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SUBSTANCES DIVERSES : HACHISCH, THÉ, ACIDE PICRIQUE

Ces intoxications professionnelles sont peu importantes et n'intéressent que peu de sujets.

C'est le Dr Salomon (de Savigné-Lévêque) qui le premier a montré la nature toxique des accidents observés chez les peigneurs de chanvres, accidents qu'on attribuait aux poussières végétales. Dans la forme aiguë, il y a céphalée, frissons, dyspnée, névralgies, irritation respiratoire, rêves fantasques, rougeurs de la peau, eczéma.

La forme chronique est marquée par de la maigreur, un teint terreux, une pigmentation brune de la peau. La démarche est

incertaine, l'air triste, le ventre rétracté : en un mot, c'est tout l'aspect du hachischisme chronique. Il y a enfin une odeur spéciale de l'urine.

Le thé cause à Londres, chez les dégustateurs des thés supérieurs, de la dyspepsie, du tremblement nerveux. Proust (1), qui signale ces accidents, dit que cette profession ne peut être exercée plus de sept à huit ans.

Enfin les vapeurs d'acide picrique, préparé en versant de l'acide nitrique sur du phénol, sont particulièrement irritantes. C'est à l'acide picrique que sont dus les accidents observés à Marseille en 1889 chez des ouvriers fabriquant ta métinite. Il y avait chez eux de la conjonctivite, de l'anorexie, puis de la toux, de l'anémie ; l'acide picrique se retrouve dans les urines. Cette bronchite méliniteuse a été signalée à la poudrerie de Saint-Chamas par MM. Regnauld et Sarlet.

La toxicité du sulfure de carbone est bien démontrée depuis les travaux de Delpech (185G-1863). Qu'il soit toxique par lui-même, ou, comme Ta prétendu Dujardin-Beaumetz, par le fait de ses impuretés, la chose est de peu d'importance au point de vue pratique.

PROFESSIONS EXPOSANT A L'INTOXICATION PAR LE SULFURE DE CARBONE. — Tout d'abord exposés à l'influence nocive sont les ouvriers qui fabriquent te sulfure de carbone. Industriellement, on l'obtient en faisant passer des vapeurs de soufre sur du charbon porté au rouge dans des cornues. On reçoit le produit dans un condenseur, on distille.

Le sulfure de carbone joue un grand rôle dans Y industrie du caoutchouc, dont les applications sont de plus en plus nombreuses. Il est en particulier employé pour la vulcanisation du caoutchouc à froid ou au trempé, qui consiste à plonger le caoutchouc en feuilles minces dans un mélange de 100 parties de sulfure de carbone pour 1 de protochlorure de soufre. On comprend comment ainsi il peut y avoir contamination des mains et des vêtements. Le séjour dans les locaux de séchage, où on suspend les objets vulcanisés, est surtout malsain ; l'évaporation y est intense en raison de la température élevée (46°, 5), voisine du point d'ébullition du sulfure de carbone. De même est dangereuse l'évaporation de grandes cuves de solution de caoutchouc ou de pâte, ou le fait d'étendre ces solutions sur de larges surfaces d'étoffe. Le danger est surtout grand si l'atelier est bas, mal aéré, et encore plus si l'ouvrière travaille à domicile et par conséquent vit constamment dans une atmosphère sulfocarbonée.

(1) Proust, Traité d'hygiène, p. 310.

