C. — Folie périodique
La folie à retours périodiques est un phénomène très rare, si l'on fait abstraction des cas menstruels et de l'aliénation idiopathique périodique à forme délirante, qui a une signification surtout symptomatique et à laquelle le trouble profond de l'intelligence qui va jusqu'à l'abolition des perceptions du monde extérieur, ainsi que l'amnésie pour la durée de l'accès, donnent un cachet clinique spécial.
Mendel {Zeitsch. f. Psych., XLIV, fasc. 6) a rapporté trois cas de folie périodique. Le tableau clinique et la comparaison de l'accès isolé ne présentent aucune différence avec les cas de folie non périodique, de sorte que seule la marche totale et surtout le retour des accès typiquement similaires à des intervalles approximativement égaux permettent d'établir le diagnostic.
Observation XLYII. — M™<= H.... cinquante-quatre ans, femme de fonctionnaire, de tout temps irritable, nerveuse, d"un esprit borné, née d"uue famille qui serait
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sans lare; accoucha en 1868 et en 1870. Depuis un an, elle est à la ménopause (règles irrégulicres, qui souvent ne viennent pas pendant des mois entiers ; commencement d'obésité, chaleurs à la tête, grande nervosité, émotivilé, irritabilité morale). Au mois de septembre et d'octobre 1883, elle eut beaucoup de contrariétés à cause ilu mauvais résultat des études de ses fils et à cause d'affaires de famille très ennuyeuses.
Le 10 novembre 1883, elle se trouva très mal, avec de violents maux de tète; elle était agitée, irritée, se plaignait d'être négligée par son mari, menaçait de quitter la maison, était inconstante, s'alarmait facilement; dans la nuit du 10 au 11, elle n'eut pas de sommeil, s'aperçut qu'il y avait du poison dans les médicaments, accusa le médecin et son mari d'être des empoisonneurs, brisa une lampe qu'elle ilisait être empoisonnée, essaya de s'enfuir, devint agressive contre les gens de sa famille ; il fut impossible de la garder à la maison.
Le 18 novembre, elle vint délirante et confuse à la clinique où elle méconnut son entourage dans un sens hostile ; elle se croyait chez elle, était très anxieuse, croyait qu'on l'empoisonnait, se plaignait de puanteurs, demandait qu'on fit venir l'empereur qui devait la protéger contre son mari et son fils, deux distillateurs de poison qu'on devrait brûler vifs. Son fils est un mauvais sujet; il fait du tapage avec l'électricité, lui fait passer des éclairs ; tout pue, tout est empoisonné, rempli d'électricité. Elle mourra subitement ; elle est invitée chez l'empereur. Le délire devient de plus en plus décousu. Insomnie, refus de nourriture. Le pouls monte jusqu'à 12°; jamais de fièvre. Pas de fluxions, pas de maladies des organes végétatifs. On prescrit des bains, des injections de morphine. Au commencement du mois de novembre, l'intelligence s'éclaircit. La malade avoue qu'elle a dû être troublée ; elle se rappelle fidèlement les incidents de sa maladie ; elle est très épuisée psychiquement, mais se remet rapidement, ayant bon appétit et bon sommeil. On la renvoie guérie le 26 décembre 1883.
Deuxième entrée à l'asile, le 18 février 1883. La malade était restée bien portante et avait eu jusqu'au mois d'octobre 1884 par-ci par-là ses règles ; elle se sentait bien et parlait sans gêne de la maladie qu'elle avait traversée.
Au commencement du mois de février 1883, elle devint un peu plus sensible, plus irritable, parce qu'un de ses fils ne faisait pas des progrès satisfaisants dans ses études. Le 14 février, elle fut effrayée la nuit par un bruit d'incendie; le lo, une bourrasque troubla son sommeil.
Le 17, elle perdit l'appétit, elle devint silencieuse et distraite en jouant aux cartes.
Le 18, après avoir passé une mauvaise nuit, la malade devint inquiète, anxieuse ; elle demanda à partir pour une ville voisine, chez ses parents. Son mari l'accompagna dans ce voyage. En route, à une station où l'on changea de Avagon, elle se mit à délirer ; sur le perron de la gare, elle s'adressa au gendarme en lui demandant d'arrêter son. mari, qu'il portait du poison et de la dynamite sur lui, qu'il l'avait empoisonnée déjà une fois. On peut voir les traces du poison sur ses mains. Elle demande qu'on la dissèque immédiatement, afin que la culpabilité de son mari soit prouvée.
Le 18 février 1885, reçue pour la seconde fois à la clinique, la malade est délirante, agitée, déclare que son mari est un empoisonneur, et son fils un incendiaire. On veut l'empoisonner, la brûler ; il faut que l'évêque vienne ; elle veut se confesser et faire son testament. Ici tout est hanté, tout est empoisonné. Il faut entourer la maison d'un cordon de troupes. Refus de nourriture ; elle ne se laisse pas toucher par peur du poison ; la nuit, elle a une soif intense ; le gaz d'éclairage doit être empoisonné.
L'eau sent mauvais et a un mauvais goût. La malade n'a pas de sommeil, bouleversée, hostile; elle a peur qu'on la fasse sauter en l'air avec un explosif. Vers le 16 mars, la psychose se résout. Le 21 mars, le mari emmène de la clinique la malade qu'on considère comme guérie. Elle garde une allure normale et se sent bien jusqu'au 10 mars 1886, quand, tout d'un coup, et sans aucune cause appréciable, elle retombe malade exactement dans les mêmes conditions que précédemment.
A la clinique, la folie hallucinatoire se déroule absolument de la même façon que les deux premières fois. Fin avril 1886, résolution rapide. Bien portante jusqu'au 18 mai 1887. Nouvel accès typique et semblable aux autres, durant jusqu'au 10 mai. Cinquième accès, du 18 novembre 1887 jusqu'à fin janvier 1888. Sixième accès, du 11 février jusqu'au commencement de mars 1888. Septième accès, de fin mars jusqu'au 15 avril 1888. Huitième accès, du 2o août 1888 jusqu'à fin septembre. Neuvième accès, du 15 novembre jusqu'au 15 décembre 1888. Depuis que les accès se produisent plus fréquemment, c'est-à-dire à partir du o, il se produit une faiblesse psychique rapidement croissante. Les accès sont comme auparavant typiques et similaires, mais les derniers sont nuancés par une grande confusion et par de nombreuses hallucinations, notamment des hallucinations olfactives.
La malade a été internée dans un asile de son pays, où, selon les rapports, les accès auraient continué, et la débilité psychique aurait considérablement augmenté.
D. — Folie circulaire '■
Il s'agit d'une apparition alternante, cyclique des types cliniques, mélancolique et maniaque, différant d'une mélancolie évoluant vers l'état de manie par le fait que, pendant longtemps et même durant toute la vie, ils se succèdent tour à tour (Falret, Folie circulaire; Baillarger, Folie à double forme).
L'alternance cyclique des deux états rappelle ce fait que chez beaucoup d'individus frappés d'une tare héréditaire, un changement périodique entre la dépression et l'exaltation est habituel ; ceci indique qu'il serait possible d'envisager la folie circulaire comme une accentuation de cette alternance pathologique de l'état d'esprit. En effet, dans tous les cas où l'on a pu établir les conditions de l'ascendance, la folie circulaire s'est présentée comme une aliénation héréditaire dégénérative qui', de plus, éclate de préférence à la puberté ou à la ménopause'-.
D'après les observations de Falret, avec lesquelles concordent aussi
' Emmerich, Ueber cycUsche Geistesstdrungen, Schmidts Jahrb., 190, n" 5 (avec indication de la littérature complète). — Pick, Circul. Irresein, EulenburrjS Realen cyclop., 2" édition. — Ritti, Traité clinique de la folie à double forme, 1883. — Mordret, De la folie à double forme, 1883. Dans les œuvres des romanciers on trouve aussi des types de folie circulaire. Comparez : Tourgeniefï, Le roi Lear de la steppe et Père et Fils du même auteur (la princesse).
