CHAPITRE IV
FOLIE PÉRIODIQUEi
Aucienuement déjà on avait reconnu l'existence d'une aliénation mentale qui se manifeste par le retour d'accès périodiques. Cette forme d'aliénation indique qu'il y a dans l'organe psychique des changements qui reviennent périodiquement et toujours de la même façon et que de plus il est très prédisposé à subir ces transformations.
Selon toute probabilité, cette prédisposition en elle-même devrait être considérée comme une altération morbide et durable de l'organe psychique, analogue à celle qui suppose un « changement épileptique » du cerveau comme condition de la production des accès épileptiques. Entre autres, il y a surtout une circonstance qui vient à l'appui de cette manière de voir : c'est que même hors des périodes de paroxysmes, l'organe central ne fonctionne pas d'une façon normale, que par conséquent il est affecté d'une manière constante. C'est ainsi seulement qu'on peut s'expliquer que des influences extérieures insensibles ou très minimes, ordinairement des phénomènes fonctionnels intérieurs, et même des états physiologiques (puberté, menstruation, ménopause; suffisent en eux-mêmes pour faire naître la folie périodique ou en amener les accès. Quant à la nature anatomique des altérations cérébrales qui constituent la base de la folie périodique, nous avons aussi peu de données positives que sur celles qui sont la cause de l'épilepsie. Au point de vue purement fonctionnnel on peut supposer dans l'organe central un continuel équilibre instable qui temporairement est encore plus sensible et une accentuation de l'irritabilité ; sur la base de ces deux causes, des processus dexcitation intra-cérébrale ou périphérique provoquent l'accès par suite du retour périodique des excitations ou par suite de leur accumulation.
Nous n'avons que des hypothèses sur la nature des altérations cérébrales qui sont la base de l'accès même.
Dans un des cas de mélancolie périodique qu'il a observés. Nef tel a noté comme cause de la mélancolie un spasme des vaisseaux vaso-moteurs de certaines régions corticales, spasme qui amena l'anémie, et il a, en par-
' Kirn. AlJfj. Zeilsclir. f. Psijch., 26. p. 373. — Le même, Die period. Psycliosen, Stuttgart, 1878. — Mendel, Die Manie, p. 73.
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tant de cette manière de voir, essayé la galvanisation du sympathique du cou qui dans ce cas fut couronnée de succès. Mais récemment Meynert a insisté sur la possibilité qu'il pourrait s'agir dun changement dans l'innervation des vaso-moteurs. Cet auteur suppose que, dans la forme circulaire de l'aliénation périodique, il y a anémie cérébrale produite par crampe vaso-motrice pendant la phase mélancolique de la maladie et hyperhémie cérébrale par suite de la cessation de la crampe et afïlux du sang pendant la phase maniaque. La folie circulaire devrait donc être considérée comme une névrose cérébrale vaso-motrice qui présente tantôt des troubles vaso-spasmodiques tantôt des troubles vaso-paralytiques.
Cette hypothèse demande à être confirmée par de longues et complètes recherches sphygmographiques. Les faits recueillis jusqu'ici montrent, il est vrai, une participation intense des nerf vaso-moteurs dans la maladie, mais les qualités du pouls spasmodique et du pouls paralytique ne correspondent pas complètement au point de vue du temps avec les états de mélancolie et de manie, de sorte qu'on a toute raison de supposer que les anomalies vaso-motrices qui sans doute ne manquent pas d'importance, ne sont pas les causes des troubles psychiques mais des phénomènes coordonnés à ces derniers. Il est aussi peu admissible de donner aux variations du poids de corps que Meyer a constatées dans la folie circulaire et que d'autres ont contestées, l'interprétation d'une tropho-névrose cérébrale.
Nous ne savons presque rien de positif non plus sur les excitations qui réveillent les paroxysmes ou les phases de la folie périodique, du moins nous n'avons guère de données à ce sujet pour les cas idiopathiques. L'étiologie repose sur l'organisation pathologique ou tarée du cerveau du malade dont l'accessibilité à l'irritation est si facile que des excitations intérieures ou extérieures qui seraient insignifitmtes pour un cerveau normal, suffisent ici, comme pour le cerveau des épileptiques, à faire éclater les accès.
Autrefois, il ne faut pas remonter pour cela jusqu'à l'époque de Paracelse, mais un peu avant notre époque, on a cru touver la nature de ces excitations dans des influences atmosphériques (Reil, Spurzheim, Gall, Forster, Guislain), mais surtout sidérales (la lune : Friedreich, Carus, Koster; .
Dans les cas d'origine périphérique (cas sympathiques i ce sont dans l'immense majorité des cas des processus d'excitation partant des nerfs utérins (processus de la menstruation et de la pubertéi qui provoquent l'accès.
La psychiatrie est mieux renseignée sur l'étiologie, la marche et la symptomatologie de ces psychoses périodiques.
Morel est le premier qui ait nettement reconnu et apprécié leur signification clinique et pronostique en tant que phénomène dégénératif.
La grande majorité de ces malades est composée d'individus atteints d'une tare héréditaire. Ce n'est que rarement qu'on constate l'absence d'une prédisposition directe ou familiale, que la tare est acquise par des
maladies du cerveau du fœtus ou de l'enfant ou des anomalies du cerveau, notamment la microcéphalie ; mais il est encore plus rare que l'altération cérébrale se soit produite par suite d'un trauma capitis ou d'excès alcooliques.