Indépendamment de la fabrication du caoutchouc soufflé et des imperméables, nombre d'autres professions moins importantes exposent à l'intoxication sulfocarbonée. Nous citerons dans ces professions : l'extraction des graisses et huiles contenues dans les matières végétales ou animales, l'épuisement et le traitement des marcs (tourteaux), des graines et fruits oléagineux (colza, œillette, olive, etc.), du résidu de la pression des suifs bruts fondus, de la cire d'abeilles, etc., des chiffons et étoupes ayant servi au graissage et nettoyage des machines, des os, des vieux cambouis, des sciures de bois ayant servi au filtrage de l'huile végétale ou minérale; le dégraissage des laines, cuirs, la dissolution du bitume, des parfums, la purification de la paraffine brute, la fabrication de la colle de gutta destinée à souder le cuir, l'extraction du soufre contenu dans les produits de distillation du gaz : la destruction des insectes dans les magasins à grains (procédé Doyère-Cloëz) ; l'injection dans le sol des vignes phylloxérées de sulfure et de sulfocarbonate de potasse se faisant en plein air paraît exempte d'inconvénients. Ce sont surtout les mauvaises conditions d'installation des ateliers qui sont la cause des accidents. Dans la grande industrie, où les conditions de travail sont meilleures, les accidents sont rares. Ils sont rares en particulier dans les usines où on traite les matières grasses pour des raisons qui ont été bien élucidées par l'enquête faite en 1885 par Dujardin-Beaumetz. A cette époque, il y avait en Europe une cinquantaine d'huileries (dont 18 en France) occupant 2 000 ouvriers, manipulant 588 millions de kilos de sulfure de carbone. La perte journalière en sulfure était estimée à 3*25 kilos, soit 4972 500 par an, s'échappant en vapeur par les fuites d'appareils, d'ailleurs nouvellement construits et faciles à réparer. Or, chez ces ouvriers, on n'avait jamais vu les symptômes décrits par Delpech, bien que le chargement des extracteurs se fît dans des conditions en apparence très défavorables, l'ouvrier étant obligé de descendre dans des cuves profondes, de charger des tourteaux épuisés à la file dans un panier qu'un autre enlevait au moyen d'une corde. Dujardin-Beaumetz expliquait cette absence de symptômes toxiques par la pureté du sulfure carbone employé ou plutôt par sa purification par les corps gras(l). Pour cet auteur, en effet, la toxicité du sulfure de carbone tiendrait uniquement à l'acide sulfhydrique qu'il renferme. Cependant Layet (2) fait remarquer qu'il y a dans le sulfocarbonisme des symptômes qui ne sauraient être attribués à l'hydrogène sulfuré. Il ajoute que, par ses phénomènes d'excitation cérébrale, le sulfocarbonisme se rapproche de l'hydrocarbonisme.

Dans ses expériences sur les animaux, Poincaré (1879) n'a pas

(1) Dujardin-Beaumetz, Poisons industriels, p. 249. ^2) Layet, loc. cit., p. 538.

502 COURTOIS-SUFF1T ET LEYI-SIRUGUE . — HYG. INDUSTRIELLE.

toujours réalisé de phénomènes d'excitation, mais il a vu le plus souvent des paralysies.

PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE. — Le sulfure de carbone est absorbé surtout par la voie respiratoire ; Heim (1), dans le rapport qu'il a fait sur le sulfure de carbone, indique d'autres voies d'absorption, telles que la peau, les muqueuses buccale, digestive, respiratoire. La toxicité du sulfure de carbone se manifesterait lorsqu'il y en a de 0,5 à 1 p. 1 000 dans l'atmosphère (Thomasia).

V élimination se fait sans que ce corps ait subi de modification par la voie respiratoire, surtout et aussi par l'urine, qui donne avec la liqueur de Fehling, à douce température, un précipité brun noir caractéristique; il s'élimine enfin par la sueur. L'élimination est très lente.

Comment agit le sulfure de carbone ? Il semble attaquer la vitalité du globule et précipiter son usure physiologique. En 188*2, A. Thomasia avait admis qu'il dissolvait la graisse phosphorée des globules et transformait leur hémoglobine en hématine.

SYMPTOMATOLOGIE — La symptomalologie peut revêtir la forme aiguë ; plus fréquente est l'évolution chronique.

Forme aiguë. — La forme aiguë ou subaiguë, à début brusque ou foudroyant, a été dénommée par Delpech ivresse sulfocarbonique à cause des phénomènes d'excitation qu'elle présente. Ces phénomènes consistent en céphalée, bourdonnements d'oreilles, troubles de la vue, éblouissements, vertiges, loquacité, hallucinations, actes impulsifs, tout cela avec un état général assez grave, pâleur, sueurs profuses, myalgies, convulsions, dyspnée, palpitations, nausées, vomissements, renvois à odeur d'œufs pourris, hypothermie. Malgré l'imminence du coma, on ne connaît pas de cas de mort. Il y a probablement là les lésions globulaires dont il a été question plus haut ; mais les données manquent à ce sujet. Delpech a vu survenir subitement la syncope.

Chez un intoxiqué chronique peut se voir une intoxication aiguë par suite de surmenage, d'excès alcoolique ou d'une absorption sulfocarbonique plus considérable. Dans ces cas, il y aurait surtout des phénomènes de dépression, faiblesse des membres, obnubilation, anaphrodisie, urines à odeur sulfocarbonée; souvent il reste des traces de ces accidents.

Forme chronique. — La forme chronique présente, contrairement à la précédente, une prédominance des phénomènes de dépression, Layet (2) y distingue deux périodes : une première (V excitation, suivie d'une période de dépression, qu'il décrit ainsi. Dans la première période, il y a de la céphalée, des vertiges, de l'excitation musculaire, des contractures, des fourmillements, de l'hyperesthésie cutanée, de

(1) Heim, Ma'adies professionnelles, 1903, p. 38.

