneries et les féculeries, il y a des dangers lors du curage des cuves à fermentation, où on met à macérer les grains concassés ou les remoulages de farine ; dans les papeteries, les accidents plus légers (céphalée, troubles des sens) peuvent être dus à la fermentation de la colle. Enfin, dans les sucreries et les raffineries, c'est la carbonatation des jus qui dégage de l'acide carbonique.

Les accidents des celliers sont connus depuis longtemps, qu'il s'agisse de fermentations du cidre, du vin, du vin de Champagne, etc. N'étant aérés que par le haut, ils laissent l'acide carbonique, en raison de sa lourdeur, s'accumuler en bas, et les ouvriers qui s'endorment dans un de ces celliers ou qui descendent dans des cuves vides, voisines de celles en fermentation, peuvent être asphyxiés, et malheureusement, ici comme pour les fosses d'aisances et les puits, les accidents sont toujours multiples; tous ceux qui descendent au secours des asphyxiés sans appareils spéciaux succombent à leur tour.

Il ne semble pas que la présence d'acide carbonique soit nécessaire pour constituer dans des cas de ce genre une atmosphère irrespirable. On a vu des ouvriers surpris en pénétrant soit dans des cuves à fermentation, soit dans des chaudières à vapeur pour les nettoyer, alors qu'il n'y avait pas d'acide carbonique. Il semble y avoir dans la constitution de ces milieux un composé toxique spécial, plus ou moins fugitif, mais capable d'elfe ts aussi redoutables que rapides (Layet).

Dans les fabriques d'eau de seltz, où on a trouvé jusqu'à 3 p. 100 d'acide carbonique, on n'a pas noté de troubles dans la santé des ouvriers. Les accidents des fours à chaux sont dus à l'acide carbonique qui s'y accumule pendant le temps d'inactivité. Les accidents qu'il cause portent surtout sur les mendiants et les chemineaux qui viennent s'y réfugier l'hiver.

PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE. Les effets brusques de

(1) La-ïut, loc. cit., p. 551.

l'acide carbonique sont connus de tous, et tout le monde sait l'expérience classique de la grotte du Chien, près de Naples, où l'acide carbonique, à cause de sa lourdeur, s'accumule dans les couches voisines du sol, d'où la conséquence qu'un chien y succombe, alors qu'un homme à cause de sa taille plus élevée y peut rester. L'acide carbonique se dégage du sol dans beaucoup d'endroits du globe, en particulier dans les terrains volcaniques.

Séguin a vu que l'air qui contient seulement 1 p. 20 d'acide carbonique ne produit pas de troubles; à la dose de 1 p. 10, on éprouve à la poitrine une sensation de picotement et de constriction ; à la dose de 1 p. 5 ou 1 p. 4, on arrive à l'asphyxie, alors même que l'oxygène y serait pour moitié. Une bougie peut brûler dans ce milieu incompatible avec la vie animale.

Paul Berta, par d'intéressantes expériences, élucidé le mécanisme de la mort dans ces cas. Il charge une atmosphère de 1 p. 5 d'acide carbonique ; un animal y meurt ; il y ajoute trois fois plus d'oxygène qu'il n'y en a dans l'air normal, et la mort survient dans le même temps. L'animal meurt donc non par faute d'oxygène, mais parce que l'acide carbonique séjourne dans le plasma du sang. 11 en conclut qu'il y a intoxication et non simple asphyxie. Cependant on peut dire qu'il y a aussi asphyxie, car l'animal meurt quand l'acide carbonique a dans le sang une tension égale à celle de ce gaz dans l'air. C'est là le mécanisme de la mort d'un être vivant maintenu dans un air vicié.

A cela il faut ajouter une action locale de l'acide carbonique sur le myocarde. Cartell, Liebig, P. Bert ont vu des cœurs de grenouille cesser de battre dans l'acide carbonique au bout de dix minutes, alors qu'ils se contractent encore pendant trois heures dans l'azote ou l'hydrogène. De plus l'acide carbonique aurait sur le système nerveux une action anesthésique locale.

