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II. — L'OUVRIER

Les lois et règlements sur l'hygiène du travail ne demandent pas seulement que les employeurs l'assainissent en aérant les ateliers, en les ventilant, en enlevant les gaz et vapeurs toxiques et les poussières, mais ils exigent encore qu'ils mettent l'ouvrier à même de se mieux défendre par la propreté corporelle contre les dangers qui le menacent. Pour assurer complètement son hygiène, il faut aussi que l'exercice de l'industrie n'entraîne pas sa déchéance physique, en lui imposant des travaux trop pénibles ou des journées trop longues. 11 faut qu'on ne confie pas à des enfants trop jeunes, ou à des femmes, des travaux excédant leurs forces. Il faut enfin qu'une surveillance médicale, convenablement organisée, vérifie périodiquement l'état de santé des travailleurs, au moins de ceux qui sont le plus exposés, de façon à intervenir si une insalubrité se manifeste par ses effets, soit que les règlements ne soient pas observés, soient qu'ils se trouvent insuffisants.

Dans cette seconde partie de Y assainissement du travail, nous traiterons donc successivement : 1° de l'hygiène corporelle de l'ouvrier; 2° de l'influence de la fatigue et du surmenage: 3° de l'inspection médicale de l'industrie.

L'HYGIÈNE CORPORELLE ET LE RÈGLEMENT. — L'article 8 du décret du 29 novembre 1904 est ainsi conçu :

Art. 8. — Les ouvriers ou employés ne devront point prendre leurs repas dans les locaux affectés au travail.

Toutefois, l'autorisation d'y prendre les repas pourra être accordée, en cas de besoin et après enquête, par l'inspecteur divisionnaire, sous les justifications suivantes :

{o Que les opérations effectuées ne comportent pas l'emploi de substances toxiques ;

2° Qu'elles ne donnent lieu à aucun dégagement de gaz incommodes, insalubres ou toxiques, ni de poussières ;

3° Que les autres conditions d'hygiène soient jugées satisfaisantes.

Les patrons mettront à la disposition de leur personnel les moyens d'assurer la propreté individuelle, vestiaires avec lavabos, ainsi que de l'eau de bonne qualité pour la boisson.

Quels sont les moyens pratiques de satisfaire à ces prescriptions?

RÉFECTOIRES. — Dans les pages de ce volume que le Dr Courmont consacre à la tuberculose, on voit comment se forment les lésions pulmonaires et combien il est important de ne jamais

manger dans l'atelier, de se rincer la bouche et de se laver les mains avant chaque repas. Chacun comprend aussi facilement qu'il faut éviter en mangeant d'absorber les poussières toxiques ou les produits malsains qui sont produits ou manipulés dans l'atelier. De plus, c'est quand le personnel quitte l'atelier pour les repas qu'on l'aère quelquefois par une large ouverture des portes et des fenêtres. S'il ne le quitte pas, cette ressource suprême et trop souvent unique de la ventilation disparaît.

Le règlement français n'a pas manqué, on vient de le voir, de consacrer cet important principe d'hygiène; et, sauf les cas où aucun danger n'est à craindre, les repas doivent être pris en dehors des ateliers. Toutefois, comme le règlement n'a pas été jusqu'à exiger qu'un réfectoire fût mis à la disposition des ouvriers, les inspecteurs sont portés à accorder assez largement les autorisations prévues par crainte d'obliger les ouvriers et les ouvrières à se réfugier chez les marchands de vin ou à rester sans abri.

Il faut dire d'ailleurs que, dans presque toutes les usines importantes, surtout celles qui occupent un nombreux personnel féminin, les industriels offrent aux ouvriers qui n'ont pas le temps de retourner chez eux des salles propres et chauffées, garnies de tables et de bancs, où ils peuvent déposer les aliments qu'ils apportent et les faire tiédir (1).

En outre, les bicyclettes et les tramways électriques facilitent dans bien des cas le retour au logis. Ce serait la meilleure solution en théorie. En pratique, elle est à peu près inapplicable quand la femme travaille elle-même au dehors, ce qui est fréquent dans les centres industriels. Il faut remarquer aussi qu'elle prélève le temps de deux trajets sur l'heure déjà maigre consacrée au repas de midi.

Le temps qui reste est à peine suffisant pour que des ouvriers, dont la dentition est presque toujours mauvaise, mastiquent comme ils le devraient les aliments souvent durs et grossiers qui composent leur menu. D'où des gros morceaux avalés à la hâte, des rasades abondantes pour les précipiter dans l'estomac et des digestions noyées et manquées, avec le cortège de maux et de dangers qui accompagnent la dyspepsie chronique.

Demandez à un ouvrier ou à une ouvrière des villes s'il digère bien. La réponse sera presque toujours négative, et il est permis de croire que la hâte du repas de midi joue son rôle dans cette incommodité.

Les ouvriers pourraient, dans bien des cas, obtenir des industriels d'avoir une pause d'une heure et demie ou deux heures au milieu

(1) Dans un grand nombre d'usines d'Allemagne et de Belgique, les provisions apportées par les ouvriers pour leurs repas sont conservées au réfectoire dans des cases spéciales pourvues de portes fermant à clef.

du jour, comme la plupart des autres classes sociales : cultivateurs, employés et dirigeants. Mais ils ne le veulent pas. Pour maintenir la durée actuelle de la journée de travail, il faudrait arriver plus tôt à l'usine ou en sortir plus tard, et ils s'y refusent énergiquement.

LAVABOS. — Le D1 Georges Brouardel a fait ressortir l'importance des fonctions cutanées et celle des soins de propreté qu'elles nécessitent (1) : cette nécessité est plus grande pour certains travailleurs de l'industrie que pour qui que ce soit. Pour ne citer que quelques exemples, nous rappellerons les nombreux ouvriers exposés à l'empoisonnement saturnin, dont le mode d'intoxication le plus habituel consiste dans l'habitude d'absorber des aliments en les portant à la bouche avec les mains encore souillées de plomb. Les ouvriers exposés à d'autres poussières toxiques, ceux qui sont sujets à des dermatites professionnelles, ont aussi le plus grand intérêt à entretenir la propreté de leur peau (2).

Pour que les travailleurs consentent à utiliser les lavabos mis à leur disposition, il faut au moins deux conditions : qu'ils puissent le faire sans perte de temps et sans dégoût.

Pour satisfaire la première, il faut qu'ils n'attendent pas. Ils doivent donc disposer d'un nombre suffisant de cuvettes ou de bassins et les trouver sur le chemin de la sortie sans avoir de détour à faire (3). Le décret du 29 novembre 1904 est muet à ce sujet et se borne à demander des « moyens d'assurer la propreté individuelle ». Mais le décret du 28 juillet 1904 sur le couchage du personnel exige un lavabo au moins pour six personnes (art. 8).

