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II. — Troubles psychiques transitoires

Ils consistent en états circonscrits, d'une durée nettement déterminée, dont le cours s'accomplit pour la plupart en quelques heures seulement, parfois aussi dans l'espace de quelques jours, et qui se déclarent brusquement et se résolvent de même. Ils peuvent se rencontrer comme précurseurs ou plus souvent comme états consécutifs des accès épileptiques, soit comme accès subits, soit comme accès qui ne se manifestent qu'au bout de quelques heures ou de quelques jours ; ils peuvent aussi, et ce cas est plus rare, se présenter comme accès intervallaires, mais autonomes chez l'épileptique. Ils apparaissent de préférence particulièrement après les accès épileptiques accumulés, surtout lorsqu'une période sans accès les a précédés. Parfois il arrive que les accès épileptiques vertigineux ou classiques ne se présentent pas et ils sont refoulés pour ainsi dire par ces accès psychiques qu'on peut alors considérer comme leurs équivalents.

Il y a des cas authentiques où ce fait s'est produit pendant plusieurs

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dizaines d'années. On désigne habituellement ces cas sous le nom d'épilepsie larvée ou épilepsie psychique'.

Comme cette transformation de la névrose et par suite cette substitution des accès se fait très facilement dans l'épilepsie qui n'est que vertigineuse, le tableau typique de l'épilepsie tend à s'effacer. De môme que les formes cliniques de l'accès épileptique ordinaire ont vu leur nombre s'augmenter au cours des recherches scientifiques, il en a été de même des accès psychiques et des équivalents. On peut même supposer, à plus forte raison, que ces derniers ne nous sont pas encore tous connus, et que beaucoup de cas d'aliénation suraiguë, notamment de manie transitoire et de raptus mélancolique, de folie périodique avec accès de courte durée, sont en corrélation pathogénique avec la névrose épileptique.

Les tableaux cliniques qui se produisent ici sont très variés. Ils le sont surtout par le fait que non seulement les divers équivalents peuvent alterner chez le même individu, mais qu'encore ils peuveut se présenter combinés dans un même accès. Ainsi que dans les formes somatiques les plus différentes de l'épilepsie, un symptôme, l'obnubilation de l'intelligence, pouvant aller jusqu'à la perte de la conscience, reste constant, il en est de même aussi de ces accès psychiques. Ils se produisent sur le terrain commun d'une obnubilation qui peut s'accentuer jusqu'à la suppression de la conscience, obnubilation à laquelle correspond un souvenir sommaire terni, défecteux, ou même manque tout à fait.

Les formes du trouble de la conscience qui constituent le fondement de ces accès psycho-épileptiques si variables sont : a) la stupeur, [ï) les états crépusculaires. Sur cette base peuvent se rencontrer des actes impulsifs, des délires, des hallucinations, des états d'anxiété et d'autres troubles élémentaires, comme complications. L'obnubilation de la conscience donne alors aux actes et aux délires de ces malades un cachet caractéristique, incohérent, rêveur, confus.

On a alors comme accès psychico-épileptiques transitoires des plus importants, comme simple trouble de l'intelligence ou comme complication d'autres symptômes élémentaires psychopathiques :

1° La stupeur.

Elle existe rarement comme phénomène autonome, mais habituellement comme phénomène succédant aux accès. Elle peut durer d'une demiheure à plusieurs jours. Elle existe rarement seule et isolée ; la plupart du temps, il y a des délires et des hallucinations terrifiantes ; parfois ceux-ci sont remplacés par des délires religieux de nature expansive, caractérisés par une incohérence et une absurdité à allures somnambu-

1 Leffrand du Saulle,.!»». d'/ii/f/.. avril 1875. — Garimond, Ann. mcd. psi/clt., 1878, fasc. 1 et 2 (Histoire et critique de l'épilepsie larvée. Discussion de la Soc. de méd. légale. Ann. dlujçj. publ., cet. 1877). — Weiss, Wien. med. Wochenschi:, 1876, 17, 18. Ann. med.psych., janvier, mars, mai 1873, Des Iransformalions épilep tiques. — Legraiid.. Elude, p. 84.

liques. Samt a aussi observé de la verbigération avec un état de profonde confusion semblable à celle d'un songe. Habituellement cependant il y a mutisme. D'après le même auteur, cette stupeur épileptique diffère de tous les autres genres de stupeur par la difficulté de la perception, le trouble de l'intelligence très accentué, la confusion et les explosions de violence subites.