-Bail (Ann. méd. psychol., septembre 1880, p. 192) cite cependant un homme sans tare chez lequel la maladie (depuis vingt-sept ans .• toujours dix mois de manie suivis de deux années de dépression mélancolique) s"est produite à la suite d'un trauma capitis.
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celles d'autres spécialistes ainsi que les miennes, cette forme de folie atteint de préférence les femmes'.
Souvent le développement de la folie circulaire est précédé pendant des années par des accès de manie simple ou périodique, ou aussi par des accès de mélancolie.
La folie cyclique débute dans la plupart des cas comme folie mélancolique, plus rarement sous la forme maniaque. Le tableau initial de la maladie ne se distingue pas des types similaires ni par une intensité extraordinaire ni par une plus grande durée. Dans la plupart des cas, le type clinique opposé lui succède immédiatement ; dans des cas rares, les deux états alternants sont séparés par un intervalle lucide.
La marche de la maladie consiste dans le changement alternatif des deux états qui forment le cycle et qui, dans la plupart des cas, sont nettement séparés et présentent rarement une transition confuse de l'un à l'autre.
Les deux états se confondent pendant la transition, plutôt dans les cas où les états pathologiques ont une longue durée. On peut aussi observer le phénomène particulièrement noté par Meyer, c'est que des symptômes temporaires élémentaires de l'état opposé à celui du tableau présent surgissent dans le tableau mélancolique ou maniaque.
La marche des états mélancolique ou maniaque peut toujours être interrompue par un intervalle lucide qui s'intercale ; mais ce fait n'est pas aussi fréquent ni aussi régulier que le prétendent certains auteurs. On l'observe plus souvent après l'évolution d'un ou plusieurs cycles, ensuite comme stade intermédiaire de deux phases d'état, rarement comme interruption d'une phase maniaque ou mélancolique'.
La durée de l'intervalle lucide est plus courte et la lucidité est moins nette, quand l'intervalle s'intercale entre deux phases d'état. Il dure plus longtemps quand il sépare deux cycles.
La durée du cycle entier, ainsi que celle des états qui le composent, varie chez les différents individus et chez le même malade, et dépend souvent des conditions extérieures.
Il y a des cas de folie circulaire où le cycle se déroule en quelques semaines, et il y en a d'autres où le cycle dure des mois et même des années. Dans la plupart des cas, la phase mélancolique dure plus longtemps que la phase maniaque ; l'intervalle lucide, s'il y en a un entre les deux, est d'une durée inférieure à chacune de ces deux phases. Il y a des cas, notamment ceux dont les états cliniques ont une durée très prolongée, où la durée des phases reste presque exactement la même à chaque retour ; il y en a d'autres où les phases les plus courtes alternent avec les plus longues.
' Dans la littérature, j'ai trouvé sur 48 cas : 28 femmes et 20 hommes ; dans mes observations personnelles, j'ai trouvé sur 24 cas : 16 femmes et 8 hommes.
2 Les cas oi^i l'état maniaque et l'état mélancolique se succèdent immédiatement et sont séparés du prochain cycle d'accès par un intervalle, sont désignés ordinairement par le nom de folie à double forme. Les cas oi^i chaque état est séparé par un intervalle de l'autre, sont appelés folie circulaire. Les cas où il n'y a aucun intervalle à aucune période de la maladie, sont appelés folie alternante. Cette folie alternante évolue ordinairement avec des périodes d'état tout à fait éphémères.
D'après mes observations personnelles, les états mélancolique et maniaque de la folie circulaire ne présentent rien de spécifique. Dans la plupart des cas, ces états ne s'élèvent pas au-dessus du niveau d'une simple dépression mélancolique ou d'une simple exaltation maniaque, et le caractère raisonnant est très fréquent sur cette base dégénérative.
Voilà qui explique pourquoi on rencontre la folie circulaire plus souvent dans la pratique à domicile que dans les asiles. Ce n'est que rarement qu'on voit les formes fonctionnelles graves de la stupeur mélancolique et de la folie furieuse avec idées délirantes et hallucinations. Le tableau clinique observé la première fois se reproduit ordinairement sinon avec une exactitude photographique, du moins avec une ressemblance essentielle dans les cycles suivants, et il n'y a que des différences dans la durée et l'intensité.
En général, on peut dire que plus la durée de la phase est longue, plus le tableau clinique est bénin.
Le diagnostic de la folie circulaire ne peut être établi avec certitude que par l'observation de la marche de la maladie.
Un accès maniaque ou mélancolique est toujours suspect quand il se déclare brusquement à la puberté ou à la ménopause, quand il se maintient pendant des semaines avec le même caractère bénin, quand dans l'état mélancolique ou maniaque des symptômes d'un caractère opposé à cet état surgissent épisodiquement. En outre, on remarquera l'état général gravement troublé, le pouls chétif , le turgor vitalis abaissé, la réduction rapide du poids du corps, l'air affaibli et vieilli, le changement des traits, de nombreux malaises névralgiques et paralgiques dans l'état mélancolique ; l'air dispos et content (Meyer), le pouls plein, vigoureux, le turgor vitalis extraordinairement élevé, dans l'état maniaque. Emerich (op. cit.) fait valoir avec raison que dans la mélancolie, image partielle de la folie circulaire, la dépression morale est beaucoup moins douloureuse (spontanée) que dans la vraie mélancolie, et qu'elle représente cliniquement surtout une conscience douloureuse (réactive) de l'entrave intellectuelle.
La folie circulaire, d'habitude profondément constitutionnelle, permet rarement d'espérer une guérison. On peut espérer encore dans les cas qui évoluent en courtes phases, tandis que ceux qui évoluent avec accès prolongés reviennent périodiquement avec une régularité fatale jusqu'à la fm de la vie ; mais, avec l'âge, ils prennent un caractère de plus en plus bénin. Des intermissions d'une plus longue durée peuvent cependant se produire aussi dans ces cas.
Après une longue durée de la maladie, des phénomènes de faiblesse psychique se présentent, mais je n'ai jamais observé de terminaisons par la véritable démence.
La thérapeutique se borne à être de préférence symptomatique.
Les sels de brome ne me paraissent pas sans effet dans certains cas à courtes phases. L'opium et la morphine, par la voie sous-cutanée, ont encore eu un effet plus favorable. Kratz {Allg. Zeitschr. /'. Psijch., 39, p. 26) a constaté que dans un cas l'hoscyamine avait arrêté la maladie, et
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que, dans deux autres cas, ce moyen avait amené une évolution bénigne de la phase maniaque.
L'observation de Schûle {Iland., p. 437), dans laquelle le traitement heureux d'une maladie utérine chez une femme atteinte de folie circulaire a fait avorter la psychose, indique comme probable l'existence des excitations périphériques dans ce cas et l'importance de leur suppression. Digne d'attention est aussi l'expérience faite à l'asile de Klingenmiinster et rapportée par Dittmar, d'après laquelle le repos au lit pendant le stade mélancolique retarde l'arrivée de la phase maniaque, et rend la marche de cette dernière plus bénigne.
Observation XLVIII. Folie circulaire {mélancoUque et maniaque). — Les tableaux d'état ont chacun une durée de plusieurs mois.
