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LES PROFESSIONS ET LA TUBERCULOSE

Si, au lieu de comparer, pour chaque cause, les diverses professions intempérantes à la profession agricole, on recherche pour chacune d'elles celle de ces causes qui occasionne le plus de décès, on trouve que là, plus encore qu'ailleurs, cette sinistre prééminence appartient au groupe des maladies de poitrine, tuberculose comprise.

Nous avons réuni ci-après les professions extraites des tableaux des pages 43 et 45, en nous bornant aux professions dont la mortalité par alcoolisme et maladies du foie réunis est supérieure ou égale à celle de la population totale (190).

Pour chacune de ces professions, nous avons indiqué les mortalités par tuberculose et autres maladies de poitrine réunies, puis séparément par tuberculose, autres maladies de poitrine et maladies du système circulatoire, le tout rapporté comme précédemment à la population agricole, toutes les définitions étant les mêmes que pour le tableau de la page 36. Le classement est fait dans l'ordre des mortalités par tuberculose et maladies de poitrine réunies, et la dernière colonne de droite montre quel est, dans chaque profession, le rapport du nombre des décès par tuberculose et maladies de poitrines réunies au nombre des décès par toutes causes (il s'agit toujours d'ungroupe ayant la constitution d'âge type).

Pour toutes les professions du tableau suivant, la mortalité par alcoolisme et maladies de foie est supérieure à celle de la population active totale, et pour presque toutes on voit que la mortalité par

Mortalité comparative par tuberculose et maladies de poitrine réunies dans les professions à alcoolisme.

DESIGNATION

PKOFESSIOAS.

Garçons de cabaret el d'hôtel (Londres).

Travailleurs des ports (dockers)

Marchands de quatre saisons, colporteurs

Manœuvres (districts industriels).. . .

Cabaretiers (districts industriels)

Verriers

Garçons de cabaret et d'hôtel (districts industriels)

Travail du cuivre

Porteurs de charbon (coal heavers).. .

Brasseurs

Garçons de cabaret et d'hôtel (districts agricoles)

Ramoneurs

Travail du plomb

Musiciens

Chapeliers

Cochers de fiacre et d'omnibus

Coiffeurs

Ouvriers en tabac

Clercs de la basoche

Population active totale

Bouchers

Marchands de poisson

Cabaretiers (districts agricoles)

Voyageurs de commerce

Population agricole (groupe-type de 61 215 personnes), nombres comparatifs

Nombres absolus de décès

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tuberculose pulmonaire et maladies de poitrine réunies Test aussi.

Que l'alcoolisme ait une part dans ce résultat, ce n'est pas douteux, et tous les cliniciens reconnaissent qu'il favorise l'invasion et l'évolution fatale des diverses affections du système respiratoire. Cependant d'autres causes interviennent pour produire les mêmes effets, et il semble qu'on puisse faire à cet égard quelques hypothèses plausibles.

Les cinq professions les plus frappées viennent aussi en tête dans les listes des pages 36, 43 et 45.

Ce sont des professions pénibles, épuisantes, et que nous avons déjà caractérisées comme abandonnées à des travailleurs grossiers

(1) Cette profession n'a fourni que 128 décès en tout avec 4 134 années de vies correspondantes : on doit donc accepter ces chiffres avec réserve.

Traité d'hygiène. VII. — 4

et insouciants. Mais, en outre, c'est là que viennent échouer, pour y chercher un travail intermittent, les malheureux qui sont écartés des autres professions parce qu'ils sont déjà tuberculeux et alcooliques, un peu infirmes de corps et d'esprit et incapables d'un travail parfaitement régulier. En outre, deux de ces professions, celle de docker et celle de marchand de quatre saisons sont spécialement exposées aux intempéries. Les refroidissements jouent sans doute un rôle important dans les maladies de poitrine des verriers, qui ne sont pas de grands alcooliques (257 décès contre 190 dans la population totale).

Dans le reste du tableau, jusqu'à la population active totale, on peut suggérer à la fois comme incitant à l'alcoolisme et comme prédisposant en outre directement aux maladies de poitrine les causes suivantes : les surmenages, dans le cas des divers cabaretiers et garçons de cabaret comme dans celui des porteurs de charbon et musiciens; la poussière pour les travailleurs du cuivre, les porteurs de charbon, les ramoneurs et les chapeliers; les intempéries pour les ramoneurs et les cochers de fiacre: le saturnisme pour les travailleurs du plomb; et, pour les coiffeurs et les clercs de la basoche, la faiblesse de constitution, qui leur a fait choisir une profession n'exigeant pas de force musculaire.

