DURÉE DE LA. GROSSESSK
me porte si bien que je ne veux rien faire sans avoir l'avis de M. Moreau. Va donc le lui demander, etc. »
Nous répondîmes au mari qu'une saignée n'était jamais indifférente, que si madame se portait aussi bien qu'elle le disait, on ne devait rien changer au régime, au genre de vie que madame avait suivi jusqu'alors; qu'il fallait réserver la saignée pour une époque plus avancée de la grossesse, si toutefois des symptômes de pléthore venaient à se manifester. Ce conseil fut suivi. Dans les derniers jours d'août le mari , profitant de la vacance des tribunaux, alla rejoindre sa femme à la campagne et s'assura que le fœtus exécutait des mouvemens dont la force allait tous les jours en augmentant.
Nous eûmes occasion de revoir cette dame en novembre, peu de temps après son retour à Paris. D'après ses calculs et les nôtres, nous estimâmes qu'elle serait au terme de sa grossesse le 3 janvier. Vers les premiers jours de janvier cette dame fut prise de douleurs abdominales si fréquentes , si vives, si régulières, qui avaient tellement le caractère des douleurs de l'enfantement, qu'elle crut à un accouchement prochain : elle nous envoya chercher. Après nous être assuré de l'état de cette dame au moyeu du toucher, nous lui dîmes qu'elle n'était point en travail; que probablement elle s'était trompée dans l'évaluation du terme de sa grossesse, car le col, loin d'être effacé, était long, et probablement résisterait encore plus d'un mois. Ce fut alors que nous vérifiâmes nos calculs, que la lettre écrite le 15 août nous fut représentée et toutes les circonstances qui précèdent relatées avec soin. Nous en prîmes note. Nous persistâmes dans notre dire; un bain tiède, un lavement émollient, calmèrent les douleurs ; tout rentra dans l'ordre. I. 36
Huit jours se passèrent fort bien, après lesquels survinrent de nouvelles douleurs aussi régulières et aussi vives que celles qui avaient eu lieu huit jours avant. Le père de la jeune dame, convaincu comme toute la famille qu'elle allait accoucher, vint lui-même nous chercher et nous conduisit près de sa fille. A notre arrivée, un nouvel examen nous confirma dans l'opinion que nous avions émise précédemment, que le terme de la grossesse était encore éloigné. Mais comme les douleurs dans la région utérine étaient accompagnées d'une douleur de tête assez forte , d'accélération , de développement du pouls , nous crûmes nécessaire de faire tirer du sang et d'appliquer sur le ventre un cataplasme arrosé de laudanum , de mettre la malade à la diète et à l'usage des boissons fraîches et légèrement acidulées. Une saignée du bras de douze onces fut pratiquée, elle procura peu de soulagement. La famille inquiète , nous engagea à ne pas quitter la malade, à passer la nuit près d'elle, ce que nous fîmes pour la tranquilliser, quoique nous fussions convaincu que notre présence n'était pas nécessaire. Le lendemain les douleurs abdominales n'avaient pas encore cessé, la céphalalgie étant plus intense, de concert avec le médecin de la famille, notre estimable confrère M. Bailly, nous fîmes pratiquer une seconde saignée de seize onces, appliquer des compresses imbibées d'eau vinaigrée sur le front, renouveler les cataplasmes laudanisés sur le ventre ; ces moyens procurèrent peu de soulagement. Le lendemain la malade n'étant pas mieux, dix sangsues furent apposées derrière les apophvses mastoïdes, un laxatif doux consistant en une demi-once ( 15 grammes) d'huile de ricin, fut administré et procura une évacuation de
dîjr:ée de la grossesse. 651
matières endurcies, qui avaient résisté à l'administration quotidienne des lavemens. Cette jeune dame fut encore souffrante pendant quelques jours; mais dès ce moment elle cessa de sentir remuer le fœtus. La fin de janvier et tout le mois de février s'écoulèrent sans aucunes douleurs et sans que les mouvemens du fœtus eussent reparu • circonstance qui noua inspira des craintes sur la vie de l'enfant. Cependant cette daine fut prise de contractions utérines dans la nuit du 2 mars 1835, et accoucha le jour même heureusement , et à notre grande satisfaction , d'un enfant du sexe féminin, plein de vie et de santé.
Si nous examinons les circonstances qui ont accompagné ce fait, nous voyons, sous le rapport matériel , que si la conception a eu lieu immédiatement après la cessation des règles, c'est-à-dire le 9 avril, les mouvemens du fœtus se seraient fait sentir à cent dix jours ou trois mois et vingt jours de grossesse , terme le plus rapproché auquel nous ayons pu, jusqu'à ce jour, constater leur manifestation. D'après cette supposition, la durée de la grossesse aurait été de trois cent vingt-huit jours, ou onze mois moins deux jours; en conséquence vingt-huit jours au-delà du terme fixé par la loi. Si la conception a eu lieu dans l'intervalle compris entre la dernière époque menstruelle et la première époque supprimée, c'est-à-dire du 9 avril au 2 mai; si même elle n'a eu lieu que le 2 mai , veille du jour où la première époque supprimée .devait paraître , la durée ordinaire des règles étant chez cette dame de cinq à six jours, les mouvemens du fœtus auraient eu lieu à quatre-vingt-c?ix jours ou trois mois. Mais nous devons faire remarquer que s'il est rigoureusement possible que la conception ait -eu lieu aussi tard, cela Jious paraît peu probable,
552 TRAITÉ DES ACCOUCHEMEIVS.
1° parce que nous n'avons pas d'exemple authentique de manifestation de mouvemens du fœtus à un terme aussi peu avancé; 2° parce que cette dame éprouvait déjà dans le courant d'avril des indices de grossesse, qui depuis ont continué et ne se sont pas démentis. Eh bien ! encore dans cette supposition extrême, la grossesse aurait eu trois cent quatre jours de durée, c'est-à-dire plus de dix mois. A ces considérations nous ajouterons que cette dame, ayant déjà eu plusieurs enfans, ne pouvait guère s'en laisser imposer sur son état, ni sur la nature des mouvemens qu'elle éprouvait dans l'utérus ; mouvemens qui ont graduellement augmenté d'intensité, et qu'elle a continué à percevoir régulièrement jusqu'aux accidens survenus au mois de janvier. Enfin, considéré sous le rapport morale nous ferons observer que ce fait a été recueilli sur une excellente mère de famille, dont la conduite, la moralité, éloignent jusqu'à l'idée d'un soupçon ; sur une femme qui appartient à tout ce qu'il y a de plus honorable dans la société, qui n'avait quitté ni son mari, ni sa famille, qui, en conséquence, n'avait aucun intérêt à ce que sa grossesse fût plus courte ou plus longue , et qui ignorait d'ailleurs que la grossesse pût se prolonger au-delà du terme de neuf mois. Ce fait nous semble de nature à rassurer les esprits les plus sceptiques, et nous croyons pouvoir, sans craaite d'être taxé d'une crédulité ridicule, le considérer comme un fait constant et bien avéré de naissance tardive. Cependant, malgré ce fait, malgré les analogues qui pourraient se produire, nous sommes loin d'improuver la loi ; au contraire , en réfléchissant aux abus nombreux qui auraient pu avoir lieu , aux troubles qui auraient pu survenir dans les successions , dans les familles, et