BENZINE
Dans son Traité d'hygiène (1881), Proust niait la toxicité de la benzine. Cependant différents observateurs avaient reconnu les méfaits produits par la benzine. Déjà, en 1860, Perrin signale de l'engourdissement, des fourmillements, de légers tremblements chez les ouvriers des fabriques de benzine. En 1879, Guyot rapporte le cas d'un ouvrier atteint de convulsions, coma, paralysie faciale, puis monoplégie brachiale. Quinquaud avait observé des troubles de sensibilité et de motilité, de l'amblyopie indiquant une névrite périphérique. En 1883, Neumann et Pabst établissent la réalité des accidents dus à la benzine. En 1897, au Congrès de Moscou, Santesson (de Stockolm) communique 9 cas d'empoisonnement chronique. Lenoir et Claude publient, quelques mois après, un cas mortel de purpura; en 1900, Petersobserveuncas d'amblyopie due à l'inhalation de vapeurs
de benzine. Soupault et François étudient en 1901 la polynévrite des ouvrières employées au nettoyage des gants. Dufour signale à ce propos les accidents psychiques observés dans des usines de Levallois-Perret et dus au benzotoluol, sorte de benzine mal épurée. En 1901, Derendorff décrit les accidents polynévritiques et psychiques des ouvriers qui se servent de benzine pour travailler le caoutchouc. Enfin nous citerons le rapport de Duguet au Conseil d'hygiène de la Seine, à la suite de la communication de Soupault et François.
PROFESSIONS EXPOSANT A L'INTOXICATION BENZI- NIQUE. — Les ouvriers qui travaillent à l'extraction de la benzine y sont naturellement exposés ; mais, dans les usines bien tenues, les accidents sont rares, parce qu'il n'y a pas contact avec les vapeurs de benzine chaude, sauf s'il y avait une fuite dans un joint de l'appareil et que l'ouvrier voulût la boucher en pleine marche. Il n'y a de danger que lors du nettoyage des serpentins.
Les teinturiers, dégraisseurs, nettoyeurs de gants sont exposés à absorber de la benzine. En effet, pour dégraisser les vêtements, on les trempe dans des baquets de benzine pure, et on les sèche sur une essoreuse tournant mécaniquement. C'est surtout alors qu'il y a inhalation de benzine. Souvent, au lieu de benzine, on se sert de produits moins chers, homologues supérieurs bouillant au-dessus de 130°, ou pétroles légers (Neumann et Pabst).
Les ouvriers qui préparent le caoutchouc se servent aussi de benzine à titre de dissolvant.
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE DES ACCIDENTS DUS A LA BENZINE. — Les expériences ont fourni des résultats analogues à ce qu'on a vu chez l'homme. Après une courte période d'excitation, l'animal a une démarche incertaine, fléchit sur le train postérieur, et, après quelques convulsions, tombe dans un coma qui peut durer trente ou quarante heures, sans être mortel (J. Guyot). Santesson (de Stockolm) a intoxiqué avec la benzine des lapins soit par applications cutanées, soit par injections sous-cutanées; il a vu un abaissement de la température, des tremblements, une paralysie progressive, et, à l'autopsie, il y avait de petites hémorragies des poumons et de la muqueuse digestive. Ici, ce qui dominait donc, ce sont les lésions sanguines, que nous verrons jouer un rôle important dans certaines intoxications humaines.
D'autre part, Derendorff a reproduit chez le cobaye des contractures et a trouvé dans la moelle des lésions chromatolytiques des cellules ganglionnaires et des dépôts pigmentaires dans le plasma sanguin et les ganglions lymphatiques. Pour lui, l'intoxication ne se produirait pas avec de la benzine pure, qui ne produirait chez le cobaye qu'un léger étourdissement.