Pour que les ouvriers utilisent les lavabos sans dégoût et sans craindre la contagion des maladies parasitaires ou virulentes dont leurs voisins peuvent être atteints, il faut que les objets mis à leur disposition soient autant que possible individuels, le savon et la serviette notamment. Du savon et une serviette individuelle sont d'ailleurs prescrits par l'article précité du décret du 28 juillet 1904. Enfin les lavabos doivent être installés sinon avec luxe, au moins avec propreté. L'écoulement des eaux de lavage doit être assuré.

Installation des lavabos. — Il est difficile d'établir une règle pour la forme à donner aux lavabos. Ils doivent différer d'après la disposition des lieux, d'après l'importance de la dépense qu'on peut y consacrer, d'après la nature des travaux exécutés par les ouvriers.

(1) G. Brouardel, Hygiène individuelle, in Traité d'hygiène de Brouardel, Chantemesse et Mosny, fasc. II, p. 143.

{2) Le cancer se montre huit fois plus fréquemment chez les ramoneurs adultes que parmi la population masculine générale du même âge. D'après Oliver, cela serait dû à l'action irritante qu'exercerait la poussière de suie sur les tissus qui environnent les extrémités des lymphatiques. Dangerous Trades, p, 808.

(3) Un fondeur de Lille et quelques autre industriels du Nord se sont très bien trouvés de placer les lavabos à proximité du vestiaire clans une salle que les ouvriers traversent pour entrer et sortir.

Dans les ateliers où se produisent des fumées : usines à gaz, usines métallurgiques, etc., ce que les ouvriers préfèrent généralement, c'est un seau dans lequel ils se lavent non seulement les mains, mais la figure et la partie supérieure du corps, sans avoir à s'éloigner de leur poste de travail. Quelques industriels ont eut l'idée de placer dans ces mêmes ateliers des cuvettes ayant la forme représentée par la figure 59, en remplaçant les robinets par des pommes d'arrosoir. Là ou la place fait défaut, on peut substituer aux cuvettes fixes des cuvettes à bascule pouvant se relever contre le mur.

Fig. 59. — Lavabo permettant le lavage du haut du corps.

BAINS-DOUCHES. — Quant au bain-douche, c'est, dit Charles Gazalet, de feau tombant dune pomme d'arrosoir en pluie bienfaisante, extrêmement diluée, qui peut s'arrêter à volonté, et non de l'eau lancée violemment par un jet. Le bain-douche permet à l'ouvrier de se savonner rapidement, puis de se rincera fond sous un jet d'eau tiède. Sa durée est de quelques minutes et sa consommation d'eau faible. La place occupée par chaque baigneur est très petite, et le matériel est simple, de sorte que l'installation est économique. De nombreuses cabines peuvent être établies dans un espace restreint, et beaucoup d'ouvriers peuvent les fréquenter en même temps. Tous ces avantages rendent les bains-douches précieux pour les installations industrielles. Les compagnies de mines les ont installés en grand nombre, et les ouvriers les apprécient beaucoup. Les bains-douches ont reçu

une large application dans les villes populeuses, particulièrement par l'œuvre des bains-douches à bon marché. Le Dr Richard, du Conseil d'hygiène du Nord, préfère les bains-douches aux bains ordinaires dans les fabriques de céruse.

VESTIAIRES. — Le travail industriel permet rarement à des ouvriers soigneux de conserver pendant le travail les vêtements qu'ils portent pour venir de chez eux : ou bien le travail est salissant, ou la température des salles est élevée. Il faut donc un vestiaire pour déposer les habits de ville. La halte faite au vestiaire est d'ailleurs

une occasion de prendre des soins de propreté et, à ce titre, elle doit être encouragée.

Peu de vestiaires sont disposés d'une manière pratique (1). En général, les placards en bois mis à la disposition du personnel sont en petit nombre et mal tenus; les vêtements sont serrés les uns contre les autres. Les ouvriers évitent de s'en servir par crainte des contaminations possibles et parce que le secret des poches n'y est pas assuré.

Dans les ateliers où il ne se produit ni poussières toxiques ni vapeurs, il n'y a aucun inconvénient à placer les armoires formant vestiaire dans les ateliers. Ces armoires peuvent être en tôle unie, en tôle perforée ou en métal déployé. Il est bon que chaque ouvrier ait une case séparée et munie d'un cadenas. Dans quelques usines, les vêtements sont pendus à une tringle qui est enlevée au plafond à 1 aide de poulies pendant le travail (fîg. 60).

Il faut chaufler les vestiaires; cela est tout à fait indispensable dans les ateliers où règne une haute température et où se dégagent des buées. Si les vêtements sont placés contre un mur froid, ils deviennent humides et, par conséquent, conducteurs de la chaleur. C'est à la fois désagréable et malsain pour les ouvriers qui les endossent en quittant l'usine et qui ne sont pas protégés contre le froid.

EAU DE BOISSON. — Pour qu'une eau fût déclarée bonne à boire, on ne lui demandait autrefois que d'être limpide, agréable au goût, aérée; de ne pas renfermer de matières organiques, ni plus d'une certaine proportion de matières minérales ; enfin de permettre la cuisson des légumes. A l'heure actuelle, on exige d'elle une qualité encore plus importante : l'eau de boisson ne doit renfermer aucun microbe pathogène, bien que les microbes soient abondamment répandus dans les fosses d'aisances, dans les fumiers, et qu'ils s'infiltrent aisément dans le sol (2);

Comment se procurer cette eau bactériologiquement pure? Dans les villes et dans les localités pourvues d'une canalisation d'eau potable, cela n'est pas difficile : il suffit de prendre un abonnement, le service d'hygiène compétent se chargeant de la surveillance. Ailleurs cela devient plus délicat, car il n'est pas toujours facile d'obtenir de l'eau de source, et l'on doit souvent avoir recours à un

(1) Sous le nom de vestiaire, on désigne aussi bien le modeste placard situé dans l'atelier et où l'ouvrier place ses vêtements que la salle réservée à cet effet dans les grands établissements.

^2) La question de l'eau potable dans les usines est importante. On a cité plusieurs épidémies provoquées par la mauvaise qualité de l'eau; mais le cas le plus frappant nous paraît être celui qui a été rapporté en 1899 comme étant survenu dans une usine de l'Ain : pour avoir absorbé de l'eau contaminée, cent ouvrières furent atteintes en quelques jours de fièvre typhoïde et trente moururent; sans compter les foyers secondaires créés par le licenciement du personnel (Rapports des insp. divis. du travail, 1899, p. 519).

puits (1). Dans ce cas, il faut se convaincre que l'eau est d'une qualité toujours douteuse et la faire analyser de temps à autre (2), sans oublier qu'il est plus prudent de la filtrer ou de l'épurer.

Filtration. — On trouve dans le commerce un grand nombre de filtres à eau : le meilleur est encore le filtre en porcelaine de Chamberland (3). Malheureusement il nécessite des soins et de fréquents nettoyages, qui rendent son emploi difficile dans l'industrie.