Observation LIX. Stupeur épileptique. — Ganster, trente- quatre ans, célibataire, journalier, originairement imbécile, épileptique depuis son enfance, est venu le 0 août 1873 de son village au chef-lieu de canton s parce que Dieu le lui avait commandé !» Il se trouvait en état de délire, parlait avec confusion de diables, de Dieu, de pillage, d'hostilités, était profondément troublé intellectuellement, anxieux, stupide pendant des heures entières, regardant devant lui avec des yeux fixes. Le 12 août il revenait à lui; il ne se rappelait que d'avoir eu la tête troublée, d'avoir eu des apparitions de feu et d'avoir reçu un message du ciel.

A l'asile il eut chaque jour plusieurs attaques épileptiques en partie classiques, en partie consistant en spasmes toniques avec perte de connaissance. Elles éclatent sans aura, durent plusieurs minutes et laissent derrière elles un état crépusculaire durant plusieurs heures. Par suite du traitement avec le bromure de potassium (6 gr.) elles deviennent rares et disparaissent complètement avec le temps. En revanche, depuis 1874, des états curieux de stupeur se produisent à des intervalles de trois à quatre mois; le malade alors est couché, les yeux immobiles, écarquillés, avec des pupilles élargies et à réaction paresseuse, et les globes oculaires anesthésiés; il est muet, sans réaction, la figure grimaçante. La peau et les muqueuses sont très pâles pendant ces accès qui durent huit jours; les artères sont fortement contractées. Dans cet état cataleptiforme, le malade reste dans les positions qu'on lui imprime, cependant sans flexibilitas cerea. Il ne dort pas ; il faut le gaver. Il laisse couler sous lui ses excréments. Les excitations de la peau et des sens ne provoquent aucune réaction. Au bout de huit jours il reprend ses sens et ne sait rien de ce qui s'est passé. En 1877, se montrent à plusieurs reprises des accès vertigineux.

Le 13 mai 1877, un état d'excitation psycho-motrice de plusieurs jours se produit au cours d'un accès de stupeur, état pendant lequel le malade, sans conscience, danse, tourne en cercle comme par obsession, tremble de tout son corps, verbigère et parle sur le ton d'un sermon sans fin, un idiome nouveau, incompréhensible, et ne contenant que des fragments tronqués de mots allemands.

Le 24 mai 1877, le malade meurt de phtisie pulmonaii'e.

2° État crépusculaire.

Il se produit à la suite des accès, dans les intervalles qui séparent une attaque de l'autre ; mais on le rencontre aussi comme trouble psychique atitonome avec une durée variant entre plusieurs heures et plusieurs mois. Ces états crépusculaires indiquent un changement dïntensité dans la continuité du phénomène. Ils apparaissent rarement sous forme pure; ils sont, dans la plupart des cas, compliqués d'autres troubles élémentaires.

Comme états ayant une grande importance au point de vue clinique et médico-légal, il faut citer :

a). Les états crépusculaires avec angoisse (petit mal, selon Falret), c'està-dire une grave dépression psychique dont le malade n'a conscience qu'à

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demi, qu'il éprouve comme uue profonde douleur intellectuelle allant jusqu'à l'allégorie démonomauiaque et qui se combine avec de l'angoisse, de la confusion dans les idées, et avec une obsession et une reproduction douloureuses, ordinairement limitées à quelques groupes de conceptions anxieuses. Sous l'influence de cette obnubilalion anxieuse et de cette oppression, le malade devient vagabond, oJiassé parla terreur d'un endroit à un autre. Il a souvent une perception hostile de son entourage, ce qui fait qu'il s'irrite contre lui. Souvent il se produit des actes impulsifs destructifs dirigés contre sa propre personne et motivés par la peur et par des idées obsédantes ; ou bien ils sont, pour la même raison et par suite d'une perception hostile, commis contre les gens de l'entourage. Ces actes destructifs se signalent par leur violence brutale et par leur inexorabilité. Conformément à la profonde confusion intellectuelle et à l'obnubilation de l'intelligence pendant la durée des accès, le souvenir de ces faits n'est que sommaire et dans tous les cas très obscur.

Ce trouble est plus rarement postépileptique qu'autonome, et, d'après les observations de Falret, il se rencontre plutôt sous la forme vertigineuse que sous la forme convulsive de l'épilepsie.

