I. — Paranoïa originaire
Par paranoïa originaire, comme opposé du groupe suivant de la paranoïa tardive, je comprends les cas dont l'origine remonte à une époque antérieure à la puberté ou du moins à la période de développement de la puberté.
Il s'agit toujours d'individus qui ont une tare grave et il faut ajouter ordinairement héréditaire, qui dès leur première jeunesse ont réagi intellectuellement d'une manière anormale et chez lesquels, suivant l'expression juste de Sander, la maladie s'est développée avec le développement psychique comme la santé se développe chez les personnes à prédisposition normale.
Cette forme est beaucoup plus rare que la forme tardive. Sur ooO cas de paranoïa je l'ai rencontrée 16 fois '10 femmes, 6 hommes). La tare se manifeste somatiquement par des névroses purement constitutionnelles qui se
^ Sander, Griesingers Arclùv. f. Psych., I, fasc. 2. — Merklin, Die primclre Verrucktheit, 1879.
DEGENERESCENCES PSYCHIQUES 4o3
déclarent de bonne heure (neurasthénie, hystérie, hypocondrie), par la précocité anormale de l'éveil de l'instinct sexuel ou par sa tendance perverse, instinct qui s'éveille rarement sans provoquer la masturbation, par la tendance aux délires, à l'occasion des troubles somatiques tels que les processus fébriles, ou aussi à l'occasion des exacerbations de la névrose. La tare psychique se manifeste par un naturel mou, fade, sentimental, porté à l'hypocondrie et à l'érotisme, par une sensibilité, une émotivité et une susceptibilité excessives.
J'ai pu occasionnellement faire remonter les symptômes d'incubation jusqu'à la quatrième année de l'individu. Les enfants ne se sentaient pas traités par leurs parents avec la même affection qu'on prodiguait à leurs frères et sœurs ; ils croyaient être réduits à l'état de Cendrillon dans la maison. Le sentiment qu'ils étaient négligés leur était douloureux au point de produire un dégoût de la vie. En général, le ton qui régnait dans la maison ne leur semblait pas assez distingué, ils se sentaient attirés vers les classes supérieures de la société. Effectivement ces individus délicats, pâles, rêveurs, sentimentaux, développés avant le temps physiquement et psychiquemeut, trouvent des marques d'attention de la part de voisins ou d'étrangers bienveillants. Les paroles aimables, les flatteries sans aucune importance, notamment si elles viennent de la part de personnes ayant une haute position sociale, font une profonde impression. Les sentiments se développent avec l'idée qu'on est destiné à quelque chose de plus élevé, qu'on a un talent extraordinaire. Dans les rêves et dans les délires surgit l'idée d'appartenir à un monde social plus élevé. Cette idée se manifeste à l'état de veille et devient le point de départ pour l'échafaudage de châteaux en Espagne et de projets transcendentaux.
Dès lors, des délires primordiaux de haute extraction peuvent venir papilloter autour de l'individu pour rentrer aussitôt et rapidement dans le néant. La croyance qu'on n'est pas traité affectueusement à la maison, la prétendue ou réelle prévenance qu'on rencontre chez les gens du dehors, alimentent sans cesse ces rêveries.
Le pressentiment qu'on est l'enfant d'autres personnes s'impose de plus en plus puissamment. Les malades découvrent une dissemblance entre leurs traits et ceux de leur famille, une ressemblance surprenante avec les portraits des membres de la dynastie régnante ou de personnes haut placées. A l'occasion d'une conversation sur ces personnes, les prétendus parents ont pâli et sont devenus embarrassés. 11 y a là-dessous un mystère que les malades se sentent poussés à éclaircir. De nouveaux états d'exception délirants (hystériques), même des rêves, des interprétations paralogiques des événements de la vie à l'état de veille, des paroles de Tentourage, des annonces dans les journaux, des passages de romans, etc., tout leur fournit des matériaux pour la monomanie future.
Pour le malade, il devient de plus en plus clair et évident qu'il n'est que l'enfant eu nourrice ou adoptif des gens qui se donnent comme ses véritables parents.
