‹ Traité clinique de psychiatrieChapitre 100 sur 138 · II. — Paranoïa tardive (acquise · texte numérisé non relu

II. — Paranoïa tardive (acquise

L'explosion de cette forme ne se produit qu'après que le développement de la puberté est terminé ; souvent elle n'a lieu qu'à cinquante ans et chez les individus du sexe féminin elle est ordinairement en corrélation avec la ménopause. Mais la maladie peut éclater à des époques antérieures et c'est une preuve bien caractéristique de la gravité de la tare et combien minimes peuvent être dans ce cas les causes accidentelles. Le fond du délire de ces malades est formé par des idées de persécution et de grandeur.

Dans un grand nombre de cas, le tableau de la maladie se meut exclusivement ou presque exclusivement dans l'une ou dans l'autre forme du délire primordial; mais plus souvent, obéissant manifestement à une loi déterminée, un délire se développe sur l'autre en refoulant le délire originaire; alors il est dérègle que le délire de persécution ouvre la marche. Dans le premier cas le tableau de la maladie se borne ordinairement à une idée de persécution (délire de persécution), ce qui n'exclut pas les manifestations épisodiques d'un délire des grandeurs complémentaire mais avorté.

On peut distinguer : des formes avec illusion primaire et prédominante que la personnalité a été frustrée (monomanie de la persécution, paranoïa persecutoria) ; des formes avec l'illusion primaire et prédominante que les intérêts de la personnalité sont augmentés (monomanie des grandeurs, paranoïa expansiva).

A. — Paranoïa PERSECUTORIA

1" Forme typique de la paranoïa acquise.

Les sujets atteints de ce processus morbide sont pour la plupart des individus qui dès leur enfance furent toujours étranges, silencieux, fuyant le monde, renfermés, très susceptibles, irritables, méfiants, souvent aussi portés à l'hypocondrie. Le tableau morbide débute par la mouomanie de la persécution.

Le fond du délire de ce grand et important groupe de malades consiste dans l'illusion d'avoir été endommagé dans sa santé, sa vie, son honneur ou sa propriété par de prétendus ennemis. Le stade d'incubation est ordinairement très long et échappe presque toujours à l'observation.

Quand on peut l'observer, on trouve du côté somatique les symptômes cliniques d'une cause occasionnelle (catarrhe gastrique, maladie utérine, ménopause, neurasthénie à la suite d'excès de masturbation ou les phénomènes d'une névrose hypocondriaque ou hystérique qui dans la plupart des cas est constitutionnelle. Du côté psychique les imaginations que nous venons de décrire arrivent à la perception et deviennent même des illusions. L'entourage paraît changé au malade et même suspect. Le monde extérieur apparaît en général changé et en rapports particuliers avec la personnalité du malade. Il lui semble qu'on lui en veut, que quelque chose se trame contre lui. 11 se sent l'objet d'une attention importune et, comme il ledit, il devient attentif (^monomanie de la surveillance). 11 suppose que sa mise négligée, ses vices secrets qui se trahissent dans sa figure, ses anciennes fautes ou les délits qu'il a commis et»qui probablement sont parvenus à la connaissance de certaines gens, sont les causes du changement d'attitude du monde extérieur à son égard. Des remarques insignifiantes et faites par hasard par son entourage, le fait de rencontrer plus souvent une même personne, le fait que quelqu'un se lève et quitte un local au moment où il y entre, que des passants se rangent devant lui ou s'arrêtent, qu'ils toussent, tout cela confirme ses soupçons et les consolide. Par moments il arrive à reconnaître qu'il s'est trompé, mais grâce à son naturel originairement alogique à son incertitude psychique et à son esprit préconçu, de nouvelles causes de soupçons s'accumulent. Le prêtre lui donne des coups d'épingle dans son sermon ; dans le journal et sur les affiches murales il découvre des allusions malveillantes à ses infirmités, à ses fautes d'antan, à ses liaisons intimes ; il est déshonoré dans l'opinion publique; on le prend pour un fou, un méchant homme, un imbécile. Les gens se le montrent au doigt, le raillent, le tournent en ridicule, le regardent d'un œil de travers. Il détache certains mots de conversations inofiensives de son entourage et les rapporte à sa personne; plus tard il croit y découvrir des remarques ironiques. Les gamins, dans les rues, sifflent des airs où on l'a chansonné; l'absence de critique peut aller jusqu'au point que le malade croit reconnaître des railleries même dans le gazouillement des oiseaux. On cherche à le rendre suspect à son supérieur hiérarchique, on essaie de glisser parmi ses effets des papiers et des objets compromettants, de le faire le bouc émissaire des fautes d'autrui, etc.

Le malade est alarmé par suite des prétendues observations qu'il a faites; il montre un naturel encore plus farouche, plus renfermé et plus irascible qu'auparavant ; de plus en plus il déserte le monde extérieur, réfléchissant en silence, s'abandonnant à de sombres idées d'inimitié, d'oppression; parfois il reproche à des personnes de son entourage leur attitude hostile à son égard.

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Le passage à l'acmo de la maladie peut être brusque quand un accès violent d'angoisse réveille dans la conscience toute une armée d'hallucinations et de délires préparés depuis longtemps. Mais plus souvent la transition n'est que successive; les produits de l'imagination prennent de plus en plus l'importance des illusions, les causes de soupçons s'accumulent jusqu'à ce qu'un incident de pur hasard transforme en certitude ridée délirante qui était jusqu'ici latente et jusqu'à ce que des halluciuations se présentent. Un léger trouble somatique, une maladie fébrile, une catarrhe gastrique, une accentuation des malaises utérins ou climatériques, des excès onanistes, quelques nuits blanches amènent souvent la maladie à son apogée. Le malade acquiert tout d'un coup la certitude terrible d'avoir été empoisonné ; il entend des voix disant que sa vie est menacée. L'idée délirante produit un effet pour ainsi dire accablant. Ne contient-elle pas pour le malade la certitude pressentie et redoutée depuis si longtemps ? 11 la met en système avec une rapidité surprenante ; il faut ajouter que des hallucinations de l'ouïe y contribuent. Selon ses opinions politiques ou sa position sociale le malade est la victime d'une bande de jésuites, de francs-maçons, de socialistes, de spirites, etc. ; ou bien il est persécuté par la police secrète, par son voisin, par tel ou tel rival ou camarade de la maison, etc. Il s'effmie violemment et c'en est fait de sa réflexion. Le délire de la persécution s'étend vite ; des imaginations, des illusions, des hallucinations, des idées délirantes faussent les événements du monde extérieur.

Les hallucinations y contribuent dans la plus grande mesure. Elles ne manquent que très rarement ou bien elles se bornent à des illusions. Les voix jouent le rôle le plus important. Elles viennent de près ou de loin; parfois, quand la maladie est avancée, elles sortent aussi de certaines parties du corps. Plus tard même les pensées conscientes se transforment en hallucinations (les ennemis devinent les pensées, les espionnent, etc.). Les malades distinguent des voix de diverses origines et les désignent par différents noms\

Les voix, processus réactifs devenus résonnants dans la sphère inconsciente, révèlent les plans secrets des persécuteurs, communiquent les noms de ces derniers et, à cette occasion, souvent des liaisons de sons réunis sans aucun sens donnent les noms en question.

Après les voix, les illusions de la perception générale et cutanée jouent le rôle le plus important. Toutes les sensations physiologiques et pathologiques possibles sont éprouvées dans le sens de la persécution. Il y a des insectes, des serpents sur la peau, des animaux dans le ventre. Les persécuteurs détruisent la santé à l'aide de vapeurs empoisonnées, de poudres, de machines mystérieuses ; ils escamotent des organes, font des abus

' Une de mes malades distingue des « discours télégraphiques », c'est-à-dire des voix qui sont entendues de loin, confusément et indistinctement, et l' « ameublement >■, c'està-dire le fait de deviner les pensées. Tout ce qu'elle pense est immédiatement su par l'entourage ; l'enfant qu'elle porte depuis quatre ans dans son ventre lui parle déjà, lui aussi, dans le langage télégraphique.

sexuels scandaleux, le coït, etc. Les illusions du goût et de l'odorat sont plus rares. Elles ont dans la plupart des cas un caractère hostile. Le manger a le goût de l'arsenic, du chloroforme, des excréments, la boisson celui de l'urine. Tout sent la pourriture, les plumes roussies. Des sensations correspondantes confirment le malade dans sa conviction qu'il s'agit d'attentats contre sa santé et sa vie.

Les hallucinations visuelles sont les plus rares. Elles ne se présentent qu'épisodiquement, peuvent avoir un sujet tout à fait indifférent et ne sont pas exploitées pour le compte du délire. Ce n'est que dans des cas excessivement rares que le malade arrive à apercevoir même l'ombre de ses persécuteurs.

Des états émotifs se produisent comme réaction des phénomènes morbides et hostiles qui se passent dans la conscience du malade. Ils peuvent être très vifs, mais, abstraction faite ^des accès d'angoisse se produisant parfois comme phénomènes spontanés, ce sont des émotions secondaires et qui constituent une réaction naturelle, pour ainsi dire physiologique, correspondant au changement du moi et de ses rapports avec le monde extérieur, changement qui a été causé principalement par les idées délirantes.

Dans ce mode d'origine primaire, non émotive, ^et ne résultant pas de la baisse ni du relèvement de la confiance en soi-même, réside la différence décisive qui existe entre les idées délirantes des paranoïques et la mélancolie ou la manie avec idées délirantes (vésanie, selon certains auteurs).

Les idées délirantes peuvent être, dans les deux cas, les mêmes, mais elles sont motivées d'une manière différente. Le paranoïque ne sait pas comment il est arrivé à la situation de persécuté ; il ne l'a pas mérité ; ce n'est que peu à peu qu'il parvient logiquement à conclure qu'il est victime d'une conspiration ou de quelque chose de semblable. Le mélancolique ne sait que trop bien pourquoi il est persécuté, car, se dit-il, il est un' mauvais sujet. Ses idées délirantes sont des produits secondaires de phénomènes émotifs. Elles sont basées sur une confiance en soi-même très abaissée et y ont leurs racines ■ micromanie, manie du péché) ^

Schûle dit d'une façon très significative que l'idée délirante agit chez le paranoïque comme témoin à décharge, et chez le mélancolique qui veut expliquer sa situation comme un témoin à charge.

Les actes aussi de celui qui souffre du délire de la persécution ne sont que la réaction essentielle, naturelle, logique, d'une conscience qui se croit menacée dans son existence.

Quant à l'attitude des malades vis-à-vis de leur idée délirante, on peut distinguer deux stades remarquables de passivité et d'activité.

Les malades se comportent d'abord d'une manière passive ; ils prennent la défensive contre le monde extérieur qui dans leur imagination a changé. Ils l'évitent, ferment les fenêtres et les portes, bouchent les trous des serrureS; changent sans cesse de logement; ils font leur cuisine eux-mêmes

' Pour le diagnostic différentiel de la mélancolie, comparez: Fritsch, JaJu-b. f. Psijch., 1879, fasc. 2, p. 138, et Koch, AUrj. Zeilschr.f. Ps;jch., 36, fasc. 5.

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OU ne vivent que d'œufs crus, etc., se munissent d'antidotes, se réfugient dans des pays éloignés, changent de nom pour se mettre à l'abri de leurs persécuteurs.

Quand leur état de plus eu plus pénible devient insupportable, ils sortent de leur rôle passif, mais avant de devenir un danger public, ils donnent ordinairement des signes d'alarme annonçant l'orage imminent, signes qui malheureusement passent trop souvent inaperçus.

Ils profèrent des menaces contre leurs prétendus persécuteurs, invoquent aussi parfois les tribunaux pour être protégés jusqu'à ce que, après l'échec de leurs démarches, ils arrivent à cette triste conviction qu'ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes et qu'ils se trouvent en cas de légitime défense.

Dans ce stade le malade est excessivement dangereux. Des hallucinations, des illusions émotives, souvent une mine qu'il croit suspecte, un chuchotement, un geste suspect lui sigualent un danger imminent et le mènent à des meurtres qui portent le cachet d'une sorte de défense légitime.

Les malades de ce groupe n'assassinent jamais en secret ; c'est eu plein jour, plutôt devant des témoins qu'ils égorgent leur victime. Ils ne cachent point leurs motifs, ils se réjouissent et se vantent du succès de leur acte.

Parfois il arrive aussi qu'ils commettent un attentat contre un personnage tout à fait indifférent, qu'ils commettent un délit quelconque, rien que pour avoir l'occasion de faire des révélations devant les tribunaux et montrer de quelle manière scélérate ils sont persécutés et montrer que les autorités les ont laissés sans protection. Parfois ils vont aussi jusqu'au suicide pour mettre une fin à ce tourment de la persécution devenu insupportable.

L'état du malade passe directement à un stade de faiblesse psychique terminal ou bien il se produit auparavant une transformation du délire.

Les malades persécutés et opprimés jusque-là deviennent des princes, des empereurs, des prophètes, Dieu, le Messie, Souverains de l'univers, reine du Ciel.

Cette intéressante métamorphose de la personnalité se rencontre au moins dans un tiers des cas et autant que je puis en juger d'après mes observations personnelles, elle se produit exclusivement dans les cas héréditaires.

Il est hors de doute que le processus suit une loi déterminée, mais pour le moment on n'en peut pas encore indiquer nettement les causes.

Dans un certain nombre de cas on peut observer que ce délire des grandeurs, délire de compeusation, se développe d'une manière psychologique, consciente, parce que le malheureux malade cherche une fiche de consolation dans des châteaux d'Espagne ou dans la religion. Il faut aussi convenir qu'un malade qui se croit l'objet de l'observation de tout le monde, arrive facilement à l'idée qu'il y a quelque chose de particulier en sa personne, de sorte que dans le délire d'observation se trouve psychologiquement un élément du futur délire des grandeurs. Mais ces essais d'explication psychologique ne peuvent pas donner satisfaction complète.