Observation LX. Etais crépusculaires épileptiques avec angoisse (petit mal). — Schmid, employé de commerce, vingt-neuf ans, est né d'une mère névropathe, atteinte de convulsions, a souffert lui-même de convulsions jusqu'à l'âge de cinq ans. A partir de cette époque, jusqu'à l'âge de neuf ans, on a observé chez lui des états de somnambulisme. Dans la période qui suivait, le malade était très nerveux, irritable et facile à épouvanter. A partir de seize ans, il eut de violents maux de tête, des tristesses habituelles, un caractère morose , une grande irritabilité émotive. A l'âge de dix-huit ans, tentative de suicide non motivée avec des allumettes. Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il eut souvent des accès d'angoisse et d'oppression sans motif, accès pendant lesquels il errait de tous côtés et était profondément troublé intellectuellement. Ces accès (petit mal) duraient quelques heures. Pendant une certaine période, le malade souffrit annuellement d"accès de vertige ; tout devenait alors noir devant ses yeux, et son intelligence s'obnubilait (vertige). Il entreprit un commerce et s'associa, en 1875, avec un autre individu. Ses affaires allèrent mal; son associé était malhonnête. Depuis le commencement du mois d'avril 1876, sommeil troublé, maux de tête, rêves terrifiants, difficulté à distinguer entre ses songes et la réalité lorsqu'il se réveillait le matin, dépression allant jusqu'au taedium vitae.

Dans la nuit du o au 6 mai 1876, il rêva que son associé malhonnête était devant lui et le menaçait. Il se réveilla, hors de lui, chercha une arme pour tuer son camarade qui couchait dans la même chambre et que, dans sa confusion, il identifia avec le personnage du rêve. Pendant qu'il cherchait sans succès une arme, il reprit ses sens et reconnut dans quel danger il s'était trouvé, ayant été sur le point de tuer un innocent. Le 6, au matin, il était déprimé, et l'après-midi, voulant se distraire, il alla se promener dans le parc de la ville.

Tout d'un coup, il fut pris de vertige, tout était noir devant ses yeux, une peur terrible le saisit. Il lui sembla que les passants l'attaquaient et le poursuivaient. Pris d'une angoisse indicible, il se sauva à toutes jambes, sans savoir où. Dans cette fuite, il ne voyait plus son entourage qu'avec des contours vagues.

Il ne saurait dire combien de temps il a couru. Enfin, il s'affaissa, hors d'haleine,

et pria un gardien de la paix, qui passait par là, de le protéger. Quand on l'amena à l'hôpital, ce qui eut lieu immédiatement, il avait la mine anxieuse et bouleversée ; son intelligence était visiblement obnubilée. Le soir, il devint lucide et dégagé de son angoisse. Le crâne est grand (circonférence : 58). Au côté gauche de la pointe de la langue il y a une cicatrice. Le malade nie avoir eu des accès épileptiques proprement dits. Comme l'observation consécutive n'a permis de constater rien de notable, sauf une certaine dépression, le malade fut relâché sur sa demande.

Si). Comme aggravation de l'état que nous venons de décrire, aggravation causée par un trouble plus profond de l'intelligence et par des délires et des hallucinations de complication, se présente le grand mai (Falret), c'està-dire le délire hallucinatoire, persécutoire, furieux, et qui éclate brusquement. Le sujet terrifiant des idées délirantes, les délires des sens qui consistent habituellement en visions horribles (hantise de fantômes, danger de mort), la confusion et le trouble de la conscience, donnent à ce délire épileptique un cachet particulier qui se caractérise encore mieux par de fréquents épisodes de stupeur, parfois aussi par des apparitions passagères de délire religieux primordial. Comme réaction contre cette terreur intellectuelle avec trouble profond, on voit se produire de violentes décharges psycho-motrices sous forme de lutte et de défense aveugles contre des spectres, contre les gens de l'entourage qu'on perçoit sous un jour hostile, des états d'irritation furieuse dans lesquels le malade rage et devient inabordable, talonné par la peur de la mort et le désespoir, donne des coups autour de lui, mord, crache et devient très dangereux pour l'entourage, ainsi que le prouvent les annales de la médecine légale.

Comme variété rare de ce délire hallucinatoire terrifiant, j'ai observé des délires hypocondriaques.

La résolution de ces états de grand mal est brusque, du moins en ce qui concerne le délire; cependant, ordinairement, l'état crépusculaire confus lui survit encore pendant quelques heures et même quelques jours, ou bien le malade, après une phase de stupeur, revient à l'état de lucidité.

La durée totale des accès varie entre quelques heures et plusieurs jours. Les souvenirs du malade, qui semble sortir d'un rêve pénible, sont très sommaires. Dans la plupart des cas, il y a précisément lacune dans les souvenirs pour toute la durée de l'accès.

Ces délires se rencontrent surtout dans l'épilepsie convulsive, et pour la plupart comme précurseurs ou comme suite immédiate des accès classiques, notamment des accès en séries.