Les saints respectueux de la part du public deviennent de plus en plus
4b4 PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE SPECIALES DE LA FOLIE
nombreux. Le père nourricier ou la mère nourrice laissent à l'occasion échapper des allusions sur sa noble origine, sa grande fortune; ils montrent la lettre de noblesse, mais dans la plupart des cas quand ils sont à l'agonie, et ils meurent au moment où ils étaient sur le point de révéler le secret. Peu à peu le malade l'apprend par des illusions auditives et par des hallucinations. Des réminiscences, des rêves et des délires sur ce sujet et qu'on prend pour des réalités (illusions de souvenir^, deviennent des aides importants pour composer le roman et solidifier l'illusion. L'imagination façonne cette origine mystérieuse et non découverte et en fait des romans typiques où il est dit qu'étant enfant, on a été enlevé du château princier de ses parents par des brigands, des bohémiens, etc. Maintenant le malade s'explique le fait qu'on lui a toujours, selon son idée, préféré autrefois, étant enfant, ses prétendus frères et sœurs. La fixation de l'idée délirante ne s'accomplit souvent que très lentement. Ces malades sont souvent pendant des années à la recherche de la maison paterDelle, du château princier.
Chez les individus du sexe féminin un élément erotique, lambeau de paranoïa erotique, apparaît régulièrement au cours de la maladie ; souvent un amour romanesque pour un personnage haut placé. Il y a alors des scènes d'amour, des premières nuits de noces, des grossesses et des accouchements pendant les rêves et les états hallucinatoires délirants, surtout à base hystérique. A l'état de veille aussi des illusions des sens, des confusions de personnes, des interprétations paralogiques de choses lues jouent un rôle important dans ce roman d'amour.
Episodiquement des délires de persécution se présentent à l'observation, parfois comme des créations tout à fait primordiales, mais, dans la plupart des cas, à l'occasion des conflits et des obstacles que l'illusion paranoïque rencontre dans le monde réel. La marche est ensuite — véritable roman de persécutions et de grandeurs — essentiellement semblable à la marche de la paranoïa tardive, notamment à la forme hystérique et masturbatoire. Il faut remarquer les intermissions qui peuvent durer pendant des années. Notons comme importante au point de vue du diagnostic dans cette forme de la paranoïa, abstraction faite du mode d'origine et du début avant la puberté, la nature romanesque et féerique des délires avec prédominance de la monomanie des grandeurs, et lidée délirante, qui revient typique, qu'on est né d'une grande famille et qu'on n'est que l'enfant en nourrice ou adoptifde ses prétendus parents. Remarquons encore la nature très variée du délire, bien que le fond de l'illusion reste solidement fixé, l'intervention puissante des névroses constitutionnelles (surtout de l'hystérie) dans le processus, avec de nombreuses transformations psychiques des symptômes de la névrose, enfin l'apparition précoce de la confusion (à la suite des illusions de souvenir, des illusions, des hallucinations, etc.) de sorte que le status praesens peut même simuler limage d'une vésanie.
Observation' XXXIII. Paranoïa originaire. — Katzian Victoria, vingt-six ans, non mariée, fille de brasserie, a été reçue le 22 août à la clinique psychiatrique.
DEGENERESCENCES PSYCHIQUES 4o5
La mère était psychopathe, deux frères de la mère étaient fous. La malade arrive attirée étrangement, ornée de rubans noirs et jaunes, d"images, décorée de bijoux en talc. Depuis un an, dit-on, elle se comporte en reine et impératrice, et aurait à l'occasion menacé les gens de son entourage de les faire mettre en prison ou de leur faire ouvrir le ventre. Elle entre, en se donnant de grands airs et un air de protection bienveillant, dans la clinique où elle attend son couronnement.
Etant encore petite fille, elle ne se trouvait pas heureuse à la maison paternelle ; elle s'y sentait toujours comme une étrangère, une enfant de belle-mère. Elle dut souffrir beaucoup, se trouvant esclave ; on la traitait durement et sans la moindre marque d'affection, on la raillait ou on la persécutait; elle a souvent pleuré des journées entières et médité sur sa triste situation. Les gens de sa famille rapportent que, dès sa première enfance, la malade n'était pas comme les autres enfants ; elle était silencieuse, rêveuse, très susceptible, douillette, exaltée, romanesque.
