I. En ce qui concerne d'abord les plantes
1° Beaucoup d'observations se réunissent pour établir qu'après un vaste incendie apparaissent un grand nombre de végétaux qui , auparavant , n'existaient point dans la contrée. Ainsi , à la suite d'incendies considérables , on vit croître à Londres , suivant Morison (2) , l' Erysimum latifolium ; en Norwége , d'après d'autres observateurs , V Erysimum angustifolium; àKœnigsberg , leBlitum capitalum; à Copenhague, le Senecio viscosus (3). Une année après qu'on a écobué les champs , dans la Provence et le Languedoc , il croît , au rapport [de Tournefort , une grande [quantité de pavot noir, qui disparaît l'année suivante. Lorsque , dans le pays de Nassau , on a coupé une forêt et brûlé les racines , on trouve l'année d'ensuite tout le terrain couvert de Spartium
(1) Treviranns, Biologie, t. II, p. 373.
(2) Treviranus, Biologie , t. II , p. 363.
(3) Froiiep, Nolizen , t. V , p. 53.
4a de l'hétérogénie problématique.
scoparium; et Franklin nous apprend (1) que, dans le nord de l'Amérique , il croît des peupliers partout où l'on a brûlé des pins. Il est parfaitement conforme à l'analogie avec la formation des Infusoires (§ 11 ) , que les produits de la combustion, variant selon la nature du sol et celle des substances combustibles éparses à sa surface , donnent lieu aussi au développement de plantes différentes.
2° Des changemens d'une autre nature , dans le Sol , font également apparaître des plantes jusqu'alors inconnues dans la contrée. Lorsqu'une source d'eau salée vient à sourdre loin de la mer, Une tarde pas, suivant Link(2) , à croître aux alentours des végétaux qui n'habitent que les terres imprégnées de sel ou les rivages de la mer. Dans un terrain qui avait été à sec pendant plus d'un siècle , et qui fut ensuite quelque temps couvert d'eau putréfiée , Tournefort vit croître beaucoup de plantes marécageuses , quoiqu'il n'y eût point d'autres marais dans le voisinage. Viborg (3) a remarqué en Danemarck que , quand les eaux d'un étang s'écoulent , les végétaux aquatiques disparaissent , et que , dans l'année même , le sol desséché se couvre de plantes qu'on ne voyait point auparavant dans l'endroit , dont il n'avait pu non plus se trouver aucune graine dans le sol. Ainsi , par exemple , un étang qui avait toujours contenu de l'eau depuis cinquante ans au moins , ayant été vidé en automne , il y poussa l'été suivant plusieurs plantes marécageuses , notamment le Carex cyperoïdes , qui du reste n'existe pas en Danemarck. Ce phénomène est trop général pour qu'on puisse l'attribuer à une cause éventuelle , comme à des graines disséminées par des oiseaux de passage , ou entraînées par les eaux de source. Willdenow fit convertir en étang un marais des environs de Berlin : l'année suivante l'étang était couvert d'une vase verte, et à la fin de l'été il s'y trouvait plusieurs plantes aquatiques, entre autres le Scirpus maritimus , qu'on ne rencontre que
(l)lbid., t. VII, p. 493.
(2) Elementa philosophiez botanicœ , p. 462.
(3) Der Gesellschaffi naturforschender Freunde su Berlin Macjazin , t. II , p. 74.
