LES PROFESSIONS « OU L'ON MEURT LE PLUS
La statistique anglaise nous permet de pousser plus loin nos investigations et de montrer quelles sont les professions « où l'on meurt le plus » (1). Le tableau ci-contre indique en effet le chiffre de mortalité comparative par toutes causes de décès réunies dans des groupes appartenant aux professions les plus importantes et ayant la composition d'âge type. Ces groupes ont été choisis parmi ceux dont la mortalité comparative s'écarte le plus et le moins de la mortalité
(1) Sous les réserves d'interprétation formulées à la page 27. Pour la définition du chiffre de mortalité comparative et de la composition d'âge type, voir p. 25.
comparative de la population masculine active, qui est de 95 3 : toutes les professions dont la mortalité comparative est comprise entre 1 145 et 921 ont été écartées.
Mortalité comparative par toutes causes de décès réunies dans les principales professions (population masculine active de 25 à 65 ans).
NOMBRE DE DECES.
Far groupe de Par 1 000 personnes 61 215 personnes du groupe
ayant la composition d'âge type.
Cabaretiers (districts industriels) 2 030 33,0
Garçons de cabaret et d'hôtel (Londres) 1971 32,0
Travailleurs des ports (dockers) 1 829 30,0
Tailleurs de limes 1810 29,7
Travail du plomb 1783 28,9
Potiers, faïenciers 1 706 28,0
Cabaretiers (Londres, 1 685 27,5
Marchands de quatre saisons, colporteurs.. . . 1652 27.0
Garçons de cabaret et d'hôtel (dist. industriels'. 1583 25,9
Porteurs de charbon 1528 25,0
Couteliers, fabricants de ciseaux 1516 24,8
Manœuvres (districts industriels) 1509 2i,7
Verriers 1487 24,5
Garçons de cabaret et d'hôtel (dist. agricoles). 1 446 23,8
Brasseurs 1427 23,5
Manœuvres (Londres) 1 413 23,3
Taillandiers, fabricants de ciseaux, de limes,
de scies 1412 23,3
Mines d'étain 1409 23,2
Fabriques de produits chimiques 1392 22,9
Travail du cuivre 1381 22,5
Teinturiers sur laine, soie, etc 1 370 22,3
Gens de mer, etc 1352 22,0
Couvreurs en ardoises 1 322 21,5
— en tuiles 1311 21,3
Ramoneurs 1311 21,3
Mines de plomb 1310 21,3
Fabricants de clous, de chaînes, d'ancres 1 301 21,2
Charretiers, rouliers. . 1 284 21,0
Mines de cuivre 1230 20,1
Armuriers 1228 20,1
Portefaix, commissionnaires 1222 20,0
Manœuvres 1221 20,0
Industrie des transports 1216 20,0
Musiciens, professeurs de musique 1214 19,9
Bateliers 1199 19,6
Travail du zinc 1198 19,6
Industrie cotonnière (Lancashire) 1176 19,2
Carrières de pierre et d'ardoise 1176 19,2
Cochers de fiacre et d'omnibus 1153 18,8
Houillères du Monmoutshire et des Galles du
Sud Ili5 18,7
Population active totale 953 15,6
Industries de la soie, du satin, etc 921 15,1
Boulangers, pâtissiers 920 15,1
Cordonniers, bottiers 920 15,1
Comptables de commerce 915 15,0
Forgerons, ferblantiers 914 15,0
Houillères (West Riding) 912 14,9
NOMBRE DE DECES .
Par groupe de Par 1 000 personnes 61 215 personnes du groupe ayant la composition d'âge type.
Fabriques de papier 904 14,8
— de savon et de suif 897 14,7
— de malt 884 14,5
— de tapis et couvertures 873 14,3
Boutiquiers 859 14,1
Pêcheurs 845 13,8
Moulins à blé 845 13,8
Éditeurs 833 13,6
Employés de chemins de fer 825 13,5
Avocats, avoués 821 13,4
Mécaniciens de chemins de fer 810 13,2
Quincailliers 807 13,2
Marchands de charbon 803 13,1
Mécaniciens-conducteurs (pas de ch. de fer). . 786 12,8
Menuisiers, ébénistes 783 12,8
Employés supérieurs de ch. de fer et employés. 781 12,7
Artistes, graveurs, etc . 778 12,7
Charrons 778 12,7
Houillères (Durham et Northumberland) 774 12,7
Mines de fer 774 12,7
Scieurs de long- 768 12,6
Service domestique 757 12,4
Tanneurs, mégissiers 756 12,3
Briquetiers, tuiliers 741 12,1
Houillères (Derbyshire et Nottinghamshire .. 727 11,9
Constructeurs de navires 713 1 1,7
Industrie de la dentelle 709 11,7
Industrie de la bonneterie (Leicestershire et
Nottinghamshire). 696 11,4
Épiciers 664 10,9
Manœuvres agricoles 632 10,4
Instituteurs 604 9,9
Population agricole (1 ) 602 9,9
Fermiers éleveurs 563 9,2
Jardiniers 553 9,05
Clergé 533 8,75
Professions à alcoolisme. — En examinant le tableau ci-dessus, pour chercher à y découvrir l'insalubrité caractéristique des professions les plus frappées, on voit immédiatement que c'est l'alcoolisme.