Bien des choses semblent indiquer que la transformation ne manque pas de base organique et qu'elle se fait directement, hors du mécanisme nerveux, d'une manière essentiellement inconsciente, intuitive.

La transformation peut se produire brusquement, tout d'un coup : il y a souvent au fond des erreurs de sensation (courant magnétique traversant le corps — changements d'états moléculaires dans l'organe central ?) ou bien aussi des états de conscience dans lesquels le malade se sent mort et d'où il se réveille brusquement à une nouvelle vie et en même temps transformé. Dans d'autres cas la transformation s'opère dans un état ayant le caractère de la stupeur ou de l'extase, pendant une demisomnolence ayant le caractère d'un rêve, au cours d'un délire hystérique. Plus souvent la transformation se fait lentement, après un stade d'incubation analogue à celui qui prélude à la période du délire de persécution.

Le malade s'aperçoit que les gens le regardent d'une manière significative; un haut personnage a fait arrêter devant lui sa voiture dans la rue ; dans les journaux il y a des allusions à sa haute naissance ; les passants et les gens de sa maison le croisent d'un air respectueux, il s'aperçoit par leurs propos qu'il est un grand seigneur et qu'une grande fortune se trouve déposée pour son compte.

L'activité inconsciente de l'àme continue à broder sur ce fil. L'illusion se manifeste tout d'abord dans les images des rêves ; on montre au malade sa lettre de noblesse et il mélange à ses rêves des réminiscences de romans qu'il a lus ou de délires qu'il a traversés.

Enfin l'illusion entre dans la conscience comme un fait acquis, directement, par des hallucinations qui annoncent pour lui la paternité d'un prince régnant ou qu'il est le fils de Dieu.

On trouve une liaison logique avec le délire de persécution qui subsiste. Le malade sait maintenant pourquoi ses ennemis avaient intérêt à l'éloigner, puisqu'il est prétendant à la couronne; ou bien il considère toutes les persécutions précédentes comme une période d'épreuves, d'épuration, qui était nécessaire pour sa vocation de Messie. Dans le délire des grandeurs prédominant on rencontre encore épisodiquement au cours de la maladie des délires de persécution. Les deux formes de délire alternent, vont de pair, côte à côte, ou sont parfois tout à fait mis à part. Enfin ici encore il se produit un stade de débilité terminale.

Au point de vue diagnostique il faut retenir comme caractéristique et comme tout à fait différent d'une vésanie secondaire développée à la suite d'une manie, le mélange du délire des grandeurs et du délire de la persécution, l'intelligence assez bien conservée, la fixité de l'état, la nature romanesque des idées délirantes.

Comparativement aux autres délires des grandeurs tels qu'on en rencontre dans la paralysie et qui ne sont pas moins romanesques, il faut noter comme signe différentiel le caractère fixe et méthodique des idées délirantes des paranoïques.

La thérapeutique de^ cette forme de paranoïa ne reste pas tout à fait sans succès symptomatologiquement. Dans les états d'excitation sexuelle

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et contre les phénomèûes paralgiques, hallucinatoires et délirants qui en résultent, les sels de brome à grosses doses sont utiles.

Les injections sous-cutanées de morphine aident à produire l'efïet utile ; elles calment considérablement les souffrances des malades, surtout les sensations paralgiques et les idées délirantes, et aussi la forme de paranoïa formée en majeure partie d'hallucinations (fréquente à la ménopause).

Aux stades avancés de la maladie l'asile d'aliénés avec son appareil psychique, le dérivatif qu'il procure par l'occupation, est un moyen important pour préserver les malades et les empêcher de s'absorber complètement dans leurs rêveries; mais il est en même temps un refuge où ils sont à l'abri des railleries du monde extérieur et où ils ont l'occasion de faire valoir leurs talents intellectuels restés souvent encore très précieux.

Observation XXXIV. — Forme typique de la paranoïa acquise. Explosion à la ménopause. — Schmelz Anna, quarante-sept ans, non mariée, dame de compagnie, a été reçue le 23 avril 1882. Le père était ivrogne, plusieurs sœurs et frères de la malade sont morts de convulsions. Toute la famille passe pour être prédisposée à l'hypocondrie, pour exaltée et irritable.

La malade était une enfant maladive, bien douée intellectuellement, de tout temps émotive, facile à épouvanter, ayant un penchant à la solitude et à la méfiance. A l'âge de dix ans, maladie grave avec symptômes cérébraux. A l'âge de quinze ans, règles avec beaucoup de malaises. Depuis, les règles sont toujours accompagnées de maux de ventre, de douleurs de tête.

Depuis l'âge de quatorze ans, la malade a été obligée de gagner son pain; de plus, elle Iravailla et se sacrifia pour ses sœurs et ses frères, la mère étant morte très tôt. La malade prétend avoir été bien portante jusqu'en 1876 et avoir gagné largement sa vie jusqu'à cette époque. Elle prétend n'avoir jamais eu aucun rapport sexuel. En 1876, elle arriva à la ménopause (règles irrégulières, profuses, migraines, fluxions, sensations de chaleur dans la tête, tintements d'oreilles, sentiments d'angoisse commençant à apparaître, lassitude générale). Elle accepta alors une place de garde-malade chez une femme atteinte d'une maladie très grave et qui mourut peu de temps après. La mort de cette femme l'a vivement affectée. La mourante lui aurait promis de lui léguer sa fortune si elle restait à son service. La malade s'est bientôt aperçue que M"^*^ E... et elle étaient entourées d'ennemis. Les gens de la maison étaient étranges, peu aimables; un prêtre cherchait sans cesse à s'insinuer près de la mourante. La cuisinière et un artisan de la maison l'aidaient dans ses tentatives. La cuisinière voulait préparer tout seule ; les confitures qu'on était allé chercher chez le pâtissier arrivèrent la boite ouverte ; probablement on avait mis du poison en route. La bière et le vin avaient mauvais goût, au point qu'elle s'en sentait toute malade quand elle en buvait. Quand M"'^ E... in extremis envoya chercher le médecin, le prêtre, accompagné de quelques complices, vint dans la maison et força M™'^ E. à léguer tout à l'Eglise. La malade survint et surprit toute cette jolie compagnie.

Après avoir fait son testament, M™°E... mourut subitement, sans doute d'une mort non naturelle et terrible. La malade sentait qu'elle avait reçu aussi sa part de bière empoisonnée ; du moins elle se sentait tout à fait misérable et à moitié paralysée de la jambe gauche. Elle rentra toute malade et très agitée chez sa sœur, et dans cet état elle se brouilla avec cette dernière qu'elle soupçonna aussi d'être en intelligence avec ses ennemis. EUe se plaça comme garde d'enfants dans un pays

étranger. Les règles ne revenaient plus. Elle souffrit encore jusqu'en 1878 de migraines, de sensations de brûlure à l'occiput, de sensations de chaleur, de tension dans le corps, de battements de cœur, de douleurs dans le dos, d'odeurs asphyxiantes, mais ne s'apercevait plus de persécutions, sans cependant corriger son idée délirante.

En 1879, elle se sentit de nouveau souffrante (chaud et froid alternatifs, sensation d'avoir la tête et le corps enflés). Elle redevint anxieuse, méfiante. On cogne la nuit aux carreaux de sa fenêtre, elle voit un homme sans chapeau dans un bosquet et en est très épouvantée. Elle sent des ennemis invisibles, elle est poursuivie comme témoin du crime commis sur M'"^ E..., parle prêtre, qui était un jésuite, de même que par tout l'ordre de la Société de Jésus. Sa sœur l'invite à venir chez elle. Elle se rend à cette invitation le 13 novembre 1881.

A son entrée son beau-frère pâlit. La lettre d'invitation n'était qu'un piège pour l'attirer et pour se débarrasser d'elle ensuite. Son beau-frère est un complice des jésuites. Sa sœur et les enfants de celle-ci tombent malades par hasard. Elle en conclut qu'on veut se débarrasser aussi de ces derniers comme de la malheureuse M'^^^E... L'enfant sent le phosphore, l'haleine de sa sœur a une odeur pestilentielle, les closets puent d'une manière terrible, ils sont aussi empoisonnés. Dans toute la maison il y a une vapeur étouffante ; au fond de sa chambre il y a une porte mystérieuse, des êtres noirs passent en glissant près de la fenêtre, entrent invisibles dans la chambre en dépit de la porte fermée et déballent des instruments de torture. Des chiens hurlent toute la nuit. La malade ne dort plus ; la peurl'empêche de dormir. Le 20 avril, elle se réfugie chez une parente à Gratz. En route le train est enfrêné d'une manière étrange. En face d'elle, dans le wagon, est assis un homme aux yeux terribles qui la fixe sans cesse : c'est évidemment un jésuite. Il parle avec le conducteur et alors le train ralentit sa marche. Elle perd les sens de peur.

Arrivée à GratZj elle prie en pleurai^t ses parents de la protéger elle et sa sœur. On la ramène à P... et on la rassure. AP..., elle fait de nouvelles constatations graves. Elle trouve un manche de parapluie qui représente une main tenant une boule noire. Ce manche a été perdu par le jésuite ; la boule est une pilule de poison avec laquelle il veut l'empoisonner. Pendant la nuit il rode et cherche à s'emparer d'elle. Prise d'une angoisse de mort, elle se réfugie de nouveau à Gratz (le 22 avril). Dans le coupé, voilà de nouveau le jésuite qui l'observe sans cesse, tenant d'une main une valise évidemment remplie d'instruments de torture. A Gratz elle descend au couvent des Frères de la Miséricorde; évidemment il en veut au Prieur de ce couvent de même la sœur aussi peut s'attendre à une mort lente et horrible.

La malade va de tout cœur à l'hôpital, puisque là elle se sent pour le moment en sécui'ité.

Elle est de taille moyenne, sans stigmates de dégénérescence, anémique, sans maladies des organes végétatifs. L'examen de l'utérus donne un résultat négatif. La malade se plaint de douleurs vagues, de sensations et de paralysie, d'être enflée, de maux de tête, sans constatations objectives. Dès le lendemain elle aperçoit à l'hôpital aussi des choses louches, devient anxieuse, méfiante. Elle se doute que les jésuites guettent devant la porte, conçoit le soupçon que le personnel des gardesmalades a été corrompu par eux; elle craint uu guet-apens de nuit.

Des malaises digestifs qu'elle a par moment lui font découvrir qu'on l'empoisonne avec de l'arsenic et du plomb. Comme récemment elle mangeait des légumes, elle sentit un abasourdissement et un tremblement dans tout le corps. Ces malaises paralgiques sont aussi interprétés dans le sens de la persécution des jésuites à l'aide du poison. Ceux-ci sont hostiles à la famille impériale; ils ont assassiné

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l'empereur Joseph II. De mauvaises odeurs qu'elle sent de temps en temps sont aussi rapportées à la persécution. Les incidents les plus anodins, même le cri du coucou et le coassement des grenouilles dans le parc ont une corrélation avec la persécution.

Le D'" L... lui montra l'autre jour la muselière de son chien ; cela signifie qu'il lui est défendu de parler et qu'on va lui bâillonner la bouche. Une malade de l'hôpital salue son mari qui part en agitant son mouchoir et son ombrelle. Elle fait signe aux jésuites. Cette femme lui demande un jour d'où elle est: évidemment elle veut dresser une liste des malades et la liver aux jésuites. La gardemalade gratte un jour le mur, la malade interprète ce fait comme un signal pour relâcher le grillage afin que les jésuites puissent plus facilement s'introduire par la lenêtre. Les visiteurs accidentels qui viennent dans cette section de l'hôpital sont pris par elle pour des affdiés des jésuites et de son beau-frère, car un des visiteurs avait une canne qui ressemblait à celle de son beau-frère, et il la Lenait derrière le dos afin qu'elle ne la reconnut pas. Tout lui, rappelle et est fait pour lui rappeler que la puissance de ses ennemis s'étend même dans cet endroit. Ses lettres ont été interceptées parle cabinet noir à Vienne, soumises à une censure et ensuite distribuées de sorte que tout le monde connaît maintenant ses secrets.

La nuit on lance des pierres contre sa fenêtre, elle entend parler à voix basse, elle entend un bruissement suspect. Les hallucinations de l'ouïe ne peuvent pas être établies avec certitude, mais bien des hallucinations olfactives et des illusions de l'ouïe et de la vue. Le délire est habituellement un délire primordial et né de faux jugements, de fictions rattachées à des événements réels.

La malade vit dans une angoisse et une agitation perpétuelles, n'ose guère s'endormir. La morphine et le bromure de potassium la calment, mais sont bientôt refusés, la malade étant devenue méfiante aussi contre les médecins. Le 12 juin f882, la malade, jugée inguérissable, a été conduite à l'asile de son pays.

Observation XXXV. — Paranoïa acquise. Folie épisodique. — Harll, vingt ans, a été amené à la clinique psychiatrique le 16 décembre 1886 à cause de « folie religieuse. » L'anamnèse ne peut s'appuyer que sur les renseignements du malade luimême. Il n'a pas connu ses parents, il n'a jamais été adonné à l'abus des boissons.

Depuis quelques jours il est peureux, sans sommeil, fait sans cesse ses prières, invoque les saints, rit, pleure à tort et à travers, et se livre à l'occasion à des actes de violence. Il se démène, est bouleversé, confus, et présente une obnubilation grave de l'intelligence. Il entend des voix en quantité, entre autres celles de son patron qui passe le doigt à travei's un trou (l'enfer). Des gens disent qu'ils doivent inscrire dans leurs notes tout ce qu'il pense. Cela se fait afin de savoir s'il est fou. Il voit des diables, des sorciers, une couronne de myrthes dans la fenêtre, en face une hostie : il doit choisir entre les deux. Le diable lui apparaît pour le détourner de l'hostie.