DE l'hÉTÉROGÉNIE PROBLEMATIQUE. t\0
dans un seul endroit , à quatre lieues de la ville. Hofmanri (1) a observé qu'un terrain enlevé à la mer par la construction de digues se couvrait de plantes différentes , suivant la nature du sol aux divers endroits ; le Salicornia herbacea croissait dans les terres les plus imprégnées de sel marin ; XArenaria marina , et plus lard le Poa maritima , dans le sable pur ; le Vaucheria terrestris , dans les lieux sablonneux où l'on avait parqué des moutons ; l'Aster Tripolium, dans la vase; YHippuris vulgaris , le Scirpus cœspitosus , etc., dans l'argile détrempée par des eaux de source. Il ne pouvait s'être trouvé aucune graine dans le sol , puisque la contrée était de temps immémorial ensevelie sous les eaux de la mer, et qu'on n'aperçut pas la moindre trace de terre végétale provenant d'une époque antérieure. Les graines n'avaient pu non plus être apportées par le vent; car les plantes parurent trop promptement, et leurs analogues ne croissaient que dans des lieux fort éloignés. Elles n'avaient pu enfin être charriées par des sources , puisqu'en se filtrant à travers la terre , l'eau y dépose tous les corps dont elle est chargée. Quelle quantité de semences n'aurait-il pas fallu d'ailleurs, avec ces moyens éventuels de dispersion, pour couvrir le terrain d'une si grande masse de végétaux appropriés à la constitution particulière de ses diverses parties !
3° Dans d'autres cas , la formation de nouvelles plantes est déterminée par la végétation qui a subsisté jusqu'alors. Suivant Hofmann , dans certaines contrées de l'Amérique septentrionale , le sol des forêts vierges qui ont été abattues ne tarde pas à se couvrir d'une espèce particulière de trèfle, et quand les arbres plantés dans une lande ont atteint un certain âge , la lande disparaît, le terrain se couvrant de graminées et d'herbes qui n'existaient point auparavant (2). Mserklin (3) dit qu'il y a des années où, tout à coup, Y Orobanche ramosa devient très-commune dans les champs de chanvre , qui n'en offrent plus aucune trace les années suivantes.
(1) Froviep , ISotizan , t. VIII , p. 413.
(2) Froriep , Noiizen , t. VIII , p. 116.
(3) Loc. cit. , p. 45.
44 DE l'hÉTEROGÉNIE PROBLÉMATIQUE,
4° Henckel creusa la terre au printemps, prit celle qui était à deux pieds de profondeur, et, l'ayant mise dans un pot, l'exposa au grand air, sur le haut de sa maison : au bout de deux mois il y poussa des graminées et des orties. Il serait difficile de croire que les graines de ces plantes eussent été contenues dans la terre , qui n'avait point élé remuée depuis trentlTans au moins ; elles n' auraient cependant pu arriver autrement à une si grande profondeur, et en supposant qu'elles y fussent déjà ensevelies à l'époque si éloignée du dernier défonçage , tout porte à croire que le temps leur aurait fait perdre la faculté germinalive. Il était impossible aussi qu'elles eussent été apportées par l'air, puisque l'expérience fut faite au printemps, époque à laquelle les plantes n'ont point encore dejgraines susceptibles de se disséminer. Patrin a remarqué que les arbres des jardins contenus dans l'enceinte des villes portent quelquefois du gui , quoiqu'il ne vienne pas là de grives qui apportent les graines de la plante , et qu'il soit d'ailleurs difficile à ces graines de s'attacher aux tiges perpendiculaires sur lesquelles s'engendre le gui.
II. Il se présente aussi, relativement à l'apparition des Poissons et des Reptiles , des cas difficiles à expliquer.
5° Adanson a trouvé en Afrique des mares d'eau pluviale qui étaient à sec pendant neuf mois de l'année, et qui, à l'époque des pluies, se repeuplaient de Poissons. Ces derniers étaient de toute autre espèce que ceux de la rivière la plus prochaine, distante de trois cents toises, et qui n'avait d'ailleurs aucune communication avec les mares. Mais les œufs de poissons, s'il en restait quelques uns, devaient se détruire pendant les neuf mois de sécheresse , puisque les expériences de Spallanzani ont appris qu'aucun œuf de poisson n'est succeptible de se développer quand il a été au sec pendant trois mois. Bonnet , Rondelet, Souccet, etc. (1), ont également observé cette apparition de Poissons dans des étangs nouvellement établis. C'est une énigme aussi que la manière dont les lacs et ruisseaux produits , dans les Alpes et les Pyrénées, parla fonte des glaces et des neiges, se peuplent des
4) Treviranus , Bioloyie, t. II, p. 373.