(2) Layet, loc. cit., p. 537.

l'agitation, de la loquacité, des rires et pleurs sans raison, des cauchemars, des colères et des violences non justifiées, quelquefois de l'aliénation mentale. Deux médecins, Rosenblatt et Hertel, ont reproduit sur eux-mêmes à peu près cette symptomatologie, en se plaçant dans une petite chambre où on abandonnait à l'évaporation dans des soucoupes de porcelaine du sulfure de carbone. Bien que de constitution différente, ils ont réagi à peu près de même. Il n'y eut pas d'accoutumance, mais au contraire une sensibilité croissante. Voici le compte rendu qui a été publié de ces expériences : « Une seule fois, Rosenblatt a accusé au commencement un peu d'excitation, une sorte d'ébriété légère. Le premier symptôme à noter est l'apparition d'une céphalée d'abord légère, s'accentuant progressivement, limitée à une région de la tête, mais se déplaçant par les mouvements du patient; celui-ci accuse des poussées de chaleur vers la tête alternant avec des périodes de bien-être. En même temps apparaît un peu de stupeur; le plus léger travail paraît pénible... Souvent des vertiges surviennent, la marche devient vacillante, les nausées sont de règle. Deux fois Rosenblatt a présenté de curieux troubles de la sensibilité ; il ressentait des fourmillements dans les membres, le contact de sa main sur son corps lui semblait dû à une main étrangère; ces symptômes, souvent observés chez les ouvriers en caoutchouc, relèvent de l'action du sulfure de carbone absorbé sur les nerfs périphériques... Ces troubles ne cessent pas à la sortie du patient hors de la chambre d'expériences ; ils peuvent se prolonger pendant plusieurs heures; il est de règle qu'ils aient disparu le lendemain : cependant, à la suite de sa deuxième expérience, Rosenblatt conserva pendant douze jours une céphalée gravative dans la fosse temporale droite, une grande difficulté de travail et des douleurs dans les muscles des jambes, tous symptômes analogues à ceux que Delpech a décrits dans la première période de l'intoxication chronique des ouvriers en caoutchouc. On comprend que l'expérience ne put être poussée plus loin (1). »

A cette période succède la période de dépression. Il y a de rabattement, de la tristesse, de la faiblesse musculaire, allant jusqu'à la paralysie. La marche est chancelante, comme avinée ; il y a de l'embarras de la parole, de l'insomnie, la vue est troublée, les mains sont engourdies; il y a de l'anaphrodisie presque complète. Les troubles digestifs ont une intensité variable; ils peuvent être presque nuls; ils consistent en coliques, diarrhée, flatulence, vomissements, anorexie.

L'importance des troubles nerveux dans le tableau du sulfocarbonisme chronique nécessite quelques développements. La plupart de ces troubles nerveux ont été rattachés par Charcot et son

(1) Delpech, Rev. dhyg. et de police .sanit., 1894, p. 921.

504 COURTOIS-SUFEIT ET LÉVI-SIHUGUE. - HYG. INDUSTRIELLE, élève Marie à l'hystérie. A propos du sulfure de carbone, comme pour le mercure, Layet dil : « Il est très admissible en effet que dans la plupart des intoxications d'origine industrielle, quelques-uns des troubles nerveux puissent être le résultat du réveil ou de la mise en jeu d'un hystéricisme latent. Mais on ne saurait aller trop loin et attribuer, comme on a voulu le faire, à l'hystérie seule les symptômes nerveux variés qui sont bien le résultat de l'intoxication professionnelle (1). » C'est aussi l'opinion des Allemands en général de Bloch et Leyden, qui font jouer à l'intoxication un rôle exclusif (2).

Quoi qu'il en soit de la nature des troubles nerveux du sulfocarbonisme chronique, ils consistent en troubles moteurs, troubles sensitivo-sensonels et troubles psychiques.

Les troubles moteurs sont constitués par des parésies ; la démarche est ébneuse, la force musculaire est diminuée ; il y a souvent un état pseudo-tabétique. Il faut ajouter de la contracture des fléchisseurs, du tremblement assez rare. Il peut y avoir vraie paralysie surtout paraplégie; ces paralysies s'accompagnent quelquefois d atrophies musculaires, mais avec conservation de la contractilité électrique. La paraplégie est le trouble qui persiste le plus L'hémiplégie, fréquente, est souvent incomplète, toujours sans contractures; elle est plus fréquente à droite. Enfin on peut voir des paralysies limitées ayant, dit Marie, un cachet d'hystérie, en ce qu'elles frappent un segment de membre et non un muscle ou un nerf déterminé. Marie a signalé le spasme facial limitant l'ouverture des paupières et modifiant la forme des commissures labiales. Rendu a vu chez une ouvrière une contracture généralisée donnant un aspect pseudo-tétanique.