Rokos, vingt ans, étudiant, a été amené à l'asile le 23 février J878. Le père est tabétique, deux frères sont névropathes et exaltés. L'un, dit-on, serait atteint d'inversion sexuelle. Le malade n'a jamais été gravement malade, mais il est nerveux et émotif. Ainsi il a dû abandonner l'étude de la médecine parce qu'il ne pouvait se faire à l'aspect des cadavres. De très bonne heure il s'est adonné à la masturbation; depuis des années il se faisait remarquer par ses manières molles et ses gaucheries dans la société. A l'automne, des symptômes de neurasthénie se sont manifestés (lassitude, facilité à se fatiguer, sensation de lourdeur dans les extrémités, manque d'activité intellectuelle, battements de cœur, etc.). Il fut pris d'une dépression hypocondriaque; il se croyait, à cause de ses palpitations, affligé d'une maladie de cœur, consulta un médecin qui confirma ce diagnostic. 11 fuyait les gens, croyant s'apercevoir que chacun lisait sur sa figure son vice secret. Au commencement du mois de février 1878, après s'être déclaré quelques jours auparavant fatigué, mal à l'aise, intellectuellement impuissant, il devenait anxieux, agité, jouait d'une manière théâtrale le désespéré qui est arrivé au seuil de la folie, ne dormait plus, se roulait avec agitation dans son lit, se plaignait et pleurait d'être incapable de penser, se sentait ruiné au physique et au moral par la masturbation. Qu'on examine ses parties génitales qui sont déjà toutes fanées et qui ont changé de couleur! Violentes irritations anxieuses, sensation qu'on lui comprime le cœur; par-ci par-là sensations olfactives très désagréables.
A son entrée à l'asile, le malade parait être à l'acmé d'une mélancolie passive; il est farouche, profondément et douloureusement bouleversé, peureux, entravé au point de vue moteur, psychique et élocuiif. Des mots détachés qu'il prononçait il résulte qu'il est désespéré de cet état d'entrave pénible et qu'il a des remords de son onanisme qui en est la cause. Comme réaction à cet état de conscience inconsolable on trouve de nombreuses traces d'égratignures sur tout le corps. Le malade autrement bien conformé est somatiquement épuisé, anémique; les yeux sont cernes, la démarche est vacillante, fléchissante. La mine est anxieuse, troublée, les pupilles sont dilatées et réagissent avec paresse, la figure est facilement congestive, boursouflée, le pouls petit et à 130 ou 160. La région cardiaque et l'épigastre présentent des mouvements d'ondulation ; les petites artères comme la maxillaire présentent des pulsations visibles. Les bruits du cœur sont nets, la matité du cœur n'est pas augmentée; léger degré d'exophtalmie; pas de troubles des fonctions végétatives, pas de spermatorrhée, pas de troubles sensitifs ni moteurs, constatation à l'ophtalmoscope négative. (On prescrit : repos au lit, compresses de glace sur la l'égion du cœur, digitale, régime lacté.)
Le malade reste très entravé intellectuellement, tourmenté par l'angoisse précor-
diale, profondément bouleversé. On ne tire de lui que des mots détachés: « Oh! ma pauvre mère, ma tête, c'est à devenir fou. » Il est incapable de composer dans sa pensée une seule phrase; le fil de sa pensée se perd toujours. Ni la digitale ni la quinine à grosses doses n'atténuent la grande fréquence du pouls. Ce n'est qu'après avoir donné des bains prolongés (jusqu'à trois heures de durée) que le pouls tombe à 100 et que le sommeil se produit. A la moindre émotion, à chaque soupir, à chaque mouvement du corps, le pouls monte immédiatement. Au point de vue végétatif le malade est tout à fait normal; l'alimentation est suffisante. Après le bain du soir, il est toujours un peu plus dégagé. Il se plaint alors de sa terrible angoisse précordiale et de son entrave intellectuelle ; il ne sait pas, dit-il, s'il est encore vivant, s'il sait encore lire et écrire; il sent un abrutissement pénible dans sa tête; il craint de devenir fou un jour. Aux autres heures de la journée, inquiétude fatiguante, peur et entrave intellectuelle. En même temps impulsion excessive à la masturbation qu'on ne peut réfréner que par une surveillance permanente de jour et de nuit. L'entrave s'accentue parfois jusqu'au degré d'une stupeur légère et du mutisme. A ses moments plus libres, le malade demande qu'on lui donne du poison, qu'on le fusille; sa tête est tout à fait abrutie, il ne peut plus penser, il s'est enlevé lui-même le cerveau par son vice, ce n'est plus tenable. Par-ci par-là il y a aussi des plaintes à cause des mauvaises odeurs, de ses maux de tête, de son abasourdissement, de ses douleurs rhumatismales dans les membres.
Au mois de mai, à la suite d'une augmentation de la nutrition et d'une baisse du pouls à 100 environ, il devient plus dégagé au point de vue moteur et psychique; il regrette le temps perdu qu'il aurait pu consacrer à ses études, dit que maintenant il veut rassembler toutes ses forces, renoncer à son vice. Tout lui apparaît comme un rêve envolé. Après plusieurs rechutes, qui peuvent être ramenées toujours à de nouveaux retours à la masturbation, la convalescence s'établit définitivement. On posa le diagnostic de mélancolie à base neurasthénique masturbatoire et et on renvoj-a le malade comme tout à fait guéri, mais avec un pouls à 120, le 23 juillet 1878.
Dès le 26 juillet on mit en doute la justesse du diagnostic, le malade montrant des symptômes d'une exaltation maniaque que l'on ne pouvait interpréter autrement que dans le sens d'un trouble circulaire, étant donné que la mélancolie avait disparu entièrement et ne pouvait être considérée comme le prodrome mélancolique d'une manie, qu'en outre la manie avait un caractère raisonnant et que l'accentuation allant jusqu'à la folie furieuse ne s'était pas produite. Le malade devint gai, loquace, inconstant, partit avec SOO florins pour Vienne où il fit de grandes emplettes sans aucun motif, des excès de toutes sortes. Au moment où il était sur le point de continuer sa tournée à Paris et à Londres, on l'amena de nouveau à l'asile, le 20 août 1878.
Au point de vue mimique, psychique et somatique, il était devenu une personnalité tout à fait autre que celle qu'il avait présentée la première fois. La mine était animée, gaie, la face légèrement rouge, les yeux luisants, la nutrition brillante, le turgor vitalis augmenté. Le malade se sentait à son aise comme jamais il ne l'avait été de sa vie, il vantait son érudition, sa force de mémoire et la perspicacité de ses pensées, ses prétendus examens brillants. Il projetait d'étudier à la fois la philosophie, la jurisprudence et la médecine et de se faire inscrire en même temps dans les Facultés de Vienne et de Paris. 11 se désignait comme candidat au Reichstag et à la carrière diplomatique et disait que pour lui c'était une bagatelle de réussir. Il connaissait tout, savait tout, saisissait avec la rapidité de l'éclair, était l'âme la plus généreuse, le parent le plus tendre, bien qu'il déblatérât contre ses parents de la
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manière la plus ignoble parce qu'ils refusaient de lui donner de l'argent ; il était l'ami le plus dévoué du monde. Grande opinion de lui-même qui est sans cesse alimentée par la facilité énorme des opérations psychiques. Humeur gaie, optimisme, bien-être maniaque. Peu de sommeil, activité sans plan qui avec une véritable fureur et avec une précipitation morbide embrasse tout sans jamais achever rien. Vie des conceptions très animée, processus des représentations saccadé, très facilité et très accéléré, rage excessive d'écrire et de parler, qui empêche les autres de placer un seul mot et qui passe d'une chose à une autre. La diction est ampoulée, pleine de grandes phrases, agrémentée de termes énergiques et de clichés. Grand besoin d'alcool, de tabac, tandis que pendant sa période normale il n'avait nullement ces besoins.
Au milieu de ce tableau de la manie se produisit le soir du 2 septembre 187S, sans aucun motif, un état de profonde douleur avec conscience gravement troublée, violent tœdium vitae et tentative de s'étrangler. Le lendemain le malade lui-même ne comprenait pas comment il avait pu être en proie à un pareil état et il apparaissait de nouveau à la hauteur de l'exaltation maniaque. Il insista pour partir pour l'exposition de Paris, couvrait des feuilles de papier de sa biographie, faisait le matamore, cherchait noise à tout le monde, montrait une logique et une dialectique raffinées, faisait des mots d'esprit, raillait, chantait, sifflait, faisait toutes sortes de gamineries et savait tourner le règlement de la maison quand il le pouvait, toujours prêt et habile à s'excuser et à motiver tout. Son humeur joviale était intarissable même lorsque, fin septembre, on dut le tenir dans un isolement sévère.