Observation LXI. Elals crépusculaires délirants postépilepliques. — Morbach, vingt-cinq ans, fils de fonctionnaire, a été reçu à la clinique le 9 juillet 187G. Le pèi'e était un homme excessivement irascible et porté aux colères violentes. A l'âge de six semaines, le malade lut atteint d'un eczéma qui a duré jusqu'à l'âge de quatorze ans et qui, depuis, revenait sous forme d'accès. A l'âge de quatorze ans se produisaient épisodiquement des convulsions dans les extrémités supérieures, en même temps que du vertige et une obnubilation de l'intelligence. Après quelques mois et consécutivement à une attaque de choléra, eut lieu le premier accès d'épilepsie. Depuis, les accès revenaient à des intervalles qui variaient entre quelques jours et

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une semaine. Le malade devint irascible et fut un peu retardé dans son développement intellectuel.

Depuis la fin de 187"), il se produisit des délires furieux postépileptiques environ tous les trois mois. Après des accès accumulés, un état crépusculaire se déclara le 9 juillet 1876, état pendant lequel le malade était sans sommeil, et paraissait troublé dans son aspect et dans son esprit. Le 11, pendant la nuit, un délire furieux terrifiant vint s'y ajouter. Le malade devint très anxieux, sauta tout d'un coup du lit, saisit un autre malade qu'il serra à la gorge, cria, se mit en rage et se débattit furieusement. Le lendemain matin, il se trouva, à son grand étonnement, au cabanon d'isolement. Il était encore dans un léger état crépusculaire, et put raconter seulement qu'il avait eu peur des assassins, qu'il avait entendu du fracas et des coups de canon terribles et avait vu tout en sang et en flammes. Le 13, l'après-midi, le délire se déclara de nouveau et dura jusqu'au 21 ; le malade présenta le même état que dans la période du 11 au 12. Il rageait, criait au secours. La tête était congestionnée. Pouls de 120 à 140°. Jusqu'au 23, l'état crépusculaire persista. Le malade est soumis à un traitement parle bromure de potassium (6 à 12 gr. par jour). Les accès épileptiques -deviennent rares; plus rarement encore et à peine une fois par an il arrive à avoir du délire postépileptique similaire à celui des temps passés. Le caractère épileptique (irritabilité, humeur morose) et l'imbécillilé ne changent pas. Par moments le malade devient tout d'un coup agressif avec son entourage, par suite d'illusions (les figures des gens de l'entourage se transforment en masques horribles) ; parfois, de légers états crépusculaires se montrent avec hallucinations subites (voix injurieuses, nouvelles de la mort de parents, etc.), qui peuvent être interprétés comme des délires abortifs.

Observation LXII. Etats crépusculaires ; délire terrifiant avec fragments de délire religieux. — Hollerer, vingt-cinq ans, fils de paysan, reçu le 14 février 1875, a une sœur épileptique ; a souffert de convulsions violentes pendant sa dentition ; n'a appris à parler qu'à l'âge de trois ans, était imbécile.

En 1858, répilepsie se déclare sans aucune autre cause. Au début, les accès reviennent deux ou trois fois par jour, plus tard tous les quinze jours seulement, mais ils ont un caractère plus grave et une durée plus longue. Grande irritabilité d'humeur, baisse mentale progressive. Depuis l'âge de vingt ans, il y a parfois des états de délirium terrifiants après accès accumulés. Ces états sont tout à fait typiques; ils apparaissent quelques heures après les accès épileptiques qui laissent derrière eux une confusion intellectuelle profonde et durent jusqu'à huit jours. II fait claquer ses doigts, voit son père s'avancer sur lui menaçant, méconnaît son entourage dans un sens hostile; tel est le début du délire. Pendant la durée du délire, il existe un trouble profond de l'intelligence et de la confusion: « Tout cela percera à jour, — le bon Dieu ne m'abandonnera pas, — vous m'assassinez, — nous nous reverrons en enfer. » Le malade rage, se bat avec les gardes-malades, se défend d'une façon désespérée, ne tolère pas de vêtements, déchire tout, fouille dans la paille. Episodiquement, généralement à la fin du paroxysme, il chante, jubile, se fait de la paille et de ses bardes une sorte d'autel autour duquel il exécute des danses ; il se croit au ciel. L'état crépusculaire dure quelques heures et même des jours entiers après le délire. Amnésie absolue pour tout ce qui se passe pendant ce temps.

Le malade souffre de strabisme convergent depuis son enfance ; la pupille gauche est plus large que la droite.