Il raconte la lutte terrible mais victorieuse qu'il a soutenue contre deux diables. L'un aurait brisé la lampe qui signifie sa lumière; les débris se seraient roulés de frisson; mais les diables n'ont pas eu de pouvoir sur la seconde lumièi^e, celle de son amour. En venant ici en voiture les filles de son patron lui seraient apparues sous une forme métamorphosée. Il a vu Dieu le Père sur une statue comme un squelette, la Madone à ses côtés, la chair pourrie et la figure contorsionnée. Le malade refuse de faire d'autres communications, car Dieu le lui a défendu. Une grande honte s'est appesantie sur lui; il a plongé son poignard dans le cœur de sa mère. Le malade reste peureux, confus, préoccupé, halluciné. A l'occasion il écrase de ses pieds un vase de nuit, parce qu'il doit écraser la tête du serpent.

Il n'a pas de fièvre, vigoureusement bâli, très amaigri, anémique; organes végéta-

lifs indemnes. Le crâne est normaL Le sommeil est supprimé. La nourriture et les médicaments sont refusés comme étant du poison. A l'occasion il devient agressif contre les personnes de son entourage qu'il prend pour des diables.

A partir du 19 le malade devient plus calme, commence à dormir et à manger. Le 22 il devient lucide, se souvient des événements délirants qu'il a traversés, reconnaît que tout cela était de la maladie. Evidemment il est fou parce qu'il y a plusieurs années il a été mordu par un chien. Depuis quelques semaines il s'était senti de plus en plus las, il n'a presque plus pu dormir et le travail ne marchait pas non plus. Sa tête a toujoui's été prise. De plus il avait de nombreuses pollutions. Masturbation depuis la jeunesse.

Les jours suivants le malade reste lucide, reconnaissant sa maladie et exempt d'hallucinations, il est vrai ; mais son attitude paraît étrange. Il est plongé dans ses pensées, se sépare des autres, sourie souvent devant lui, de sorte que le soupçon que derrière la vésanie aiguë il y a une autre psychose (paranoïa) se prononce de plus en plus et a donné lieu à une nouvelle observation. Sur de nouvelles instances le malade raconte que dès le mois de juillet l'attitude des gens à son égard lui a paru tout à fait énigmatique et changée. On le regardait d'une manière étrange, le patron l'a traité avec trop d'amabilité. Il y a longtemps déjà qu'il était tombé amoureux d'une des filles du patron. Un jour il entendit celle-ci dire : « Peut-être bien qu'il est son fils ! » Quand la seconde fille du patron se mit à pleurer, il en conclut tout de suite que cette supposition était exacte et que jamais un mariage entre frère et sœur ne pourrait avoir lieu. Il en était très malheureux, car il aimait sincèrement la jeune fille. Par moment il lui venait des doutes qui le calmaient, mais les gens continuaient à l'observer; il les entendait dire : « Le patron l'a procréé à Vienne, il y a plusieurs années; aussi il lui ressemble. » Alors il songea à en avoir le cœur net en demandant la main de la jeune fiJle. Si elle est réellement sa sœur, le patron ne la lui donnera pas pour femme.

Au milieu de ces doutes, la confusion l'a pris.

Le malade continue à considérer cet épisode de folie comme un état intellectuel morbide; les délires et les événements de cet état ne sont pas du tout utilisés au cours de la paranoïa qui existe déjà depuis plusieurs mois et qui prend maintenant un nouvel essor.

Le malade s'aperçoit à ce sujet qu'ici-même, à l'hôpital, tous « spéculent sur lui » et épient ses idées. Les autres malades lui montrent les coudes pendant la nuit. Ils changent de physionomies, de noms, se transforment en d'autres figures. Du plafond il entend sortir sans cesse des voix en partie désagréables. 11 entend aussi des voix qui sortent des autres malades. Ils savent ses pensées, y répondent, discutent entre autres le secret de son origine. Le malade est méfiant, morose, se tient à l'écart des autres, est inquiété par l'immixtion de son entourage dans ses idées et ses affaires, et parfois irrité au point de proférer des menaces. A l'occasion il se plaint de malaises neurasthéniques (pression à la tète, lassitude) et les motive d'une manière hypocondriaque parle fait qu'il a trop peu de sang. Des malaises dyspeptiques après les repas sont interprétés par lui dans le sens d'un empoisonnement.

Au commencement du mois d'avril, des signes de transformation se montrent : il devient un personnage distingué. Il devient gai, a un certain aplomb, fait le salut militaire parce qu'il est devenu un militaire de haut rang. Au cours du mois d'avril il a été conduit à l'asile de son pays pour y être soigné à perpétuité.

Subdivisions de la paranoïa persecutoria typique. — Le tableau morbide de la forme typique présente des variétés cliniques remarquables, c'est-à dire

DEGENERESCENCES PSYCHIQUES 467

que les délires et les hallucinations prennent une coloration et une nature particulières par suite de l'importance des éléments étiologiques. Il en est de même pour les cas qui se développent sur la base des névroses constitutionnelles ou sous l'influence des maladies organiques, en tant que les processus soniatiques de la sphère inconsciente de l'esprit provoquent des délires d'une nature particulière, ou que des sensations amenées par ces phénomènes somatiques sont appliquées par l'intelligence paranoïque avec une interprétation directement fausse.

Les types de paranoïa névrotique produits de cette manière seront analysés dans les chapitres des névroses correspondantes. Il reste à étudier :

Paranoïa sexualis avec ses types cliniques. — La base de ces formes est une maladie génitale fonctionnelle ou organique devenant la cause de la maladie psychique. Chez l'homme c'est presque exclusivement l'abus des organes génitaux par la masturbation, plus rarement l'abstinence forcée malgré un grand libido, et plus rarement l'uréthrite blennorrhagique chronique, c'est-à-dire la neurasthénie sexuelle et plus tard universelle produite par celle-ci, qui agissent comme éléments étiologiques. Nous parlerons plus tard de cette paranoïa neurasthénique (masturbatoria).

Chez la femme existent les mêmes causes que chez l'homme, ou bien il s'agit d'autres maladies génitales qui agissent d'une manière irritative sur le système nerveux et qui deviennent efficaces par l'intermédiaire d'une neurasthénie. Le tableau morbide qui se produit par l'interprétation alogique et consciemmenfallégorique des malaises génitaux locaux ou neurasthéniques généraux, correspond complètement à celui qu'on rencontre chez l'homme. Là encore il y a des pollutions (faussement interprétées comme tentatives de viol), des hallucinations olfactives, de la manie de la persécution physique, etc. Mais il y a aussi des cas de paranoïa sexuelle chez la femme (particulièrement fréquente à la ménopause) dans lesquels la maladie génitale fait éclater directement, sans aucun intermédiaire spinal irritatif, des délires et des hallucinations dans le sens d'une persécution sexuelle. Ces malades s'aperçoivent que des hommes les poursuivent de leurs assiduités en les prenant pour des prostituées. On a répandu ces bruits sur elles évidemment dans une intention méchante. De là le prétendu mépris de la part de la famille, des amis, des patrons, etc.

Avec la marche de la maladie, les malades entendent qu'on frappe la nuit aux volets de leurs fenêtres et qu'on leur fait des propositions immorales. Même au sermon du prêtre, à l'office, elles croient entendre de ces obscénités. Plus tard môme des hallucinations de Fouie se développent (être une drôlesse, syphilitique, infanticide, avoir provoqué un avorternent). De fausses perceptions de ce genre sont ensuite amplifiées par combinaison : par exemple, on veut attirer la malade dans un bordel. Profonde dépression réactive, à l'occasion suicide même, manie de la gravidité, toutes sortes d'efforts pour défendre l'honneur sexuel menacé (tampons dans le vagin, etc.). Ce délire de persécution ne peut se transformer en un délire erotique expansif. Dans ces états de paranoïa sexuelle

féminine il y a souvent des éléments hystériques qui trouvent leur utilisation paranoïque. Alors des ^transitions cliniques vers le paranoïa hystérique se produisent.

Observation XXXVI. — Paranoïa sexuelle. — Semlisch Marie, trente-cinq ans, non mariée, servante, a été reçue le 8 avril 1880 à la clinique psychiatrique de Gratz. Elle venait d'elle-même pour être reçue, cherchant protection contre ses a souffrances ». La malade est issue d'un père ivrogne ; elle n'a jamais été gravement malade; fut menstruée pour la première fois à l'âge de quinze ans ; avait de gi'ands besoins sexuels ; a [eu beaucoup d'amants ; elle a accouché sept fois sans difficultés, la dernière fois en 1873. Depuis elle a eu souvent des indispositions intestinales, des règles irrégulières. Depuis 1877 elle renonça à tout rapport sexuel. Il y a trois ans, étant avec ses maîtres en voyage, elle commença à entendre des voix. C'était toujours la même voix virile. La malade l'entendait comme si elle lui parvenait à travers un tube acoustique. On lui disait qu'elle avait tué ses enfants, qu'elle était une prostituée, atteinte d'une maladie honteuse, une voleuse qu'on devrait fouetter et qui mériterait d'être jetée à l'eau. Toute sa vie, toutes ses liaisons d'amour étaient critiquées; elle fut consternée et supposa que son ancien confesseur avait divulgué tous les secrets de la confession. Elle remarqua alors combien elle était méprisée de tout le monde; les gens crachaient devant elle. Elle quitta son service, en essaya un autre; partout même persécution par les voix, même mépris des gens.

La malade était très fatiguée et souffrait de cette persécution. A la voix d'homme se joignirent plus tard des voix féminines, toutes ayant le même sujet sexuel et persécutoire. On ne la laissait pas tranquille, même la nuit ; on connaissait ses affaires les plus secrètes. En 1878 elle s'aperçut que ses persécuteurs connaissaient même ses pensées, car on répondait à ce qu'elle pensait à un moment donné. Toutes ses pensées, désirs et actes, étaient critiqués et tournés en ridicule. Ce n'était plus tenable. On lui disait aussi qu'elle était malade de la tête, mais elle croyait que c'était de la persécution et non pas une maladie. On l'injuriait en l'appelant prostituée, torchon, infanticide. Elle était souvent exténuée de souffrance. Dans les derniers mois elle était aussi tourmentée par des odeurs puantes qui passagèrement l'avaient aussi tourmentée au début de la persécution. Pour échapper aux tracasseries de ses persécuteurs inconnus, la malade erra pendant les derniers mois, sans but, dans le pays, jusqu'à ce que, dénuée de tout, elle vint chercher aide et protection à l'hôpital de Gratz.

Elle a un crâne rhombocéphale; elle a un aspect névropathique. Ce qui est à remarquer, c'est le type de race chez cette femme d'origine pr.olétairienne, ses traits fins, sa peau douce et fine, son œil vague et nerveux.

L'utérus aie volume d'une pomme; difficilement mobile, il est fixé des deux côtés par des adhérences. Lapartie vaginale est grosse, irrégulière et sensible à la pression.

La malade ne présente aucun phénomène de neurasthénie, ni d'hystérie, mais des sensations dans la région du plexus honteux et sacré. Elle les compare à des vers qui entrent dans le bassin et qui sortent par le derrière. Pendant quelques jours la malade n'entend plus ses voix et se croit à l'abri de ses persécuteurs. Puis les voix reviennent et avec elles les anciennes souffrances. Le bromure de potassium et les injections de morphine produisent un effet calmant pour les voix. Avec le temps les voix sortent aussi du ventre de la malade. Cela fait des rumeurs là dedans, comme s'il y avait un chat. On lui reproche toutes les obscénités et toutes les vilenies possibles. Comme la maladie reste stationnaire pendant des mois entiers, la malade est envoyée dans un asile.

Uue variété remarquable de la paranoïa persecutoria sexualis est représentée par la monomanie de la jalousie chez les femmes paranoïques.

D'accord avec Kriipelin j'ai trouvé cette idée délirante eu majeure partie à la ménopause et avec une origine combinatoire. Un court stade d'incubation, de dépression morale irritable basée sur le sentiment qu'on est négligée par l'homme et qu'on peut ramener en partie aussi à la constatation de voir se faner les charmes physiques, prélude à la formation de l'idée délirante avec les symptômes d'une méfiance toujours croissante.

Le soupçon de l'infidélité conjugale du mari est confirmé par des incidents insignifiants du monde extérieur (le mari adresse la parole à une voisine, il tarde à rentrer le soir, des propos tout à fait insignifiants de l'entourage, etc.). Le soupçon devient delà certitude, car l'épouse outragée surprend son mari la nuit à des rendez-vous de femmes. Son impudence va jusqu'à admettre des maîtresses dans la chambre conjugale. On frappe à la fenêtre; le frou-frou des robes dans les corridors et dans les chambres sont des preuves irrécusables. En toussant, l'infidèle fait signe à sa maîtresse. Finalement, la malade entend la nuit des femmes se glisser même dans le lit conjugal auprès de son mari. Fait curieux, elle ne voit pas les concubines, mais elle les sent (réveil des sensations voluptueuses par des images mentales sur ce sujet, sensations qui mènent jusqu'aux pollutions) aussitôt que son mari fait le coït avec ces femmes. L'entourage plaint la femme trompée, la raille pour cette raison. La paix du ménage est rompue. Suivant son caractère la malade devient martyre ou furie. Elle craint pour sa vie, s'attend aux pires choses de la part de son mari. Souvent par défense légitime imaginaire elle commet des actes de violence contre son mari et même des tentatives d'empoisonnement. Selon les circonstances il y a aussi des attentats sur les [parties génitales du mari, acte inspiré par la vengeance.

Observation XXXYII. — Pm^anoïa sexuelle [Manie de la jalousie). — W., femme d'un fonctionnaire, quarante-trois ans, reçue le 21 décembre 1880, est issue d'une mère imbécile, psychopathe, dont la mère était aliénée. La malade était dès. son enfance névropathe, souffrait souvent de migraines, avait passagèrement des hallucinations de la vue. Elle se maria à l'âge de vingt-trois ans, accoucha à l'âge de vingt-cinq ans, avorta à l'âge de vingt-six ans. A la suite de cet accident elle eut de la métritechronique. Depuis elle est irritable, querelleuse, jalouse de son mari sans aucun motif. Au commencement de 1880, la malade arriva à la ménopause (règles minimes, irrégulières, sommeil agité, sentiments de vertige et d'ébullition dans la tête). Elle devenait très irascible, se brouillait sans cesse avec son entourage, accusait son mari d'avoir une liaison d'amour avec une vieille femme maladive, devenait excessivement agitée, tempêtait et rageait littéralement contre lui et contre diverses voisines qu'elle impliquait dans son délire de jalousie. Des hallucinations de l'ouïe et de la vue la confirmaient dans son idée délirante.