Stérilisation. — L'épuration de l'eau par ébullition est excellente, mais elle a l'inconvénient de donner une eau insipide, à laquelle les ouvriers préfèrent facilement une eau moins pure, mais fraîche et agréable. Parmi les appareils employés pour stériliser l'eau, on peut recommander le stérilisateur Lepage, dans lequel l'eau arrive sous un niveau constant au bas d'un gobelet métallique, qui surmonte un brûleur quelconque.

Les bulles de vapeurs qui crèvent au fond du gobelet chassent l'eau bouillante qui les environne dans un tube central recourbé et lui font franchir les bords du gobelet. Elle tombe alors dans un serpentin, où elle réchauffe l'eau d'alimentation de l'appareil, dont elle sort goutte à goutte, presque froide. Dans ces conditions, il y a très peu de chaleur consommée.

Les microbes n'étant portés qu'à 100° pendant très peu de temps, certaines espèces très résistantes, ou leurs spores, pourraient ne pas être tuées. Mais, d'abord, ces espèces sont rares dans l'eau de boisson : ensuite, quoique encore vivantes, elles seraient tellement atténuées par l'ébullition qu'elles seraient peu dangereuses.

Un excellent moyen de rafraîchir l'eau de boisson et d'aérer l'eau bouillie consiste à faire arriver celle-ci au sommet d'une colonne où

— Filtre Ghamberland.

(1) C'est ce qui a lieu dans les pays de plaine, où l'eau potable est puisée dans la nappe souterraine plus ou moins profonde qui existe toujours dans le sol.

(2) On doit à feu M. Albert Lévy, directeur des services chimiques du laboratoire de Montsouris et membre de la Commission d'hygiène industrielle, une notice indiquant les mesures de précaution à prendre pour les prises d'échantillons d'eau destinés à l'analyse. Bull, de l'Inspection du travail, 1906, p. 55.

(3) Voy. Rouget et Dopter, Hygiène militaire, fasc. IX, p. 176, et Ogier et Bonjean, L'Eau, fasc. II du Traité d'hygiène de MM. Brouardel, Chantemesse et Mosny.

elle se divise, et au bas de laquelle on envoie de l'air frais au moyen d'un petit ventilateur (1)#.

Les épurateurs chimiques sont assez nombreux, mais ils sont d'un emploi peu pratique dans les établissements industriels.

Distribution de l'eau de boisson. — Les ouvriers se plaignent parfois d'être obligés de boire au même gobelet, pendu à une chaîne à côté du robinet d'écoulement. Pour satisfaire à ces réclamations, on a inventé divers positifs, dont un des plus ingénieux est constitué par une petite colonne verticale, d'où s'échappe un mince filet d'eau que le buveur est obligé d'absorber sans toucher l'appareil avec les lèvres. Chaque colonne est commandée par un robinet.

Fig. 62. — Système Mott (de New-York) pour permettre l'absorption de l'eau sans nécessiter le contact des lèvres.

Boissons d'atelier. — Dans les ateliers où la température est élevée et le travail fatigant, les ouvriers ont peu recours à l'eau de boisson, quelles que soient les qualités de cette dernière: ils lui préfèrent le vin, la bière, et souvent même des liquides dans la composition desquels l'alcool entre en plus grande proportion. Pour combattre cet entraînement, beaucoup de chefs d'industrie ont essayé de rendre l'eau plus agréable à boire, en y adjoignant diverses substances, telles que le café, l'extrait de bois de réglisse, l'essence de citron, etc. En Allemagne, où la question des boissons dans les usines a été mise récemment au concours, on fait usage avec succès d'un appareil analogue à ceux qu'emploient les fabricants de limonades gazeuses. Cet appareil, dont le prix est d'environ 400 francs, utilise l'acide carbonique enfermé dans les cylindres qu'on trouve couramment dans le commerce à un prix qui permet de débiter de 2 000 à 3000 litres d'eau gazeuse pour 5 fr. 50 ou 6 francs (2).

NOTIONS DE FATIGUE. — Quand on soumet un muscle à des excitations électriques, successives et égales, il se contracte en

(1) Otto Stertz, Wie kann Trinkwasser in den Arbeitssâlen frisch erhàlten werden. Zeitschrift fur Gewerbe Hygiène, 1904, p. 438.

(2) Gutes Trinkwasser fur Fabriken und Werkstâtten. Zeitschrift fur Gewerbe Hygiène, 1906, p. 110.

s'épaississant et en se raccourcissant. Ces excitations peuvent être reproduites à des intervalles réguliers, et, si Ton enregistre sur un cylindre les contractions qui en résultent, on constate, au bout d'un certain temps, que l'amplitude de la contraction diminue et que sa durée s'allonge.

Le muscle est fatigué et, pour que son excitabilité lui soit rendue, il faut attendre un certain temps. Si on augmente le degré d'excitation sur un muscle fatigué, la contraction reprend sa valeur, mais pas pour longtemps.

Si on a cessé le travail dès le moment où la fatigue du muscle a été constatée à Y ergographe, ou si on l'a peu dépassé, la sensation qui a traduit cette fatigue dans la conscience du sujet n'a rien eu de pénible. Quant à l'activité correspondant au début du travail, elle s'est accompagnée d'un sentiment de plaisir.

FATIGUE NORMALE. — Si le travail se prolonge, même avec des intervalles de repos, le sentiment de fatigue se reproduit plus souvent et devient plus intense, tout en restant supportable ; mais, à un certain moment, qui coïncide généralement avec la fin de la journée, le sujet aspire énergiquement au repos de ses muscles, comme il aspire au sommeil. Il cesse alors toute activité pendant plusieurs heures, et, si ce repos a une durée suffisante, le lendemain le sujet se réveille frais et dispos, prêt à recommencer : c'est ce qu'on peut appeler la fatigue normale.

De même que le travail mécanique fatigue les muscles, les opérations mentales fatiguent le cerveau. Comme l'autre, la fatigue cérébrale peut disparaître entièrement par un repos suffisant si elle n'a pas été excessive.

Aussi bien que le travail musculaire, le travail cérébral s'accompagne d'abord d'un sentiment de plaisir. L'un et l'autre sont favorables à la santé physique et morale du sujet, quand ils sont modérés.

FATIGUE ANORMALE. — SURMENAGE. - Pour avoir besoin de sommeil, le sujet n'attend pas d'être absolument incapable de rester éveillé, et il n'attend pas davantage pour se reposer qu'il soit hors d'état de faire un seul mouvement. Dans le besoin de sommeil et dans le besoin de repos, il entre une prévoyance qui a tous les caractères d'un instinct acquis par l'espèce au cours des expériences ancestrales ; car si, dans un cas exceptionnel, à l'occasion d'une calamité publique ou privée, l'homme qui allait dormir et se reposer reste éveillé toute la nuit et travaille courageusement (extinction d'un incendie, par exemple), il arrive que la durée usuelle du repos n'est pas suffisante pour réparer une fatigue exceptionnelle comme celle dont on vient de parler. Même après un repos plus long que d'habitude, le sujet se réveille fatigué. Parfois le sentiment de fatigue ne disparaît qu'après plusieurs jours de vie régulière.

