B. — MÉLANCOLIE PÉRIODIQUE
On rencontre la forme mélancolique de la folie périodique beaucoup plus rarement que la forme maniaque. Il serait évidemment risqué de vouloir déterminer la proportion en chiffres des deux formes de la maladie, car évidemment de nombreux cas de mélancolie périodique se déroulent d'une manière si bénigne qu'on n'a pas recours à l'intervention du médecin. Ceci explique dans tous les cas la grande rareté de la mélancolie périodique dans la pratique des asiles. Sur treize cas de cette catégorie que j'ai pu personnellement observer ^sept concernaient des hommes), il n'y en eut que quatre qui séjournèrent à l'asile d'aliénés, cas graves avec idées délirantes et hallucinations. Les idées délirantes roulaient toutes sur un abaissement de l'opinion de soi-même. Il y avait une violente angoisse précordiale avec dégoût de la vie et qui menait à de fréquentes tentatives de suicides.
Les cas plus légers de la pratique privée ne dépassent pas le tableau d'une mélancolie sans délire. De même que dans la phase mélancolique de la folie circulaire, dans la mélancolie périodique (sine delirio) prédominent les phénomènes d'entrave et de douleur psychique spontanée. Ces phénomènes roulent de préférence sur la conviction douloureuse que le cours des Ridées et la volonté sont entravés de même que les sentiments, c'est-à-dire que l'image mentale des sentiments n'a plus de tonalité (anesthésie psychique). Le malade se livre à une réflexion douloureuse sur cette absence de certaines de ses sensations ordinaires et arrive à douter s'il doit encore se compter parmi les êtres humains.
Dans tous les cas de mélancolie périodique, des symptômes somatiques prononcés accompagnent la maladie psychique : insomnie, mal de tête, vertiges , artères contractées violemment avec pouls ordinairement fréquent, anorexie, malaises gastriques, baisse rapide de la nutrition, cessation des règles, paralysies, états neurasthéniques, et par suite troubles des fonctions sensitives, vaso-motrices, trophiques, comme phénomènes intégrants de l'ensemble du tableau physiologique. Une fois j'ai observé un herpès zoster dans la région du nerf susorbitaire gauche. Le début de l'accès s'accompagne souvent de malaises gastriques et la résolution se produit toujours brusquement. La durée des accès peut aller à six semaines et même à plusieurs mois. Je n'ai jamais pu constater de stade maniaque précurseur et consécutif (Kirn).
' Neftel, Cenlralblatl f. d'iemed. Wissenschaflen, 1875, n° 22 et AlU/. Zeifschr. f.Psych., 33, p. 91. — Tigges, Irrenfreund, 1870. p. 17. — Kirn, Op. cit., p. .52. — Spielraann. Op. cit., p. 332, qui compte aussi dans cette catégorie une partie des dipsomanes. — Morel, Traité des mal. ment., p. 477.
DEGENERESCENCES PSYCHIQUES 501
Dans tous mes cas il y avait une lourde tare ordinairement héréditaire. Le pronostic est défavorable. Jamais la guérison, c'est-à-dire la suppression des accès pour plusieurs années, n'a pu être obtenue. Il semble qu'avec l'âge les accès se prolongent sans devenir pour cela plus graves. Dans plusieurs cas des phénomènes de faiblesse psychique se sont présentés très tôt et l'on a pu aussi dans les intervalles constater une légère dépression psychique. Je n'ai obtenu qu'un succès symptomatique avec l'opium et la morphine mais jamais d'effet abortif et généralement la maladie n'a pas été abrégée.
Observation XLVl. Mélancolie périodique. — M™* Danisch, trente-cinq ans, mariée, est issue du côté maternel d'une famille tarée ; le frère de la mère était aliéné, la mère était névropathe, aliénée vers la fin de ses jours. Les frères et les sœurs de la malade souffrent tous de névropathies ; une sœur est devenue malade physiquement pendant le puerperium. La malade était névropathe, a eu à l'âge de quatre ans une encéphalite, mais s'est bien développée, était gaie, sociable et intellectuellement bien douée. A l'âge de dix-huit ans elle s'est mariée. Dans les premiers temps du mariage, la malade souffrit du coït par suite de vaginisme. Elle accoucha sans accident 6 fois (1867, 1869 février, 1870 mars, 1871 mai, 1873, 1876 juin, 1877 octobre).
Après les secondes couches la malade allaitant seule son enfant, s'est produit, censément à la suite d'une émotion (mort de sa sœur, la cinquième semaine après l'accouchement), le premier accès de mélancolie qui a duré cinq mois, jusqu'au début de la grossesse suivante. Cet accès n'eut aucune connexité avec le premier retour des règles. D'autres causes que celle dont il vient d'être fait mention, n'ont pu être découvertes ; la situation conjugale et sociale était des plus favorables.
