II. — HISTOIRE ET DISTRIBUTION DE L'ANKYLOSTOMIASE
1° Distribution générale. — L'ankyloslomiase est très répandue sur la surface du globe. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte ci-jointe (fig. 70) pour voir que c'est une maladie des pays chauds qui a pénétré en Europe, envahissant l'Italie puis les régions minières de la Belgique, de la Westphalie et de la France. Elle a probablement été transportée d'Egypte en Italie, d'où elle a pénétré en France et dans le Nord, au moment du percement du Saint-Gothard. C'est là du moins la marche de Y envahissement épidémique. En réalité, l'anémie des mineurs est connue en France depuis un siècle ; il est donc probable que l'ankylostomiase existait chez nous avant le percement du Saint-Gothard.
2° Histoire. — C'est Angelo Dubini qui, en 1838, découvrit Vankylostome duodénal dans l'intestin d'une jeune paysanne morte à Milan; il le rechercha alors systématiquement et le trouva dans 20 p. 100 des autopsies. La Haute-Italie était donc très infectée à cette époque. En 1852, Griesinger montre les rapports de l'ankylostome et de la chlorose égyptienne ; le quart de la population du Caire était contaminée. En 1866, Wûcherer lui attribue l'anémie des pays chauds (Brésil, etc.).
En Europe, les constatations de Dubini n'avaient pas beaucoup attiré l'attention, bien que Grassi ait montré, en 1877, que l'anémie des tuiliers était due à l'ankylostome. Au moment du percement du Saint-Gothard, les ouvriers furent ravagés par une véritable épidémie d'anémie. Perroncito (1879-1880) démontra qu'elle était due à l'an-
Fig. 70. — Distribution géographique de l'ankylostome (Guiart). En grisé, les régions où il existe vraisemblablement.
kylostome. De cette publication date en Europe la question de l'ankylostomiase. Baccelli suppose immédiatement que l'anémie des mineurs doit être de même ordre. Perroncito va en Sardaigne, à Saint-Étienne, et confirme cette hypothèse, malgré l'avis contraire de presque tous les médecins de Saint-Étienne [Riembault, Trossat (1) Roux]. Anémie du Saint-Gothard et anémie des mineurs étaient bien la même maladie. A partir de ce moment, l'ankylostomiase est créée, et on sait la reconnaître au moment précis où elle commence à faire de véritables ravages épidémiques en Westphalie et en Belgique. En Belgique, Manouvriez (après avoir d'abord nié le rôle de l'ankylostome), Malvoz, Lambinet; en Allemagne, Mayer: à Anzin, Lesage ; dans le Nord, Galmette et Breton, etc., confirment l'étiologie ankylostomiasique de l'anémie des mineurs.
En somme, tout le littoral africain, le sud de l'Asie (75 p. 100 des Hindous), Ceylan, le Japon, l'Amérique (sud des Etats-Unis, Antilles, Guyane, Brésil, Porto-Rico, etc.), sont les foyers d'origine.
3° L'ankylostomiase en Europe. — Nous possédons des enquêtes très complètes faites, pendant ces dernières années, sur le personnel minier de l'Europe. C'est en Allemagne que le problème s'est posé en premier lieu avec le plus d'acuité; c'est donc en Allemagne qu'il faudra rechercher des modèles d'enquête.
Notons simplement que l'anémie des mineurs est commune en Hongrie, la maladie étant connue en Autriche-Hongrie depuis 1876 ; qu'en Angleterre les Cornouaillessontinfectées; qu'en France l'ankylostomiase existe surtout dans le Nord et à Saint-Étienne ; que Ferrier vient de la signaler en Algérie. N'oublions pas que l'Italie est la patrie de l'ankylostomiase européenne ; mais l'absence des mines a rendu son importance moindre qu'ailleurs.
Insistons davantage sur les enquêtes.