Il fut impossible de donner régulièrement au malade du bromure de potassium. Après un court séjour à l'hôpital, status epilepticus et mort.

y). Etats crépusculaires avec délire religieux expansifK — L'appréciation clinique de ces délires qui ne sont pas rares chez les épileptiques, date de notre époque. Ils peuvent être considérés comme des équivalents des délires sus-nommés et se présentent aussi d'une manière paroxystique et sous forme d'accès bien nets. Ils roulent sur des visions de divinités et de choses divines (nomenclature de Dieu, — Samt). Les malades se croient Dieu, le Christ, les Prophètes, s'imaginent être au ciel, et cette croyance contribue probablement à provoquer des anesthésies musculaires et les délires d'ascension vers le ciel qui en résultent. Pendant leur délire les malades sont en rapport hallucinatoire avec Dieu, reçoivent des révélations, des prophéties, des ordres, etc., par exemple de tuer leurs parents pour qu'ils puissent entrer au paradis. Les gens de l'entourage sont souvent pris pour des juifs, des impurs, etc., et gravement menacés. Au milieu de ce délire qui les rend heureux, la scène peut changer subitement; le malade voit devant lui l'enfer, le jugement dernier, il devient un pécheur contrit et veut faire pénitence; mais il sort de ces épisodes toujours comme une personne béatifiée. Ces délires religieux se distinguent par leur monstruosité et par leurs allures féeriques. Dans la plupart des cas, le trouble de la conscience n'est pas très profond et alors les malades se rappellent au moins sommairement les événements du délire ; cependant il y a aussi des cas avec absence complète de souvenirs.

Episodiquement l'état peut s'accentuer jusqu'à devenir de l'extase. On observe aussi des états de stupeur intercurrents. Après un état de stupeur ou de crépuscule, le malade revient à l'état de lucidité.

Observation LXIII. Délire épileptique religieux expansif. — Tscherny, cinquante ans, journalier, fut atteint de convulsions pendant son enfance; une épilepsie s'ensuivit. Au début les accès ne se présentaient qu'à un intervalle de quelques semaines, plus tard de quelques jours, et avaient le caractère des attaques épileptiques classiques. Dans les dernières années, des délires religieux s'y ajoutèrent, et c'est pour ce motif que le malade a été reçu à l'asile le 4 aoîit 1873. L'observation faite sur lui pendant six ans a fait constater des accès épileptiques géminés qui se présentaient à des intervalles de quelques jours, précédés d'une irritabilité croissante et suivis d'une obnubilation intellectuelle et d'une confusion durant plusieurs heures. Le bromure de potassium n'eut qu'un succès douteux. II n'y a pas d'anomalies crâniennes, ni de troubles végétatifs de quelque importance. Il existe un degré modéré d'imbécillité qui se manifeste d'une manière incontestable. Le malade est le type achevé du caractère épileptique : homme morose, très irascible, bigot, religieusement hypocrite, qui a toujours le bon Dieu aux lèvres, un livre de prières dans sa poche, soupire à cause des sacrilèges du monde, tourne les yeux au ciel aussitôt qu'on parle des choses divines, de l'amour et de la bonté divine ; mais quand un autre malade le trouble le moins du monde dans sa contemplation et dans sa sérénité de pharisien, il réagit de la manière la plus brutale; une légère

* Toselb', Sur la religiosité des épileptiques, Arch. îtal., mars 1879. p. 98. — Skae, Journ. of mental science. 1874, attire Tattention sur le fait que les visions épileptiques d'Anna Lee ont donné lieu à la fondation de la secle des Sfiakers (trembleurs), que les délires de Swedenborg ont fait naître des sectes en Suède et en Angleterre, et que les hallucinations de Mahomet ont produit l'islamisme.

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interruption pendant qu"il fait sa prière à table, par exemple, suffit pour qu'il tombe sur les autres, provoque des zizanies et des querelles, et déclare la religion en danger.

Il se tient avec orgueil à l'écart des autres; il ne travaille pas, vit dans la pensée de Dieu et du Paradis, et considère son séjour à l'asile comme un martyre pour lequel Dieu le récompensera un jour. Trois ou quatre fois par an, tantôt avant, tantôt après les accès accumulés, il tombe dans un état d'irritation et d'agitation qui alternent ; cet état est dans la plupart des cas amené par une contrariété. Il profère des injures violentes contre son entourage mécréant et sacrilège; son intelligence s'obscurcit, il prend les gens qui sont autour de lui pour des diables, croit la religion en danger, croit devoir la défendre, exterminer les ennemis de Dieu; rage, donne aveuglément des coups autour de lui, demande à être crucifié pour la vraie foi. A l'acmé du paroxysme il tombe en extase, voit Dieu face à face, se frappe la poitrine et déclare qu'il est le véritable Homme-Dieu, le Christ, le vrai champion de Dieu, prophète et martyre. Il a voulu se faire crucifier pour la vraie foi, mais quand il voulut mettre à exécution son idée, il s'aperçut qu'un être déjà était attaché à la croix. Episodiquement, il rage et se livre à des actes de fureur contre les gens de son entourage profane qu'il prend pour des diables, des pécheurs, des impénitents.