On a observé d'autres accès qui, selon l'assertion de la malade, étaient typiquement toujours les mêmes et ne différaient que par l'intensité et la durée : en 1870 de mars à septembre, en 1871 de mars à août, en 1872 d'avril à août, en 1873 de mars à août, en 1874 de septembre à juiUet 1875, en 1875 de septembre à avril 1876, en 1876 de septembre à mai, en 1877 de septembre à avril, en 1878 d'octobre à avril, en 1879 d'octobre jusqu'en mars 1881.
J"ai fait la connaissance de la malade en 1880, alors que, inquiétée de la longue durée de l'accès qu'elle venait d'avoir, elle me consulta.
Les accès commencent brusquement, au milieu d'un parfait état intellectuel et physique. Les premiers symptômes sont : violente excitation sexuehe qui dans l'intervalle n'existe jamais, avec impulsion pénible à la masturbation ; ensuite manque d'appétit, insomnie, battements de cœur. Bientôt et rapidement se produit une profonde entrave intellectuelle et de la dépression. La malade se sent indifférente à tout, ne trouve plaisir à rien, malheureuse, ennuyée. Elle sent la vie comme un fardeau pesant, éprouve avec chagrin le sentiment qu'elle est devenue indifférente à ses devoirs de mère et de femme de ménage. Mais elle est incapable aussi de les remplir. Elle est sans (énergie, sans courage, incapable de n'importe quel ouvrage, lasse, abattue, épuisée, surtout le matin, comme si elle avait passé une nuit d'escapades. Elle a le plein et désespérant sentiment de sa maladie et de son incapacité intellectuelle. Durant des mois entiers le sommeil la fuit, et c'est avec l'hydrate de chloral qu'elle en obtient ; elle est tourmentée par l'idée que cette fois elle ne recouvrera plus la santé et appelle de ses vœux la mort comme une délivrance. Occasionnellement des explosions réactives de désespoir se produisent et se terminent par une crise de larmes .
Elle est sans appétit et obligée de se forcera manger; elle se sent immédiatement
rassasiée, éprouve une sécheresse tourmentante dans le gosier. Les selles sont rares, les menstrues régulières, mais faibles. La malade souffre presque constamment d'une pression torturante à l'occiput, d'engourdissement des mains, de pression aux pieds, qui sont comme pris dans un cerceau, de douleurs le long de la surface interne des cuisses.
Brusquement, l'état pénible disparait. Elle retrouve le sommeil, l'appétit, la joie de vivre; elle se sent très heureuse, sans cependant qu'on puisse considérer comme un stade maniaque consécutif ce sentiment de délivrance ; du moins, cet état de revirement n'apparaît comme tel ni à la dame, très intelligente ailleurs, ni à sa famille. Alors le poids du corps qui, au début de l'accès, baisse rapidement, et reste pendant la durée de l'accès de 59 à 61 kilogrammes, augmente rapidement et revient à son chiffre normal (environ 70 kilogr.). Pendant les intervalles, la malade se porte bien physiquement et psychiquement ; seulement, par moments, elle est troublée par l'idée que tôt ou tard l'accident fatal se reproduira de nouveau.
Le dernier accès qui, d'après une communication par lettre, ne s'est terminé que fin mars 1881, a été prolongé par le fait que, à l'époque de la fin présumée de l'accès, arriva la mort de son père (avril 1880) et celle d'autres membres de la famille, et puis d'autres émotions.
La malade est de taille moyenne; pas de stigmates de dégénérescence; pas de maladies des organes végétatifs. Quand, au mois de décembre 1880, je l'examinai, le turgor vitalis était très abaissé, le pouls radial et carotidien était très petit, facile à supprimer. La malade paraissait bien dix années plus que son âge. Ses traits nerveux et déprimés accusaient son pénible état moral.
La langue était nette, mais elle dit que par moments elle était saburrale. Il n'y avait pas de symptômes d'anémie. L'examen gynécologique n'a donné que des constatations négatives. La malade, ainsi que cela se comprend, a tout essayé. L'intervention gynécologique (à cause de la névrose génitale), l'hydrothérapie, une cure à Franzensbad firent empirer le mal; la quinine, l'arsenic, Tatropine, l'opium, le bromure de potassium ne servirent à rien. Seuls les bains tièdes eurent une action calmante et parfois aussi hypnotique. Elle se sentit mieux encore du repos et d'un séjour à la campagne. EUe n'a jamais été dans un asile d'aliénés.