Quant aux quatre professions à alcoolisme dont la mortalité par maladies de poitrine est inférieure à celle de la population active totale tout en étant supérieure à celle de la population agricole, ce sont des métiers d'activité modérée et de plein air ou presque, même celle de l'aubergiste de campagne. Nous avons vu déjà que les occupations de ce genre sont les plus favorisées de toutes au point de vue de la mortalité générale, et nous voyons aussi que l'alcool y est mieux supporté qu'ailleurs.

Dans la dernière colonne du tableau, trois professions attirent l'attention par une proportion de maladies de poitrine exceptionnellement basse, et le travail du plomb présente la même particularité. Elle s'explique de deux manières : d'une part, les nombres absolus de décès relatifs aux maladies considérées ne sont pas très élevés dans ces professions; d'autre part, les nombres de décès par toutes causes y sont au contraire considérables.

Professions à poussières. — Nous avons vu, à la page 36, que les professions à alcoolisme sont suivies, dans la liste des « professions où on meurt le plus », par les professions à poussières coupantes. On trouvera, à la page 51, une liste de ces professions avec l'indication de leur mortalité par tuberculose pulmonaire et autres maladies de poitrine. On verra que cette mortalité est très supérieure non seulement à celle de la population agricole, mais même à celle de la population active totale. Nous devons faire remarquer que nous n'avons pas borné notre liste à celle des professions à

poussières coupantes déjà comprises au tableau de la page 36, et nous y avons réuni diverses industries à poussières coupantes ou non, dont la mortalité par toutes maladies de poitrine est notablement supérieure à celle de la population agricole, tandis que leur mortalité par toutes causes n'est ni assez élevée ni assez basse pour qu'elles- figurent au tableau précité. Leur mortalité élevée par maladies de poitrine est d'ailleurs la seule caractéristique nettement commune à ces industries. En ce qui touche notamment leur mortalité par maladies de l'appareil circulatoire, on voit qu'elle est répartie très irrégulièrement dans le tableau.

Mortalité comparative par tuberculose et maladies de poitrine réunies dans les professions à poussières.

DÉSIGNATION

DES PROFESSIONS

pulmonaire et maladies de poitrine réunies.

Potiers-faïenciers

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ÎOO

ÎOO

Couteliers, fabricants de ciseaux

Mines d'étain

Tailleurs de limes

Mines de plomb

Travail du cuivre

Mines de cuivre

Armuriers

Travail du fer et de l'acier

Travail du zinc

Carriers-ardoisiers

Travail du bronze

Ramoneurs

Travail du plomb

Travail du coton

Tonneliers, tourneurs

Cordiers

Briquetiers-maçons

Fabrique de tapis et couvertures

Travail de Tétain

Travail de la laine

1 Serruriers

Population active totale

Forgerons

Boulangers-pâtissiers

Moulins à farine

Mines de houille

Charpentiers

Mines de fer

Population agricole (nombres comparatifs)

Nombres absolus

Professions à air confiné. — Avant de passer aux professions du plomb, le dernier groupe des professions « où Ton meurt le

HYG. INDUSTRIELLE

plus », nous mettrons sous les yeux du lecteur un tableau de professions dont la mortalité générale n'est ni assez basse ni assez élevée pour qu'elles figurent aux tableaux de la page 36, et qui sont néanmoins assez éprouvées par les maladies de poitrine, surtout par la tuberculose. C'est dire que, si elles cessaient de payer ce tribut spécial à la mort, ce seraient des professions saines dans l'ensemble. En effet, elles présentent tous les caractères que nous avons reconnus à celles-ci.

Elles ne sont pas fatigantes, elles ne sont pas exposées aux intempéries. Elles comptent un grand nombre de petits patrons, souvent intelligents, rangés, relativement aisés. Malheureusement elles sont trop sédentaires. Le travailleur y est privé de tout exercice, et son travail s'y fait le plus souvent dans des ateliers étroits et obscurs, où l'air ne se renouvelle pas. Courbé en deux, attentif à sa besogne, il retient sa respiration, et la ventilation de ses poumons est rare et incomplète.

L'importance de ces mauvaises conditions d'hygiène est attestée par les ravages que la tuberculose et les autres maladies de poitrine font parmi les professions considérées. On ne voit pas d'autre cause de mortalité qui leur soient communes et particulières, et celle qui est due aux maladies de l'appareil circulatoire se répartit très irrégulièrement entre elles.