Pendant cette période délirante la conscience est considérablement troublée, mais accessible encore aux impressions du monde extérieur. Par conséquent il n y a pas de lacune dans les souvenirs. Le malade se souvient de ses visions divines, mais ne les rectifie pas.

Les accès sont typiquement similaires à cette différence près qu'ils durent tantôt un jour seulement, tantôt cinq à six jours. Un état crépusculaire et une grande irritation constituent la transition vers l'état intervallaire.

8). Etats crépusculaires particuliers aiec idées romanesques de nature généralement expansive, qui, dans les changements de l'état de conscience, apparaissent tantôt comme de simples représentations obsédantes, tantôt comme des délires. Le malade qui, en apparence, jouit de ses sens, agit et parle consciemment, se trouve pourtant dans un état crépusculaire semblable à celui du somnambule. Il agit dans le sens de ses idées romanesques, accomplit un rôle ou une mission puisés dans son délire et se met par là en conflit grave avec le monde de la réalité et avec ses vrais intérêts. Ainsi, il peut se faire qu'en marchant il s'égare, qu"il se livre au vagabondage, qu'il déserte, qu'il commette des escroqueries, des vols, etc., actes dont ensuite il n'a aucun souvenir ou un souvenir très sommaire '.

La durée de ces états varie entre quelques heures et plusieurs mois. Il parait qu'ils ne se rencontrent que chez les individus qui n'ont pas eu ou n'ont eu ([ue rarement des attaques d'épilepsie classique, mais en revanche du vertige et des accès d'angoisse.

Observation LXIV. Etais de rêve épilcptique.— IIoll, vingt-deux ans, lithographe, né d'une mère migraineuse. Une sœur est épileptique; un frère a le crâne prognathe.

' Legrand du Saulle (/i/wr/e méd. Icf/ale, p. 110) cite comme un fait sans précédent dans la science, le cas d'un commerçant qui s'était déjà fait remarquer par ses nombreux voyages sans plan ni but et qui, un jour, à son grand étonnement et elTroi, se retrouva à bord d'un paquebot à Bombay, au lieu d'être à Paris.

o70 PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE SPECIALES DE LA FOLIE

Le malade était, dans son enfance, chétif, eut des convulsions, se développa lentement, apprenant à l'école très difficilement. A l'âge de treize ans, trauma capitis avec perte de connaissance. Depuis sa jeunesse, penchant romanesque pour les chimères et les imaginations. Il lisait de préférence des romans, des contes de chevalerie et souvent il arrivait à peine à établir une démarcation entre les choses lues et la réalité. Souvent, au milieu de son travail, il rêvait de scènes romanesques qu'il avait lues ou qu'il avait vues au théâtre; il devenait distrait et tout à fait incapable d'exercer son métier. A l'époque, de la puberté, il s'adonna à l'onanisme qu'il pratiqua jusqu'à ces temps derniers. Dès son enfance nerveux, très émotif; il a été pris de peur violente en 1869, à cause d'un chien qui le mordit à la jambe. Longtemps encore après cet accident il se sentait nerveux, très agité. Depuis il ne put plus supporter le vin. S'il se laissait aller à en prendre seulement deux verres, il était pris d'une angoisse violente, de crampes toniques dans les extrémités, de bruissement dans la tête et de difficulté de la respiration. Depuis trois ans se produisaient à des intervalles irréguliers de plusieurs mois des accès dans lesquels le malade tombait par terre, restait évanoui pendant plusieurs minutes pour se réveiller ensuite avec une crise de pleurs violente. Une sensation de froid ayant les allures d'un aura et qui se répandait avec la rapidité de l'éclair des pieds à la tête, annonçait toujours ces accès. Depuis trois ans, se montrent à des intervalles irréguliers de plusieurs mois des états que le malade lui-même désigne comme états sans connaissance. Pendant ces états il est incapable de penser, il est tout troublé et il ne garde de ce qui se passe alors qu'un souvenir tout à fait sommaire. Les signes précurseurs de ces états sont : des visions d'êtres hostiles, menaçants, mauvaise odeur comme si on avait brûlé du soufre, et un vacarme assourdissant dans les oreilles.