Elle entendait la nuit des chuchotements dans la chambre à coucher de son mari, des souffles, des gémissements, elle devint alors très agitée sexuellement ; elle avait des pollutions et conçut la conviction que son mari faisait le coït avec d'auti'es femmes. Peu à peu des pollutions se produisirent pendant la journée et la malade en arriva à la même conclusion. Souvent aussi elle avait des hallucinations olfac-

tives (odeurs puantes). Agitation croissante, scandales publics, menaces contre son mari et contre ses prétendues rivales; elle se comportait en véritable furie; tout cela imposait la nécessité de l'interner dans un asile. Ces temps derniers le délire de la persécution élargit son cadre. La malade s'imagina non seulement qu'elle était trompée sexuellement, mais qu'elle était aussi menacée dans sa vie, que son mari ourdissait un complot avec sa maîtresse pour se débarrasser d'elle par le poison. Elle s'apercevait qu'on la regardait d'un air goguenard, qu'on se moquait d'elle.

A l'asile la malade prit tout d'abord le rôle d'épouse offensée et persécutée. Elle implora, pour obtenir sa mise en liberté, la protection des autorités, l'arrestation de son mari, maintenant en tous points sa manie de la jalousie et de la persécution. Au cours de l'année 1881, ce délire fut relégué au second plan et à sa place apparut le tableau d'une nymphomanie chronique.

Elle devint coquette, aimant la toilette, erotique, insinuante envers les médecins ; elle accusait ces derniers (à cause des pollutions) de se livrer sur elle nuitamment à des scènes de débauche, après l'avoir endormie parle chloroforme ; elle poursuivait à l'occasion les médecins de ses propositions de coucher avec elle; elle les prenait pour des princes et demandait impétueusement l'enlacement des hommes. La malade présentait les années suivantes : une nymphomanie chronique avec phénomènes de débilité psychique de plus en plus avancée.

La manie de la jalousie chez l'homme appartient eu majeure partie à l'alcoolisme. Eu dehors de l'alcoolisme, je l'ai rencontrée occasionnellement chez des hommes disposés de tout temps à la jalousie, intellectuellement bornés, d'une puissance sexuelle minime, mais en même temps, selon les circonstances, libidineux, tout en n'éprouvant aucune satisfaction dans l'acte sexuel.

Cette dernière circonstance, qu'elle soit amenée par la frigiditas uxoris ou par l'absence du sentiment de la volupté chez l'homme, joue dans tous les cas le rôle principal dans le développement de l'idée délirante. Cette dernière naît tout d'abord par voie de combinaison : l'apparition accidentelle ou fréquente d'hommes dans la maison vise la femme ; la petite toux de cette dernière est le signal pour l'amant qui se trouve caché tout près. Chaque bruit pendant la nuit est interprété dans le même sens. Les époux s'emportent de plus en plus l'un contre l'autre. Traitement brutal de l'épouse, allant jusqu'aux voies de fait. Des illusions de l'ouïe et parfois aussi de la vue fortifient la manie. Les gens, dans la rue, ont un air moqueur, font des gestes qui indiquent les cornes sur le front. Les enfants sont détournés du père par leur mère. Ils ne lui ressemblent pas; par conséquent, ce ne sont pas ses enfants. Avec les progrès de la maladie, il se produit souvent un délire de persécution : l'idée d'être volé par la femme infidèle qui porte de l'argent à ses amants, d'être empoisonné. Souvent il y a des actes de violence grave contre la femme et les prétendus rivaux.

Observation XXXYUl. Pat^anoïa sexualis. (Manie de la jalousie chez un homme.) — P...,quarante-septans, i^eçu le 29 novembre 1873, petit employé ; on le dit exempt de toute tare ; homme rangé, sobre et d'esprit borné, ayant eu de tout temps de grands besoins sexuels, père de plusieurs enfants, jusque;là vivant en bonne intelligence avec sa femme ; a reçu en 1877 un grave traumacapitis, ayant été assailli, renversé sur le pavé et frappé à la tête avec une canne plombée. Outre plusieurs blés-

sures légères, il en reçut une grave avec contusion de l'os temporal; il resta longtemps sans connaissance et pendant plusieurs semaines au lit.

Arrivé à la convalescence il parait changé psychiquement, irritable, affaibli intellectuellement. Il avait des besoins sexuels énormes et devint importun à sa femme déjà près de la ménopause et de laquelle il exigeait sans cesse l'accomplissement du devoir conjugal. Il se sentait désagréablement affecté par l'attitude évasive de sa femme ; d'ailleurs le coït ne lui procurait plus aucune satisfaction. 11 devint méfiant, exprima la pensée que sa femme entretenait des relations avec d'autres hommes. Quand sa femme toussait légèrement ou qu'elle soupirait, il devenait agité et grossier, « car voilà, disait-il, l'amant qui pense maintenant à ma femme ».

Les visites d'hommes n'ont lieu que pour sa femme. Episodiquement il prétendit que sa femme faisait venir ses amants à la maison, faisait des scènes de débauche avec eux et avait conçu le projet de l'assassiner. A cause de ses idées, ses amis se moquaient et riaient de lui. Il s'en froissa vivement et son état empira. Il prétendait que sa femme portait du combustible et des victuailles à ses amants. A chaque bruit qu'il entendait la nuit, il croyait que quelqu'un se glissait auprès de sa femme. Il entendait ouvrir les portes, des voix parler ; il devenait de plus en plus agité et brutal; il menaçait sa femme de la tuer d'un coup de fusil. Le 29 novembre 1878 il fit mine d'exécuter cette idée et il fut arrêté pour ce motif.

A l'asile il maintient son idée délirante. Sa femme était d'une amabilité surprenante avec les hommes qui venaient à la maison. Il en venait un nombre vraiment surprenant et sous toutes sortes de prétextes. Il s'aperçut de disparitions dans la boîte à charbon et dans le garde-manger; quand il en fit l'observation à sa femme, elle devint embarrassée et se mit à pleurer. Le soir elle aimait à s'occuper hors de la maison. Le malade est convaincu qu'elle se livre à plusieurs hommes. A plusieurs reprises elle est rentrée à la maison avec sa toilette toute dérangée. Elle était indifférente au lit et n'accomplissait son devoir qu'à contre-cœur. 11 ne voulait pas lui brûler la cervelle, mais il a voulu la menacer afin de faire cesser enfin sa conduite scandaleuse.

Le malade n'a pas de stigmates de dégénérescence, pas de phénomènes consécutifs à son trauma capitis; faiblesse intellectuelle. A l'asile, la manie de la jalousie est refoulée mais sans être complètement corrigée.

Le 28 décembre 1878 il est relâché comme guéri, mais sous réserves.

2° Folie des quérulants et des chicaneurs '

Elle diffère de la forme précédente en ce sens que ce sont des intérêts de droit et non pas les intérêts vitaux qui seraient compromis dans l'opinion du malade', que des faits réels et non imaginaires servent de point de départ au délire et que le malade prend de bonne heure le rôle d'agresseur et non celui d'attaqué. Mais souvent dans cette folie des quérulants apparaissent episodiquement aussi les délires des formes ordinaires de la paranoïa ; parfois elle prend même son point de départ dans ces derniers. Mais dans son essence, c'est une paranoïa combinatoria.

Les gens qui tombent dans l'aliénation des quérulants sont tous des individus tarés, pour la plupart héréditairement prédisposés, atteints de

' A^oir l'article de l'auteur dans VAllf/. Zeitschr. f. Psijch., 35, avec indications de la littérature complète sur ce sujet.

stigmates de dégénéresceûce somatique ''anomalies crâniennes et d'anomalies et de défauts psychiques qui se manifestent de bonne heure et d'une manière constante. Leur défaut le plus manifeste et le plus important est une atrophie de l'éthique qui, malgré tout sentiment de droit, les empêche d'avoir une conception profonde et morale du droit même. Le droit ne leur paraît que dans l'utilisation de sa forme comme moyen, comme arme légale pour atteindre un but égoïste.

De cette même défectuosité éthique résulte de bonne heure un égoïsme démesuré qui méprise le droit d'autrui, qui est disposé à mettre en avant le sien, et qui réagit de la manière la plus violente à la lésion vraie ou imaginaire de sa propre sphère d'intérêts.

Les candidats à cette forme morbide se font remarquer de bonne heure par leur entêtement, leur emportement, leurs colères, leur obstination brutale à vouloir toujours avoir raison et par leur présomption démesurée; par ces mauvaises qualités de caractère, ils entrent toujours en conflit avec leur entourage. Dans la plupart des cas, leurs dons intellectuels aussi sont au-dessous de la moyenne. Mais quand même leurs capacités intellectuelles isolées ressortent d'une manière séduisante, il y a toujours une contorsion surprenante de la logique qui, malgré l'apparence de netteté rigoureuse des conclusions, trahit des fautes de développement graves et dégénère trop facilement en argutie. Souvent, la fidélité de la reproduction aussi est défectueuse et présente à la conscience les faits sous une forme travestie.

Nombre d'individus de ce genre restent à ce degré de l'anomalie originaire du caractère et sont une plaie pour la société dans leur rôle de chicaneurs. Chez beaucoup, il existe une véritable rage de plaider.

La cause accidentelle de la véritable maladie née sur cette base est un procès dans lequel ces plaideurs ont perdu leur cause ou aussi le rejet de prétentions, légitimes selon leur avis, mais en réalité audacieuses. Ce n'est pas par un vif sentiment de droit, comme on l'a souvent cru, mais par suite de l'absence du sentiment de leurs torts, lacune due à leur abâtardissement éthique et intellectuel, que ces gens se mettent dans un état d'irritation passionnée pour une offense imaginaire, qu'ils perdent le sens et qu'ils ne poursuivent plus qu'un seul but : rétablir leurs droits à leur avis lésés. Devant cette tâche, métier, devoirs de famille et aisance de la maison, tout doit disparaître.

Quelque temps après, ils sortent de leur bouderie, méditant sur leur échec et brouillés avec le monde. Dans leur confiance morbide en euxmêmes, comptant sur leur propre force, et, par suite de leur métiance, n'ayant plus confiance aux avocats, ils ont pris eux-mêmes connaissance de la loi et de la procédure. Munis de ces armes, ils se mettent alors à plaider, rédigent des plaintes, interjettent appel à toutes les instances.

S'il existe encore un reste de réflexion, ils domptent quelque peu leur agitation passionnée et modèrent leur langage. Par suite des insuccès de leurs démarches et des humiliations qu'ils subissent, ils deviennent de plus en plus obstinés, de moins en moins clairvoyants, et perdent même

leur dernier reste de calme et de réflexion. Leur état qui jusque-là pouvait encore passer pour une passion aux yeux d'un observateur psychologue, se dessine de plus en plus nettement comme une maladie psychique qui ne connaît plus ni égards, ni raison. Au lieu de reconnaître que leur cause était vouée à Técliec, parce qu'elle était injuste, les malades, pleins de méfiance, voient la cause de leur insuccès dans la partialité, la corruption des juges; des incidents insignifiants sont pour eux des preuves, et la conviction s'implante chez eux de plus en plus solidement. Alors les derniers égards sont mis de coté. Leurs recours en appel de plus en plus volumineux, leurs requêtes, leurs dénonciations sont bourrés d'invectives et d'offenses contre l'honneur des fonctionnaires et provoquent des répressions de la part des tribunaux, ce qui augmente encore leur irritation passionnée.

Ils se sentent alors martyrs et dupes ; toute l'affaire judiciaire n'était qu'une comédie indigne. Avec un entêtement fou, une logique de rabuliste et une insolence éhontée, ces gens contestent alors non seulement l'équité mais aussi la validité des arrêts rendus contre eux. Ils refusent de payer l'amende, l'indemnité, les contributions ; ils se livrent à des voies de fait contre les huissiers, appellent les magistrats et les plus hauts fonctionnaires de l'État canailles, voleurs, parjures. Ils entrent en guerre contre la justice misérable et ses indignes représentants, comme les champions du droit et de la morale, comme les martyrs d'une force brutale.

Souvent ils s'imposent à d' « autres opprimés » comme protecteurs et hommes d'affaires, ainsi que l'a fait ce quérulaut sur lequel Buchner a fait une expertise (Friedreichs Bl., 187U, p. 163) qui, avec quelques individus du même acabit, a fondé une Société des opprimés, c'est-à-dire pour la protection des déni de justice, et qui a notifié au roi la constitution de cette société. D'ordinaire, les malades de ce genre sont pendant longtemps méconnus et frappés de mesures judiciaires par les profanes ; car, malgré leur manque d'intelligence qui les empêche de reconnaître l'insensé et l'inconvenance de leur manière d'agir, ils possèdent une dialectique remarquable, une connaissance étendue de la loi et plaident avec beaucoup d'habileté leur cause malheureusement folle. A peine punis, ils recommencent à commettre les mêmes délits, habituellement des offenses contre des fonctionnaires publics ; ils ont l'air de malfaiteurs obstinés qui ont encouru des circonstances aggravantes, tandis que leur attitude conséquente et inflexible n'est que la conséquence naturelle et fatale de leur maladie.

Ainsi, la mise en tutelle et l'internement dans un asile, mesures si nécessaires et si salutaires pour ces malades, ne sont mis à exécution malheureusement qu'après qu'ils ont gaspillé leurs biens dans les procès, importuné sans fin les tribunaux, troublé l'ordre public, miné le respect dû à la loi et contagionné leur famille avec leur délire : ce qui arrive souvent) ou même accompli une vengeance sanglante sur leurs ennemis.