Mais si, au lieu de proportionner son travail à ses forces et son

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repos à son travail, le sujet ne s'accorde chaque jour qu'un repos insuffisant pour un travail normal, ou s'il se livre continuellement à un travail excessif, dont le repos normal est incapable de réparer les effets, après quelques jours de ce régime il arrive à l'état de fatigue permanente, qu'on appelle le surmenage et qui, s'il se prolonge, comporte de graves dangers dont nous parlerons plus loin.

MÉCANISME DE LA FATIGUE. — La physiologie constate que le travail musculaire consomme de l'oxygène et des réserves nutritives (sucres et graisses du sang) et qu'il excrète de l'acide carbonique et divers produits de désassimilation, dont l'urée.

Helmoltz a montré en 1845 que le muscle au repos contient très peu de substances solubles dans l'alcool et que le muscle fatigué en contient une demi-fois plus. Le premier a une réaction alcaline et le deuxième une réaction acide.

Si les efforts sont modérés, la circulation sanguine débarrasse le muscle de son acide carbonique et de ses produits dedésassimilation> et ces substances sont en assez petite quantité pour ne pas causer d'effet appréciable. Si au contraire elles sont produites en grande quantité soudainement, comme dans le cas d'un exercice violent, ou moins rapidement mais sans répit, comme par un travail prolongé, elles s'accumulent dans le muscle et dans le sang, produisant dans le premier une paralysie des terminaisons nerveuses qui réduit la contractilité et, par l'intermédiaire du deuxième, une intoxication des centres nerveux qui se traduit par le sentiment subjectif de fatigue, locale et générale. Ranke a fait un extrait aqueux d'un muscle fatigué, mais sain par ailleurs. En l'injectant dans un muscle frais pris sur un animal récemment sacrifié, il a diminué sa contractilité.

Inversement, en faisant passer une simple solution physiologique de sel marin dans les vaisseaux sanguins d'un membre pris à un animal récemment sacrifié, on a rendu leur contractilité à des muscles qui l'avaient perdue par des excitations répétées. Enfin, en injectant à un chien sain et dispos le sang d'un chien fatigué, le premier montre peu après tous les signes de la fatigue, se traîne dans un coin et s'endort (1).

L'homme qui est victime de cette intoxication spéciale maigrit, a les traits tirés, la peau et les muqueuses décolorées (2).

S'il s'agit de mouvements limités à un muscle ou à un groupe de muscles, il peut s'y produire des synovites tendineuses, des ostéites, des paralysies, etc.

C'est par l'intermédiaire des toxines du sang que la fatigue d'un organe retentit sur un autre. Maggiora a constaté qu'après une

(1) Th. Oliver, Work and fatigue, in Dangerous Trades, p. 106.

(2) Rouget et Dopter, Hygiène militaire, fasc. IX, p. 92 du Traité d'hygiène de Brouardel, Chantemesse et Mosny.

longue marche il y avait diminution de la contractilité des muscles du bras. De même une fatigue musculaire excessive affaiblit momentanément l'activité cérébrale, et un travail intellectuel intensif diminue la force musculaire.

SURMENAGE INDUSTRIEL DES ENFANTS ET DES FEMMES. — Effets démographiques. — Il est inutile d'insister sur les dangers que le surmenage industriel des enfants et des femmes fait courir à l'avenir de la race.

Joint à d'autres conditions de vie déplorables chez les populations ouvrières (Voy. p. 8), il amène une diminution marquée de leurs forces et de leur santé. Depuis qu'il est prouvé que la fatigue est causée par l'action chimique des produits de désassimilationsur les muscles ou sur le système nerveux, dit Thomas Oliver(l), on se rend facilement compte de l'influence que peut avoir un travail pénible et monotone fait par les femmes. dans un atelier parfois surpeuplé, sur la diminution du nombre des naissances et sur l'affaiblissement de la population.

En France comme en Angleterre, les médecins militaires constatent une diminution constante du poids et du tour de poitrine des conscrits dans les centres industriels. Si le même phénomène apparaît moins dans les pays dont l'industrie est plus jeune, comme l'Allemagne, c'est parce que les conscrits n'ont derrière eux qu'une seule génération de parents affaiblis par l'usine, au lieu d'en avoir deux ou trois.

SURMENAGE FAMILIAL DE LA FEMME.— Il faut remarquer que le travail industriel surmène la femme d'ouvrier, par le fait seul qu'il l'éloigné de son foyer, même si le travail fait à l'atelier n'est pas trop fatigant. Car la mère de famille n'a pas terminé sa tâche en sortant de l'usine. Même si elle n'a pas emporté du travail à faire ou à terminer, elle a son ménage à tenir, son mari et ses enfants à soigner: pour cela, elle doit se coucher tard et se lever avant le jour; le repos qu'elle s'accorde est presque toujours insuffisant.

Le surmenage auquel elle se livre n'agit pas seulement sur sa propre personne, mais il entraîne la déchéance de sa progéniture, que celle-ci soit sur le point de naître ou qu'elle ait déjà vu le jour !

Pendant la grande dépression industrielle de 1862 dans le Lancashire, les privations éprouvées par la classe ouvrière élevèrent considérablement la mortalité générale, tandis que celle des très jeunes enfants diminua. La seule explication plausible de ce fait fut que les mères, ne trouvant plus à s'employer comme ouvrières, se consacrèrent davantage à leurs nourrissons (2).

(1) Oliver, Effects of fatigue upon wage-earners in their work and surroundings. Journal of the sanitary Inslilute, 1904, part. III, p. 714.

(2) Voy. British médical Journal du 17 novembre 1894 : Rapport de la Commission parlementaire en vue d'apporter de nouvelles restrictions à l'emploi des femmes.

On a observé récemment la contre-partie exacte de ce phénomène. L'industrie de la laine ayant bénéficié d'une période d'activité très grande dans la région de Roubaix-Tourcoing, il y eut pénurie de main-d'œuvre et recherche de la main-d'œuvre féminine; alors que le taux de la mortalité générale n'avait pas varié, celui de la mortalité infantile s'est considérablement accru, les enfants étant laissés sans soins et sans surveillance par les mères appelées dans les usines.

PROTECTION LÉGALE DES ENFANTS ET DES FEMMES. — La loi et les règlements. — En France, la principale mesure de protection contre le surmenage des femmes et des enfants consiste dans la limitation de leur journée de travail à dix heures et dans l'interdiction qui leur est faite de travailler la nuit (art. 3 et 4 de la loi du 2 novembre 1892, modifiée le 30 mars 1900; voy. p. 329).