Dans ces dernières années, le malade a été en outre pris parfois d'un trouble de l'intelligence particulier, trouble pendant lequel il agissait en partie dans le sens de ses dées romanesques « qui lui étaient tombées du ciel », ou bien il accomplissait des actes tout à fait impulsifs, motivés par rien, et dont il n'avait conscience qu'après leur exécution, ce qui lui causait alors beaucoup de dépit et de chagrin. Ainsi il lui arriva qu'au milieu de la nuit il fut pris de l'impulsion de faire une promenade, et il se mit à flâner sans aucun but. Un jour qu'il faisait une commission, l'idée lui vint sans aucun motif de partir pour Leoben. Il la mit ù exécution aussitôt et le lendemain à son grand étonnement il se réveilla à Leoben, ne comprit pas cette bêtise pour lui inexplicable et rentra tout honteux avec de l'argent qu'il emprunta. Il fît des excursions semblables et sans but à Mai'burg, Fuerstenfeld, etc.

La guerre franco-allemande a produit sur le malade une profonde impression. Il se délecta à la lecture des journaux rapportant les victoires de l'armée allemande ; souvent il s'enivrait de l'idée qu'il était un héros lui aussi, de l'idée de se faire soldat et ensuite empereur. Souvent il avait l'idée de devenir pi^ince régnant, de fonder un royaume, de livrer des batailles, de se conquérir une belle fiancée.

Dans ces dernières années, il lui arriva à plusieurs reprises, environ une ou deux fois par an, et pendant une période de cinq à six semaines, de s'absorber complètement dans ses idées fantastiques qu'il désigne lui-même « comme tombées des nuages » ; alors, dans cet état étrange et crépusculaire de la conscience, il prenait pour la réalité tout ce qu'il avait considéré jusque-là comme un jeu de son imagination. Quand même alors sa conscience s'éclaircissait pour quelques heures, la simple méditation de ses idées romanesques suffisait pour qu'il transformât en réalité apparente ce que le monde de son imagination lui avait présenté. Alors il se croyait roi, chef d'armée et dirigeait des batailles. Tout d'un coup la compréhension du caractère insensé de ses projets lui revenait et il comprenait qu'il n'avait que rêvé.

Après ces accès il se sentait pendant longtemps las et épuisé intellectuellement. Le souvenir de cet état de rêves n'était que très sommaire.

Au cours de l'automne 1874, le malade eut des troubles des deux yeux, troubles accompagnés de symptômes de mal de tête frontal et de sensations de brûlure dans les orbites.; cela le rendit incapable de travailler et l'amena à l'hôpital au commencement du mois de janvier 187o. Le séjour à l'hôpital ne lui était pas agréable; l'aspect des malades le faisait souvent trembler de tout son corps; de plus, pendant la nuit, il était hanté par toutes sortes d'images terrifiantes. Le 18 mars 1875, au soir, le malade, jusqu'alors tout à fait libre psychiquement, se mit à crier subitement : « Je suis le roi Stuart. Donnez-moi une épée et le cadavre de ma mère. » Il délirait, rageait; on lui fit une injection de morphine de Gsr, 04; il redevint calme et, après un état crépusculaire, il reprit ses sens le 19 au matin. Il se souvenait seulement que le 18 au soir, au moment de se mettre au lit, il avait été tout d'un coup entouré d'une foule d'êtres, avait entendu un vacarme terrible et avait été pris de vertige. Les jours suivants, le malade était tout à fait lucide, mais légèrement alourdi et il se plaignait de mal à la tête. Le 29 mars, le malade est pris tout d'un coup de terreur : il pâlit, a le vertige, s'affaisse en respirant convulsivement, perd conscience et reste pendant dix minutes dans cet état sans que des convulsions se produisent. A partir de ce moment jusqu'au mois de mai il se produit chaque jour plusieurs accès de délire stéréotypé. Les accès commencent ordinairement par un bruit de bataille. Le malade demande son épée, s'élance comme un général en chef à la tète de ses troupes vers l'ennemi, s'escrime furieusement et donne des coups d'estoc autour de lui, ranime les siens au combat. Il les mène à la victoire, ensuite Te Deum, marche de la victoire, que le malade chante et tambourine. Puis banquet de gala avec toasts, il est proclamé duc, on distribue les décorations gagnées sur le champ de bataille, discours adressé à l'armée, solennité commémorative en l'honneur des soldats morts, consolations à leur famille; après quoi Son Altesse se retire avec sa fiancée princière dans la chambre nuptiale et s'endort. Parfois il y a encore un épilogue : il vante les charmes et les vertus de sa fiancée avec un enthousiasme dithyrambique et dans un pathos boursouflé.