La malade se rappelle avoir eu à l'âge de sept ans une vision terrifiante. A l'âge de neuf ans lui vinrent des idées de haute extraction. Elle se sentait douée de talents extraordinaires, particulièrement remarquables et bien au-dessus des camai^ades de son âge. En jouant, l'idée lui passait souvent par la tête qu'elle finirait un jour par devenir impératrice.
ATàge de douze ans elle s'aperçut par suite de l'attitude peu affectueuse de ses parents qu'un mystère devait entourer son origine. Elle sentait que ses sœtirs et frères l'enviaient. L'attitude des gens lui paraissait de plus en plus étrange. Ses parents et certaines personnes de son enlourc-ge la traitaient avec répulsion, d'autres au contraire étaient aimables et respectueuses envers elle. Un jour, l'instituteur lui dit : a Victoria, tu es une homonyme de la reine d'Angleterre. » Cela fit une profonde impression sur elle. Plus tard elle entendait souvent dire derrière elle : « Victoria d'Angleterre, belle fiancée ! » A l'occasion elle entendait aussi des injures.
Elle se mit donc à réfléchir et se livra à toutes sortes d'idées romanesques .
A l'âge de quinze ans arrivèrent les règles avec des malaises chloro tiques et n erveux. A l'âge de seize ans elle eut une maladie du sang (morbus maculosus"?). Il lui semblait alors que son sang se changeait de rouge en bleu et interprétait dans ce sens les taches livides qui se trouvaient sur sa peau. Elle s'aperçut aussi que les gens lui causaient comme si elle était reine. A l'occasion elle put voir un portrait de la reine d'Angleterre et elle remarqua sa ressemblance avec cette image; elle devait être une fille de cette reine.
Les gens l'appelaient souvent Victoria du pays des Souabes. Elle apprit par des propos de son entourage, de même que par les allusions que le curé fit lors d'une procession, qu'elle était la fille de la reine d'Angleterre, qu'à l'âge de trois mois elle avait été enlevée à sa mère et apportée à sesparents nourriciers. Les allusions qu'elle avait recueillies à divers propos ne voulaient plus lui sortir de la tête, elle y voyait des allusions à son avenir et en tissait ses rêves.
A l'âge de vingt et un ans elle noua une liaison avec un instituteur. Après avoir couché une fois avec lui, elle eut un rêve superbe dans lequel elle regardait en mère et avec tendresse un enfant Jésus. Déjà, à cette époque (en 1874), lui venait souvent l'idée que son amant pourrait bien être le Kronprinz. Cette supposition devint une certitude un jour que l'instituteur lui mit une bague au doigt et la regarda, tantôt elle, tantôt les portraits de l'empereur et de l'impératrice suspendus dans la salle du cabaret. Alors elle découvrit immédiatement la grande ressemblance de son amant avec l'empereur.
Les gens lui firent voir qu'elle était la fiancée du prince héréditaire et qu'il savait qu'elle était une princesse d'Angleterre.
A partir de 1876 la maladie fit des progrès rapides, étant donné que les impressions du monde extérieur étaient de plus en plus faussées ; la malade devint une personnalité romanesque, folle et étrange, et elle commença à se comporter conformément à ses idées délirantes.
Quelques mots saisis au vol dans une conversation, des notes de journaux, des morceaux de papier ramassés, des rêves, etc., devenaient des matériaux pour la construction de l'édifice de ses idées délirantes. N'importe quels passages trouvés dans des romans et qu'elle cite encore maintenant, bien des années après les avoir lus pour la première fois (« Reine de toutes les reines, tu ressembles à l'image d'une Madone, belle Angèle, etc. ») ont, selon elle, rapport à son origine princière. Un conte publié dans le journal illusti^é le Heimgarten produisit sur elle une impression toute particulière. Elle y croyait lire toute sa biographie. Le chapitre « Le Passé » y était bien sombre et bien triste. Quand elle voulut lire le chapitre intitulé « L'Avenir » dont les feuilles étaient pliées, le livre disparut par hasard. Ainsi l'avenir restait pour elle voilé et dans le mystère. Toutefois il doit être en rose. Elle croyait savoir par des lectures qu'elle était déjà reine et qu'elle pourrait bien monter jusqu'au rang d'impératrice.