Au point de vue physique, tendance aux fluxions, fréquence du pouls dépassant 100 et ordinairement même 120 pulsations, pupilles myotiques, air florissant, état brillant de la nutrition. Vers le milieu du mois de décembre la manie rétrograde peu à peu en même temps que la fréquence du pouls reste constamment à 80 ou 90 pulsations. Le lo"" janvier 1879, le malade étant encore dans un léger état maniaque, s'évada et rentra chez lui.
Au commencement du mois de février la mélancolie se déclara de nouveau, mais elle fut loin d'atteindre la même hauteur qu'elle avait lors du premier accès ; elle se borna à rester dans le cadre d'une mélancolie sine delirio avec légère angoisse précordiale et, d'après ce qu'on m'a rapporté, elle se serait terminée fin juin.
Au commencement du mois de juillet j'ai vu par hasard le malade. Il paraissait lucide, c'est-à-dire ni mélancolique ni maniaque. Vers la fin de juillet la manie reparut. De nouveau le malade se démenait [pour des voyages sans but, faisait des escroqueries, des excès, gaspillait l'argent et les vêtements, envoyait des lettres pressantes chez lui, avec menace de se brûler la cervelle si l'on ne lui envoyait pas immédiatement de l'argent. Dans les registres des hôtels il s'inscrivait sous le nom de comte Kristalnig, licencié en droit et docteur en médecine. Le 27 août 1879 on dut le transporter à l'asile de Klagenfurt d'où il put s'évader adroitement le 26 octobre. Le journal des malades que l'asile a mis avec amabilité à ma disposition a permis de constater un tableau clinique qui concorde avec l'état maniaque qu'on a le premier observé chez le malade.
Observation XLIX. Folie circulaire avec alternances maniaques et mélancoliques (le courte durée. — Jager, dix-huit ans, fils de paysan, a été reçu à l'asile le 30 décembre 1874. Le père est un buveur d'habitude, la mère est une imbécile, excessivement dévote et sujette à de fréquentes congestions cérébrales. Un frère est un homme très violent, fameux par ses rixes. Le malade fut bien portant pendant son enfance, mais originairement faible d'esprit. A l'âge de neuf ans trauma capilis très
grave. On dit que le sang a coulé des oreilles et que le malade est resté longtemps sans recouvrer ni les sens ni la parole. Depuis cet accident grande tendance aux congestions de la tête. A l'âge de treize ans s'éveilla l'instinct génital qu'il satisfaisait par une masturbation fréquente. A l'âge de treize ans il fut atteint de maladie psychique; il devint sombre, taciturne, aboulique, peureux, sans sommeil, avait peur du Malin. Cet état mélancolique dura un mois, puis le malade devint dans l'espace d'une nuit maniaque, gai, espiègle, faisant de forts excès in Baccho et Venere. Ce stade maniaque aurait duré un an, ensuite il y eut mélancolie pendant quinze jours et alors de nouveau une manie d'une durée de quatre semaines. Depuis, il y a eu une alternance continuelle de la mélancolie et de la manie. Il fallait toujours pour l'évolution de ces deux phases une période de deux mois; la phase mélancolique était toujours plus courte que la phase maniaque et durait huit à treize jours. Vers Pâques de 1874, une mélancolie d'une durée de huit à quatorze jours fut cependant suivie d'une manie qui dura jusqu'au 24 décembre. La manie, dit-on, aurait toujours évolué sine delirio. Le 24 décembre le malade devint tout d'un coup silencieux, triste, aboulique; le 29 il redevint maniaque.
Lors de sa réception il était encore maniaque. Vigoureux, bien développé et bien constitué. Crâne trop petit dans tous ses diamètres, front bas, fuyant. Tête congestionnée, légèrement boursouflée; pouls carotidien plein, mou, accéléré. Le 6 janvier cet état maniaque avait disparu.
Jusqu'au 24, conduite réglée, tranquille. Ce jour tout d'un coup il devient triste, silencieux, aboulique. Le 6 février il redevient lucide et libre de tout symptôme mélancolique. Le 15 il devient subitement mélancolique. Le 28 il devient maniaque (grande gaieté, mauvais sommeil, loquacité) ; le 15 mars brusquement et profondément mélancolique. Le malade est en stupeur légère, se tient immobile dans les coins, ne veut pas manger. La peau de la figure est rouge, la pupille gauche rétrécie, le pouls lent, à 56.
Le 26 le malade devient plus libre dans sa mimique ; le 28 résolution de la mélancolie. Comme le malade n'eut plus d'accès du 24 avril au 16 août, il fut rendu à sa famille. Il se plaça comme laboureur, se trouva bien jusqu'au 18 juillet 1876 sauf quelques violents maux de tête et des congestions.
Ce jour-là il eut une querelle et, après une nuit blanche, il devenait gai, chantait, parlait beaucoup, vagabondait sans but, troublait l'office religieux et, ne se sentant pas tout ù fait normal, alla à l'asile où il arriva le 26, gai, bruyant, légèrement maniaque, pris de la tête et visiblement fluxionnaire, décoré d'une manière fantastique avec des bouquets de fleurs et des rubans.
Cette fois la maladie évolua comme exaltation maniaque avec allure raisonnante et se termina vers la fin du mois d'octobre. Le malade resta encore plusieurs mois en observation et comme le retour attendu de la psychose circulaire n'avait pas lieu, il fut renvoyé comme guéri. Il est resté normal.
Conjointement à cette aliénation qui évolue avec une alternance cyclique des états mélancolique et maniaque, il convient de rappeler aussi une forme plus rare du même genre qui évolue avec une alternance typique d'états d'agitation à allure maniaque et d'états de stupeur.
Kahlbaum s'est servi d'une partie de ces cas pour établir une « catatonie ». Dittmar (op. cit.) qui en général n'attribue qu'une valeur secondaire à l'anomalie d'état d'esprit, fait aussi mention de ces cas de folie circulaire qui sont caractérisés par une alternance régulière des états de manie et de stupeur.
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Cette variété est plus rare que la précédente. Elle atteint presque exclusivement les hommes, à la puberté ou consécutivement à cette période. Dans toutes mes observations personnelles il y avait des tares. Les excès de masturbation ou les émotions furent les causes occasionnelles. Un stade prodromique de dépression mélancolique qui durait des journées et même des mois servait d'introduction à la folie cyclique. Cette aliénation débutait par un état de stupeur ou d'agitation maniaque qui alternaient au cours de la maladie. Parfois un intervalle lucide s'intercalait, mais dans la plupart des cas était de courte durée. On a observé aussi de profondes rémissions, notamment dans le stade de stupeur. La durée des états a varié chez les différents individus entre des journées et des mois. Ces états passaient sans transition de l'un à l'autre.
La phase de stupeur est caractérisée par des états d'agitation psychomotrice intercurrents durant des heures entières, sous forme de conceptions obsédantes, de mouvements obsédants, de verbigération, de tendance à parler un langage précieux et sur des sujets religieux ou pathétiques. Contrairement à ce qui a lieu dans la folie furieuse ordinaire, les états maniaques apparaissent nuancés cliniquement par un pathos comique dans la démarche et la diction, par la tendance à la verbigération, par des actes et des mouvements impulsifs, réitérés indéfiniment par une seule obsession et vraiment automatiques (tourner en cercle, faire des culbutes, etc.), actes qui sont dus probablement à des causes dégénératives masturbatoires et s'ajoutent aux phénomènes maniaques de l'impulsion au mouvement géminé. Dans la majorité de mes observations personnelles, la guérison s'est produite après une stupeur de longue durée qui terminait une série d'états et dans laquelle les états d'agitation épisodiques étaient devenus de plus en plus rares.