Tandis que la mortalité comparative de la population agricole esl de 602 décès pour un groupe de 61215 personnes de vingt-cinq à soixante-cinq ans, avec la composition d'âge type, soit 9,9 décès par 1 000; tandis que la mortalité comparative calculée de même n'est encore que de 953 décès pour l'ensemble de la population active, soit 15,6 décès par 1 000, les cabaretiers des districts industriels et les garçons de cabaret de Londres accusent respectivement 33 et 32 décès par 1 000. A l'effet particulier de l'alcool s'ajoute le plus souvent celui de divers excès, de surmenages de toute sorte, de la privation de sommeil et de logements insalubres.
(1) Voy. sa définition, p. 39.
Vient ensuite la profession de débardeur (travailleurs des ports) 1 30 décès). Ici encore le travailleur est intempérant, mais l'alcoolisme est provoqué au moins pour partie par le besoin de résister à une fatigue excessive et à Faction du froid et de l'humidité. La fatigue et les intempéries sont par elles-mêmes des causes qui préparent les voies à la tuberculose et aux maladies de poitrine. En outre, une fois son alcool payé, ce travailleur est souvent misérable, mal nourri, mal logé, insouciant et ignorant de toute hygiène.
Professions à grande fatigue et à intempéries. — Fatigue, intempéries, ignorance, insouciance, misère et alcoolisme comme conséquence de tout cela, telles sont aussi les causes de la mortalité extrême des marchands de quatre saisons et des colporteurs (27 décès), des porteurs de charbon (coal-heavers), travailleurs du carreau des usines (25 décès), des manœuvres d'industrie (24,7 décès), des ramoneurs (21,3).
Les intempéries et l'alcoolisme expliquent la mortalité encore élevée des marins (22,2), des couvreurs (21,5 décès), des charretierslouliers (21), des commissionnaires et portefaix (20,0), de l'industrie des transports (20,0), des bateliers (29,6), des cochers de fiacre et d'omnibus (18,8).
L'intempérance seule semble en cause dans le cas des brasseurs (23,5 décès).
Professions du plomb. — Revenant aux mortalités les plus élevées, nous y trouvons un groupe d'industries exposées au saturnisme : les tailleurs de lime (29,7 décès), les travailleurs du plomb en général (28,9 décès) (métallurgie, laminage, fonte, production des oxydes, mais non compris les plombiers et les peintres), les potiers-faïenciers. Dans ces professions, le plomb est évidemment une des causes de la déchéance des organismes, mais non la seule. Les tailleurs de limes travaillent à domicile dans des conditions d'hygiène déplorables, et beaucoup de potiers et de manœuvres employés dans des fabriques d'oxydes de plomb sont aussi des ouvriers grossiers et misérables. Les travailleurs des usines de plomb (24,5 décès) appartiennent aussi à ce groupe.
Professions à chaleur excessive. — Parmi les professions qui exposent le travailleur à une chaleur excessive, celle des verriers est la seule qui se détache avec une mortalité très élevée (24,5 décès). Elle est due principalement à la tuberculose et aux maladies de poitrine (refroidissements). En outre, la soif de ces malheureux est très grande, de sorte que l'alcoolisme est fréquent parmi eux.
Professions à refroidissements. — Parmi les professions à refroidissements, il faut placer les teinturiers (laine et soie) qui souffrent aussi de l'humidité constante dans laquelle ils travaillent.
Les produits chimiques (22,9) souffrent d'insalubrités analogues,
avec des émanations ou des poussières toxiques dans quelques cas. Les musiciens et professeurs de musique (19,9 décès) ont une mortalité élevée à tous les âges. Ils meurent beaucoup de tuberculose, de maladie du foie, d'alcoolisme et de maladies nerveuses. C'est au surmenage cérébral et corporel avec alcoolisme conséquent que doit être attribuée l'insalubrité de leur profession.
Professions à poussières. — Dans toutes les autres professions inscrites au tableau et dont la mortalité est supérieure à celle de la population active totale, c'est probablement la poussière qui est la principale cause de cette différence, et c'est une poussière dure, minérale, poussière de pierre ou de métal. Telles sont les professions de coutelier (24,8 décès), de taillandier (23 décès), les mines d'étain ( 23,2 décès), le travail du cuivre (22,5), les fabriques de clous, d'ancres, de chaînes (21,2), les mines de cuivre (20,1), les armureries (20,1), le travail du zinc (19,6), les carrières de pierre et d'ardoise (19,2).
Les houillères du Monmouthshire (18,7 décès), malgré une mortalité plus élevée que celle des autres districts miniers, devraient se trouver dans la deuxième partie de la liste, parmi les industries relativement salubres, avec les autres mines de charbon. Ce qui les met à la place qu'elles occupent, c'est leur mortalité par accidents, exceptionnellement élevée pendant la période considérée à raison d'une explosion survenue en 1890 à Llanerch.
Quant à la mortalité élevée desfilateurs et des tisseurs de coton du Lancashire (19,2 décès), elle n'est pas seulement due aux poussières de coton, qu'on respire dans quelques ateliers de cette industrie (poussières molles, végétales), ni aux conditions générales du travail, car elles ne sont pas insalubres actuellement. On doit probablement en rapporter une bonne part aux conditions générales de vie d'une population misérable et dégénérée, dont la misère dure depuis un siècle.