Observation XXXIX. Aliénation quérulanle, puis délire cV empoisonnement et de

persécution. — M™'' S..., quarante-trois ans, femme d'un cordonnier, divorcée léga-

lement, est née d'un père aliéné. Etant enfant encore, eUe se faisait déjà remarquer par son entêtement et son sentiment du droit, développé à un degré extraordinaire. Il y a vingt-trois ans, elle contracta un mariage sans inclination, mariage qui fut annulé peu de temps après; la séparation avait eu lieu en partie parce que M™^ S... était atteinte d'incontinence nocturne, infirmité qu'elle conserva jusqu'à son premier accouchement, et qu'elle légua à sa première fille qui en souffrit jusqu'à la puberté.

Outre une grande irritabilité et une tendance à se mêler des affaires d'autrui, à intriguer et à plaider, M™^ S... ne présentait dans les années suivantes rien qui la fit remarquer.

Dans les années qui suivirent i870 son père et son frère moururent. Elle ne se trouvait pas satisfaite du partage de l'héritage, conçut le soupçon qu'elle avait été frustrée de 6,000 florins par les membres de sa famille et par les gens de loi. Cette prétendue spoliation ne la laissait plus tranquille. Elle acheta des livres de droit qu'elle étudia avec d'acharnement et en se surmenant; par ruse elle sut se procurer des doubles des pièces de la succession et des documents de famille ou en prendre connaissance. Ses suppositions n'étaient pas erronées. Elle acquit la certitude que, au moment de traiter l'affaire de succession, on avait détourné des capitaux, faussé des signatures et, quand elle eut réuni toutes les preuves, elle adressa une plainte au procureur. Malheureusement ses démarches n'eurent pas de succès. Dans l'enquête de l'affaire on procéda trop à la légère et, comme elle s'en aperçut plus tard, avec beaucoup départi pris; dans les procès-verbaux on n'a noté que d'une manière très imparfaite les preuves, on n'a pas cité les articles du code nécessaires, on l'empêcha d'apporter les preuves, de sorte qu'elle ne put pas réussir. Elle reconnut que les tribunaux de première instance étaient intéressés dans l'affaire, interjeta appel, fut déboutée de nouveau, essaya alors une requête plus énergique ; se jeta de nouveau à corps perdu dans l'étude des lois, car elle s'aperçut que les avocats, ces renards rusés et ces escrocs, ne valaient pas cher non plus ; mais | comme elle ne trouvait partout que du parti pris et des sentiments déshonnêtes, elle ne put obtenir justice bien qu'elle ait eu recours à toutes les instances.

Son langage devenait de plus en plus hautain et insolent; « par sa connaissance éminente des lois et son noble sentiment de la justice », elle se croyait appelée à faire triompher le droit opprimé et à démasquer les imposteurs. Elle fut sur la voie de cette révélation d'imposture pour la première fois le 12 février 1877 quand elle dut répondre à la chambre correctionnelle de l'accusation d'avoir offensé des fonctionnaires publics. Malgré son bagout étonnant et sa plaidoirie brillante elle fut condamnée.

Malgré cela M™« S... continua à recourir et à quéruler.

Le 13 août 1877 elle est de nouveau sur le banc des accusés pour répondre d'un nouveau délit d'offense de fonctionnaire.

Elle apparaît avec un immense dossier, répond à chaque question du président soit en citant un article du code de procédure qu'elle connaît par cœur comme le Pâte?' noster, soit en donnant lecture d'une pièce du dossier, quand même ce document eût par hasard contenu le contraire de ce qu'elle voulait prouver.

Elle maintient ferme que les personnes qu'elle a injuriées avaient largement mérité cette critique et qu'elle n'en retrancherait pas un iota. « Je m'adresserai au ministre de la justice, s'écrie avec un ton déclamatoire M""*^ S..., debout et en se servant du dossier de sa chaise comme d'un pupitre de tribune, je l'informerai personnellement des intrigues ourdies contre moi et si, contre toute supposition, il ne me rend pas justice non plus, je m'adresserai à la haute cour de l'Empire qui. je l'es-

père, démasquera l'imposture. On croit peut-être que je ne saurai pas trouver le chemin de la cour de cassation. Je demande mon droit et rien autre chose et je saurai me l'aire rendre tout ce qui m'a été enlevé d'une manière honteuse. Je ne resterai pas tranquille, j'élèverai la voix, et finalement je dénoncerai tout à l'empereur. »

Un avis médico-légal cité au coui's des débats judiciaires conclut que M"'*' S... est atteinte de folie quérulante. Pendant cet exposé M™° S... est en proie à une vive agitation qu'elle ne peut dompter qu'en partie. Des exclamations ironiques à demi-voix lui échappent, telles que : « et c'est un médecin légiste qui a dit cela! — donc celuilà aussi est du complot; — rien que cela! — moi aliénée! »

Quand l'expertise est terminée elle s'écrie avec un geste de vive indignation : « c'est ridicule », et quitte la salle en saluant.

M'"" S... fut acquittée par suite d'irresponsabilité. Elle continue à quéruler. Un jour elle insulte grossièrement ses parents dans la rue, ce qui provoque son arrestation et son transport dans un asile.

Elle entre à l'asile en protestant solennellement contre cette séquestration; elle se répand en accusations les plus graves contre les magistrats, les avocats, et représente aussi les médecins légistes, à cause de leur expertise, comme des complices corrompus du complot ourdi contre elle.

Elle conserve son attitude, son grand air, insiste sur son bon droit, rédige des mémoires innombrables dans lesquels elle jongle pour ainsi dire avec tous les articles du code .pénal, du code civil et du code de procédure; en se pâmant d'admiration pour sa propre personne, elle s'écrie : « Oh! je suis bien ferrée sur toutes ces matières; il n'y a là rien à reprendre, même le compte rendu publié dans le journal sur mon procès me rend hommage en disant que j'étais très au courant de toute la procédure du code pénal. — Les preuves éclaireront mon esprit d'une lumière électrique; j'ai rédigé un recours en appel, c'était admirable; à l'audience du procès j'avais l'impression que la cour n'était composée que d'accusés et que c'était moi qui les jugeais. Ils trembleront devant moi, ces tartufes astucieux. — Dans les journaux on pouvait lire que les magistrats de Gr... avaient été bien éreintés au dernier conseil des ministres (!); du reste les loups ne se mangent pas entre eux. »

Elle se délecte dans le pressentiment de son futur triomphe, se compare à un cheval pur sang qui se lance et qui renverse tout ce qu'il trouve sur son chemin. Elle attaquera tout le testament de son père, car c'est une pièce autographe, faite sans l'assistance d'un notaire et qui n'est pas rédigée en bonne et due forme. Il aurait fallu y indiquer la raison pour laquelle les enfants ont été inscrits seulement pour le minimum de la pai't qui leur revient.

C'est avec de pareils sentiments et des idées de ce genre que la malade se monte la tête, restant toujours hautaine à l'excès. En même temps elle intrigue, quérule, se fait l'avocat des autres malades, critique le règlement de la maison qu'elle trouve mal fait, se comporte avec brutalité et insolence envers les fonctionnaires et les serviteurs de la maison. Combien profond est le trouble de son intelligence, en dépit de toute sa dialectique et de sa subtilité déployées devant les tribunaux! Cela est prouvé par son irritabilité très avancée qui, même à l'asile, rend la vie avec elle impossible et qui pour le motif le plus anodin se manifeste par des emportements de colère démesurés. A l'occasion de ces explosions on a constaté à plusieurs reprises des délires de persécution, ordinairement latents ou du moins cachés par dissimulation (on veut lui faire perdre ici la raison, on lui donne des drogues empoisonnées).

M""° S... est une femme de taille moyenne, bien conservée. L'expression de la figure dénote l'orgueil et une ruse calculée.

La moitié gauche de la figure est plus étroite que la partie droite et aussi moins bien conservée que Tautre. En dehors de cette particularité, il n'y a pas d'anomalie du squelette. Les fonctions végétatives no présentent aucun trouble.

Dans les deux dernières années le délire de la chicane fait de plus en plus place à un délire de persécution basé sur des menaces imaginaires contre sa santé et sa vie, ce qui est une preuve nette de l'affmité de ces états. La malade ne faisait qu'effleurer occasionnellement ses anciennes affaires de justice dans les mémoires quelle adressait au directeur de l'asile; en revanche elle accusait son entourage de comploter contre sa vie. Elle voyait les gens de son entourage échanger des regards de connivence; ils ne pouvaient plus soutenir son regard, devenaient rouges ei embarrassés; elle prenait des taches qui se trouvaient par hasard sur le plancher pour du poison, les gardes-malades pour les anciennes domestiques de ses parents ennemis ou pour des assassins payés. L'accès de catarrhe gastrique dont la malade souffrait souvent, était toujours pour elle une preuve d'empoisonnement. Les plats avaient alors le goût de la chaux et du métal. Comme réaction se manifestaient souvent des emportements de colère démesurés dans lesquels elle demandait à partir, à aller devant les tribunaux, pendant lesquels elle brisait tout et ne pouvait être domptée qu'avec beaucoup de peine. Dans ces états émotifs elle perdait même conscience et, après coup, elle ne jpouvait plus se souvenir de ce qui s'était pass (émotions pathologiques comme autre symptôme d'une maladie grave du cerveau). A l'époque des règles la malade était toujours très agitée, irritée et affligée de migraine et de malaises paralgiques. Transport dans un hospice d'incurables.

B. — Paranoïa expansive

Elle est de beaucoup plus rare que la forme dépressive fperséeutoire). Selou le sujet et la tendance du délire on peut distinguer : 1° une paranoïa inventoria ou reformatoria ; 2° une paranoïa religieuse ; 3° une paranoïa erotique.

1° Paranoïa inventoria.

Les représentants de cette forme sont toujours des personnages tarés, originairement bizarres, souvent intellectuellement inférieurs ou du moins qui ne sont doués que d'un talent isolé et exclusif. L'illusion qu'on est un illustre personnage, illusion se basant sur une opinion de soi-même très exagérée ou qui s'est développée directement, voilà le fond et l'ensemble de cette maladie. La future idée délirante est déjà contenue d'une manière latente dans le caractère de l'individu, dans sa manière de penser et de voir. Cette forme de paranoïa est essentiellement combinatoire. Le stade d'incubation est très long, caractérisé par le caractère rêveur, fantastique de l'individu, sa tendance à causer d'inventions et de découvertes, ses rêves de châteaux en Espagne, de future grandeur et puissance, ses pressentiments d'être destiné à une haute mission, sa grande exagération de sa valeur personnelle avec tendance à se tenir fièrement à l'écart du profanum vulgus. Ces idées délirantes tournent autour de brillantes productions comme poète, artiste, inventeur, réformateur de la société, fondateur

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de nouvelles religions, etc. Suivant le fond intellectuel de l'individu ces idéss sont puériles, absurdes, ou bien elles sont originales, séduisantes au premier coup d'oeil et dénotent un certain talent malgré toute la bizarrerie et la désbarmonie des facultés intellectuelles.

C'est ainsi qu'il peut arriver que la foule dénuée de jugement prenne cet liomme pour un génie, de même que, d'une manière inverse, il est arrivé à de vrais génies d'être pris pour des fous. Le trait commun des pseudogénies et des vrais génies c'est une certaine originalité dans leur manière de voir, originalité basée sur la particularité de leurs associations d'idées et sur le mode de déduction et de développement des pensées.

Mais c'est aux faits qu'on reconnaît le vraie génie et le pseudo-génie. Le premier représente un poteau monumental qui marque la fin d'une époque et d'une civilisation et en inaugure une nouvelle et qui. rayonnant bien au delà de la sphère de ses contemporains, n'est compris et apprécié selon ses mérites que par la postérité. Le pseudo-génie n'est que la caricature du vrai, car il en a bien les dehors, les apparences extérieures, mais sans en avoir la valeur intrinsèque. Il lui manque la force intellectuelle, le calme, la volonté d'aller à un but bien déterminé, qualités du vrai génie, et qui résultent naturellement du développement supérieur et surtout harmonique des facultés intellectuelles. Quand même l'idée qui guide le pseudo-génie serait originale et promettrait beaucoup, il manque à son porteur la capacité pour la faire valoir d'une manière logique et utile. 11 y a chez lui tout au plus une capacité à exercer la critique, à démolir ce qui existe, mais non pas à créer.

Dans la société pullulent ces pseudo-génies, toujours mécontents de ce qui existe et toujours poussés à réformer le monde. Ils se sentent continuellement malheureux, génies méconnus. Souvent ils frisent de très près la paranoïa et il ne faut que des circonstances particulières, par exemple une époque agitée, pour leur faii'e perdre les derniers restes de leur réflexion. Alors ils débutent comme inventeurs de nouveaux systèmes sociaux et politiques qui, à leur avis, doivent sauver la société, comme fondateurs d'Etats idéaux, de nouvelles sectes religieuses, etc. Il est intéressant d'observer alors comment un fou en produit non seulement cent mais raille autres, comment les foules se laissent alors entraîner, séduites par l'originalité et l'excentricité des idées de ces démagogues fous, et attirées par leur zèle fanatique embrasé parfois par des hallucinations et une prétendue inspiration divine.

Il est vraiment remarquable que ces gens bizarres, plus ou moins paranoïques, aient fait, comme chefs d'insurrection, des révolutions; comme fondateurs de sectes, etc. , le malheur d'eux-mêmes et de ceux qu'ils avaient entraînés. Cela s'est produit entre autres pendant<ia Commune, à Paris, en 1871.

Les moyens et les voies sur la base desquels la paranoïa se développe chez ces individus sont, abstraction faite de l'origine rare par hallucinations, les mêmes que dans les autres formes; ce sont les fausses combinaisons appuyées par une paralogique originaire, les erreurs de souvenir, l'apparition brusque des délires primordiaux i inspirations).

