TÉRÉBENTHINE
PROFESSIONS EXPOSANT A L'INTOXICATION PAR LA TÉRÉBENTHINE. — Les professions qui soumettent l'ouvrier à l'influence nocive de la térébenthine sont les suivantes : les fabriques où on la distille; les dépôts d'essence en gros ; Y industrie du vernis, où la térébenthine sert à dissoudre les résines ; les peintres sur porcelaine, sur verre, les peintres en bâtiments, la térébenthine servante dissoudre les laques colorées ; les teinturiers, qui l'emploient pour la coloration des étoffes et des toiles; les ébénistes, qui l'utilisent pour vernir les meubles ; les ouvriers du caoutchouc, qui s'en servent comme dissolvant ; les teinturiers, les dégraisseurs, les ferblantiers, les fabricants de cire à cacheter; enfin des accidents se sont produits à bord des navires qui prennent des chargements de térébenthine dans le port de Hambourg.
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE. — L'étude de l'intoxication professionnelle par la térébenthine estassez récente. En 1872, Schuler, observant des ouvriers du canton de Glaris occupés à la teinture du coton par les couleurs arsénico-cupriques en solution dans la térébenthine, signalait des hémorragies et des troubles nerveux, pouvant tenir, comme le remarque ajuste titre Layet, aussi bien aux couleurs toxiques qu'à la térébenthine. En 1876, Hirt signale des troubles gastro-intestinaux qui ont semblé à Proust être d'un caractère assez banal ; Hirt croyait aussi à la prédisposition de ces ouvriers à la phtisie. Ce sont surtout les travaux de Poincaré (1) qui. ont fixé les idées à ce sujet. Déjà, avant lui, Liersch, en 1878, avait expérimenté sur des animaux qu'il mettait dans une caisse dont les parois étaient enduites de térébenthine ; il voyait ces animaux pris d'agitation, s'affaisser, tituber, manifester divers troubles du mouvement, des paralysies des extrémités surtout postérieures, des convulsions partielles ou générales. La respiration, d'abord précipitée, devenait lente, anxieuse ; les battements cardiaques s'accéléraient. Eulenberg (de Berlin) procédait à peu près de même ; il mettait l'animal sous une cloche et y faisait développer beaucoup de vapeurs. Poincaré s'est rapproché davantage des conditions réalisées dans l'industrie. Il a en effet mis ses animaux dans des cages aérées et vastes, où la térébenthine se diffusait modérément, mais constamment, au moyen d'une éponge imbibée de térébenthine ou d'un encrier à siphon en.
(1) Poincaré, Rev. d'hyg., 1879, p. 439.
renfermant. Il a vu ainsi que la mort ne survient que si l'inhalation de ces vapeurs est intense dans un espace restreint, presque non ventilé. La térébenthine se montre bien moins toxique que le sulfure de carbone et la nitrobenzine. La provenance de la térébenthine semble avoir une influence sur la toxicité; la térébenthine de Bordeaux, produite dans les Landes, serait moins toxique que celle de Boston, et surtout que celle de Hongrie (Poincaré).
V absorption se fait surtout par les voies respiratoires; en outre, la térébenthine aune action locale irritante. L'élimination se fait parles urines, comme en témoigne l'odeur spéciale de violettes de l'urine émise dans ces conditions.
SYMPTOMATOLOGIE. — Ce sont encore les travaux de Poincaré qui ont précisé la symptomatologie de cette intoxication. Il a fait une enquête sur 282 ouvriers exerçant les professions de peintres en bâtiments, peintres en porcelaine, employés dans les maisons de vente en gros de térébenthine. C'est donc d'après son travail que nous retracerons le tableau clinique.
Les enfants et les femmes sont particulièrement sensibles, de même les hommes adultes névropathes ou alcooliques. Il peut y avoir une espèce d'habitude héréditaire; les enfants de peintres qui suivent la profession de leur père assurent généralement n'avoir jamais rien éprouvé. L'impressionnabilité est d'autant plus grande qu'on débute plus âgé dans la profession. Layet signale ce fait curieux que, chez l'homme, la térébenthine porterait surtout son action sur les voies génito-urinaires, et chez la femme surtout sur le système nerveux.
Le symptôme le plus fréquent est la céphalée. Sur 282 ouvriers, 80 seulement en avaient été exempts . Le plus souvent c'est là un trouble qui disparaît avec l'accoutumance; mais l'immunité peut cesser lors d'un travail prolongé, surtout si la ventilation est défectueuse. Un second effet est le vague de l'esprit, un trouble de l'équilibre, un état vertigineux se dissipant rapidement, mais pouvant amener la chute du malade. Le caractère devient irritable, comme chez certains alcooliques; souvent il est d'ailleurs difficile défaire exactement la part de chacun de ces poisons ; en tout cas, la térébenthine augmente l'effet de l'alcool. Harrisa vu en Amérique, chez deuxjeunes filles, de l'insomnie, du malaise, une irritabilité frisant l'aliénation mentale.
Après la céphalée, viennent, dans l'ordre de fréquence, les troubles oculaires. Poincaré les a vus chez 136 ouvriers sur 282. Il y a de la conjonctivite, de l'épiphora, même des troubles visuels. D'abord passagers, ces troubles finissent par devenir permanents, au moins pour ce qui est du travail nocturne.
A ces symptômes, il faut joindre l'irritation de la gorge, du larynx, des muqueuses nasales et respiratoires. Il y a enfin des troubles digestifs et un amaigrissement commun à toutes les intoxications par les hydrocarbures; Kopert l'attribue à la propriété de la térébenthine
INDUSTRIE DES HYDROGARBURES. ï-497
de dissoudre la graisse de l'organisme et de l'éliminer par les reins.
On a aussi observe des accidents néphriiiques ; ainsi un matelot d'un navire qui était chargé de térébenthine dans la cale, sur le pont et même dans le poste de l'équipage, présenta de l'oligurie douloureuse, de l'hématurie, une haleine à odeur de violette. La durée de la maladie fut d'une dizaine de jours.
PROPHYLAXIE. — Peu de choses à dire de la prophylaxie : élimination des prédisposés par unchoix soigneuxdes ouvriers, aération des ateliers, voilà en quoi elle se résume. Sur les bateaux, on devrait toujours mettre la térébenthine dans des tonneaux de fer pour les petites quantités et dans des réservoirs métalliques semblables à ceux employés pour le pétrole pour les grandes quantités. Aucune partie de ces chargements ne devra être placée dans les postes d'équipage ou à leur proximité.