A l'occasion d'un rêve qu'elle eut en 1877, elle vit à l'évidence qu'elle n'était pas une Katzian. Elle vit dans ce rêve son père nourricier en prison, couché sur une botte de paille, ayant à sa droite un chien, symbole de la fidélité, à gauche un chat, symbole de la fausseté (Katzian, de katz, chat); donc elle est une fausse Katzian. Comme en allant à l'église pour la messe de minuit du Noël de 1878, le fils de la maison, Joseph, l'admirait, elle conçut l'idée qu'elle pouvait bien être Marie, mère de Dieu. Quand plus tard, descendant à la cave et pensant à son amant, elle aperçut une lumière, elle pensa que c'était le feu de l'amour. Quand elle se coucha ensuite, elle eut des idées célestes. Sa bouche était pleine de douceur, ses mains comme une fleur parfumée. En dix minutes tout était passé.
Bientôt après avoir été reçue à l'asile, la malade pose pour l'impératrice « Concordia », nom indiqué dans la « Cloche », poésie de Schiller. Les breloques dont elle s'orne sont interprétées d'une manière tout à fait insensée. Un ruban rouge autour de son cou signifie l'amour, un blanc l'innocence, un ruban noir et jaune son origine impériale. Une image d'enfant enchâssée dans un cadre de cuivre jaune avec un chapiteau ayant la forme d'une couronne, signifie pour elle et l'enfant Jésus et la couronne impériale. « La couronne doit être un boulet et une croix ; la boule signifie que je possède des pays, la croix que j'ai dû souffrir dans ma vie le martyre et bien des peines. »
Son idée délirante englobe bientôt son nouvel entourage. La garde-malade en chef est la reine d'Angleterre, le professeur est l'empereur, un des médecins le kronprinz. La garde-malade en chef a accepté cette place par pur amour maternel. Une gardemalade devient son ancien amant, les autres malades sont des princes déguisés qui luttent pour obtenir sa main. La malade exige qu'on mette enfin un terme au scandale en faisant passer tout le monde devant un conseil de revision afin qu'on sache le sexe de chacun. Cela doit être bien gênant pour des hommes d'aller toujours vêtus en femmes.
La malade est pendant des journées entières en tenue de gala, attendant ainsi son couronnement. Souvent des ambassadeurs impériaux viennent à cause d'elle. Elle est toujours très gracieuse, condescendante, souvent aussi erotique, parfois irritée et agitée, parce qu'elle est toujours à la recherche de sa haute famille et qu'elle ne peut pas arriver à savoir si elle appartient à la dynastie anglaise ou à celle d'Autriche, Qu'on lui apporte donc le Heimgerten où l'on peut lire tout son avenir. Cette incertitude est terrible pour elle.
DEGENERESCENCES PSYCHIQUES 457
La nouvelle (lue le kronprinz épousera une princesse belge ne lui fail nullement perdre contenance. Elle interprète tout d'une manière archi-folle. La princesse viendra à Salzbourg [Salz (sel), c'est-à-dire ce qui est amer; Burg (château), c'est l'asile des aliénés, séjour amer], ensuite à Schimbrunn [pensionnat de l'asile devant lequel se trouve une belle fontaine [sclwner Brunnen)] ; la bénédiction nuptiale aura lieu à l'église de Saint-Augustin [chapelle qui est à côté de l'asile et où la malade se trouvait pour la dernière fois au mois d'août].
La malade est grande, bien taillée, sans aucun stigmate de dégénérescence anatomique, l'œil névropathique, le regard extatique. Les règles sont habituellement pro fuses, dysménorrhéiques. L'utérus est vierge, fortement antéverti. L'apparence de la malade est tout à fait celle d'une folle. Au cours de ces deux dernières années les idées délirantes n'ont pas changé. Elles deviennent plus rares et sont manifestées avec moins d'affectation.