La thérapeutique fut surtout symptomatique. Une attention tout à fait particulière fut exigée pour la masturbation qu'on pouvait remarquer chez tous les malades, même dans le stade de stupeur, et qui avait toujours une influence funeste. Dans certains cas le bromure de potassium avec l'hydrothérapie semblèrent être de quelque utilité.
Observation L. Folie circulaire avec alternance d'élats maniaques et de stupeur. — SctiafTer, vingt-deux ans, célibataire, val.et de ferme, est issu d"une famille prétendue saine ; cependant son père fut quelque temps avant sa mort troublé mentalement et sa mère était affligée de maux de tête habituels.
Le malade, dit-on, aurait été bien portant jusqu'à l'époque de la puberté. A partir de ce moment il est devenu maladif, il a souffert de faiblesse physique générale et de palpitations de cœur, causes pour lesquelles il a été réformé par le conseil de revision. Il s'agissait probablement des effets funestes de l'onanisme auquel le malade s'est livré de bonne heure avec excès . Il dit qu'il en était devenu tout las et énervé.
En 1877, après une violente émotion, il serait devenu tout d'un coup stupide et aurait entre temps eu des accès de fureur. Au bout de huit jours il serait redevenu bien portant.
Le 2o août 1873, le malade s'est excité sous l'orme où les villageois dansaient; il but trop et essuya un affront très grave de la part de son amante. Le 26, il se mon-
trait triste, déprimé ; quelques heures plus tard il restait sans bouger, profondément stupide.
Le 28, il se mettait à gesticuler, à verbigérer, à prêcher, à rager. Il démolissait ce qu'il pouvait, se roulait par terre, demandant que le curé bénisse son mariage, et parlait de choses tout à fait incohérentes.
Le 30 il redevenait stupide et c'est dans cet état qu'il venait à la clinique.
Le malade est de taille moyenne, en assez bon état. Le crâne est rhombocéphale, le palais bombé, étroit. Pupilles larges, paresseuses. Somatiquement il n'y a pas autre chose à remarquer. Le malade est couché par terre, immobile, muet, stupide ; il garde les positions qu'on lui imprime.
Le 31 août, un état d'agitation entre de nouveau en scène. Le malade verbigère récite en allemand littéraire des passages de la Bible, prêche, agite les mains d'une manière théâtrale, débite toutes sortes de choses insensées avec grand pathos, par exemple : 2 fois 6 font 12, 18 est mon frère, etc. Lorsqu'on veut le déshabiller, il se débat d'une manière désespérée, pousse des cris terribles, grince des dents, fait des grimaces. Relâché, il se plante le poing levé, l'air menaçant, et crie : « Venez donc ici ! » Pendant des heures il est de nouveau tranquille, assez lucide et même reconnaît son état; parfois se montrent aussi des états de stupeur durant plusieurs heures, avec poses théâtrales et états cataleptiques, mais jusqu'au 16 septembre il reste dans un état d'agitation à forme maniaque avec absence presque totale de sommeil, grande confusion, prenant les gens de l'entourage pour des membres de sa famille, avec impulsion aux discours confus et profus en langage littéraire, avec une diction pathétique et précieuse, où il est beaucoup question de Dieu, de la mère de Dieu, de son amante.
Le 16 septembre, le malade redevient stupide et le reste jusqu'au 14 novembre. Il est profondément troublé dans son intelligence, laisse couler tout sous lui, présente parfois une attitude cataleptique et des positions obsédées, reste planté pendant des heures sur le même point, fixant les yeux dans le vide, avec léger strabisme convergent. Il est muet la plupart du temps;, il ne parle que passagèrement en prononçant un galimatias pathétique et fait cette remarque : « Il y a un Dieu et trois personnes divines b. Il se produit une courte verbigération : Flug, Fliege, Fleck, etc. (vol, mouche, tache, etc.) Au demeurant apathique, muet, regardant d'un air stupide. Vers le 13 il devient un peu plus dégagé. Il nous raconte que le sang lui monte tellement à la tête que cela le rend confus et vertigineux. En effet, souvent une rougeur en forme de rash existe sur sa figure. On constate qu'il se masturbe aussi dans son état de stupeur et qu'alors la stupeur s'aggrave toujours (bromure de potassium, frictions, étroite surveillance).
Le 14 novembre l'état d'exaltation eittre de nouveau en scène. Le malade n"a pas de sommeil, prêche, prononce d'une manière pathétique tout un galimatias : « C"est la maison du malheur, je ne sais pas, c'est de la cochonnerie, i A l'occasion il verbigère : Fisch, Fischer!, Ilaifisch, Stockfisch^ etc. (poisson, poissonneau, requin, morue). Grande confusion, mots et phrases détachées; grand trouble intellectuel: prend les gens de l'entourage pour le Pape, pour des évêques. Parfois il crie aussi au feu. Il ne peut être question d'une tonalité prononcée de son état d'esprit : il y a des moments gais et des moments douloureux. Le malade se trouve dans une étrange agitation motrice, il met en miettes le contenu de sa paillasse; pendant des heures il tourne autour de lui par obsession; à chaque demi-tour il s'arrête en criant un mot comme « pourquoi — frère — Antoine — à droite — halte — médecinmajor — non, etc. ». Ensuite il a d'étranges positions contraintes, passagèrement il a l'obsession de questionner.
DEGENÉRESCExXCES PSYCHIQUES ol3
Le 29 novembre, le malade devient tranquille, stupide. La stupeur (tout comme autrefois) disparaît au commencement du mois de décembre, mais il y a encore une certaine contrainte de la mine et de l'attitude avec tendance à prendre des positions étranges et bizarres. Le langage devient libre, mais reste encore pleine d'afTèterie et de préciosité. Vers le milieu du mois de décembre le malade devient tranquille, rangé et libre au point de vue moteur.
Il nous raconte qu'il se. rappelle tous les incidents de sa maladie. Il avait la tête tout à fait troublée, tout a tourné autour de lui, il a vu aussi toutes sortes de figures. Il sentait des douleurs dans ses pieds et ses mains et parfois ses membres lui semblaient comme morts. Il était forcé de tourner en cercle, car en faisant ce mouvement il se sentait soulagé de sa tète.
Le 10 janvier 1879, le malade fut renvoyé guéri.
E. — Folie idiopathique périodique a forme de délire*
Il y a des cas idiopathiques de folie périodique qui évoluent comme délire et qui, par la courte durée des accès, le trouble profond de Tintelligence, par les troubles psycho-moteurs, se distinguent nettement des états de manie, de mélancolie périodiques et de folie circulaire que nous venons de décrire.
Kirn a décrit ces états sous le nom de « typoses centrales à accès de courte durée ». Pour ma part je considère comme le point principal du diagnostic le caractère délirant de ces accès.
Il semble à peine possible d'établir des points de vue généraux pour ces cas si variés individuellement.
Les symptômes constants sont : l'explosion brusque, la résolution subite, le trouble profond de l'intelligence, trouble qui reste au niveau d'un état crépusculaire ou d'un état de rêve, le caractère confus du délire, qui peut être un délire hypocondriaque, persécutoire ou un délire des grandeurs, les troubles moteurs indiquant un processus d'excitation directe dans les centres psychomoteurs du cerveau antérieur, ei se manifestant comme troubles catatoniques ou automatiquement impulsifs ou obsédants par la mimique, le langage, l'attitude et les mouvements des extrémités, et qui se renouvellent à chaque nouvel accès.
Certains de mes malades ont présenté toujours les mêmes mouvements grimaçants, les mêmes attitudes d'obsession étranges et rappelant celles des clowns de cirque, les mêmes mouvements contraints. Souvent il y avait aussi une marche confuse et accélérée des images mentales avec verbigération.
Ces états ont beaucoup de traits communs avec les équivalents psychiques de l'épilepsie -, notamment de l'épilepsie prolongée.