Les résistances que ces malheureux rencontrent chez les hommes raisonnables, leur internement final dans un asile sont compris par eux dans le sens d'une persécution, mais sans donner lieu au développement d'un délire de persécution proprement dit. Dans leur manie des grandeurs, dans leur bizarrerie et leur paralogique originaires, ils jugent ces manifestations de la logique saine simplement comme des vexations venant des adversaires, comme des manifestations de la jalousie, de la concurrence, de la peur de leur immense talent. A l'asile, ces malades continuent à tisser leurs idées paranoïques réformatrices, ne vivant que pour eux-mêmes et pour leurs rêves d'avenir, attendant le moment de les réaliser. Au cours de l'année cette personnalité se transforme souvent en une individualité tout à fait démente et il se produit des phénomènes de confusion et de débilité mentale.

Observation XL. Paranoïa reformatovia. — M'"" R...^ quarante-huit ans, veuve d'un ouvrier depuis huit ans, mère de deux enfants, est née d'une famille prétendue sans tare. La sœur de la mère est morte aliénée.

La malade a eu à l'âge de neuf ans la scarlatine, à l'âge de treize ans le tj^phus ; elle fut consécutivement à la puberté chlorolique, depuis sa treizième année jusqu'à l'âge de vingt-six ans ; elle se maria à l'âge de vingt-six ans, fit un mariage malheureux et, après la mort de son mari, vécut en concubinage avec le tuteur de ses enfants. Etant encore enfant elle avait déjà des projets transcendentaux. A l'âge de douze ans elle voulait aller au couvent pour « communiquer la religion chrétienne aux sauvages ». Lorsqu'elle quitta alors l'école, on voulut tout de suite la placer comme institutrice (!).

Etant jeune lille elle portait toutes les modes un ou deux ans avant les autres, parce qu'elle les devinait d'avance.

Depuis 1872 elle s'occupait de plans pour l'amélioration de l'instruction. Elle communiqua ses projets aux gens de sa famille, plus tard même à un député du Reichstag, mais ils n'ont pas rencontré l'appréciation méritée. Toutefois elle a remarqué depuis 1882 que les journaux s'étaient emparés de ses idées sans reconnaître qu'elle en était l'auteur. Elle a fait la même expérience avec de nombreuses inventions que personne n'a voulu accepter et qui pourtant ont été peu de temps après proclamées et utilisées par d'autres.

La malade qui sacrifiait au potus (2 à 3 litres de bière, du rhum, des grogs, etc.) eut l'hiver de 1886-87 passagèrement des visions alcooliques (des chiens noirs, des parents morts, des anges, des diables). En 1887 elle arriva à la ménopause. Une paranoïa sexuelle et persécutoire hallucinatoire se développa, mais prit une^marche abortive et est restée latente jusqu'à Pâques de 1888.

A cause de cette maladie épisodique, M"^*^ R... resta à partir de fin janvier 1888 quelques mois à l'asile. Cette paranoïa commença par des voix qui lui disaient qu'il fallait qu'elle soit surveillée pour s'amender. On finjuriait, on l'appelait putain à soldats, on lui reprochait de ne pas élever convenablement ses enfants.

Plus tard elle entendait aussi prononcer par d'autres ses propres idées (conscientes). Elle sentait de l'encens, de féther, et en conclut qu'on voulait la narcotiser. Les plats du restaurant avaient un goût étrange, les voix parlaient d'empoisonnement. Elle sentait un fourmillement étrange sur son corps, une pluie électrique tombait sur elle, en lui donnant une toux et des battements de cœur. Elle avait souvent des rêves où elle volait, planait^ où elle avait la sensation du coït accompli

DEGENERESCENCES PSYCHIQUES 479

sur elle. A l'automne de 1888 tous ces phénomènes restèrent au second rang, mais la malade n'avait pas acquis une compréhension de son état à cette époque.

Elle se remit à s'occuper de ses projets de réforme et de bonheur universel. Elle sentait une impulsion intérieure à ces travaux et de nouvelles idées sublimes lui venaient comme par inspiration.

Au mois de décembre 1889 la malade fut de nouveau amenée à l'asile à cause d'un état d'ébriété pathologique. Sa paranoïa expansive est restée telle.

La malade est actuellement occupée de ses projets sociaux. Elle se sent l'étoffe d'un orateur public, d'une réformatrice, quand même « elle devrait se placer sur les barricades ». Elle veut rétablir la rehgion primitive et alors il n'y aura plus de guerres de religion ni de haines de races. Elle supprimera la pauvreté et la misère simplement en supprimant l'argent. « En quoi avons-nous besoin d'argent, puisque tout pousse dehors ! S'il n'y avait pas d'argent, il n'y aurait pas d'impôts. Les impôts rendent la vie difficile. Ce que nous mangeons, c'est de l'impôt. »

Elle prétend avoir développé ces idées dans un article intitulé : * Le monde sans argent». Le manuscrit de cet article a disparu un jour. Evidemment le rédacteur en chef du journal... s'en est emparé illégalement, car un jour elle a lu son travail dans ce journal. La même chose lui est arrivée pour ses autres idées, par exemple celle du certificat de capacité qui est son œuvre.

Elle veut abolir la monarchie et elle est convaincue que si elle pouvait exposer ses idées à l'empereur, celui-ci abdiquerait aussitôt de sa propre volonté.

Elle abolira ensuite les maladies en supprimant les médecins, car ceux-ci en inventant toujours de nouvelles maladies en augmentent le nombre (!).

Elle introduira de nouvelles machines, une machine qui donnera des vêtements tout faits. Elle veut aussi supprimer l'armée. Un jour elle a déjà moralement forcé des soldats à quitter le champ d'exercice : elle leur avait lancé un regard ironique.

Elle croit de son devoir de faire des conférences publiques pour conquérir à ses idées le peuple. Ses idées grandioses lui viennent souvent comme par inspiration ; souvent elle les entend sous foi^me de voix.

Alors elle se sent comme une divinité et pourra, s'il le faut, vaincre le monde.

La malade dédaigne la compagnie des autres, se tient à l'écart, s'occupe, pendant son séjour à l'asile, à travailler à ces problèmes sociaux, à rédiger ses idées sur la solution de la question sociale. Celles-ci consistent essentiellement dans la négation de toutes les institutions existantes (état, religion, mariage, etc.), sans offrir quelque chose de positif pour les remplacer. « Chacun doit se gouverner soi-même. Un peuple cultivé se gouverne lui-même. Il est temps d'ôter ses chaînes à l'humanité ! A la place du mariage il faut mettre l'amour libre ; alors il n'y aura plus de ménages malheureux et désunis. A la place de l'Eglise il faut mettre la cuisine ; au lieu des messes, il faut à manger (!). »

Elle se pose en prophétesse d'un nouvel ordre de choses. « Si les souverains et les calotins se taisent devant mes avis, il viendra un temps, trop tard malheureusement, où ils me demanderont de sauver la société, mais je serai sourde à leurs prières. »

Sa future religion est la religion de la nature ; son unique Dieu, c'est la terre. Elle est ici emprisonnée parce qu'on craint sa supériorité ; mais le jour de la revanche viendra. Elle lèvera le masque des hypocrites, proclamera un nouvel ordre du monde et délivrera les malheureux qu'on détient illégalement sous prétexte qu'ils sont aliénés. Les plus fous se trouvent dehors ; le monde entier est frappé de folie. Elle a prédit bien des choses qui depuis se sont accomplies (illusions du souvenir). Cette prophétie aussi s'accomplira. Dans un nouveau « Projet de délivrance de FUnivers »

elle apostrophe à la fin les maîtres de la création et leur conteste le droit de gouverner le monde. Ce droit ne revient qu'aux femmes, car ce sont elles qui mettent les enfants au monde.

La malade dispose d'une quantité de connaissances assez considérable, de réminiscences de lectures, d'une certaine éloquence ; à la clinique elle fait avec beaucoup de plaisir et d'aplomb une conférence improvisée. Elle défend assez habilement ses idées insensées contre les objections qu'on lui oppose.

Elle ne présente pas de stigmates de dégénérescence ; bien conservée, et bien portante au physique.

2" Paranoïa religieuse *.

Les antécédents de ces malades indiquent nettement une prédisposition aux maladies psychiques en général et à cette forme de maladie en particulier. Souvent la maladie que nous allons décrire n'est que la suite du développement d'une tournure religieuse bizarre et excessive du caractère qui existe dès l'enfance; c'est donc pour ainsi dire une <r hypertrophie du caractère ».

Presque toujours les représentants de cette forme clinique sont originairement des imbéciles dont l'esprit borné ne peut comprendre le fond éthique de la religion; ils sont occupés uniquement des dehors et des formes brillantes du culte religieux; avec l'étroitesse et la paresse intellectuelles des imbéciles, ils se jettent exclusivement dans la pratique des commandements religieux mal compris. Ainsi la tendance exclusive et excessive qui existe dès le commencement s'accentue de plus en plus; une influence considérable est aussi exercée sur les faibles d'esprit par les missionnaires éloquents et les prêtres zélés en général qui dépeignent sous des couleurs trop vives les souffrances de l'Église, les attaques de ses adversaires, le ciel et l'enfer, et qui par ces descriptions portent l'agitation et la confusion dans les esprits.

Parfois ce sont des revers de fortune qui poussent les âmes dévotes dans les bras de la religion et les éloignent du monde des intérêts matériels.

Chez beaucoup de malades qui plus tard deviennent une proie pour la paranoïa religieuse, il se produit déjà à la période de la puberté des états d'émotion psychique qui se manifestent sous forme d'enthousiasme religieux, l'ardent désir de se faire prêtre, d'entrer dans un couvent, de faire des pèlerinages, etc., et auxquels se joignent occasionnellement aussi des visions d'êtres célestes.

L'explosion de la maladie proprement dite est amenée par des faits qui affaiblissent le physique, que ces affaiblissements soient causés par des maladies aiguës ou par des excès sexuels ou par suite de pénitences et de jeûnes. Parmi les éléments psychiques agissant comme causes, notons

' Marc. Les maladies mentales. — Ideler, Leltrb. d. f/e>\ Psych., p. 148. — Le même, -Der relif/. ^Yahnsinn, Halle, 1847. — Daraerow, Alhj. Zeilschi-.. f. Psych., p. 375. — Dagonet, Traité, p. 278. — Ideler, Vevsuch einer Théorie des relir/. Wahnsinns. 1859. — Calmeii, De la folie, t. 1". — Morel, Traité de méd. légale, p. 94. — Maudsley, traduction de Bôhm, p. 218. — Sple\ma.nn, Diaynostik, p. 220. — Dardel, Gaz. des hop.. 1862, 111.

les espoirs d'amour déçus, les revei's de fortune graves, ou parfois aussi les sermons enflammés et les offices qui provoquent des remords ou qui représentent comme fort douteux le salut de l'àme.

Le stade d'incubation de cette maladie peut durer pendant des mois et même des années. Chez les individus du sexe féminin on observe souvent des phénomènes chlorotiques, de l'hystérisme, des troubles de la menstruation comme symptômes physiques; chez les individus du sexe masculin on constate des velléités hypocondriaques. Dans les deux sexes il existe en outre souvent des anomalies de l'instinct génital qui est d'une intensité anormale, se réveille très tôt et conduit à la masturbation.

Les candidats à la paranoïa religieuse, quand ils se trouvent à ce stade, perdent le goût du travail, restent plongés dans leurs pensées; ils lisent de préférence la Sainte Écriture, les traités religieux, sont de tous les pèlerinages et offices de mission, négligent leurs devoirs sociaux. Avec l'exaltation religieuse qui par moments s'accentue nettement 'chez les femmes toujours à l'époque des règles vont régulièrement des phénomènes d'érotisme qui se manifestent soit par l'onanisme, ou qui se traduisent plus ou moins par une sorte de débauche mentale, l'enthousiasme pour certains prêtres, pour un saint ou un autre, etc.

Le commencement du stadium conclamatum morbi est marqué par l'apparition des hallucinations comme phénomènes partiels d'un état d'excitation psychique qui peut s'accentuer jusqu'à l'extase et va de pair avec l'insomnie.

Dans ces états la sublime sensation que leur corps de pécheur est traversé par le souffle divin, pénètre dans la conscience et dégage l'individu de tous les intérêts et soucis terrestres. Un sentiment de béatification envahit les malades comme si le Saint-Esprit s"était épandu en eux; chez les femmes il y a souvent en même temps des sentiments d'excitation sexuelle allant jusqu'aux sensations de coït, ce qui est utilisé plus tard dans les idées délirantes : elles ont accouché de l'enfant Jésus. Des phénomènes cataleptiques peuvent même se produire dans ces états d'extase.

Au commencement les hallucinations ne sont que des visions : les malades voient le ciel ouvert, la madone leur sourit avec grâce, les miracles de l'Apocalypse leur sont révélés, ils se voient enveloppés d'une auréole lumineuse, etc.

Plus tard, avec le retour de ces hallucinations enchanteresses et de forme extatique, ils entendent aussi des voix : « Voici mon fils en qui j'ai mis mon affection», des prophéties, des promesses, des commandements, des missions pour la vocation de prophète, etc.

Ces hallucinations durent jusqu'aux derniers stades de la maladie. L'ascétisme, la masturbation sont les éléments sous rinfluence desquels elles reviennent avec une vivacité particulière. Les produits de ces processus pathologiques sont tout d'abord des idées délirantes; chez les individus masculins le fond de ces idées est toujours d'être le Sauveur du monde, chez les femmes d'être la mère de Dieu.

Elles se forment et se développent avec une rapidité surprenante, car la

personnalité habituellement bizarre originairement, perd bientôt ses derniers restes de réflexion. L'opposition minime qui s"y fait encore jour, est ressentie comme la contestation de Satan et elle est bientôt victorieusement surmontée.