Les troubles sensitifs sont souvent de l'hémianesthésie, ou de l'anesthésie localisée, souvent en manchon, quelquefois de l'hyperesthésie. Les crampes musculaires ne sont pas rares.

Les troubles sensoriels sont la diminution de l'ouïe, du goût, de l'odorat. Les troubles oculaires sont surtout importants en raison de leur fréquence. On a noté de la conjonctivite avec épiphora G. Bergeron et Pellegrino Lévi (3) ont signalé l'anesthésie de la cornée vue par eux chez l'homme et sur les animaux d'expérience. Galezowski a vu de laparalysie de l'accommodation ; l'amblyopie est tenace, peut durer des années, ne cesser que lors de la cessation du travail. A Berlin, Frost, Gunn et Nettleshif ont constaté dans ces cas de l'opacité et de l'inflammation papillaires et plus tard l'atrophie et la pâleur. On a enfin signalé la rétinite albuminurique.

(1) Layet, loc. cit., p. 540.

(2) Soc. méd. int., Berlin, mai 1893.

(3) G. Bergeron et Pellegrino Levi, Soc. biol., 1864, t. I, 49.

Les troubles psychiques sont fréquents. Ils ont été spécialement étudiés par Marandon de Montyel (1), qui conclut ainsi :

1° Le sulfure de carbone est susceptible de déterminer par luimême, chez tous les ouvriers qui le manient, deux désordres mentaux : l'un aigu, l'ivresse simple; l'autre chronique, la démence ;

2° La production de ces deux désordres mentaux dans l'intoxication professionnelle par le sulfure de carbone est en raison directe des mauvaises conditions hygiéniques, ainsi que du manque de précautions et de soins de propreté des ouvriers; dès lors ils peuvent être pour ainsi dire supprimés par une bonne hygiène publique et privée;

3° Les autres troubles intellectuels constatés dans l'intoxication professionnelle par le sulfure de carbone et constituant les diverses espèces d'ivresse délirante et les diverses variétés d'aliénation mentale dépendent non d'une action propre de cette matière industrielle, mais des prédisposions psychopathiques des ouvriers qui le manient :

4° Il n'y a donc, conclut Marandon de Montyel, pas plus de folie sulfocarbonée qu'il n'y a de névrose sulfocarbonée : dans le premier cas, le sulfure de carbone n'est qu'un agent provocateur, qui met en activité les prédispositions psychopathiques préexistantes, de même que dans le second cas il n'est qu'un agent provocateur qui met en activité les prédispositions névropathiques existantes.

Par contre, Péterson(2), dans trois cas de démence chez des ouvriers en caoutchouc, n'a pas relevé de tares.

Les troubles génitaux ne sont pas rares ; il y aurait chez l'homme d'abord excitation génésique, puis impuissance avec atrophie testiculaire ; chez la femme, on note la menstruation prématurée, irrégulière, abondante, perte de l'appétit sexuel, stérilité.

Il est une manifestation curieuse, c'est la mélanodermie, entrevue par Delpech, décrite par Laboulbène (1876), sous forme de taches irrégulières disséminées. Pour Kiener et Engel, elles seraient dues à l'accumulation d'un pigment ferrugineux du sang, le sulfure de carbone attaquant la vitalité du globule. Ce symptôme n'est pas fréquent.

Localement le sulfure de carbone peut produire quelques troubles, consistant en une sensation de froid suivie d'une sensation de cuisson, quelquefois très vive. L'immersion des doigts dans le sulfure ou simplement le contact avec cette substance peut produire de l'anesthésie. Mais l'action irritante est surtout accusée sur les muqueuses, en particulier la conjonctive. On peut expliquer par action locale des troubles de sensibilité des membres inférieurs, les vapeurs de sulfure très denses s'accumulant dans le parties basses.

PROPHYLAXIE. — Si l'on ne connaît pas de cas de mort par le sulfocarbonisme professionnel, il y a néanmoins des troubles assez

(1) Marandon de Montyel, Annales dhyg.pub. et de méd. lég., 3e série, 1895.

