LE DANGER
Dans les établissements industriels, dans les mines, dans les chantiers pour le creusement de simples puits, les ouvriers sont souvent exposés à se trouver dans des milieux rendus irrespirables par les gaz délétères. Nombreux sont les cas d'asphyxie survenus dans ces conditions.
L'HYDROGÈNE SULFURÉ. — Thomas Oliver cite le fait suivant (1) : un soir du mois de juillet 1902, un homme descendit dans un caisson ouvert employé dans un chantier de construction d'un bassin de radoub à Helburn-on-Tyne ; il n'y avait à ce moment-là que quelques pieds d'eau au fond du caisson. L'homme y était depuis quelques minutes à peine quand des cris d'appel se firent entendre ; un autre ouvrier pénétra dans le caisson, mais, dès qu'il eut gagné l'endroit où se trouvait son camarade, il appela à son tour. Un troisième ouvrier descendit; on entendit de nouveau des cris, puis ce fut le silence. Dans l'espace d'un petit nombre de minutes, trois hommes avaient trouvé la mort au fond de l'appareil, qui ne contenait, nous l'avons dit, que quelques pieds d'eau. Malgré les nombreux efforts du chef de chantier et des autres ouvriers de l'équipe, dont quelquesuns se firent descendre dans le caisson à l'aide de cordes, il fut impossible de remonter les cadavres le jour même.
L'asphyxie de ces ouvriers avait été causée par du gaz hydrogène sulfuré. L'eau du caisson en contenait 12,2 volumes p. 1 000. Ce gaz provenait de ce que les travaux d'excavation avaient été entrepris dans un sol composé en grande partie de résidus d'usines de produits chimiques et de scories de fer.
Dans le même chantier, quelques semaines plus tard, un nouvel accident survint. Un ouvrier y perdit la vie et trois autres faillirent avoir le même sort. En cette dernière occurrence, étant donné le progrès des travaux, le caisson était assez profondément enfoncé dans le sol; l'eau y atteignait une hauteur de 14 mètres. Un scaphandrier venait de donner le signal qu'il remontait; il émergeait déjà et avait atteint la plate-forme sur laquelle se tenait l'aide chargé de, lui enlever son casque, lorsque celui-ci, s'apprêtant à le faire, fut surpris par le gaz et tomba inanimé sur le scaphandrier. Bientôt après deux autres ouvriers survinrent, qui furent à leur tour victimes de l'atmosphère empoisonnée dans laquelle ils respiraient. Les quatre hommes furent remontés, mais le médecin appelé fit en vain des efforts pour rappeler à la vie l'aide du scaphandrier.
(1) Industrial diseases, 1904, p. 16.
Peu de temps après le second accident, le professeur Vivian Levés (de Londres) démontra que 2 mètres cubes de l'eau contenue dans le caisson, agitée avec de Pair, étaient susceptibles de dégager environ 30 litres d'hydrogène sulfuré; par conséquent, .il suffisait de soumettre à une certaine agitation 4 mètres cubes de cette eau pour provoquer le dégagement d'une quantité d'hydrogène sulfuré suffisante pour rendre mortel l'air surmontant Peau du caisson. Or le caisson contenait alors un peu moins de 170 mètres cubes d'eau; on comprend donc parfaitement que la remontée du scaphandrier ait suffi pour produire le dégagement en question.
On peut penser que l'hydrogène sulfuré et peut-être aussi l'acide carbonique sont les principaux coupables dans les asphyxies causées par les fosses à purin.
A Peys, canton d'Albert (Somme), le 26 mai 1907, un ouvrier ayant oublié un seau dans une fosse à purin qu'on vidait, veut y descendre. Il tombe asphyxié par les gaz méphitiques. Son père, puis deux outres personnes veulent le secourir, ils tombent à leur tour : quatre morts.
Layet s'est particulièrement occupé des cas d'asphyxie survenus pendant le nettoyage des égouts et cite quelques exemples : « Dans les vieux égouts, dit-il, l'observation a démontré que le dégagement des gaz délétères est surtout abondant aux endroits nouvellement déblayés. Cela provient de l'absorption des émanations gazeuses par les pierres poreuses qui ont servi à la construction des égouts.
« Ces gaz, contenus par la pression de la vase et des matières, sortent des pores de la pierre dès que ces matières sont enlevées et se répandent dans l'égout ; de sorte que, jusqu'à épuisement de ces gaz, dix ou douze jours environ, les parties curées sont les plus dangereuses à traverser. »
Pfeiffer déclare que les eaux résiduaires déversées dans les égouts par les établissements industriels sont responsables en grande partie du dégagement des gaz qu'on y rencontre (1).
Le nettoyage des fosses d'aisances a également causé la mort de nombreux ouvriers.
Brouardel, dans son travail sur les asphyxiés, et Courtois-Suffit, dans son étude sur l'assimilation des intoxications par l'hydrogène sulfuré aux accidents du travail (2), expliquent comment se produisent les asphyxies pendant la vidange des fosses d'aisances.
Actuellement, dans les villes, la vidange des fosses s'opère au moven du système dit « atmosphérique »>. Leur contenu est aspiré par un tonneau métallique dans lequel on fait le vide. Pour que ce système puisse fonctionner, il faut que les matières soient mélangées de manière à former une masse à peu près homogène, à consis-
(1) Zeitschrift fur Gewerbe-Hygiene, 1904, p. 314, 338.
(2) Bull, de l'Inspection du travail, 1902, p. 357.
tance de pâte fluide. On procède au mélange à l'aide de perches, et on enfonce tout d'abord la partie supérieure mi-solide, le chapeau. Cette opération, qui se fait par l'orifice de la fosse, provoque un fort dégagement de gaz pouvant produire des intoxications parmi les ouvriers placés près de cette ouverture.
Souvent la vidange se limite aux matières que l'aspiration parvient à entraîner; parfois cependant on procède au nettoyage complet. Dans ce cas, un ouvrier descend clans la fosse: à laide d'une pelle, quelquefois d'une pioche quand la croûte qui tapisse les parois est dure, il enlève ce que l'aspiration n'a pu attirer et le place dans un seau qu'il passe à d'autres ouvriers, se tenant à l'extérieur. En général, les règlements municipaux imposent à cet ouvrier (et le décret du 29 novembre 1904 en fait une obligation) le port d'une ceinture ou d'une bricole; mais, la plupart du temps, il néglige cette mesure de précaution, sans souci de l'asphyxie du « coup de plomb », comme l'appellent les ouvriers.
Un ouvrier qui est victime du « coup de plomb », dans ces conditions, est presque toujours cause que d'autres victimes sont à déplorer, ses camarades descendant l'un après l'autre pour le secourir.
Quelquefois l'asphyxie atteint la personne qui, un jour ou deux après qu'elle a été vidée, descend dans la fosse pour s'assurer si elle est en bon état.
C'est pour nous conformer à la tradition que nous avons examiné les « coups de plomb » en même temps que les intoxications par l'hydrogène sulfuré, car il paraîtrait que ce gaz entre pour une proportion assez faible dans la composition des gaz des fosses d'aisances. A la suite d'un accident ayant entraîné la mort de deux ouvriers, Hanriot (1) a fait procéder à des analyses dont voici les résultats :