A cette question se rattache celle de Y air confiné, question qui a une grande importance dans l'hygiène professionnelle. C'est là une question assez complexe, car il y a certainement dans l'air confiné des produits organiques et complexes qui unissent leur action toxique. Si l'on étudie la teneur en acide carbonique de l'air confiné, on voit qu'il renferme au plus 31 p. 10000 d'acide carbonique (prison de Chatham), alors que Séguin n'a été gêné pour respirer qu'à partir de l'adjonction à l'air pur d'une quantité de 1000/10000, et que l'asphyxie ne survenait qu'à la dose de 2 500/10000. Même si on renouvelle l'oxygène et si on absorbe l'acide carbonique, un petit animal mis sous une cloche hermétiquement close meurt rapidement. Mais, en pratique, on peut dire qu'il y a parallélisme entre la teneur en acide carbonique et celle en poisons organiques, d'où possibilité de mesurer ceux-ci par celui-là (Proust). On admet en général que l'air est contaminé lorsqu'il renferme plus de 10 p. 10000 d'acide carbonique. Pour que ce taux ne soit pas dépassé, il faut

Traité d'hygiène. VII. — 31

une ventilation de 30 mètres cubes d'air par heure et par adulte.

Une notion qui est d'importance majeure en hygiène industrielle est que, pour assurer la ventilation d'un atelier où séjournent plusieurs personnes, cet atelier fût-il assez grand pour fournir 12 et même 18 mètres cubes d'air par individu, il faut absolument qu'il y ait un léger courant d'air; il ne suffit pas que l'atelier soit spacieux; la seule différence, et bien minime, seraitdansun petit retard apporté dans le moment où l'air devient irrespirable.

SYMPTOMATOLOGIE. — Les symptômes de l'intoxication carbonique se montrent sous deux formes, l'une foudroyante, l'autre plus atténuée. La forme foudroyante rappelle le plomb des vidangeurs. Le sujet tombe comme frappé par un coup de massue. Nous avons remarqué déjà que ces accidents sont souvent multiples, faute des précautions indispensables.

Dans Vautre forme, quand il n'y a pas dans l'air plus de 1 p. 4 d acide carbonique, on voit des signes d'asphyxie ; la face est vultueuse, les yeux sont saillants, il y a une sensation de chaleur à l'épigastre et à la poitrine, une accélération de la respiration, un pouls faible et fréquent (Proust).

Les accidents dus à Vair confiné sont rarement aussi violents. Cependant on cite le fait des assises d'Old Bailey en Angleterre, qui se tenaient en 1750 dans une salle de 9 mètres de côté. La plupart des juges et assistants succombèrent asphyxiés; ceux qui étaient près d'une fenêtre ouverte survécurent. Citons encore ce qui arriva en 1756 aux Indes, où 145 prisonniers de guerre furent enfermés dans une salle de 6 mètres de côté. Au bout de douze heures, il en était mort 122, soit 84 p. 100. Ce sont là des faits exceptionnels, alors que l'intoxication chronique est la règle dans le personnel des ateliers qui, à l'insuffisance du cube d'air pendant les heures de travail, ajoute celle des heures de sommeil, ce que pourrait permettre d'éviter la fenêtre laissée entr'ouverte la nuit. Cette intoxication chronique se marque par un état d'anémie, de malaise, de l'anorexie, des troubles nerveux, céphalée, insomnie. Ces malheureux deviennent une proie facile pour les infections cachectisantes, et en particulier pour la tuberculose, la fièvre typhoïde, etc.

PROPHYLAXIE . — A ce que nous avons dit pour la prophylaxie et le traitement des accidents dus à l'oxyde de carbone, nous aurons ici peu de choses à ajouter. Comme moyen protecteur, nous signalerons celui qu'ont imaginé Desgrez et Balthazard (1), et qui repose sur la décomposition du bioxyde de sodium par l'eau à froid. L'oxygène qui est ainsi produit remplace celui qui a été utilisé par la respiration, tandis que la soude formée simultanément fixe l'acide carbonique de l'air expiré. Le milieu réagissant étant un oxydant

(1) Desgrez et Balthazard, Acad. Se, 13 août 1900, et Annales d'hyg. publ. et de méd. lég., 3e série, 1902, t. xlviii.