(2) Peterson, Boston med. Journ., 6 oct. 1892.

graves pour nécessiter des mesures prophylactiques. Il faut veiller à l'aération des ateliers. A cause de la lourdeur des vapeurs sulfo carbonées, on pourrait, comme conseille Proust, disposer à claire-voie le plancher de l'atelier, le placer au milieu d'une cour, au-dessus du sol, de façon à ce que, le vent le balayant de tous côtés, les jambes des ouvriers ne fussent plus baignées par cette vapeur. Les ouvriers seront choisis exempts de tares nerveuses, vésaniques, hystériques, alcooliques.

Ils ne mangeront pas dans l'atelier, auront des vêtements de travail et surtout ne coucheront pas là où se fait le travail. Tout ouvrier présentant des troubles devra cesser le travail.

Poincaré croyait possible l'abandon pour la vulcanisation du caoutchouc du sulfure de carbone, qui serait remplacé par un mélange de 4 parties de soufre et 50 de chaux hydratée pour 100 de caoutchouc ; la pièce ainsi saupoudrée serait maintenue pendant une heure et demie dans un bain d'eau à 40°. Il faudra en tout cas, si on emploie le sulfure de carbone, veiller à l'avoir aussi pur que possible.

PROFESSIONS EXPOSA NT A L'INTOXICA TION PAR L'HY- DROGÈNE SULFURÉ. — Les accidents toxiques du sulfhydrisme se présentent dans deux conditions : ou bien l'acide sulfhydrique est le résultat d'une réaction qui se produit au cours d'une opération industrielle, ou bien il s'est formé naturellement par la décomposition des matières organiques, comme c'est le cas dans les égouts et les fosses d'aisances, toutes les matières organiques renfermant du soufre. Mais, dans ces conditions, il se peut que les accidents ne tiennent pas uniquement à l'acide sulfhydrique. Dans les fosses d'aisances, il y a en même temps des vapeurs de sulfhydrate d'ammoniaque et des vapeurs ammoniacales. Ayant analysé l'air de deux fosses non vidées depuis plusieurs mois, Ogier n'a pas trouvé trace d'hydrogène sulfuré. De même, dans les égouts, il y a de l'acide sulfurique, du sulfhydrate d'ammoniaque, de l'acide carbonique, de l'acide nitreux, de l'hydrogène carboné, des produits organiques. Quelle est, dans ces accidents toujours foudroyants, la part à faire à l'intoxication et celle qui revient à l'asphyxie? C'est là une question difficile à résoudre et qui n'a d'ailleurs qu'un intérêt théorique. A en croire les expériencee d'Herbert-Bacher faites avec les gaz d'égouts, les accidents observés chez les animaux seraient ceux que produit l'hydrogène sulfuré, qui serait donc, d'après cet auteur, surtout responsable des accidents. On peut juger des dangers pour les ouvriers qui travaillent dans les égouts (égoutiers, plombiers, ouvriers des télégraphes ou des téléphones) par ce fait que quelquefois les gaz méphitiques qui se dégagent des égouts peuvent incommoder même la

population du voisinage. P. Brouardel(l) rappelle que, ily a quelques années, toute la rue d'Ulm fut infectée de cette façon ; la quantité d'hydrogène sulfuré qui s'échappait et remontait dans les maisons était telle que partout l'argenterie devint noire. Les courants des égouts sont très faibles; en effet, il faut dix-huit jours à un bol fécal pour aller du faubourg Saint-Antoine à Asnières et six semaines s'il s'agit d'un égout latéral. Dans un égout du boulevard Rochechouart, quatre hommes succombèrent peut-être par suite du versement dans cet égout du contenu d'un plein tonneau de vidange. A Londres, la mort de quatre ouvriers fut attribuable à l'apport de résidus de fabriques déterminant des réactions violentes. Le nettoyage des égouts envasés est très dangereux ; quatre ouvriers furent ainsi frappés dans un égout de Glichy. Dans les vieux égouts, les dangers sont surtout grands aux endroits nouvellement déblayés; il est utile alors d'attendre quelques jours pour traverser les parties curées. A Paris il y a en moyenne de 800 à 1 000 ouvriers exposés à ces accidents des égouts.