Comme symptômes qui conviennent à toutes les formes de la folie périodique et qui les distinguent des formes non périodiques ou peut établir les suivants :
1° L'accord typique des accès isolés en ce qui concerne leur évolution et leurs symptômes. Kirn, dans son excellente monographie, a de nouveau et avec raison mis au premier plan du diagnostic ce fait qui avait déjà été constaté par Falret {Maladies mentales, p. 458 et 462). Cette similitude stéréotypée des accès isolés s'étend même aux prodromes, à la nature et à la suite chronologique des symptômes.
Cet accord cepeudant ne s'étend pas sur toute la durée de la maladie qui, dans la plupart des cas, persiste pendant toute la vie du malade, ni sur la durée des accès isolés.
Quant au premier point il faut considérer que parfois la psychose périodique ne se développe qu'après des récidives réitérées d'une psychose qui ne correspond nullement au tableau de la psychose ultérieure (périodique j et que pendant une durée de plusieurs lustres elle varie dans ses manifestations, probablement sous l'influence d'altérations cérébrales secondaires, qu'elle devient par exemple plus grave, présente un plus grand nombre de symptômes de faiblesse psychique.
La coïncidence stéréotypée des accès n'est exacte que pour une longue phase de la maladie.
La durée des accès aussi varie souvent essentiellement, sans préjudice de leur similitude complète ; car, par suite des causes extérieures ou intérieures, ces accès peuvent avoir une marche abortive ou prolongée ; de plus avec la durée de la maladie ils se prolongent ordinairement et plus le retour d'un accès se fait attendre plus la marche de cet accès devient intense et prolongée.
2° L'ensemble de la personnalité est, au point de vue mimique et psychique, tout à fait autre pendant le paroxysme que pendant l'intervalle : il s'agit de deux personnalités différentes l'une de l'autre.
3° Il y a dans les intervalles des phénomènes plus ou moins distincts d'infirmité permanente du système nerveux central, de sorte que les accès isolés, analogues à ceux d'une fièvre intermittente ou à ceux d'une épilepsie ne représentent que des symptômes saillants et particulièrement marquants d'une maladie permanente.
Ces symptômes intervallaires sont multiples et individuellement très différents les uns des autres. Souvent ils représentent des phénomènes de tare fonctionnelle et apparaissent sous l'image de la constitution névropathique ou comme des phénomènes partiels de névroses considérées comme des tares (hystérie, neurasthénie, épilepsie), ou bien ce sont des symptômes qui sont la suite des altérations secondaires du cerveau produites par les accès réitérés (irritabilité, faiblesse psychique, notamment sur le terrain
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psychique : apathie des sentiments), ou bien ce sont des traînards à la remorque d'un accès qui vient de finir (épuisement intellectuel), ou les précurseurs d'un accès imminent, ou bien les phénomènes d'un accès avorté.
4° Les psychoses périodiques réapparaissent à des espaces de temps à peu près égaux et souvent avec des conditions extérieures et intérieures toujours approximativement les mômes. La durée des intervalles peut s'étendre à des semaines, à des mois et même à des années.
Cette loi n'est contrariée que par les causes extérieures qui accélèrent ou diffèrent le retour des accès.
0° Le tableau de la maladie consiste surtout en anomalies affectives, en troubles concernant le processus de la formation des images mentales et dans les actes morbides qui en résultent ; en môme temps les troubles dans la nature des conceptions (idées délirantes) et les hallucinations manquent tout à fait, ou du moins ne se dessinent que faiblement. Dans le premier cas, quand il y a absence totale de ce genre de troubles, le tableau de la maladie a souvent l'aspect d'un état raisonnant, d'une sorte de moral insanity ou d'un état impulsif.
6'' La durée moyenne des accès est en général plus courte que dans les cas où la maladie n'a pas une signification périodique.
70 Les paroxysmes de la folie périodique ont un court stade prodromique, atteignent rapidement l'acmé, persévèrent à cette hauteur avec des oscillations d'intensité relativement minimes, et tombent rapidement ; souvent même, ils ont une solution brusque.
Le diagnostic doit tenir compte de tous ces symptômes.
Comme il se base toujours sur la comparaison de plusieurs accès et sur l'observation du stade intervallaire, jamais un seul accès ne peut garantir la certitude du diagnostic ; il faut l'observation d'une période d'évolution de toute la maladie.
Le pronostic de la folie périodique est en général mauvais, ainsi que cela ressort de son étiologie. La terminaison se fait parfois par la guérison qu'on peut espérer plutôt dans les cas dus à des causes sympathiques accessibles à la thérapeutique, ensuite dans les accès qui portent plutôt le caractère du délire que celui de la psychose, qui, en outre, sont de courte durée, mais d'un retour fréquent. Dans la plupart des cas, la maladie aboutit à des états de faiblesse mentale consécutifs avec accès qui s'eiïacent peu à peu et qui se prolongent et se confondent, de sorte que finalement il se produit une aliénation continuelle avec défectuosités intellectuelles comme base.
La folie périodique peut se dérouler cliniquement sous forme de la psychose ou du délire, et, dans le premier cas, comme manie, mélancolie, vésanie, et, sous les deux formes, comme folie circulaire.
Au point de vue pathologique on peut, d'après le procédé de Kirn, distinguer des cas idiopathiques, c'est-à-dire d'origine centrale, et des cas sympathiques, c'est-à-dire produits par des processus d'excitation périphérique dans le cerveau.