Mortalité comparative par tuberculose et maladies de poitrine dans les professions à air confiné.

DESIGNATION

DES PROFESSIONS

Relieurs

Imprimeurs

Tailleurs

Drapiers

Cordonniers

Horlogers

Selliers

Population active totale

Employés de commerce

Ensemble des petits commerçants. . . .

Graveurs-artistes

Population agricole (nombres com

paratifs)

Nombres absolus-

ÎOO

ÎOO

Il reste à signaler seulement que les imprimeurs figurent plus loin au tableau de la page 56, parmi les professions du plomb, et que la profession de relieur, malgré sa mortalité élevée par tuberculose et

maladies de poitrine, n'a pas une mortalité générale très supérieure à celle de la population active totale (1 060 contre 953), et cette mortalité est inférieure à celle de la population active de Londres (1147).

Professions à maladies de poitrine. — On peut remarquer que les professions inscrites aux tableaux des pages 49, 51 et 52 sont à peu près toutes celles qui ont une mortalité exceptionnelle par maladies de poitrine (1 ) et qu'on en trouve 58 dans lesquelles la mortalité T. P. (2) est plus élevée que dans la population agricole. Dans 48 d'entre elles, elle est plus que le double et dans 35 de ces 48> elle varie du triple à la proportion de quatre fois et demie.

On remarquera notamment le groupe des potiers-faïenciers (page 51), qui dépasse de beaucoup tous les autres avec une mortalité P. bien supérieure à la mortalité T. Le Dr Tatham fait observer que la fréquence et la gravité exceptionnelles des maladies de poitrine chez les ouvriers de cette profession est le plus souvent attribuable à une sclérose non tuberculeuse des poumons, due à l'irritation causée par les poussières et qui n'est infectée par le bacille de Koch, si elle l'est, que secondairement. La soi-disant phtisie des mineurs serait cette même sclérose due aux poussières, et c'est aussi l'avisd'Oliver, de Newcastle : celui-ci rappelle que Proust et Charcot ont soutenu la même thèse (3).

Le tableau de la page 51 montre que les mineurs des mines de houille ont une mortalité T. P. plus élevée que celle des mines de fer (166 contre 133), mais que leur mortalité T est assez basse, puisqu'elle est inférieure à celle des agriculteurs (92 et 85 contre 100). On trouverait là une intéressante confirmation statistique de l'immunité relative contre la phtisie, qui a été attribuée aux mineurs par divers auteurs. Quelques-uns l'ont même expliquée parla résistance que le tissu fibreux du poumon oppose au bacille quand la sclérose est encore légère (3). Oliver remarque, sans prétendre reconnaître au charbon une action antiseptique, que les blessures des houilleurs, bien que souillées par la poussière de charbon, se cicatrisent remarquablement vite.

Si les houilleurs sont épargnés par la tuberculose, ils sont remarquablement décimés par les maladies de poitrine (mortalité P. égale à 235 contre 100 chez les agriculteurs). Quant aux autres mines

(1) Nous appellerons mortalité T. P. la mortalité par tuberculose pulmonaire et autres maladies de poitrine réunies; mortalité T., la mortalité par tuberculose seule, et mortalité P., la mortalité par maladies de poitrine, tuberculose non comprise.

(2) Oliver, Sur la phtisie des mineurs. British médical Journal, 12 sept. 1903, p. 568-573. Traduit in extenso avec figures de coupes micrographiques dans le Bulletin de Vlnspection du travail de 1905, 1 et 2, p. 52 à 69, chez Berger-Levrault, à Paris.

(3) Oliver, Bull. Insp. du travail, loc. cit., p. 63.

qui figurent au tableau de la ; âge 51, mines de plomb, de cuivre et d'étain, elles ont. des mortalités T. P. très élevées, et deux d'entre elles, les mines d'étain et de plomb, figurent avec les travailleurs du bronze, les serruriers et les charpentiers dans la minorité dont on parlera plus loin, et qui, par exception à ce qui se passe dans les autres industries, a une mortalité T plus élevée que la mortalité P. Chez les travailleurs des mines d'étain, la mortalité par tuberculose seule est la plus élevée de tout le tableau (481). Elle est près de cinq fois celle des agriculteurs. Leur mortalité T. est plus élevée que celle des agriculteurs par toutes causes de décès réunies!