Nous avons aussi (p. 334) un décret du 13 mai 1893, qui détermine les travaux « présentant des causes de danger, ou excédant les forces, ou dangereux pour la moralité, qui sont interdits aux femmes, filles ou « enfants » ; mais, en ce qui concerne les femmes, il ne vise que des dangers d'accidents ou d'intoxication et des travaux immoraux.

Pour les enfants, il y ajoute l'interdiction d'actionner des pédales ou des roues horizontales ou verticales (1). Il réglemente leur travail dans les verreries et leur interdit le transport de certains fardeaux excessifs.

Durée du travail. — Dix heures de travail, c'est encore trop pour des garçonnets ou des fillettes de douze à treize ans, dont l'organisme est en train de subir les transformations profondes de la puberté. Ils auraient besoin d'exercer joyeusement tous leurs muscles au grand air et au soleil, avec des repos fréquents, et ce qu'on leur impose, c'est dix heures d'immobilité ou dix heures de marche ou de station continue, souvent dans un local triste, confiné et mal éclairé. On leur demande en outre des efforts qui ne mettent en jeu que peu de muscles, toujours les mêmes.

Dix heures de travail, dix heures de marche, dix heures de pédale à la machine à coudre, dix heures de station, c'est trop pour une femme qui va être mère ou qui vient d'accoucher; ou qui nourrit, ou qui est épuisée par ses maternités (2). Il est vrai qu'une loi du 29 décembre 1900 dispose que tous les magasins devront être munis d'un nombre de sièges égal à celui des femmes employées; mais elle n'empêche pas les patrons de défendre qu'on s'en serve, et, au fait, on peut parcourir nos grands magasins de nouveautés : on y trouvera peut-être les sièges prescrits par la loi ou les strapontins qui en tiennent lieu, mais on n'y verra jamais de vendeuses assises.

(1) Si ce n'est pendant une demi-journée.

(2) Voy. Mme de La Ruelle, inspectrice du travail, L'extension de la loi du 29 décembre 1900 aux femmes employées dans l'industrie, Paris, 1906.

Travail de nuit. — Lors de la discussion de la loi française du 2 novembre 1892, le Parlement crut devoir demander l'avis du corps médical sur les conséquences du travail de nuit des femmes au point de vue de l'hygiène. Le D1 Rochard, rapporteur de la commission nommée à ce sujet par l'Académie de médecine, s'est exprimé ainsi : « La privation de sommeil est Tune des plus pénibles qu'on puisse endurer; elle devient plus cruelle encore lorsqu'il s'y joint un travail monotone et fatigant par la répétition des mêmes mouvements.

« Elle est surtout fatale à la santé des femmes. A ce régime, elles maigrissent, s'anémient, et bientôt tous les désordres qu'entraîne l'appauvrissement du sang se succèdent et s'enchaînent, en même temps que leur vue s'affaiblit et s'altère par ce travail accompli pendant de longues heures à la lumière vacillante du gaz.

« Lorsqu'elles sont mères, leur lait se tarit; la santé du nourrisson, déjà fortement compromise par leur absence continuelle, est définitivement sacrifiée. Dans le jour, elles ont la ressource de les déposer à la crèche : mais celle-ci ferme le soir; l'enfant reste jusqu'au lendemain dans son berceau, sans soins et sans surveillance.

« Nous nous préoccupons, ajuste titre, en France, de notre natalité insuffisante, de la mortalité excessive des enfants du premier âge, et nous avons fait une loi pour les protéger. Le complément de cette loi tutélaire, c'est la suppression du travail de nuit pour les femmes, car il atteint les populations ouvrières dans leur source même, en épuisant les mères de famille. »

Voici la conclusion que l'Académie de médecine a adoptée à l'unanimité des membres présents :

« En se tenant, bien entendu, sur le terrain de l'hygiène, l'Académie déclare qu'une loi qui autoriserait les femmes à travailler la nuit dans les manufactures, usines et ateliers, aurait pour leur santé les plus désastreuses conséquences. »

En ce qui concerne les enfants, le besoin impérieux de sommeil qu'ils éprouvent pendant leur croissance est bien connu, et la question ne se discutait même pas pour eux.

Les veillées. — Les nécessités alléguées par les grandes industries de la mode parisienne ont obligé le législateur à tolérer une brèche importante dans les principes qu'il venait de poser : dix heures de travail et pas de travail de nuit, de neuf heures du soir à cinq heures du matin.

Pendant soixante jours par an, on permet la veillée, c'est-à-dire que la durée de la journée est portée à douze heures et qu'elle se termine à onze heures du soir.

En 1901, l'étude de la question des veillées a été reprise par le gouvernement. Les déléguées des ouvrières et beaucoup de patronnes sont venues dénoncer les graves inconvénients de ces veillées pour l'hygiène corporelle et morale des jeunes ouvrières.

Elles oui affirmé qu'elles n'étaient pas nécessaires et pouvaient être évitées par une bonne organisation du travail.

Mais les affirmations contraires d'une partie des industriels Tout emporté, et les veillées ont été maintenues.

Efforts excessifs. — Le décret du 13 mai 1893 sur les travaux dangereux crée plusieurs catégories parmi les personnes protégées et leur interdit de porter des fardeaux dont le poids dépasse certains maxima (Voy. p. 335).

Le décret fixe les équivalences entre les poids pouvant être portés et ceux qui peuvent être traînés ou poussés sur wagonnets, brouettes, voitures à bras, etc. Malheureusement, ces équivalences ne tiennent aucun compte du déplacement vertical et horizontal du fardeau et de celui qui le porte, alors que ce déplacement conditionne le travail fourni autant que le poids lui-même et se traduit à la fin de la journée par une fatigue qui peut être excessive. C'est souvent le cas du garçon des maçons, qui monte constamment à une échelle en portant des matériaux sur sa tête. C'est aussi celui de l'enfant qui sert le briquetier flamand en portant des briques vertes de la table du mouleur au séchoir. Il transporte, deux par deux, 6 000 briques de 2 kilogrammes à une distance moyenne de 10 mètres aller et retour : à la fin de sa journée, il a parcouru 30 kilomètres et déplacé 12 tonnes de terre. Ces 30 kilomètres à eux seuls sont excessifs.

Un autre travail excessif pour des enfants est le transport des lourdes presses du peignage mécanique dans la filature du lin (1), d'autant que ces gamins, issus de populations industrielles, ont la taille de dix ans quand ils en ont quinze.

Le travail dans l'atmosphère surchauffée des verreries a été souvent cité aussi comme excédant les forces des enfants. Les petits malheureux qui l'exécutent sont parfois vendus par leur famille à un traitant qui les loge et les nourrit mal; par surcroît, il les maltraite.

Travail à domicile (sweating- System). — Il faut remarquer que les femmes, les enfants et les adultes peuvent être surmenés par des journées trop longues sans que l'inspection du travail puisse y rien faire.

