INTRODUCTION
qu'un isolé subit nécessairement quand sa production diminue.
Il serait attentif au moindre trouble de sa santé, au lieu de mettre son point d'honneur à ne pas s'écouter, et se hâterait de soigner ses indispositions pour qu'elles ne deviennent pas des maladies.
Époux fidèle et calme, il échapperaitaux contaminations vénériennes et au surmenage sexuel. Il rapporterait religieusement sa paye au logis, de sorte que sa femme mangerait à sa faim et ne veillerait pas jusqu'au jour pour gagner quelques sous. Un mois avant ses couches, il l'obligerait à quitter le travail ; elle n'y retournerait qu'un mois après et continuerait d'allaiter son enfant.
Oui, voilà ce que l'ouvrier ferait s'il était « raisonnable », au gré des moralistes qui ne manquent de rien. Mais, hélas ! il lui faudrait une foule de vertus pour y réussir, et, si notre homme ne les a pas toujours quand il est aisé, il ne les a jamais quand il est misérable.
Alors son métier est souvent fatigant, et ses chômages fréquents. Ignorant et grossier, le malheureux procrée sans relâche au hasard de ses ivresses. Sa femme est épuisée par ses maternités incessantes, et les soins que réclame sa progéniture l'accablent. Obligée de pourvoir à trop de choses, elle n'arrive à rien et perd tout courage. Sa demeure est un taudis encombré de marmaille, et le père y reste le moins qu'il peut. Au bar où il se console, il laisse le plus clair de sa paye, et ce qu'il rapporte ne suffit pas à le bien nourrir, quand sa femme a pris ce qu'il faut pour que ses enfants et elle-même ne meurent pas de faim tout à fait. Fatigué, mal nourri et mécontent, il n'a qu'une idée : boire. Boire pour se remonter, boire pour s'égayer, boire pour oublier : et l'on comprend que, si l'ouvrier aisé succombe assez facilement aux tentations qui ruinent sa santé, l'ouvrier misérable est vaincu par elles sans combat.
Telles sont en gros les causes générales de morbidité et de mortalité qui pèsent presque inéluctablement sur une partie de la classe ouvrière.
Que ces causes soient attribuables, selon le cas, à l'ignorance, à l'entraînement ou à la pauvreté, elles peuvent se résumer comme il suit : logements exigus et surpeuplés, privés d'air et de lumière ; alimentation défectueuse, insuffisante ou irrationnelle (trop de viande et d'excitants, vin, café, pasassez dégraisse, desucre, de féculents) (1); surmenage par privation de sommeil (théâtre, bar) ; surmenage sexuel (2), compensation momentanée de ces surmenages par l'usage habituel des excitants, vin, alcool, café; accoutumance graduelle du
(1) Cf. Enquête sur l'alimentation d'une centaine cTouviers et d'employés parisiens, par L. Landouzy et H. et M. Labbé Paris, 1905.
(2) C'est à dessein que j'omets ici le surmenage produit directement par le travail, notamment par le travail à la tâche : tension excessive de l'attention et de la volonté pour produire le plus possible, durée excessive de ce travail intensif, aggravation par les heures supplémentaires. On retrouvera ce surmenage au chapitre Fatigue et surmenage.
système nerveux, obligation de forcer les doses, usure prématurée de l'organisme.
Pour les femmes, il faut ajouter aux causes ci-dessus les misères qui se rapportent à leurs maternités ; il faut y joindre aussi les privations de nourriture et de sommeil qu'elles s'imposent trop souvent pour ménager leur fragile budget ou pour le grossir par le moindre appoint.
Ces causes générales de la morbidité et de la mortalité ouvrières ne doivent pas être comprises dans le cadre de notre étude, parce qu'elles ne sont pas liées directement et nécessairement à l'exercice de la profession.
Théoriquement au moins, un ouvrier pourrait gagner sa vie dans une industrie très malsaine et organiser son existence de façon à éviter la plupart de ces causes extra-professionnelles de mortalité et de morbidité.
Inversement, les plus grands progrès pourraient être réalisés dans l'hygiène des ateliers sans] que ces causes extra-professionnelles cessent d'entretenir une morbidité et une mortalité élevées parmi les travailleurs de l'industrie.
Toutefois l'indépendance de ces causes générales à l'égard des professions n'est pas toujours complète. Il en est joù elles exercent leur action avec plus de fréquence et d'intensité que dans d'autres, parce que les conditions du travail y sont telles que l'ignorance, l'insouciance ou la faiblesse des ouvriers trouvent occasion de faire sentir leur influence davantage. Il en est ainsi par exemple du développement de l'alcoolisme dans les professions où l'ouvrier "avale des poussières qui lui irritent la gorge (carriers, ardoisiers) : ou fait un travail très fatigant |(déménageurs, coltineurs, débardeurs, forgerons); ou est j soumis à des chaleurs excessives (verriers, chauffeurs, cuisiniers) ; ou est exposé au froid et à l'humidité (matelots, pêcheurs, voituriers) : ou est soumis à des tentations constantes (débitants, garçons de marchands de vin).
Nous retrouverons ces cas particuliers en étudiant la statistique anglaise au chapitre suivant .