En dehors de l'effet irritant des poussières sur les poumons et les bronches, la mortalité P. exceptionnelle qui sévit chez les bouilleurs doit sans doute être attribuée à leur coutume universelle de retourner jusqu'à leurs corons souvent éloignes, avec leurs vêtements de travail mouillés et trop légers, et cela dans un climat humide et froid. Oliver dit que des propriétaires de houillères ont mis à la disposition de leurs ouvriers des vestiaires pour changer de vêtements et des bains-douches pour se nettoyer à la sortie des puits, mais qu'ils refusent de s'en servir (1). En France, ces installations existent et sont parfaitement utilisées. Elles existeraient aussi dans la plupart des mines d'étain de Cornouailles, toujours d'après Oliver; mais, dans beaucoup d'entre elles, les ouvriers n'ont pas de cages pour sortir de la mine, et ils doivent remonter au jour par des échelles de quelques centaines de mètres. Cette fatigue, ajoutée à celle d'une journée de dur labeur, peut, en les déprimant, les disposer aux affections de poitrine et aux maladies du cœur.

Revenons aux professions à poussières et aux potiers-faïenciers qui ont une mortalité P. de 580, la plus haute de tout le tableau ; chez les couteliers, elle est de 450, c'est-à-dire énorme aussi. Elle est encore très considérable chez les travailleurs du fer et de l'acier (392) et chez les tailleurs de limes (367).

Répartition des décès entre la tuberculose et les maladies de poitrine selon les professions. — Avant de quitter les professions qui ont une mortalité élevée par maladies de poitrine, il est intéressant d'examiner quelques observations générales de M. Tatham sur la manière dont cette mortalité se répartit, selon les professions, entre la tuberculose et les autres affections de l'appareil respiratoire.

Dans l'ensemble de la population masculine active de vingt-cinq à soixante-cinq ans, le chiffre de mortalité par tuberculose pulmonaire, que nous appellerons mortalité T., est inférieur de 1/6 à celle des autres maladies de poitrine, que nous appellerons mortalité P., tandis que dans la population inactive lamortalité T. est la plus élevée.

(1) Oliver, Dangerous trades, p. 535, Londres, 1902.

Les principales causes de cette différence sont probablement que les travailleurs atteints de tuberculose ont tendance à tomber dans la population inactive et que certaines catégories de cette population, les aliénés par exemple, ont une mortalité T. très élevée.

Bien que la mortalité P. soit normalement plus grande que la mortalité T. dans la population active, il n'en est pas ainsi partout. L'excédent est très marqué dans l'ensemble d^s districts industriels, mais Londres et l'ensemble des districts agricoles forment exception. A Londres, la mortalité P. est élevée, mais la mortalité T. l'est plus encore; dans les districts agricoles, d'autres part, la mortaùté T. est basse, mais la mortalité P. est encore moindre.

Si l'on considère les groupes professionnels en particulier, on en trouve environ un tiers ayant à peu près la même constitution d'âge au-dessus de quinze ans que l'ensemble de la population active, et dont la mortalité T. est plus élevée que la mortalité P. Ce tiers peut être rangé en deux catégories: la première, qui s'écarte de la règle générale par une mortalité T., exceptionnellement élevée : la seconde, qui jouit d'une mortalité P. exceptionnellement basse.

La première catégorie peut se subdiviser ainsi :

1° Professions à air confiné, telles que celles des employés de commerce, relieurs, tailleurs et mineurs des mines d'étain;

2° Professions à alcoolisme : c'est le cas des clercs de la basoche (en Angleterre), des garçons dans les débits de boisson et des marchands de quatre saisons.

Quant à la seconde catégorie, nous la partagerons ainsi :

1° Des travailleurs dont l'immunité relativs à l'égard des maladies de poitrine semble due à ce qu'ils sont professionnellement garantis contre les intempéries (tels les avocats, instituteurs et domestiques).

2° Des travailleurs de plein air, qui ont des mortalités T. et P. basses toutes deux: fermiers, travailleurs agricoles et jardiniers.

Il faut observer que les remarques précédentes ne s'appliquent qu'aux professions qui s'écartent de la règle générale d'après laquelle la mortalité P. est supérieure à lamortalité T. Parmi les professions conformes à la règle, il y en a où l'on respire de l'air confiné ou chargé de poussières; dans d'autres, l'influence de l'alcoolisme ou des intempéries se fait sentir, et la mortalité P. est énorme. Enfin, dans certaines, la mortalité P. est basse et la mortalité T. encore plus basse.

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