La loi et les règlements s'arrêtent au seuil de Y atelier de famille que l'ouvrier organise dans son domicile, pourvu qu'il n'emploie ni chaudière à vapeur, ni moteur mécanique et que son industrie ne soit pas classée par le décret de 1810 comme dangereuse ou insalubre pour le voisinage.

C'est dans ces ateliers de famille que de malheureux ouvriers poussés par la misère, se laissent exploiter par le système des sousentrepreneurs (sweating System) et font avec leurs femmes et

(1) Leclerc de Pulligny, Influence du travail du lin sur la santé des ouvriers, p. 11.

leurs enfants des journées interminables pour des salaires de famine (1).

Voici un exemple cueilli entre beaucoup d'autres dans une enquête faite à Londres :

« Femme dont le mari est sans travail. Termine des chemises, payées à raison de 0 fr. 25 la douzaine et gagne 0 fr. 75 par jour de dix-huit heures, fournit le fil qui lui revient à 0 fr. 80 par semaine. Quand la saison est favorable, elle peut gagner 5 fr. 80 par semaine en se levant à trois ou à quatre heures du matin. »

Enfin, même avec des journées normales et sans efforts excessifs, les femmes et les enfants sont, comme les hommes, victimes de la fatigue nerveuse que cause la pression inexorable du travail aux pièces (piece-work) et celle du marchandage ou travail à Ventreprise (driving and rushing). Mais nous retrouverons ces modes de travail à propos des ouvriers adultes, et c'est là que nous en parlerons.

SURMENAGE DES OUVRIERS ADULTES. — Il ne faudrait pas croire que le surmenage de l'adulte puisse être pratiqué sans inconvénient.

Au contraire, pour lui comme pour les femmes et les enfants, il présente le grave danger d'affaiblir les défenses de l'organisme et de le livrer sans résistance aux attaques microbiennes qui le menacent de toutes parts.

Surmenage et fièvre typhoïde. — Les relations du surmenage avec la fièvre typhoïde sont classiques.

Le typhus des armées, les épidémies de fièvre typhoïde parmi les recrues sont bien connus. Généralement on incrimine par surcroît la qualité des eaux de boisson, mais souvent sans preuves suffisantes (2).

Surmenage et tuberculose. — Les relations du surmenage avec la tuberculose ont été prouvées par les recherches expérimentales de Charrin et Roger (3). Voici ce que dit à ce sujet le Dr Kelsch dans une communication faite au Congrès de la tuberculose, tenu à Paris en 1905.

« Tout ce qui déprime de façon durable l'organisme, tout ce qui rompt, pendant un temps plus ou moins long, l'équilibre entre la recette et la dépense et aboutit au déficit du budget de nutrition se traduit, toutes choses restant égales d'ailleurs, par une élévation du

(1) Voy. les poignantes monographies recueillies dans la belle Enquête sur le travail à domicile dans l'industrie de la lingerie que vient de publier VOffice du travail (Paris, 1907).

(2) Dieulafoy, Manuel de pathologie, 1901, t. IV, p. 182, et G. -H. Roger, Introduction à l'étude de la médecine, 1899, p. 230. — Cités par Sicard de Platjzoles.

(3) Semaine médicale, 1900, p. 29.

niveau des maladies infectieuses en général et de celui de la tuberculose en particulier. »

Et plus loin : « Ce que le soldat rencontre dans la caserne, c'est bien moins le germe qui le guette dans l'ombre et le silence que les circonstances favorables au réveil de celui qui sommeille en lui. Tels sont le méphitisme humain lié à l'étroitesse des habitations, les fatigues, etc. (1). »

De même le Dr Lafeuille dit : « Le surmenage chronique doit être compris au nombre des facteurs les plus importants de l'étiologie de la tuberculose. Les troubles produits par le surmenage chronique sont Tindice d'une véritable déchéance organique qui prépare admirablement le terrain à l'infection tuberculeuse, que celle-ci soit le résultat d'une contagion éventuelle ou le réveil d'un de ces foyers dont l'anatomie pathologique a démontré l'extrême fréquence. »

Ce qui est vrai pour le soldat l'est aussi pour l'ouvrier, qui est souvent un immigré dans les centres industriels, un déraciné, habitué au grand air, au soleil, qui s'enferme dans des logements trop étroits et vient travailler dans des ateliers surpeuplés ou insalubres.

Surmenage et intoxications professionnelles. — On comprend, de même, que les poussières, les vapeurs, les gaz toxiques aient une influence plus active sur les organismes déprimés par le surmenage. Meillière a remarqué que les poisons et les toxines ont toujours tendance, en pénétrant dans l'organisme, à localiser leur action dans la région surmenée (2).

Inversement on a constaté que l'état de santé des ouvriers occupés aux opérations dangereuses dans les fonderies de plomb s'était amélioré depuis que le système des deux équipes de douze heures a été remplacé un peu partout par celui de trois équipes ne faisant que huit heures. A Kaltwasser (Autriche), letravail de douze heures a été maintenu, et il ne semble pas que les cas de saturnisme y soient très nombreux, bien que les conditions d'hygiène laissent beaucoup à désirer. Mais, d'après la Commission autrichienne d'enquête, cela tient ici à ce que la journée de douze heures est organisée pour trois équipes. Chaque fondeur, après avoir fait douze heures de travail, se repose pendant vingt-quatre heures, durant une partie desquelles il peut respirer un air pur et se livrer à l'entretien d'un jardin (3).

Depuis l'application de la loi sur le repos hebdomadaire en France, certains chefs de grands magasins affirment que les frais médicaux du personnel qu'ils ont pris à leur charge ont diminué.

L'Association internationale pour la protection légale des travailleurs, après une étude détaillée delà question, a émis le vœu suivant:

(1) Annales d'hygiène publique et de médecine légale, novembre 1905, p. 453.

(2) Mkillièhe, Le saturnisme, 1903, p. 61.

(3) P. Boulin, Les fonderies de plomb. Bull, de l'Inspection du travail, 1906, p. 544.

Il y a lieu de régler la durée du travail journalier dans ehaque industrie dangereuse, en tenant compte du degré de toxicité des poisons industriels manipulés. En exprimant ce désir, dit-elle, on part de ce point de vue que les dispositions légales pour la protection des ouvriers travaillant dans les établissements dangereux ne doivent pas consister uniquement en des mesures objectives et techniques, scientifiquement établies, mais qu'il importe, en outre, de diminuer les chances d'intoxication par une réglementation plus judicieuse des heures de travail. Car c'est un fait avéré qu'avec la durée du travail augmente également la quantité de poison absorbé et, par conséquent, le danger d'intoxication. En outre, plus la durée du travail est longue, plus la fatigue de l'ouvrier s'accentue, et moins il est capable de résister aux funestes effets du poison.