Les vidangeurs peuvent être intoxiqués au début ou à la fin de leur travail. Au début, il leur faut, après descellement de la fosse, rompre la croûte qui recouvre les matières et les brasser pour en permettre le passage dans les tuyaux reliés à un grand tonneau métallique où •a été fait le vide. Puis on met la machine en marche, et alors se fait «e qui s'appelle « l'allège ». A la fin, il faut faire « le rachèvement », enlever « le gratin », c'est-à-dire faire le nettoyage complet de la fosse. Pour cela, un ouvrier descend dans la fosse avec un seau, une pelle ou une pioche, pour enlever la croûte dure qui tapisse les murs. Ces ouvriers devraient, toujours selon les termes des règlements, être munis d'une bricole. Mais cette précaution est souvent négligée, de là un premier accident en entraînant toujours plusieurs autres. 11 y a donc à redouter « le plomb d'entrée » et « le plomb de sortie ». Enfin, au même accident est exposé l'inspecteur qui descend dans la fosse deux jours après son évacuation pour voir si elle est en état, s'il n'y a pas de fissures par où les matières s'infiltrant pourraient aller infecter le voisinage, et en particulier des puits ; l'étanchéité des fosses est généralement très défectueuse ; quelquefois même les propriétaires, pour n'avoir pas à supporter les frais de l'évacuation de la fosse, font dans les murs des pertuis par où s'échappent les matières. Brouardel dit que, lors des travaux de terrassement de LHôtel des Postes de Paris, on trouva un immense lac fécal qui devait dater de Philippe-Auguste. A côté du « plomb des ouvriers », il y a « le plomb de l'inspecteur », si on n'a pas eu soin de renouveler l'air, les matières grasses qui enduisent les parois de la fosse dégageant beaucoup d'hydrogène sulfuré.

(1) P. Brouardel, Les asphyxies, 1896, 1 vol. in 8.

Dans les établissements cl' eaux sut f tireuses, les ouvriers qui réparent les piscines et surtout ceux qui nettoient les conduits des sources sont exposés aux mêmes accidents. En 1869, à Enghien, il y eut, lors du nettoyage des conduits, un grave accident portant sur sept employés, dont quatre moururent ; se baissant au-dessus du bassin, ils avaient été suffoqués par l'hydrogène sulfuré et étaient tombés dans le réservoir.

L'hydrogène sulfuré peut encore se dégager des puisards, des terrains chargés de marcs ou résidus de soude. On a vu des accidents à bord des bâtiments, au moment où on débouchait de vieilles futailles de bois remplies d'eau de mer en guise de lest.

Nous citerons, d'après Layet, les professions industrielles, qui exposent à l'intoxication sulfhydrique : le bronzage en noir des métaux, pour lequel on emploie le sulfure d'arsenic ; le nettoyage des chaudières à vapeur, où la décomposition de l'eau en présence des matières organiques produit de l'acide sulfhydrique; le nettoyage des haut s- fourneaux ; le travail des savonneries, où on se sert de soude brute chargée de sulfures; le travail des tanneries, où on emploie la chaux qui provient des usines à gaz, chaux riche en sulfure de calcium et acide sulfhydrique ; la préparation du bleu de Prusse, dans la décomposition du ferrocyanure de potassium par le sulfate de fer ; le travail des raffineries dans la revivification du noir animal; le travail des fabriques de produits chimiques, où l'ammoniaque liquide est transformée en sulfate, chlorure d'ammonium ; les opérations des usines métallurgiques, où l'action des acides sur les pyrites produit de l'hydrogène sulfuré. Cependant, d'après Patrie, il n'y aurait en Angleterre aucun accident dans les usines métallurgiques et les fabriques de produits chimiques, bien que les pièces de monnaie que portent les ouvriers deviennent noires. L'emploi de mastic contenant du soufre et du sel ammoniac a produit, en 1884, à la brasserie Tourte! deTantonville, un accident portant sur deux ouvriers occupés à boucher des joints dans une chaudière à vapeur. Après une première application, s'apercevant que le mélange était trop sec, les ouvriers le mouillèrent et en étendirent une deuxième couche sur la première ; mais, la première couche étant trop sèche, il est probable qu'il seproduisit de la chaleur, qui donna lieu à un dégagement considérable de sulfhydrate d'ammoniaque. Dès les premières émanations, les ouvriers se trouvèrent suffoqués; l'un put pousser un cri et se tirer avec effort vers l'orifice de la chaudière, d'où on le tira à demi asphyxié : l'autre tomba sans mouvement. Un troisième s'empressa de pénétrer dans la chaudière, et, saisissant son camarade, atteignait la sortie, quand l'échelle se rompit sous cette double charge; tous deux tombèrent au fond de l'appareil, d'où on ne put les retirer qu'à grand' peine ; le premier avait cessé de vivre.

PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE. — Il est bien démontré que

l'hydrogène sulfuré est extrêmement toxique. Cependant nous rappellerons que Parent-Duchâtelet regardait les égoutiers comme jouissant d'une bonne santé; Bouley était du même avis. Brouardel a expliqué l'immunité de ces ouvriers vis-à-vis des maladies infectieuses, en particulier de la fièvre typhoïde, en invoquant leur assuétude aux causes nocives et la résistance que leur procure la vigueur de leur âge; en Angleterre, les avis sont partagés ; pour Layet, il n'y aurait pas lieu de parler d'accoutumance pour ce qui est du méphitisme accidentel, et si, comme l'auraient vu Bonis, Turner-Tackrah, Parkes, on pourrait ne pas voir d'accidents dans des fabriques où il y a un abondant dégagement sulfhydrique, ce serait que l'état hygiénique de ces ouvriers serait assez favorable pour ce qui est des autres conditions.

On a cherché, par des expériences, àéclaircir la physiologie pathologique des accidents qu'on voit survenir sous l'action de ce gaz. Tout d'abord, quelle en est la dose toxique? En 1884, Grehant et Peyrou en ont fait respirer à des chiens des mélanges avec l'air au deux-cent-millième, au quinze-cent-millième, au millième. Seul, ce dernier donna de l'agitation, de la dyspnée. Pour tuer l'animal, il faut un mélange au cinq-centième. Faraday avait obtenu ce résultat avec un mélange au huit-centième. Brouardel etLoye l'ont trouvé mortel à la dose de 0,P2 p. 100.

Quel est le mécanisme des accidents qui surviennent? — C'est ce qu'ont élucidé les expériences de Laborde d'une part (1881) et celles de Brouardel et Loye d'autre part (1885). Laborde a vu que l'hydrogène sulfuré agit sur l'hémoglobine en produisant une raie caractéristique. Mais il semble que la mort résulte d'un trouble du centre bulbaire respiratoire, soit direct par apport du toxique par voie sanguine, soit indirect par suite d'un réflexe ayant son point de départ à la muqueuse pulmonaire. Dans ce dernier cas, la mort serait plus i-apide. Brouardel etLoye ont établi deux cas; dans l'un, la mort foudroyante est due à un trouble nerveux ; ils en décrivent ainsi les symptômes : la pupille est dilatée, la cornée insensible ; le réflexe pupillaire disparaît; les membres sont contractures: la respiration, d'abord convulsive, s'arrête bientôt. Le cœur se ralentit; la pression sanguine diminue : le cœur est Yultimum moriens ; le sang est violacé, mais l'hémoglobine peu altérée.

Dansla seconde forme, la mort est plus lente : il y a, outre les accidents nerveux, des phénomènes asphyxiques. On note d'abord les phénomènes précédemment énumérés, puis il y a de la dyspnée, des battements irréguliers du cœur; la pression s'abaisse, puis se relève. L'animal meurt dans le coma ; le sang est violacé, l'hémoglobine est altérée. L'urine renferme du sucre ou de l'albumine.

L'hydrogène sulfuré pénètre par les voies respiratoires ; mais quelquefois il s'ajoute à cela la pénétration par le tube digestif. A ce pro-

pos, nous rappellerons les accidents choléri formes observés en 1884 par Grancher dans une école d'Asnières. Les accidents étaient dus à ce que, dans cette école, dont l'hygiène était déplorable, des vidangeurs qui, la veille, avaient vidé la fosse, avaient lavé leurs mains et leurs outils dans Peau d'une mare, ne pouvant se douter qu'elle fournissait l'eau potable de l'école.

SYMPTOMATOLOGIE. — Les symptômes du sulfhydrisme professionnel se présentent sous deux formes : aiguë ou lente; la première est la plus fréquente.

Forme aiguë. — Voici comment les choses se passent dans la forme aiguë, qui souvent est même foudroyante. Tous les muscles sont immobilisés; il y a perte de connaissance; les pupilles sont très dilatées, puis il y a quelques convulsions, des contractures; enfin survient bientôt le coma mortel. Ce sont ces accidents qu'on appelle le plomb. Ils peuvent frapper certains ouvriers de préférence à d'autres, mais la durée d'influence du toxique prédispose surtout aux accidents (Hirt). Si on secourt à temps l'intoxiqué, on peut le rappeler à la vie grâce à la respiration artificielle et aux tractions de la langue; P. Brouardel a bien montré, par deux faits qu'il a observés, que la mort peut encore survenir quelques heures après que le malade a été rappelé à la vie. L'un de ces cas est ainsi décrit : « Un ouvrier était occupé au rachèvement d'une fosse ; il tombe, il est immédiatement remonté au moyen de sa bricole. Rappelé à la vie, il allume tranquillement sa pipe, reste quelques instants assis dans la cour de sa maison, puis monte sur la voiture de vidanges et rentre chez lui. Il mange, puis se couche sans se préoccuper autrement de son accident. Au bout d'une demi-heure, il se réveille en proie à un accès de suffocation épouvantable, et il succombe après, présentant tous les signes du catarrhe suffocant, noyé dans la spume bronchique (1). » En tout cas, il est rare qu'il ne reste pas après la reprise de connaissance une sensation de poids comprimant l'épigastre et serrant la tête : de là le nom de plomb que donnent les vidangeurs à ces accidents.