En médecine humaine, on a eu quelques autopsies dans des cas d'intoxication benzinique. Santesson a vu une dégénérescence grais-
seuse du cœur, du foie, des reins, des organes du petit bassin, des endothéliums des petits vaisseaux. Lenoir et Claude ont trouvé, dans un cas mortel de purpura survenu chez un teinturier de vingt-sept ans, soumis depuis plusieurs années à l'action quotidienne des vapeurs de benzine, un épanchement pleural hémorragique, des infarctus myo et sous-endocardiques, des ecchymoses stomacales et intestinales, enfin deux foyers hémorragiques dans la couche optique et dans la région bulbo-protubérantielle.
L'absorption de la benzine se fait surtout par la voie pulmonaire, mais peut-être par la peau, où elle est facilitée par les gerçures fréquentes (Soupault et Français). L'absorption cutanée pourrait produire une névrite localisée (tremblement, engourdissement des mains).
SYMPTOMATOLOGIE. — Cliniquement, on observe trois formes de benzinisme professionnel.
Forme grave. — La forme grave se voit chez les ouvriers exposés aux vapeurs de benzine chaude. Il y a des hallucinations, du délire, du coma, accidents qui rappellent ce qu'on voit dans l'intoxication expérimentale brutale. Il peut y avoir embarras de la parole, aphasie, accès épileptiformes, troubles de la sensibilité générale (anesthésie, hyperesthésie), troubles sensoriels. L'ivresse gaie du début fait place à une dépression, suivie de pertes de connaissance et de convulsions.
Forme légère. — La forme légère, observée chez des ouvriers maniant la benzine à froid, consiste en vertiges, céphalée, ébriété, pouvant aller jusqu'à la perte de connaissance, quelquefois fourmillements des doigts. Ces troubles se dissipent rapidement si l'ouvrier sort pour prendre l'air.
Forme chronique. — A la longue s'installe la forme chronique, qui est caractérisée, outre les troubles de la forme précédente, par deux ordres de troubles principaux : des manifestations morbides dues aux lésions sanguines et des troubles névritiques. Les lésions sanguines se traduisent d'abord par de l'anémie, qu'on peut rapporter à la désoxygénation continue des globules, une partie de la benzine s'éliminant par le poumon, et l'autre s'oxydant aux dépens des globules pour se transformer en phénol, acide glycuronique ou hydroquinone ; plus tard ces lésions peuvent se traduire par ces purpuras de la peau et des muqueuses (Santesson) qui peuvent même envahir les viscères (Lenoir et Claude).
Il y a, d'autre part, des polynévrites, bien analysées dans les cas de Soupault et François. Il y avait des troubles moteurs des membres inférieurs, le malade « steppait », on notait l'abolition du réflexe rotulien, le signe de Romberg ; au membre supérieur, la force était moindre, les mouvements maladroits, l'extension des doigts faible surtout à droite et pour les trois derniers doigts ; les mouvements étaient impossibles, le poignet relevé. Peters a signalé de la névrite rétro-bulbaire Enfin notons la diminution des fonctions génésiques.
PROPHYLAXIE. — Peut-on quelque chose pour la prophylaxie de ces accidents, imputables non seulement à la benzine, mais aux corps qui sont toujours associés à la benzine impure du commerce, à savoir les méthyl et phényl-carbylamines, qui sont des poisons stupéfiants ?
Il y a tout d'abord des sujets particulièrement sensibles à l'intoxication, comme l'a bien montré Duguet. Ce sont les femmes nerveuses, les alcooliques, les individus ayant eu des fièvres intermittentes, les ouvriers mal nourris ; les accidents sont plus fréquents le lundi à cause des libations de la veille, plus fréquents par les temps d'orage ou lors des brusques changements de température. Ces notions permettront de faire une sélection judicieuse parmi les ouvriers.
Il faudra en outre protéger les mains des travailleurs contre les ulcérations par où peut pénétrer le toxique, en les enduisant avant le travail de glycérine souvent renouvelée, corps insoluble dans la benzine. On enduira aussi de glycérine les robinets des réservoirs de benzine. On préservera l'ouvrier d'une volatilisation rapide, en le mettant derrière des écrans de verre ou de bois. On ventilera les ateliers en bas en hiver, en haut en été, ou, si la pièce est chauffée, de larges hottes de dégagement seront disposées partout où pourraient s'échapper des vapeurs de benzine.