énergique détruit les toxines expirées. Ces auteurs ont construit un scaphandre où on n'a pas besoin d'air extérieur et avec lequel un ouvrier peut travailler au moins une heure dans un milieu irrespirable avec quelques dizaines de grammes de bioxyde de sodium. Ce système peut donc servir aux pompiers, aux ouvriers des industries chimiques, dans la navigation sous-marine, etc. Avant de descendre dans une fosse, dans un puits, il faut s'assurer qu'il n'y a pas excès d'acide carbonique, cela par l'épreuve de la bougie, au besoin en y mettant des petits animaux (verdiers).

Les accidents dus à l'air vicié seront prévenus par une bonne ventilation ; dans les industries à force motrice, dans les villes ayant une distribution électrique, elle sera fournie à peu de frais par un ventilateur, aspirateur électrique placé en haut d'une fenêtre. Il pourra y avoir à l'autre bout de la salle un calorifère avec large prise d'air extérieure et un saturateur d'humidité qui admettra de l'air à une température convenable.

Il faudra habituer les ouvriers à travailler dans un léger courant d'air, auquel on s'habitue très bien, comme en témoigne le traitement des tuberculeux dans les sanatoria et stations climatiques. Le médecin d'usine aura le devoir de lutter contre la déplorable habitude qu'ont les nombreuses familles ouvrières de rester entassées, fenêtres closes, dans leurs étroits logements. Il fera pénétrer cette notion que l'air pur est aussi utile à l'homme que l'aliment; il luttera contre ces préjugés, dont se moquait spirituellement le Dr Brunon dans un récent article sur « l'air confiné et la tuberculose» (1). « Ce qui caractérise, dit-il, le Français dans le sujet qui nous occupe, c'est sa vie étroite, restreinte, étriquée. Sans qu'il s'en doute, il est sous l'empire de la règle monacale et de la prudence bourgeoise. Il a été conduit peu à peu à avoir peur de tout et à donner à ses enfants une éducation efféminée. » Peur de l'air, peur de l'eau, résume le code d'hygiène adopté par la majorité.

Le médecin devra combattre énergiquement cette aérophobie, moins enracinée dans la classe ouvrière, mais où elle peut avoir des conséquences particulièrement redoutables. Il apportera par là son concours à la lutte contre la tuberculose.

HYDROCARBURES. — L'étude des accidents causés par les hydrocarbures dans l'industrie doit être précédée de quelques notions chimiques sur ces corps. Aussi reproduirons-nous ici le résumé rédigé par l'un de nous dans un rapport sur les intoxications professionnelles par les hydrocarbures (2). Les hydrocarbures

(1) Brunon, Presse med., 11 mars 1905.

(2) Maladies professionnelles, 1903, p. 51.

donnent des corps qui sont d'un grand usage comme matières colorantes ; ces corps dérivent du goudron de houille. Par distillation, la houille fournit deux grandes classes de produits : les huiles légères et les huiles lourdes. Des huiles légères proviennent les benzols connus sous le nom de benzol 90 et 50 p. 100, qui, traités dans des appareils à colonnes, donnent les hydrocarbures de la série aromatique, tels que benzène, toluène, xylène, corps qui, par nitratation et réduction, donnent les aminés dérivées, aniline, toluidine, xylidine.

Le fractionnement des types 90 p. 100 et 50 p. 100 donne des produits de tête variables suivant l'origine des houilles (le 90 p. 100 en donne plus que le 50 p. 100), mais où domine le sulfure de carbone, des produits sulfurés, enfin des carbures de la série éthylénique, des nitriles, des carbylamines, de l'acétate de méthyle, de l'acétone, de l'alcool méthylique. Ces différents corps sont très volatils et inflammables.

Le benzène qui répond à la formule C6H6 se transform e en nitrobenzine par addition d'acide nitrique :

C«H« + AzO^H = G6H5Az02 + H20.

Cette transformation se fait dans des appareils en fonte ; pour enlever la benzine qui a échappé à la nitratation, on envoie dans la nitrobenzine un jet de vapeur. La benzine, qui bout à 80°, est recueillie dans un réfrigérant qui doit être puissant, car sinon il se ferait de la nitrobenzine très toxique.

Pour transformer la nitrobenzine en aniline, on met en contact de la nitrobenzine avec de l'hydrogène obtenu par réaction de l'acide chlorhydrique sur la limaille de fonte pour obtenir la réaction suivante :

C6H3Az02 + 6H = G6H5AzH2 + 2H2Q.

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