Souvent il existait chez mes malades aussi des accidents épileptoïdes. Cependant il parait prudent de considérer tout d'abord ces états séparément
^ Kirn, Op. cit., p. 77.
2 Comparez Morel, D'une forme de délire, etc., Paris, 1860. — Le même. Trailé des mal. ment., p. 480. — Samt, Epil. Irreseinsformen, p. 440. — Plck, Beitr. ztir Klinik der Geisteskranlcheilen, Arc/i. f. Psi/ch., XI, fasc. 1, rapporte pages 1-11 un cas de cette catégorie, cas dont la base épileptique était incontestable,
:il4 PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE SPECIALES DE LA FOLIE
d'avec l'épilepsie. Le retour des accès se fait à des intervalles approximativement égaux ou parfois aussi par accumulation sous forme de séries.
Le pronostic, comme celui de la folie périodique à accès de courte durée, n'est pas absolument défavorable. Parfois on constate des guérisons. Une longue absence des paroxysmes qui alors est racbetée ordinairement par un retour intensif et accumulateur, est très fréquente.
Le bromure de potassium parut, dans certains cas de mon expérience personnelle, empècber le retour des accès; la morpbiue en applications sous-cutanées sembla en abréger la durée et en atténuer la marche.
Observation LI. Folie périodique idiopathique à forme de délire. — Bratschko, cinquante et un ans, célibataire, cliarpentier, a été amené àlTiôpital le 23 avril 1878; il s'était fait remarquer au cabaret par ses discours et ses actes tout à fait confus.
Le malade est grand; le crâne est normal, sans traces de lésions; la mine est troublée, tout à fait étrange. Sauf de Femphysème pulmonaire, une cicatrice de chancre sur le pénis et de Fhypospadia, on ne trouve rien à noter sur le corps. Le malade se trouve dans un état crépusculaire et est très confus. Il prétend être déjà depuis cinq jours ici à l'hôpital où les hommes sont égorgés par les bouchers. Qu'on le fasse plutôt passer devant un conseil de revision que de le pendre ou de le décapiter. Il a trois fils; le troisième c'est lui-même. Son père Favait ensorcelé, l'avait métamorphosé en cheval et vendu sur le marché. Le malade se démène comme dans un rêve, montre de la tendance à collectionner, méconnaît souvent Fentourage comme hostile, répète quïl est tué, dit des injures et donne des coups à droite et à gauche.
Au commencement du mois de mai se produit brusquement une résolution de cet état crépusculaire dont le malade n'a gardé qu'un souvenir sommaire. Il déclare que son père était épileptique, très porté à la colère et qu'il Fa souvent battu. Lui-même serait devenu épileptique à Fâge de dix-sept ans, à la suite d'une chute d'un échafaudage et de la frayeur qu'il en aurait éprouvée; que dans la suite il a eu souvent des accès de convulsion et qu'à Ykge de vingt et un ans il a été pendant quelque temps tout à fait troublé, qu'il avait alors ragé au point qu'on avait été obligé de le lier.
Des renseignements pris il résulte que depuis des années le malade vagabondait et qu'il a été plusieurs fois condamné pour mendicité. Les antécédents épileptiques n'ont pas d'autre appui que les déclarations du malade lui-même. L'observation qui a été faite plus tard pendant quatre ans et demi n'a jamais pu fournir un soupçon d'épilepsie. Cependant dans les intervalles le malade présente l'image parfaite du caractère épileptique. C'est un homme morose, irritable, violent, hypocrite, tournant les yeux vers le ciel, homme qui souvent présente les faits d'une manière travestie, qui vit toujours en disputes et en querelles avec son entourage, qui est mécontent de tout, qui prétend tout savoir, mais qui néanmoins affiche toujours Fhumilité chrétienne, parle toujours de Dieu et ne se sépare jamais de son livre de prières.
Le 31 octobre 1878, après une nuit blanche et une phase de grande irritabilité, le malade apparaît profondément défiguré au point de vue mimique et gravement troublé dans son intelligence. Il déclare n'être personne, être un perroquet qui par suite de ses vastes études serait devenu fou. Maintenant tout est fini; il est le diable. Marche des pensées vive, profondément confuse. Le malade bat la mesure sur le banc, fait une strangulation sur son pénis, grimace, se met debout sur un pied, prend des positions tout à fait compliquées, glisse sur le plancher avec les jambes écartées, conserve les positions qui lui ont été imprimées; parfois il s'étend par
terre, imitcant le Christ crucifié, les yeux fermés et la bouche ouverte. Etat de rêverie profonde qui dure longtemps; en même temps il méconnaît l'entourage dans un sens hostile; il a évidemment aussi des hallucinations terrifiantes. Comme réaction à ces dernières, par moments il pousse des cris, des gémissements, fait du tapage contre la porte.
Le malade est sans sommeil, prend peu de nourriture; le pouls est très fréquent, les yeux sont anesthésiques, le coin droit de la bouche parésié. Avec un état crépusculaire tout à fait semblable au premier et qui dure pendant quelques jours, l'accès se termine le 15 novembre. Le malade n'en a gardé qu'un souvenir tout à fait sommaire, il motive ses menées clandestines par des voix qui lui commandent et par une peur violente. Il a appris qu'il doit être soumis à la torture.
Comme auparavant, il reste toujours le même être irritable, mécontent, quérulant, fainéant, bigot, mécontent de son entourage, mécréant et orgueilleux, aimant à se démener avec son livre de prières.
Le 9 mai 1879, après une morosité et une irritabilité croissantes pendant plusieurs jours, ainsi que de l'insomnie, le malade redevient de nouveau profondément troublé, et on le trouve avec une mine anxieuse et bouleversée. La nuit dernière, il a pissé au lit, il s'est piqué les oreilles ; il présente de nouveau les conceptions obsédantes et les mouvements contraints qu'on lui connaît; il demande aux gens de l'entourage pardon -de les avoir assassinés, donne au médecin le titre de Majesté, se croit dans un établissement politique et impérial, demande à cor et à cris après l'empereur: « Pourquoi permets-tu, seigneur empereur, qu'on me torture ainsi? » 11 montre sa jambe, disant qu'on devrait la lui couper, demande s'il est réellement le nommé B..., et parle de nouveau d'égorgement, etc., tout comme dans l'accès précédent. Confusion comme dans un rêve. Le malade se bai'bouille avec les plats qu'on lui donne à manger, lave son pénis dans la soupe, mord souvent d'une manière impulsive ses vêtements, fait des culbutes, se met sur la tête, et puis reste couché sans bouger dans la position du Chiist crucifié, fait des mouvements en coups d'aviron, comme s'il était sur l'eau.
Le 23 mai il se produit une rémission de plusieurs heures avec une lucidité passable pendant laquelle il raconte qu'il était agité par la peur d'être assassiné et par suite d'une lueur d'incendie.
Après un état crépusculaire durant plusieurs jours, pendant lequel le médecin est de nouveau pris pour la Majesté impériale, l'accès cesse le 2 juin.
Le 6 octobre, nouvel accès qui dure jusqu'au 21 octobre et qui, dans son essence, se présente tout à fait semblable au précédent. De nouveau le malade est profondément troublé et bouleversé dans sa mimique. Il veut s'arracher les dents, s'accroche, pris de peur, au grillage de la fenêtre, demande qu'on lui dégage la langue, qu'on lui coupe son membre, parce que c'est lui qui a été l'équarrisseur. Il demande oDêÇre brûlé ou ligotté dans les montagnes; il parle beaucoup d'égorgement, de feu;- il dit qu'on pourrait lui couper la tête et que, au bout de trois jours, elle serait rempl^acée. A l'acmé des accès, il a de nouveau des mouvements contraints (glisse, syç.le plancher, se met sur la tête, les jambes en l'air; culbutes, mouvernents ei>^ caugs d'aviron, etc.), méconnaissance de l'entourage dans un sens hostileallapt jusqu'à ;l,a violence, marche précipitée et confuse des pensées qui roulent sur' la mort, lé sang, le feu et les mots de Dieu et de Majesté. . '',' " ' . ""* ''
Le malade parle beaucoup de la Mère de Dieu ; il a été propheté/et' mainîénàiit 11 est empereur; cette nuit l'empereur a tué l'impératrice d'un cJoù^'détdsil,'ii^âme de nouveau le médecin du titre de Majesté. ''' • '^5if:..'; |ii .i. ').'>■■:
Le il, rémission durant plusieurs heures pendant lesquelles il reè^Ôe£M-'p<ii#'^
moment l'entourage. Ensuite, de nouveau profonde confusion dans laquelle il parle de sang, de feu, du diable, de l'amputation de sa main et de son pied.