A côté des délires primordiaux et des hallucinations, il y a une autre source importante d'idées délirantes : c'est la paralogique de ces malades grâce à laquelle ils interprètent faussement et d'une façon vraiment insensée des passages de la Sainte Écriture et les rapportent à leur propre personne.

Tant que l'illusion est fraîche, portée par les émotions et nourrie par les hallucinations, ces malades sont disposés à agir en conformité avec leurs idées, soit dans le rôle inofïensif de prêcheur dans le désert, dans celui de réformateur et de Sauveur du monde, ce qui ne les rend que ridicules et impossibles dans la société, soit dans le rôle plus dangereux de champion de la foi divine qui n'hésite pas à sévir contre les mécréants avec le feu et le glaive ad « majorem Dei gloriam », à l'instar de certains fanatiques normaux (?) des époques passées.

Comme dans la paranoïa de nature persécutoire dépressive, on peut aussi dans la paranoïa religieuse expansive distinguer en général deux stades pathologiques : un premier, celui de la passivité où le malade se comporte simplement comme observateur et récepteur des sentiments sublimes qui germent en lui et se trouve en présence des hallucinations; le second stade est celui d'activité où le délire achevé cherche à se faire valoir, ce qui provoque des conflits avec le monde réel.

Ce qui est digne d'être remarqué dans le cours de la maladie de ces messies et de ces madones, c'est que, à côté de périodes d'enthousiasme allant jusqu'à l'extase, il y a chez eux des moments où ils sont en proie à des paroxysmes de la contrition la plus profonde, d'anéantissement du sentiment d'eux-mêmes; des périodes de doute sur leur dignité pour remplir la mission divine, des périodes où ils ont la conviction d'être de misérables pécheurs, d'avoir besoin de se purifier et de faire pénitence, périodes pendant lesquelles ils refusent la nourriture, s'imposent le silence, pratiquent le plus grand ascétisme jusqu'à se mutiler eux-mêmes et, par suite de l'angoisse précordiale et de visions diaboliques, se croient même menacés par Satan. Ordinairement ces attaques démonomaniaques passent bien vite et l'ascétisme continu ainsi que la concentration religieuse produisent bientôt de nouveau des visions célestes.

La suite de la marche de la maladie est uniforme pour tous les cas. Comme ces individus ne peuvent pas se maintenir dans la société, on a souvent l'occasion d'étudier dans les asiles les terminaisons de la maladie. Dans les cas favorables on peut par l'isolement dans un asile et en ayant soin d'éloigner tous les objets du culte et les occasions de pratiques religieuses, atténuer l'exaltation religieuse, rendre plus sobre le malade et arriver à ce que par la cessation des hallucinations le trouble revienne à son ancien degré d'excentricité religieuse. La prédisposition à une explosion nouvelle de la maladie par suite de causes accidentelles

somatiques et psychiques u'en continue pas moins à subsister. Si ces malades sont internés dans un asile et que leur idée délirante ne s'efface pas, la maison de santé avec la privation de la liberté leur apparaît bientôt comme un lieu de martyr, une station d'épreuves, etc. ; ils se plaisent dans ce rôle de martyr noble et paresseux où ils se consolent soit par l'idée de leur prochaine mission messianique, idée entretenue par les hallucinations, soit par la conviction que leur temps n'est pas encore venu, etc.

Au commencement ces malades troublent par-ci par-là la tranquillité des autres en voulant faire du prosélytisme par des explosions de fanatisme contre l'entourage profane; plus tard ils deviennent des pensionnaires calmes et quelquefois même laborieux (quand l'idée délirante s'est sufïïsamment effacée).

Dans leurs paroxysmes dépressifs, quand ils sont en lutte contre les tentations du diable, ou qu'ils pratiquent la pénitence et le jeûne, le refus de nourriture est un phénomène ordinaire, mais ce refus conduit rarement à la nécessité de gaver le malade par force.

Ces malades sont toujours dangereux pour eux-mêmes par les mutilations quils font sur leur propre corps soit spontanément, soit par suite d'un ordre de Dieu. Parfois même ils tentent de se crucifier. Ils sont dangereux pour les autres à cause de leurs actes de fanatisme, exécution des ordres reçus de Dieu, interprétations incomprises et insensées de passages de la Bible.

La terminaison de la paranoïa religieuse est la débilité psychique dans laquelle l'idée délirante n'existe plus pour le malade qu'à l'état de phrase et n'est plus réveillée et soutenue ni par les hallucinations ni par les sensations extatiques.

La terminaison par idiotie complète et apathique ne se rencontre pas dans cette variété de paranoïa.

Observation XLL — Paranoïa religieuse. — Ehmann, quarante-deux ans, paysan, a été amené le 3 juin i874 à l'asile « pour cause de folie religieuse » . On dit qu'il n'a pas de prédispositions héréditaires, qu'il a toujours été sain de corps et d'esprit, sobre, mais il passait pour être querelleur et chicaneur. 11 était en outre soupçonné d'avoir fait une fois uq faux serment en justice.

A l'automne 1873, il y avait des offices de mission dans son village, services religieux que le malade fréquentait assidûment. Il fit une confession générale et, à ce qu'on dit, une pénitence très sévère lui fut infligée. A partir de ce moment il changea, ne ti'availlant plus, passant ses journées à l'église; il prit un ton onctueux, prétendait être destiné à quelque chose d'élevé, laissa pousser sa barbe et' ses cheveux, car son corps est sain et rien ne doit en être coupé. Un jour qu"il faisait sa prière à l'église, des fleurs artificielles tombèrent d'une bougie. Il les prit, les mit à sa boutonnière, déclara que c'était un cadeau de fiancée qui lui était tombé du ciel; car il est le fiancé de la mère de Dieu et destiné à gouverner prochainement le monde, puisque le vieux Père éternel n'est plus bon à rien. Sa femme et ses enfants sont l'unique obstacle qui l'empêche de se marier immédiatement avec Notre-Dame, la Mère de Dieu, mais il exterminera ces gens inutiles aussitôt qu'il sera arrivé au pouvoir.

Après un autre office religieux de mission qui avait eu lieu le 10 mai 1874, le

malade devint encore plus bizarre. Il ne s'habillait plus qu'avec ses vêtements de fête ornés de fleurs tombées du ciel, avait une démarclre et une attitude posées et empreintes de dignité, prétendait ne faii-e que ce qui lui était commandé d'en haut.

Il ne lui est plus permis de travailler, car le missionnaire a dit qu'il a une vocation plus élevée ; le bon Dieu se chargera de sa femme et de ses enfants.

A l'asile, le malade se plaît dans une fainéantise seigneuriale. Il se tient à l'écart des autres malades, se délecte dans le sentiment de sa mission sublime, mais sur laquelle il ne révèle pas beaucoup. On le surprend souvent dans une embrasure de fenêtre la figure en extase. La nuit le malade dort peu; il a évidemment des hallucinations.

Le 6 janvier 1873, il sort de son attitude réservée. Il se déclare tout-puissant et ajoute que depuis un mois il a connaissance de sa toute-puissance. Il voit tous les jours le Jugement divin et Notre-Dame la Sainte Vierge. Elle est, agenouillée et vêtue d'une robe rouge. Dieu le père est à côté d'elle, coiffé d'un bonnet rouge. Le ciel est bleu, très beau et plein d'autels. II n'a jamais parlé avec les seigneurs célestes, c'est vrai , mais le missionnaire lui a dit, à l'occasion de sa confession générale, qu'il est le fils de Dieu et qu'un jour il sera plus que Dieu. Pour le moment ceci est encore un secret. Il avait alors transpiré du sang. L'église à E... a été réservée pour lui. A l'heure qu'il est il ne pourrait encore opérer aucun miracle, puisque c'est le vieux Dieu le père qui dure encore. Le Christ n'est autre que saint Jean, mais c'est lui (le malade) qui est le fils de Marie, lui le véritable fils de Dieu. Il ne mourra jamais, mais il fera avec son corps son ascension au ciel où il occupera la fonction de Dieu et sera assis à droite de Dieu le père.

Près de l'image de la Madone, une canne et une bague sont tombées du ciel ; à l'église c'étaient des fleurs. La canne est la verge du châtiment qu'il doit manier, les fleurs sont les signes du vieux Dieu qui est maintenant destitué et dont il prendra prochainement la place. Un vieux parapluie avait été (il le croyait sérieusement) jeté du ciel; il venait de l'inventaire du bon Dieu. Il déclare Marie sa femme céleste et il doit rester sur la terre jusqu'à ce que sa femme terrestre meure, laquelle d'ailleurs il ne lui est plus permis de fréquenter.

Ses actes et son attitude sont tout à fait inspirés d'en haut. Sa mission est de visiter l'église. Il n'a pas d'autres travaux à faire, puisqu'il est tout-puissant. Il prend l'asile des aliénés pour la maison du bon Dieu.

Le malade se plait dans sa position noble, pieuse et contemplative et repousse poliment mais avec fermeté tous les efforts pour l'amener à une occupation utile. Etant d'une nature inoffensive on le confia à l'assistance de sa commune. Deux ans plus tard j'eus l'occasion de le voir en passant. Il était tranquillement couché dans son lit, attendant le moment où il pourrait débuter dans sa mission divine. II gardait chez lui comme phénomènes très intéressants une anesthésie complète et une analgésie du corps à l'exception de la muqueuse de la langue et d'un point de l'occiput. Il ne sentait pas les plus fortes excitations électiùques. Quand il avait les yeux bandés, il ne s'apercevait pas même des changements de position qu'on avait donné à ses extrémités, tandis qu'il était capable d'exécuter promptement et sans aucune ataxie tous les mouvements qu'on lui commandait,

3° Pamno'ia erotique {Erotomanie) '.

La paranoïa erotique est une variété de paranoïa encore très peu étudiée et qui en comparaison des autres se rencontre très rarement.

' Marc, Les nudadles mentales, II, p. 128. — Dagonet, Traité, p. 284.

Dans toutes mes observations personnelles il s'agissait d'individus originairement excentriques dont le développement psychique anormal a pu être ramené à l'influence de tares héréditaires ou à une maladie du cerveau pendant lenfance.

Le fond de tout le trouble est l'illusion d'être distingué et aimé par une personne de l'autre sexe, qui d'ordinaire appartient à une classe supérieure de la société. L'amour pour cette personne est, ce qui mérite d'être remarqué, une affection romanesque, tout à fait platonique. Sous ce rapport ces malades rappellent les chevaliers errants et les ménestrels des temps anciens que Cervantes a si bien malmenés dans son Don Quichotte.

Dès la première heure ils montrent une attitude farouche, des manières gauches dans la société, gaucherie qui se manifeste surtout dans les rapports avec l'autre sexe. C'est en vain qu'on cherche chez ces malades des manifestations vives d'un instinct génital qui viserait la satisfaction sexuelle. Chez les malades hommes (la majorité] de mon observation personnelle il y avait même presque absence d'instinct génital ou un instinct perverti qui trouvait sa satisfaction dans la masturbation.

La conformation anormale du caractère se manifeste de bonne heure par une tendance molle et sentimentale. De bonne heure, du moins dès l'époque de la puberté, des traces du futur délire primordial se produisent, car ces individus se créent un idéal pour lequel ils s'enthousiasment, ou bien ils s'amourachent d'une femme, généralement plus âgée qu'eux, qu'ils n'ont jamais vue ou qu'ils n'ont rencontrée qu'en passant (Sander). Ils ont en même temps un naturel rêveur, mou, sans énergie, et des velléités de pessimisme universel, souvent aussi d'hypocondrie. Dans leurs songes €t dans leurs rêveries à l'état de veille ils continuent à tisser et à développer leur roman d'amour. Des réminiscences de lectures, de contes de fée, les images des rêves l'alimentent.

Un jour ils découvrent leur idéal en la personne d'un individu de l'autre sexe qui occupe un rang social élevé.

Alors commence le stade d'incubation de la maladie proprement dite. Dans les regards, les gestes de la personne en question, ils croient remarquer qu'ils ne lui sont pas indifférents. Avec une rapidité surprenante la réflexion disparait. Les incidents les plus insignifiants sont pour eux des marques d'amour et des encouragements à s'approcher d'elle. Même les petites annonces des journaux et qui concernent d'autres personnes, proviennent d'elle. Finalement apparaissent les hallucinations. Elles sont en corrélation avec l'objet de l'amour. En même temps les illusions subsistent. Les conversations de l'entourage deviennent des communications touchant l'objet de leur amour. Le malade se sent heureux et relevé dans son sentiment de lui-même. Souvent d'autres délires primordiaux des grandeurs surgissent, surtout quand l'objet de l'adoration occupe un rang supérieur ; c'est par ces délires qu'on égalise la différence de la position sociale.

Enfin le malade finit par se compromettre, en agissant en conformité avec son idée délirante; il devient ridicule et impossible dans la société ; l'internement dans un asile en est la conséquence fatale ; ou bien les difficultés qu'il éprouve à faire triompher son amour le mènent assez souvent à des délires primordiaux de persécution qui cependant n'ont qu'une signification secondaire et épisodique.

La maladie se meut ici encore entre des exacerbations et des rémissions, car temporairement les hallucinations font vigoureusement ressortir l'idée délirante ou bien elles se taisent, ce qui la fait rentrer au second plan. Des intermissions aussi se produisent. Je n'ai pas constaté de guérison.

Observation XLII. — Paranoïa erotique [homme). — Saletu, cinquante-quatre ans, célibataire, cocher, a été reçu le 2 février 1878 à la clinique. L'anamnèse se borne aux communications du malade qui passait dans son entourage pour un homme d'esprit borné, étrange, aimant la solitude, qui vivait retiré et rangé et ne s'était jamais beaucoup occupé de femmes.