Causes du surmenage. — Insuffisance de la loi. — Décret- loi du 9 septembre 1848. — Les ouvriers adultes sont protégés contre le surmenage par le décret-loi du 9 septembre 1848, qui interdit les journées de plus de douze heures, et par la loi du 13 juillet 1906, qui rend obligatoire le repos hebdomadaire (Voy. p. 326). Mais cette législation protectrice remédie imparfaitement à la seule cause de surmenage qu'elle vise : la durée excessive du travail; et il en existe plusieurs autres qu'elle n'atteint aucunement.

Journées trop longues. — D'abord la journée de douze heures de travail effectif (quatorze heures y compris les repos) est trop longue, même pour des ouvriers vigoureux, lorsque le travail est fatigant ou pénible : a fortiori l'est-elle pour des sujets malingres ou chétifs, si nombreux dans les populations industrielles. Parmi les travaux fatigants, on peut citer les travaux de force, tels que ceux des débardeurs, coltineurs, déménageurs, ceux des forgerons et chaudronniers de grosses œuvres ; parmi les travaux pénibles, ceux qui exposent l'ouvrier à une excessive chaleur : cuisiniers, chauffeurs de chaudières et de fours, chargeurs et déchargeurs de fours etd'étuves, boulangers.

En outre, pour satisfaire aux nécessités de l'industrie, ou du moins aux exigences de son organisation actuelle, le législateur a dû consentir plusieurs dérogations au principe de la journée de douze heures. Ces dérogations sont déterminées par le décret du 28 mars 1902 (Voy. p. 327).

En principe, elles ne concernent que des circonstances exceptionnelles et rares, ou elles ne s'appliquent qu'à un petit nombre d'ouvriers dans chaque atelier; mais, en pratique, elles donnent lieu à des abus. Dans les nombreuses et importantes industries à travail ininterrompu, celles à feu continu notamment, elles permettent pour pratiquer l'alternance des équipes d'imposer chaque semaine à tous les ouvriers des journées de dix-huit heures, c'est-à-dire le travail de

six heures du matin à minuit ou de minuit à six heures du soir le lendemain !

Même dans les cas où les journées dedix-huitheures sont interdites par la loi, elles sont pratiquées néanmoins ; on comprend que la surveillance des inspecteurs ne puisse se porter efficacement sur ce point, notamment en ce qui concerne les innombrables ateliers de la petite industrie. Comment pourraient-ils empêcher un patron et son unique ouvrier de violer la loi ensemble et d'un commun accord?

Les ouvriers acceptent d'ailleurs des durées de travail encore plus longues. Les inspecteurs du travail ont constaté, dans leurs rapports, que, dans des usines à feu continu, un ouvrier qui désire s'absenter est remplacé dans son poste de douze heures par un autre qui vient de faire douze heures déjà et qui doit en refaire douze le lendemain, soit trente-six heures de travail ininterrompu !

La durée du travail et la production. — Les longues journées qui fatiguent l'ouvrier sont-elles avantageuses au point de vue de la production? Non. « Si l'on fait travailler des ouvriers huit heures par jour, dit M. Grillet (1), puis neuf heures pendant une période égale, puis dix, onze, douze, treize, quatorze heures, on constate que la production horaire est d'abord à peu près constante (pour six, sept, huit ou neuf heures de travail journalier par exemple), et que, par conséquent, la production journalière estdirectement proportionnelle à la durée delà journée; puis, à mesure que cette durée s'élève, on remarque que la production à l'heure diminue, et, par suite, la production journalière croît moins vite que la durée du travail. »

« D'autre part, on remarque que la production journalière de l'ouvrier diminue progressivement à partir du commencement de chacune de ces périodes pour devenir stationnaire après les huit ou quinze premiers jours écoulés. »

« Il est naturel qu'il en soit ainsi. Dans une seule journée, après un certain nombre d'heures de travail, la fatigue survient (plus tard si l'ouvrier est dispos, plus tôt s'il est déjà fatigué par un travail antérieur), et la faculté de production de l'ouvrier décroît: le rendement à l'heure diminue vers la fin de la journée, en même temps que la durée du travail augmente ; aussi, lorsque, le lendemain, l'ouvrier reprend son travail, sa fatigue de la veille n'est pas encore disparue. Sa production journalière pour un même temps de présence à l'atelier est donc, chaque jour, un peu inférieure à ce qu'elle était la veille, jusqu'à ce que, au bout d'un certain temps, un équilibre s'établisse. »

La durée du travail et les accidents. — L'étude statistique des accidents du travail par rapport à l'heure où ils se produisent montre avec évidence la fatigue que produisent les séances de travail

(1) Grillet, Influence de la réduction de la journée de travail sur le rendement industriel. Bull, de i Inspection du travail, 1902, p. 425.

même normales. Cette question a fait l'objet d'une étude de M. Leroy, inspecteur divisionnaire du travail (1), qui a relevé les beures de chacun des accidents survenus dans sa circonscription en 1904. Les conclusions qu'il en a tirées n'ont trait qu'aux accidents survenus entre sept heures et onze heures du matin et entre deux heures et cinq heures du soir; elles sont très nettes, particulièrement en ce qui concerne les groupes d'industries où l'ouvrier est surtout appelé à faire usage de sa force musculaire.

Tout d'abord, dit-il, le nombre des accidents croît d'heure en heure dans chacune des périodes du travail du matin et de l'aprèsmidi jusqu'à un maximum qui est atteint de dix heures le matin et à quatre heures le soir. Ensuite les accidents sont plus nombreux pendant la deuxième période de travail que pendant la première. Enfin le matin et à la reprise du travail qui suit le repos, le nombre des accidents est beaucoup moindre qu'à la fin de la période.

Par contre, il ne semble pas que le nombre moyen journalier des accidents croisse du commencement de la semaine à la fin. Dans le groupe de population industrielle considéré, il paraît donc que le repos quotidien est suffisant pour replacer l'ouvrier dans les mêmes conditions de force et d'attention où il se trouvait la veille, et le repos du dimanche ne le met pas dans des conditions meilleures.

Travail à domicile (sweating- System). — Parmi les causes de surmenage que le décret-loi de 1848 n'atteint pas, nous pouvons placer d'abord le travail à domicile avec sa conséquence, le swealing System, ou l'exploitation de l'ouvrier par les sous-entrepreneurs. Dans cet atelier de famille, au seuil duquel s'arrêtent toutes les lois protectrices, l'ouvrier qui surmène sa femme et ses enfants se surmène aussi lui-même. Les journées de douze à quinze heures sont la règle quand le travail est abondant. En cas de presse, on veille ou on passe la nuit, en bénissant cette aubaine, qui bouche les trous creusés dans un maigre budget par les jours de chômage. Le travailleur à domicile, isolé, timide, redoutant toujours de rester sans ouvrage, sent que des milliers de malheureux comme lui guettent ce travail dont il a tant besoin. Comment oserait-il défendre son salaire contre le sous-entrepreneur, pauvre comme lui, qui lui apporte sa besogne ? Et celui-ci, sûr de trouver de la maind'œuvre pour des salaires de famine, augmente constamment ses rabais pour que l'entrepreneur qui l'occupe ne lui préfère pas un concurrent plus habile. Cet entrepreneur agit de même vis-à-vis d'un entrepreneur général, qui est lui-même en relation avec le « grand magasin ». C'est là qu'aboutit le résidu de tous ces pressurages, pour diminuer de quelques décimes le prix d'une fanfreluche inutile. Toute cette lutte a fait souffrir beaucoup d'êtres humains et n'a

(1) Leroy, Les accidents et la durée du travail. Bull, de V Inspection du travail, 1906, p. 219.

enrichi personne, car, dans cet engrenage, les exploiteurs sont en même temps exploités.