Les quelques nécropsies faites dans ces cas ont appris peu de chose ; on a surtout noté la rapide putréfaction ; au bout de quarante-huit à soixante-douze heures, elle était plus avancée qu'elle ne l'est même en été au bout de plusieurs jours.

Forme lente. — La forme lente se traduit par des symptômes peu caractéristiques : malaises, inappétence, coliques, vomissement, amaigrissement, cachexie, en somme rien que de banal, et l'on peut dire que les signes de cette intoxication chronique sont au moins douteux. Cette forme lente a été seulement observée à la suite de la pénétration dans les appartements des gaz de fosses d'aisances non complètement étanches et de construction défectueuse. On ne

1) Ann. cThyg. pub. et de méd. lég., 3e série, 1886, t. I, p. 519.

connaît pas de cas d'intoxication lente professionnelle, et il semble que Patrie ait raison quand il dit qu'en Angleterre, dans les usines métallurgiques et dans les fabriques de produits chimiques, on n'observe aucun accident particulier parmi les ouvriers, encore que les pièces de monnaie qu'ils ont sur eux deviennent toutes noires.

PROPHYLAXIE . — On ne saurait trop recommander aux vidangeurs de revêtir la bricole réglementaire; l'inobservation de cette mesure de précaution expose malheureusement souvent à des accidents toujours multiples.

On a essayé d'assainir les fosses d'aisances avant la vidange ; pour cela, on a pensé à aérer par simple ouverture ou à ventiler par appel ou propulsion, ou enfin à absorber l'hydrogène sulfuré au moyen de diverses substances : lait de chaux, chlorure de chaux, charbon, peroxyde de fer. A Paris, on prescrit de mélanger aux matières du sulfate de fer, mais il résulte des expériences de Brouardel, Boutmy et Descouts, que le sulfate de fer ne fait qu'enlever l'odeur, mais, n'assure nullement la sécurité des ouvriers. On a conseillé, avant la descente dans une fosse, de s'assurer qu'il y a assez d'oxygène pour laisser brûler une bougie. Mais des observations ont montré que la bougie peut brûler alors que la quantité d'hydrogène sulfuré est suffisante pour intoxiquer un homme. Il faudrait, pour que l'expérience fût concluante, introduire dans le milieu méphitique des animaux : lapins, poulets, etc.

Les égouts doivent être surveillés au point de vue de l'aération, de la liberté d'écoulement des eaux résiduaires indûment versées.

Les soins à donner aux victimes des accidents dus à l'hydrogène sulfuré ont été ainsi résumés par le Conseil d'hygiène :

1° Tout sauveteur qui descend dans une fosse d'aisances est exposé à perdre rapidement connaissance par suite de Faction des gaz méphitiques. Il devra donc s'efforcer de rester très peu de temps dans la fosse, de retenir sa respiration le plus possible, tout le temps qu'il s'y trouve, et de n'y descendre qu'après s'être fait attacher à une corde, à l'aide de laquelle on le remonterait en cas de besoin.

Dès que l'asphyxié est retiré du lieu méphitisé, on l'expose au grand air, à l'abri de toute émanation méphitique. On le débarrasse rapidement de ses vêtements, et on le lave largement avec de l'eau chlorurée, ou mieux avec une solution de sulfate de cuivre ou de sulfate de fer.

On désinfectera de même les vêtements.

2° S'il fait quelques efforts pour vomir, il faut les favoriser en chatouillant l'arrière-gorge avec les barbes d'une plume.

3° Les soins que Ton donnera ensuite sont les mêmes que ceux qu'on donne dans l'intoxication par l'oxyde de carbone (1).

1) Poisons industriels, p. 214.

512 COURTOIS-SUFF1T ET LÉYI-SIKUGUE. — HYG. INDUSTRIELLE.

Assez nombreux sont les gaz caustiques que l'industrie utilise ou fabrique et qui ont une influence nocive par action toxique générale ou par action caustique locale. Nous aurons ici à examiner les vapeurs sulfureuses,' les vapeurs nitreuses ou nitriques (acides hypoazoteux, azoteux, azotique), les vapeurs chloreuses et hydrochloreuses (chlore, acide chlorhydrique), les vapeurs de brome, diode, d'acide fluorhydrique, celles d'ammoniaque, et celles d'acide c y an hydrique

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