DE l'hOMOGENIË. /j.5
Truites et autres poissons qu'on y rencontre. L'origine des Lottes, des Perches et des Brèmes que Macartney a trouvées dans un étang au milieu d'une île éloignée de tout continent et qui semblait avoir été lancée du fond de l'Océan par une commotion volcanique, n'est pas moins obscure. Il se peut sans doute que les ceiifs de ces poissons aient été transportés par des oiseaux ; mais ce n'en est pas moins une circonstance fort embarrassante que . la promptitude avec laquelle tout amas d'eau quelconque se peuple de poissons appropriés à sa nature.
6° Si nous croyons possible que des Poissons se développent dans l'eau , sous l'influence de l'air, de la chaleur et de la lumière, il nousparaît, au contraire, trop hardi de penser que les Crapauds qu'on a trouvés vivans dans l'intérieur de gros blocs de pierre, y aient été produits par des substances organiques putréfiées (1). La pierre peut s'être formée dans des temps modernes , et avoir emprisonné des œufs de crapauds ; en effet , la formation des pierres n'exige pas toujours un laps de temps considérable , comme le prouvent les rognons qui se sont appliqués aux échelles dans les mines abandonnées depuis un siècle ; et le défaut d'air et de chaleur peut s'être opposé tant au développement qu'à la décomposition des œufs.
Section deuxième.
DE L'HOMOGENIË.
§ 19. "Vlïomogènie , appelée aussi propagation ( generatiô homogenea, propagatio), est la production d'un individu par des parens, c'est-à-dire par des individus qui aient existé avant lui, et qui lui ressemblent sous le point de vue de l'organisation, qui appartiennent à la même espèce.
Tantôt la propagation vient à la suite de l'hétérogénie , quand les individus produits par cette dernière maintiennent leur espèce. Tantôt elle est le mode exclusif de procréation , comme il arrive aux êtres organisés chez lesquels l'hétérogénie n'a plus lieu aujourd'hui, quoiqu'on doive ad-
(i) im. , t. 11 , p ,4i.
46 de l'homogénie.
mettre qu'elle a été primordialement leur mode de formation.
Avant de chercher à approfondir l'histoire de la propagation, nous avons à considérer les moyens qu'elle met en usage, c'est-à-dire les conditions organiques qui lui permettent de se réaliser; il nous faut l'étudier d'abord dans ses phénomènes (§ 20-221 ), puis dans son essence ( § 230 ).
Des faits isolés ne pouvant nous satisfaire , il importe de classer les différentes manières dont l'organisation se manifeste eu égard à la propagation, et d'assigner les caractères essentiels à l'aide desquels on les distingue les uns des autres. Ici des difficultés de plus d'un genre se pressent sous nos pas. D'abord , non seulement les diverses formes passent des unes aux autres par des gradations insensibles ,*de sorte que nous aurons à les disposer, d'après leurs affinités, en une série non interrompue, depuis la plus simple jusqu'à la plus complexe, mais encore elles se confondent en partie les unes avec les autres , de manière que , pour les déterminer , il s'agit seulement de savoir sous quel point de vue on veut les envisager. En second lieu , des difficultés plus grandes encore se rattachent à l'énumération des organismes dans lesquels a lieu tel ou tel mode de propagation ; car ici l'observation est souvent restée en défaut , parce qu elle n'était dirigée ni par des idées déterminées , ni par des vues générales, de sorte qu'on s'en est tenu aux contours et à la superficie . Il nous est donc facile d'errer en concluant des conditions organiques connues à celles qui ne le sont pas, puisque les divers côtés de l'organisme ne sont point assujettis à une coïncidence parfaite. Cependant ce qui nous importe toujours le plus, c'est de nous faire une idée nette des formes générales de la propagation.
La différence fondamentale dans le mode de la propagation consiste en ce qu'elle est accomplie tantôt par un seul être procréateur (§20-45), tantôt par deux, constituant des sexes opposés ( § 46-221 ).