A partir du 14, le malade passe à l'état crépusculaire qui termine l'accès, et pendant lequel il est encore parfois question de Majesté, de sang et de feu. Ainsi, il prétend, entre autres, que ce n'est pas sa faute s'il a été témoin quand son père a assassiné sa mère, et qu'une grande mare de sang s'était produite sur le sol.
Un fait digne d'être remarqué est que, à l'acmé des accès, les artères étaient toujours convulsivement contractées, les extrémités froides et légèrement cyanotiques, et qu'avec la résolution de l'accès le spasme vasculaire cessait également, que le pouls devenait plus plein, plus mou, et que les extrémités redevenaient chaudes.
De nouveaux accès délirants qui se ressemblent typiquement sont observés: du 11 novembre jusqu'au commencement du mois de décembre 1879; du 24 décembre 1879 jusqu'au 5 janvier 1880; du 11 février jusqu'au 23 février; du 6 juin jusqu'au 20 juin ; du 12 juillet jusqu'au 18 juillet ; du 3 août jusqu'au 29 octobre (accès avec rechutes) ; du 17 novembre jusqu'au commencement de janvier 1881 ; du 29 janvier jusqu'au 12 juin; du 20 juin au 18 septembre; du 5 octobre au 25 février 1882; du 12 mars au 7 avril, etc.
Des injections de morphine faites au moment où les signes précurseurs se montrent, font avorter l'accès; autrement elles en atténuent la marche. Le bromure de potassium (jusqu'à 8 gr.) n'a eu d'action ni préventive ni atténuante.
Les fonctions intellectuelles ont, au cours des années, subi une baisse modérée, mais nettement prononcée.
F. — Folie périodique a forme d'instincts morbides
Cette forme de trouble périodique est encore peu connue.
Il s'agit ici sans doute d'instincts qui sont organiquement mis en mouvement, qui poussent impérieusement à leur satisfaction et qui forment le fond et l'essence du tableau de la maladie et ne sont pas, comme dans de nombreux cas d'aliénation simple ou périodique, un symptôme accidentel et secondaire.
La science actuelle connaît comme phénomènes nettement morbides l'obsession périodique de boire et de faire des actes sexuels. La signification morbide et particulièrement dégénérative de ces états est prouvée cliniquement par leur retour périodique accompagné de tous les symptômes cliniques de la folie périodique. Il faut particulièrement relever le fait que la personnalité psychique pendant Taccès n'est pas la même que pendant l'intervalle et que la tendance morbide de l'instinct n'est le propre que de la personnalité psychopathique. D'autres éléments dégénératifs peuvent encore se rencontrer notamment dans les tendances de l'instinct sexuel, en tant que ces tendances sont souvent perverses et leur satisfaction impulsive.
Quant aux cas de psychopathia sexualis périodique qui sont encore peu connus, il suffit ici de renvoyer le lecteur à la monographie de l'auteur du présent ouvrage. Par contre la dipsomanie périodique paraît assez connue scientifiquement et au point de vue pratique assez importante pour qu'elle soit traitée ici.
DEGENERESCENCES PSYCHIQUES !3i7
Dipsomanie ou ivrognerie périodique K — Il y a des individus qui périodiquement sont atteints d'un état morbide au physique et au psychique, état dans lequel le besoin de consommer de l'alcool se fait sentir d'une manière impérieuse, besoin auquel le malade, empêché temporairement par un trouble psychique de faire valoir ses capacités éthiques et intellectuelles, ne peut opposer aucune résistance.
Le dipsomane se distingue, au premier coup d'oeil, du buveur habituel et ordinaire, de l'ivrogne chronique, par le caractère rigoureusement épisodique de sa manie à boire; du faible qui ne peut pas résister à la tentation de se livrer aux excès alcooliques et qui ne peut pas garder en poche sa paye de huit jours ou ses appointements du mois; le dipsomane en diffère de prime abord par la contrainte organico-psychologique qui l'attaque et le subjugue sans égards pour le temps, le lieu, l'occasion et qui fait que, seul et à l'écart, loin du cercle des gais buveurs, il se livre à ses excès.
Le dipsomane se distingue du maniaque qui, par une sensation de plaisir, dans une humeur de gaieté folle, etc., s'enivre, par la circonstance que son impulsion naît d'unevive sensation de déplaisir et quel'alcool qui chasse ordinairement les soucis ne produit pas chez lui l'effet physiologique de la gaieté.
Le dipsomane diffère encore du buveur ordinaire par le fait que dans son avidité morbide il n'est rien moins que difficile, qu'il ne vise que la quantité et qu'à défaut d'une bonne boisson et, en proie à une perversion morbide du goût, il a, selon les circonstances, recours à la cruche de vinaigre et môme à la cannette de pétrole.
Le dipsomane se rapproche dans ses manières encore plus du mélancolique physiologiquement déprimé qui souvent cherche dans la bouteille de vin ou d'alcool la consolation et l'oubli de ses chagrins et de sa misère. En effet on peut établir chez la grande majorité des dipsomanes que l'impulsion dipsomaniaque se produit au cours d'un accès neurasthénico-dysthymique aigu avec tendance aux retours périodiques et qu'elle est entretenue par cet état de dépression physique et morale, car l'alcool est un moyen de jouissance et de stimulation pour le système nerveux (analogue à la morphine, la cocaïne etc.), et de nature à rendre plus supportable l'état de mal aux cheveux physique et moral. En outre il semble exister des cas où l'impulsion à boire afflige l'individu d'une manière tout à fait primaire et forme le fond du trouble. Une analyse plus minutieuse démontre que ces cas sont des raptus impulsifs à boire et à retour périodique dans les états de faiblesse mentale originaire (voir plus loin folie morale) tels queMendel a appris à le connaître, ou des phénomènes géminés périodiques et dipsomaniaques dans lesquels le tableau de la folie furieuse empreinte de colère apparaît si l'on rend impossible au malade la satisfaction de son impulsion dipsomaniaque.
' Brùhl-Gramer, Trunksuchl, 1819 (la meilleure monographie). — Clarus, Beii.^ p. 129. — llenke, Abhdl., IV, p. 304. — Foville, Arch. géiiéf. (notices historiques et biographiques). — With, Ueber Dipsomanie, Thèse de doctorat, Berlin, 1869. — Lykken, Ho.sp.^ Ibid., 1878 [Schmidls Jahrb, 1899, 1). — Rose, Deutsche dur., 1885, fasc. 7, p. 41. — Praetorius. Thèse de doctorat, Berlin, 1882.
bl8 PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE SPECIALES DE LA FOLIE
La dipsomanie ne se rencontre probablement que quand le cerveau est taré. C"est ainsi que s'explique aussi le fait qu'elle éclate souvent dans les pbases physiologiques de la menstruation, de la grossesse, de la ménopause qui évidemment produisent de nouvelles prédispositions à cette maladie, et que, en outre, très fréquemment on constate la présence des névroses constitutionnelles 'neurasthénie, hystérie, épilepsiej. La première cause occasionnelle est ordinairement une vive émotion morale ou un surmenage physique et intellectuel. L'état neurasthénico-dysthymique aigu qui en résulte ou l'exacerbation de la névrose existant déjà depuis longtemps s'ajoutent immédiatement et représentent le stade prodromique qui peut durer des heures et même des jours.