Progrès du machinisme. — Il peut sembler paradoxal d'accuser le progrès des machines d'être une cause de surmenage pour les ouvriers, et c'est cependant exact dans bien des cas. Dans d'autres, évidemment, la machine a délivré les ouvriers de travaux pénibles, — en supprimant leur profession, — comme il est arrivé par la transformation mécanique de la cordonnerie et de la verrerie ; mais souvent aussi la machine est une cause particulière de surmenage pour le système nerveux. Depuis la hausse des salaires industriels et la diminution de la durée du travail, la vitesse de marche de presque toutes les machines a été singulièrement accrue. Beaucoup d'entre elles ne sont pas absolument automatiques, et l'ouvrier ou l'ouvrière fournissent une part de main-d'œuvre dont le rythme s'est précipité parallèlement. Même là où cet automatisme a été réalisé d'une façon presque merveilleuse, comme dans les tissages, il est devenu une cause de surmenage. Là où un ouvrier conduisait un ou deux métiers autrefois, on lui en donne aujourd'hui quatre, dix, vingt à surveiller (1). Quelle fatigue doit causer une attention ainsi tiraillée, toujours en éveil!

Travail aux pièces. — Il est certain que le travail aux pièces est un admirable facteur de bon marché, mais il est également une cause active de surmenage. Le patron a toujours tendance à régler ses prix de façon sur les semaines que se font les ouvriers les plus habiles, et les autres ne peuvent atteindre un salaire moyen qu'au prix d'efforts excessifs.

Sous-entrepreneurs, ouvriers marchandeurs, tâcherons. — C'est surtout le surmenage, plus encore que l'avilissement des salaires, ou l'incertitude du paiement que les ouvriers reprochent à l'organisation du travail par petites tâches confiées à des sous-entrepreneurs ouvriers nommés aussi marchandeurs ou tâcherons. Celui qui a entrepris une tâche de ce genre recrute des camarades pour travailler à l'heure et leur donne même souvent un salaire normal: mais il prend pour lui-même un poste de travail tel que son activité commande celle de toute l'équipe et que tout le monde soit obligé de galoper sans répit pour le suivre. S'il n'occupe pas lui-même le poste d'entraîneur, il le confie à un ami spécialement adroit et vigoureux, auquel il donne une part de bénéfice ou une forte surpaye.

Le marchandage est interdit dans l'industrie par un curieux décret du 2-4 mars 1848, qui n'a pas été abrogé ; mais la constatation des infractions est presque impossible, puisque les intéressés sont tous d'accord. Quand une discussion se produit entre eux, la répression

(1) E. Levasseur, L'ouvrier mécanicien, p. 137. M. Levasseur annonçait déjà en 1898 qu'un certain nombre de tisserands surveillaient chacun jusqu'à vingt métiers dans la fabrique de Queen coly Cotlon C°, de Burlington.

est entravée par une jurisprudence subtile de la Cour de cassation, qui oblige les ouvriers à prouver que le marchandeur les a lésés ou a eu Tintention de le faire.

Le système d'entraînement est couramment employé dans la petite culture, dans la petite industrie, dans les petites entreprises du bâtiment, quand le patron travaille avec ses ouvriers, mais il ne dépasse pour personne les limites d'une fatigue normale. C'est principalement dans les grandes entreprises de bâtiments neufs et dans certaines grandes industries, construction mécanique, construction navale, tissages, que le marchandage sévit en produisant un réel surmenage.

Dans les tissages, les manœuvres que le tâcheron recrute sont des enfants ou des femmes.

C'est là qu'on l'a signalé en Angleterre sous le nom de driving et de rushing. Oliver en montre les mauvais effets dans les chantiers de construction de navires. Il cite aussi le suicide de deux jeunes filles du Lancashire dont la constitution un peu délicate ne put supporter les criailleries et les menaces d'un tâcheron peu satisfait de voir qu'elles n'atteignaient pas le métrage moyen sur leurs métiers (1).

NOURRITURE INSUFFISANTE OU MAL ORDONNÉE. — Si l'on se reporte à ce que nous avons dit des causes de la fatigue, on voit que deux éléments sont nécessaires pour ramener le corps à l'état dispos : un sommeil suffisamment long pendant lequel s'éliminent les déchets accumulés dans la période de travail, une nourriture appropriée, qui reconstitue les éléments dynamogènes disparus. Or peu d'ouvriers savent se nourrir d'une manière rationnelle, et beaucoup se nourrissent insuffisamment, parce qu'ils payent trop cher des aliments moins nutritifs et moins appropriés à leur condition que d'autres aliments meilleur marché.

Au sujet de l'alimentation des ouvriers, les Drs Landouzy et H. et M. Labbé ont procédé récemment à une enquête très instructive (2). Ils ont partagé les personnes soumises à l'observation en quatre catégories. La première comprend les ouvriers exécutant des travaux de force comme les charpentiers, les terrassiers, etc. Ces travailleurs ont le tort de ne pas prendre de repas avant le commencement de la journée ; ils mangent trop de viande et pas assez de légumes, de pâtes alimentaires, de féculents, de sucre ; ils boivent beaucoup trop de vin et de boissons alcooliques de toutes sortes.

La seconde catégorie est formée d'ouvriers d'atelier: menuisiers, serruriers, etc.; mêmes remarques que pour la catégorie précédente.

Dans la troisième catégorie sont les employés de magasins, les

(1) Th. Oliver, Industrial Hygiène. Driving and rushing-, p. 8.

(2) Enquête sur l'alimentation, par Landouzy et H. et M. Labbé, Paris, 1905.

commis d'administration, les garçons de bureau. Ceux-ci mangent ordinairement trop de tout, mais principalement de viande et d'œufs: ils ne mangent pas assez de légumes frais et de plats sucrés, abusent des apéritifs et des liqueurs; par contre, ils ne boivent pas assez d'eau pure, qui serait si utile pour laver leurs tissus inactifs.

Enfin la quatrième catégorie comprend les ouvrières : couturières, modistes, employées, qui mangent trop d'aliments peu nourrissants, tels que salades, radis, cornichons, fruits incomplètement mûrs ou de mauvaise qualité ; qui ne mangent pas assez de tout en général: pain, viande, féculents, pâtes, soupes, mets sucrés.

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