Enquêtes allemandes. — L'anémie des briquetiers et mineurs est connue en Allemagnedepuis les travaux de Meissner (1881), de Menche (1883). En 1882, Leichtenstern, en 1885, Mayer retrouvent l'ankylostome. Dès 1885, la Westphalie et la Prusse rhénane sont envahies : c'est une véritable épidémie. Nous verrons plus loin, à propos de la lutte contre le fléau, pourquoi et comment une enquête sévère de tous les puits de mine s'imposa. Voici les résultats : enWestphalie, le nombre des puits infectés n'était que de 15 en 1896; en 1902, de 66. En 1902, sur 188 730 mineurs, 17161 furent trouvés porteurs du parasite, soit près de 10 p. 1 00. Au Congrès international des mineurs (août 1904), le délégué allemand accusait, une contamination de 50 p. 100 dans les houillères de Maria, de 18 p. 100 dans celles de Nordstein.
Enquêtes belges. — Voici les résultats de Malvoz et Lambinet dans le districtde Liège. Les premiers cas observés datent de 1884(Masius, Firket). Sur 72 sièges d'extraction, 17 seulement sont indemnes
(1) Trossat, Thèse de 1885.
( 4000 ouvriers) : les 22 000 autres ouvriers du fond travaillent donc dans des mines infectées ; 6 700 d'entre eux sont atteints, soit 25 p. 100 de la population minière du fond. Le Hainaut, Mons, Charleroi seraient encore plus contaminés.
Enquêtes françaises. — Rappelons qu'en France les premières observations d'anémie des mineurs datent de 1802 (Halle). En 1875, Manouvriez (de Valenciennes) la décrit dans le bassin de la Loire ; Riembault confirme. Perroncito vient à Saint-Étienne, en 1880, pour incriminer l'ankylostome, malgré l'opposition (sur le rôle de l'ankylostome dont cependant personne ne conteste l'existence) de presque tous les médecins de Saint-Etienne (Riembault, Trossat, Roux, etc.). En 1882, Manouvriez et Lesage commencent l'étude des houillères du Nord.
C'est au Congrès d'hygiène de Bruxelles, en 1903, qu'un véritable cri d'alarme est poussé et qu'on commence, en France, à faire des enquêtes sérieuses, sur l'invitation de M. Maruejouls, ministre des Travaux publics, après intervention de M. Basly au Parlement.
Bassin de Saint-Etienne. — L'enquête est relatée dans l'excellente thèse de Briançon (1). En réalité, les médecins de Saint-Étienne voient relativement très peu d'anémies des mineurs et se désintéressent un peu de la question. Il est certain que, pathologiquement, les mineurs de Saint-Étienne sont relativement peu atteints, il n'y a pas de véritable épidémie. L'ankylostomiase est cependant permanente parmi eux. Briançon a examiné 1 p. 10 des ouvriers du fond, soit 1 200 mineurs, de juin à septembre 1904. Il y a beaucoup de puits indemnes ; d'autres (puits Lachaux) sont contaminés à 92 p. 100. Au total : 5 p. 100 environ des mineurs sont porteurs du ver. Les remblayeurs sont surtout exposés.
Bassin du Nord. — En 1902, Calmette prend l'initiative d'une enquête en France. En 1905, il a publié avec Breton (2) une monographie très complète de rankylostomiase, à laquelle nous avons beaucoup emprunté. L'enquête du Nord porte sur 20 p. 100 des mineurs du fond. Elle acommencé le 15 juin 1904. Au 1er janvier 1905, 8978 ouvriers (sur 21 000 à examiner) avaient donné 163 porteurs de ver, soit 1 ,8 p. 100 des examinés. L'infection est donc encore rare dans le Nord et dans le Pas-de-Calais, moins importante que dans le bassin de Saint-Étienne, bien que l'anémie y soit peut-être plus fréquente.
Résumé. — En résumé, l'ankylostomiase existait certainement chez les mineurs un peu avant lepercementdu Saint-Gothard. Cependant c'est depuis ce moment, et depuis quelques années surfout, que le mal a paru faire des progrès rapides.
(1) Briançon, L'ankytoslomiase dans le bassin houiller de Saint-Étienne. Thèse de Lyon, novembre 1904. Bibliographie très complète.
(2) Calmette et Breton, L'ankylostomiase, Paris, 1905.
Actuellement* la Westphalie et la Belgique sont très contaminées; la France Test encore peu, mais est très menacée.
On lira avec fruit, en même temps que la thèse de Briançon et le livre de Calmette et Breton, l'enquête publiée en 1904 sur Anémia in Porto-Bico. On aura ainsi l'histoire de l'anémie tropicale à côté de celle de l'anémie des mineurs.