Le malade perd le sommeil, devient congestif; il se plaint de pression à la tète, éprouve une entrave intellectuelle et un découragement qui vont en augmentant, un ennui désolant, une lassitude générale, une agitation et une inquiétude nerveuses, une oppression anxieuse, des alternatives de chaud et de froid, des malaises paralgiques. Alors se produit une impulsion instinctive et impérieuse vers l'alcool à laquelle il se livre après une lutte et une résistance pénibles qui peuvent aller jusqu'au taedium vitae. Les premiers verres apportent un soulagement mais seulement d'une manière passagère; dans ce cas l'alcool fait ses preuves comme narcotique étourdissant, comme stimulant, sans que le malade eu éprouve un plaisir proprement dit.
Toujours et toujours le malade neurasthénico-dysthymique est poussé à saisir de nouveau la bouteille, semblable en cela au morphinomane qui, à une certaine phase, se fait injectioDS sur injections. Aux symptômes de la maladie se joignent peu à peu ceux de Tintoxication alcoolique qui cependant, analogues au changement d'efiet toxique de la morphine dans certains états psychiques exceptionnels, se montrent ordinairement plus tard et moins forts que dans l'état normal.
Les choses se passent ainsi pendant des jours et parfois même des semaines; dans ce dernier cas cependant il est probable que des accès séparés par des rémissions et par des intermissions doivent se manifester. Enfin et alors c'est presque toujours par une baisse rapide que l'accès fait sa résolution. Le malade devient tranquille, épuisé; il n'éprouve plus le besoin des spiritueux; il commence de nouveau à dormir régulièrement et, après un stade consécutif de torpeur intellectuelle avec phénomènes d'alcoolisme plus ou moins prononcés, il revient au statu quo ante pendant lequel souvent, durant quelques jours encore, il est tourmenté par les remords et importuné par un sommeil agité et peu réparateur, par la prostration intellectuelle et par un malaise général.
Dans les accès qui se prolongent ou qui se répètent fréquemment les symptômes du delirium tremens peuvent se joindre au paroxysme et ceux de l'alcoolisme eu général peuvent se développer.
Les accès de dipsomanie se répètent dans le délai de plusieurs semaines ou de plusieurs mois (ivrognes trimestriels), parfois aussi au bout d'un an. Le pronostic est en général défavorable. Avec l'internement durant des
DEGENERESCENCES PSYCHIQUES 510
années dans un asile et conjointement au traitement tonique et à l'application empirique des moyens qui pourraient éventuellement arrêter l'accès imminent (injections de morphine), on peut utiliser les calmants 'cure opiacée, paraldéhyde, hydrate d'amylène comme hypnotiques) quand l'accès a éclaté.
Observation LU. Dipsomanie. — K..., négociant, cinquante-neuf ans, homme qui est arrivé à la force du poignet, doué de grandes qualités intellectuelles et d'une persévérance de fer au travail, m'a consulté au mois de juin 1886, pour cause de dipsomanie. Son père était un homme nerveux, irritable. Le malade se dit lui-même nerveux, irritable, émotif, broyant du noir de tout temps, homme sentimental, tout de suite irrité quand quelque chose ne marche pas comme il le veut, ne retrouvant que difficilement son équilibre et perdant le sommeil pendant une longue période de temps. Un parent trouve qu'au fond le malade n'a jamais été en équilibre moral et qu'il paraissait toujours déprimé ou exalté. Le malade avait beaucoup de soucis et d'émotions dans sa famille et dans son vaste négoce.
En 1873, à l'occasion d'un embarras financier, il est devenu neurasthénique, dysthymique, sans sommeil ; il avait perdu tout courage, se désespérait, et dans cet état il se livra à la boisson, contrairement à ses habitudes. Au bout de huit jours, il avait repris son équilibre. Dans la période qui suivit, il se porta relativement bien, était très actif et très rangé dans sa vie. Il y a quatre ans et demi, à la suite de violentes émotions, un état dipsomaniaque s'est produit qui, depuis, est revenu à des intervalles de quatre à cinq mois. Les phénomènes prémonitoires sous forme de faiblesse irritable du système nerveux remontent, en faisant l'examen des faits, jusqu'à deux ans avant cet accès, car, à cette époque déjà, le malade se fatiguait plus facilement au physique et au moral ; il dormait mal, il se sentait le malin las et exténué, montrait une émotivité et une irritabilité croissantes, ets'émotionnait outre mesure du moindre contre-temps. Contre ces symptômes neurasthéniques, il prenait de temps en temps avec succès un peu de cognac, à l'occasion même de l'eau de Cologne.
Les prodronies des accès durent jusqu'à dix jours et consistent en phénomènes de neurasthénie exacerbante, en même temps que de la dysthymie et des phénomènes d'entrave psychique se manifestent.
Il y a alors une grande lassitude, un épuisement intellectuel et physique, un manque d'intérêt pour tout allant jusqu'à l'apathie désespérée et à l'aboulie, et un grand besoin de dormir. Le malade lui-même désigne son état dans ce stade comme un mal aux cheveux moral et psychique ; il est excessivement faible, morose, il a un dégoût pour ses affaires les plus importantes, un ennui désolant, il ne s'intéresse plus à rien.
Pour sortir de cet embarras insupportable, il a recours aux spiritueux, avec d'autant plus de plaisir qu'ils lui procurent le sommeil. A défaut de vin et de liqueurs, il a déjà bu de l'eau-de-vie ordinaire, même du vinaigre et du pétrole. Cependant, il ne boit jamais par soif, mais par besoin, pour faire cesser son fâcheux état. II n'éprouve jamais aucun plaisir en buvant. Lui-même est surpris de sa tolérance pour les spiritueux. Ainsi, dans l'acmé de son accès, il boit jusqu'à 2i verres de cognac et beaucoup de vin en un seul jour sans être gris.
Les gens de son entourage rapportent que quand on veut l'empêcher de boire, il se met en colère, qu'il quitte alors, même en négligé, la maison et se livre à son impulsion dans les cabarets les plus borgnes. Abandonné à lui-même, il passe la plus grande partie de sa journée au lit, richement muni de cognac et de
toutes sortes de vins. 'Il évite toute occupation intellectuelle, lit tout au plus des livres écrits pour la jeunesse, ne veut voir personne de sa famille. Il reste dans cet état au maximum quatre semaines, mais il y a des intermissions de deux à dix jours, de sorte que les accès prolongés peuvent être considérés comme une série d'accès plusieurs fois répétés. A l'acmé des accès, le malade est toujours sans sommeil. Le libido, ordinairement normal, manque complètement pendant ce temps.
La résolution de l'accès s'accomplit rapidement avec la disparition des malaises dysthymiques, abouliques et neurasthéniques et avec le retour du sommeil qui cependant est au commencement troublé par des rêves terrifiants. Les symptômes d'alcoolisme manquent. Dans les intervalles, le malade se trouve bien, si l'on fait abstraction de sa nervosité habituelle et de son état d'esprit irritable et oscillant sans cesse entre les extrêmes ; il n'éprouve pas non plus aucun besoin de prendre de l'alcool.
L'examen du corps de cet homme vigoureusement bâti est négatif. L'expression névropathique de l'œil mérite d'être notée. Le traitement au début (hydrothérapie, bains de mer, climat des montagnes, etc.) a pour but d'agir comme tonique sur le système nerveux. Toutefois, les accès reviennent typiquement, mais ont un cours très atténué, par suite du traitement par l'opium (jusqu'à Os^.io d'extrait aqueux), de sorte que deux verres de vin rouge et une bouteille de bière par jour suffisent à satisfaire le besoin de l'alcool. La paraldéhyde a eu une action fortement hypnotique.