Le malade prétend avoir remarqué depuis plusieurs mois que la belle-sœur du baron chez letiuel il était en service l'avait pris en affection. Par des manières très aimables et des regards encourageants elle lui avait donné à entendre qu'elle voulait l'épouser. La nuit il entendait même des voix qui lui disaient de monter chez la baronne, ensuite il entendait le baron dire : « Nous voulons lui faire plaisir et lui donner Resi pour femme. » La femme du baron aussi exprima son approbation s'il continuait à avoir une bonne conduite. Les domestiques de la maison en parlaient et étaient contents de son bonheur; seule la cuisinière, qui avait jeté son dévolu sur lui, était jalouse et intriguait en jasant de lui et de la baronne, en le présentant sous un mauvais jour et en le privant de nourriture.

Les voix prédisant le bonheur ne cessaient point : entre autres il entendait dire que le baron avait déjà présenté à l'empereur une demande pour le consentement au mariage. Gomme cette dame le regardait d'un œil amoureux, qu'elle courait même après lui dans la ville et que les maîtres étaient évidemment favorables à cette alliance, il alla un jour chez son maître et lui demanda la main de sa bellesœur. A son étonnement et à sa grande douleur le maître le chassa grossièrement et l'envoya à l'hôpital.

Le malade apparaît comme un homme de taille moyenne, vigoureux, sans stigmates de dégénérescence. Le pouls est très lent, les artères accessibles sont rigides e t visiblement sclérosées. Pas d'autres troubles importants des fonctions. Le malade a une attitude réservée, méfiante ; il est souvent plongé dans une rêverie et évidemment occupé par des hallucinations. Plus tard il raconta qu'il entendait chaque nuit le baron parler de cette affaire. Ainsi il prétend l'avoir entendu dire à sa bellesœur : « Epouse-le, uses-en tant que tu voudras, quitte à le renvoyer après. » Il s'aperçut aussi que la famille avait chargé quelqu'un de surveiller sa moralité.

Gomme le malade se comportait d'une manière tranquille et rangée, qu'il convenait s'être couvert de ridicule et qu'il promettait de ne plus importuner le baron, il fut remis en liberté le 12 ïévrier 1878. Lorsque ce jour-là il voulut prendre ses effets laissés chez le baron, la baronne le suivit et voulut lui donner de l'argent pour qu'il puisse persévérer. Il entendit qu'elle le disait aux domestiques. Un tête-à-tête a été empêché par le baron. Plus tard encore il entendait par-ci par-là les gens parler de son affaire de mariage. Deux jeunes messieurs lui rirent au nez dans la rue en disant : « S'il l'épouse, il sera obligé de se faire son valet. » Quand il

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chercha une nouvelle place, on ne voulait pas de lui el il entendait les gens dire : « On ne peut pas engager cet homme puisqu'il attend son mariage. » A l'occasion il entendait dire aussi que Resi lui offrait 1,000 florins. Ensuite il entendait la nuit le baron dire à sa femme : « Nous voudrions bien avoir de lui un enfant puisque c'est un joli garçon et qu'il a le corps blanc comme la neige. »

Le 10 avril les gens de la maison racontaient : « Le baron a dit qu'il veut lui préparer une grande joie : « S'il revient il aura sa main », et ensuite : « s'il n'accepte pas, je le dénonce aux autorités. »

Le 11 avril, S... crut apercevoir la baronne et sa sœur dans le Stadtpark. Arrivé près de son logement, il apprit par la conversation qu'avaient entre eux plusieurs cochers que ces dames l'avaient cherché.

Afin de ne froisser ni les dames ni le baron, il vint de nouveau chez celui-ci et déclara être disposé à épouser la baronne R... ou si l'on aimait mieux la sœur de celle-ci. Il serait prêt aussi à accepter les 1,000 florins qu'on lui avait offerts. Le baron le reçut fort dédaigneusement et accéléra la retraite du solliciteur en l'envoyant à travers l'escalier.

Profondément froissé, tout éperdu de douleur, le malade rentra chez lui, se mit au lit et fondit en larmes. Alors les agents de police l'arrêtèrent et l'amenèrent de nouveau à l'hôpital.

Il arriva d'un air embarrassé et pria qu'on laissât entrer la baronne si par hasard elle venait demander de ses nouvelles. Il apprit bientôt des gens de son entourage qu'elle était déjà venue. Il l'entendait aussi faire des reproches à son beau-fi^ère parce que celui-ci l'avait mis à la porte. Le malade était tranquille, réglé en apparence, mais il était souvent préoccupé par des voix, surtout la nuit, alors il se levait souvent du lit, s'agenouillait et récitait des. prières. Il considérait sa détention comme une chicane du baron qui lui avait juré vengeance et l'avait menacé de le poursuivre jusqu'à la mort s'il ne faisait pas amende honorable. Il entendait le baron dire à travers le « conduit » (expression pour l'audition des voix) : « Je fouillerai tout, je me démènerai tant et si bien que j'apprendrai quelque chose de préjudiciable sur lui, dût-il m'en coûter toute ma fortune. »

Par le « conduit » le malade apprenait tout ce qui se passait et ce qui se tramait dehors. On fit des enquêtes sur sa personne. L'inimitié du baron provenait de ce cpu'il s'aperçut que son futur beau-frère était plus intelligent que lui, qu'il s'entendait très bien à l'agriculture, tandis que lui n'était qu'un agronome fort médiocre. D'auti^e part, il recevait aussi des nouvelles fort agréables par le « conduit )), entre autres qu'il a été désigné pour être le général de la garde nationale, que l'empereur lui a donné un titre de noblesse et son consentement au mariage. La baronne aussi lui lit savoir qu'elle l'affectionnait et le priait de lui rester fidèle. Ensuite il entendait de nouveau parler d'un dédit qu'on lui payerait s'il renonçait au mariage.

Le 3 juin 1878, le malade a été transféré à Tasile des aliénés. Il était au commencement d'habitudes très régulières et on l'employait pour soigner les chevaux. Pendant ce temps il fut prévenu à plusieurs reprises par le conduit que la baronne viendrait le visiter. Aussi la vit-il plusieurs fois dans la basse-cour : elle donnait à manger aux poulets (illusion).

Après un court laps de temps le malade s'aperçut qu'il était l'objet d'attentions de la part des dames de la maison. Voilà que l'intrigue se mit en train par ces femmes. Elles le maltraitaient en lui donnant des rébus à résoudre, se mêlaient de son affaire d'amour avec la baronne et lui faisaient des propositions. On lui disait qu'il avait maintenant trois fiancées. Le malade devenait de jour en jour plus

confus par suite du grand nombre de ses hallucinations. II recevait des nouvelles agréables sur le mariage et la dot et d'autres désagréables, des menaces de mort. Il éprouvait des douleurs terribles dans les régions dorsale et lombaire ainsi que dans les extrémités inférieures et entendait les femmes de la maison dire : <t iNous le tourmenterons jusqu'à ce qu'il épouse une de nous. » Une nuit on lui mit une couronne sur la tête. Elle était chaude et pendant trois jours lui brûla la tête. Il en sentait son cerveau retourné.

La femme du cocher aussi était du complot. Un soir elle vint chez lui, à l'asile, avec son mari qui était déguisé en diable. Il sentait la main chaude de la femme du cocher. Il poussa un cri et fît le signe de la croix : tout disparut. Au cours de l'été, la femme d'un médecin lui a lancé à travers la fenêtre des reproches sexuels diffamants, entre autres elle l'aurait accusé d'être un étalon et d'abuser des juments et des vaches. Il avait encore d'autres symptômes d'agitation sexuelle : les femmes de la maison « l'ont malmené », dit-il, de telle sorte que son membre est devenu raide, que l'éjaculation s'est produite et qu'il a senti des douleurs dans le dos (masturbation). Les femmes lui ont aspiré à tel point sa nature qu'il peut à peine souffler. Son cerveau aussi a été comprimé. Il entendait une de ces femmes aboyer comme un chien. Une nuit elle vint le trouver en passant à travers le trou de ventilation. Il ne la voyait pas, mais il sentait son corps maigre. Elle lui demanda un baiser. Comme il la chassait, un tintamarre du diable se fit entendre, mais cessa aussitôt qu'il se mit à prier. C'était évidemment une tentation du diable qu'il prétend avoir vu plus tard en chair et en os.

Le lendemain il apprit par le « conduit » que la femme était morte et qu'elle le remerciait de ce qu'il l'avait délivrée. Depuis il n'entend plus que les voix des deux autres fiancées. Mais elles ne le laissent pas tranquille. Elles lui demandent sans cesse de les épouser.

Le 25 août 1879, le malade a été transféré à l'asile d'aliénés de son pays.

Observation XLIII. — Paranoïa erotique (femme). — Latzko Rose, quarante-cinq ans, veuve d'un employé, est née d'un père religieux, excentrique et psychopathe. La puberté s'est produite chez elle à l'âge de douze ans et sans aucun malaise ; les règles revenaient régulièrement. La malade n'a jamais conçu. Elle se maria à l'âge de seize ans; le mariage ne fut pas heureux. Elle prétend qu'à la suite d'un conflit de ménage elle n'adressa pas pendant quatre ans la parole à son mari. Après sept ans de ménage elle devint veuve. Elle vécut alors dans des conditions modestes mais bien rangées ; elle adopta deux enfants étrangers, une fille qu'elleappelait « son petit brillant » et un garçon qu'elle désignait sous le nom de « Cousin doré ».

La malade paraît une personne exaltée et originairement excentrique. De tout temps elle eut beaucoup de goût pour la poésie, la musique et le théâtre, mais pourtant n'embrassa pas la carrière théâtrale parce que la position de comédienne ne lui paraissait pas assez distinguée. Elle se peint elle-même comme une femme ayant le cœur très tendre, très romanesque, sensible au bon et au noble. Elle aurait été toujours bien portante, sauf quelques accès d'apoplexie (c'est-à-dire fluxions à la tête, syncopes), pour lesquels on lui aurait fait quelques saignées. Sur les autres détails de son naturel on n'a que très peu de renseignements. Des traces d'hystérie ne peuvent pas être décelées. La malade paraît avoir mené une vie convenable et retirée.

Il y a cinq ans elle fit dans le cercle de ses amis la connaissance d'un officier de grade supérieur. Il fit sur elle une profonde impression. Comme une fois il l'appela bonne et gentille femme (elle le prétend du moins), demanda plus tard de ses nou-

velles,lui faisait dire le bonjour, elle crut qu'elle aussi ne lui était point indifférente. Elle se rapprocha de lui, lui envoya sa photographie, son adresse, des cadeaux, lui écrivit des lettres. Tout revenait sans avoir été décacheté et dans la rue ce monsieur évitait soigneusement de la rencontrer. Elle en éprouva un profond chagrin et pourtant elle ne put vaincre son ardent 'amour pour son « sanctuaire s. Un jour elle remarqua que cependant son « sanctuaire » la désavouait publiquement; il y avait dans le journal des annonces adressées à elle. Elle reconnut au style, à de petits riens, par exemple les initiales des deux noms, que les annonces venaient de lui, et elle acquit immédiatement la certitude que ces annonces lui étaient adressées (!).

Ainsi elle lut un jour : « Peux-tu songer à un cœur saignant qui ne peut guérir que par ton traitement? » Nouvelles tentatives de rapprochement, lettres, etc., dont le résultat fut une annonce peu polie dans le journal : « Que ne me laissezvous tranquille! Pas de réponse est aussi une réponse. » Alors elle fit insérer : « Dans mon cœur il pourrait redevenir fort. » Il y eut de nouveau réponse grossière et enfin une réconciliation par « Myosotis ». Comme réponse à une nouvelle annonce : « Conserve-moi mon sanctuaire, ma lumière du ciel, » elle lut : « Je suis ici, je suis à Gratz. » La malade poursuit alors son « sanctuaire s, le rencontre enfin dans une promenade. Au lieu d'un abord aimable elle entendit ce monsieur s'écrier : « Vache! » Alors elle s'évanouit de douleur. Ce qui est surprenant c'est que malgré tout elle reçut bientôt après des communications aimables par la voie du journal. Malgré l'affront elle se sentait entraînée à réagir, tellement elle l'aimait. Elle lui répondit avec la même amabilité par des lettres et écrivait entre autres : « Ma chambre est très petite et sans ornements, mais l'amour pour le sanctuaire la remplit complètement. » A sa grande douleur le sanctuaire ne faisait que passer devant la maison (illusion, c'est-à-dire confusion de personnes) sans y entrer jamais. Uu voyage d'affaires nécessita son absence temporaire. Quand elle rentra, ce monsieur était parti. Elle découvrit son nouveau domicile et fit un voyage pour le rejoindre. Nouvelles humiliations, nouveaux refus bien qu'elle lui eût donné toute son âme. Vivement chagrinée elle partit pour Budapest. A peine arrivée, elle trouva dans le journal cette annonce : « Prêt à tous les sacrifices pour amener réconciliation. » Elle revient, envoie un œillet avec ces mots : « Que le noble parfum de l'œillet comble l'abîme qui est entre nous ! s De nouveau profonde humiliation et accès de syncope. Sur la dénonciation de ce monsieur, elle dut se justifier devant la police. On la congédia après l'avoir sermonée; elle résolut d'éviter l'infidèle. Bientôt après elle lit de nouveau dans le journal : « Je vous attends. » La malade, dit-on, a de nouveau en tenue décolletée poursuivi ce monsieur, elle lui aurait même envoyé des photographies obscènes. Voilà pourquoi on l'a mise à l'hôpital pour que son état mental fût observé. Là aussi les annonces du journal continuent, annonces telle que : « Heureux avenir, tout est déjà arrangé ! » La malade se résigne au fait inévitable. Elle ne peut pas s'expliquer la double nature de l'homme ni sa tromperie. Malgré toutes les déconvenues, elle aime toujours avec enthousiasme son « sanctuaire » ! Elle est incapable de toute critique.

Les hallucinations manquent absolument dans le tableau morbide qui tourne uniquement autour des imaginations et des rapports illogiques entre les petites annonces et sa propre personnalité et qui se déroule exclusivement sur le terrain intellectuel. L'examen du corps ne fournit aucun indice pour expliquer ce cas.

La malade est une femme bien conservée. La mine, le regard, le maintien portent l'empreinte de la folie.

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