Les pupilles ordinairement d'une largeur moyenne se dilatent au maximum pendant l'accès ; la tête et les extrémités sont froides, le pouls ordinairement à 60 monte à 100; il est très petit et accéléré. Les impressions à la douleur et au toucher sont perçues; des phénomènes spasmodiques ont lieu sans que le malade y fasse attention. L'azotite d'amyle provoque une prompte réaction, mais n'a aucune influence sur l'évolution de l'accès. Par contre, les injections de morphine aux doses de Os'',01 ù 0s'-,02 agissent et coupent l'accès si on les fait dès le début. Les accès qui durent plusieurs heures, arrivent brusquement, irrégulièrement ; l'impulsion est donnée par le vacarme, un bruit de détonations, etc., mais surtout par le fait que le malade s'abandonne de lui-même à ses idées romanesques qui alors s'accentuent immédiatement jusqu'à l'intensité d'hallucinations et le placent tout d'un coup dans le monde de ses rêves. Pour cette raison il évite autant que possible de parler de ses « idées », car autrement il se mettrait de nouveau dans son état. Pour les incidents passés pendant l'accès ainsi que pour les faits du délire, il n'y a chez lui aucun souvenir ou la plupart de temps un souvenir très sommaire. Après l'accès le malade est légèrement stupide, son intelligence est un peu obnubilée; il est très irritable, se plaint (le mal de tête, de vertige. Si un accès nouveau se produit au bout de quelques heures, l'intelligence ne s'éclaircit pas tout à fait pendant l'intervalle.

Dans la période intervallaire le malade est lucide, mais rêveur; il s'abandonne à ses idées romanesques, hanté par des rêves nocturnes, plein d'angoisse. Il se plaint

souvent de maux de tête et de ce qu'il ne peut pas échapper au monde de son imagination.

A partir du 24 mars on lui donne chaque jour 6 grammes de bromure de potassium et peu à peu cette dose est portée à \i grammes. Un succès bien net n'a pu être constaté. Fin mai, les accès délirants devinrent plus rares. Le 6 juin, après un accès, alors que le malade paraissait lucide, il devint d'un coup douloureusement déprimé, demanda vivement à s'en aller et menaça de tout casser. L'intelligence était profondément troublée, la mine défigurée. Deux tentatives de suicide se suivirent rapidement. Le M juin, cet état de dépression aiguë disparaissait subitement. Le malade ne savait absolument rien de ce qui s'était passé. Jusqu'au 12 juillet, il n'eut pas d'accès ; il se trouvait bien, lucide, à part ses maux de tête et son abandon à ses rêveries.

Le même jour des sensations névralgiques se déclarèrent à la région temporale gauche, auxquelles se joignirent des hallucinations terrifiantes (vue de cadavres, guet-apens de brigands, écrasement par des machines). C'était l'aura d'un accès pendant lequel le malade prit le médecin pour un archiduc, se crut lui-même un souverain et commanda de nouveau une armée.

A plusieurs reprises ce délire a été interrompu par des mouvements spasmodiques des bras et des convulsions latérales delà tête. Au bout d'une demi-heure cet accès abortif était passé. Le malade n'en avait pas conscience après.

Avec cet incident le cycle des accès fut clos. Le malade resta à partir de cette époque tout à fait lucide et déclara avec joie qu'il était débarrassé de son mal de tête agaçant ainsi que de ses stupides idées romanesques. Jusqu'au milieu du mois de novembre 1875 on ne remarqua plus rien d'insolite chez H... Le 15 novembre, le mal de tête avec trouble du sommeil se manifesta. Le 17 au soir, il pensa au théâtre. Tout d'un coup, il vit devant lui la scène, elle marcha vers lui; il se crut roi, à cheval au milieu d'une forêt. Alors on tira un coup de fusil sur lui; frappé, il tomba de cheval et le rideau fut baissé. Aussitôt il s'est retrouvé dans le monde des réalités.

Dans la nuit du 17 au 18, il se leva, rampa le long du mur de la chambre pour s'éloigner, avait ce faisant la mine toute bouleversée, s'affaissa brusquement, resta pendant une heure et demie sans connaissance et sans symptômes spasmodiques, puis s'endormit. Amnésie pour cet incident.

Le 18 novembre dans l'après-midi, état ayant les allures d'un songe, durant trois heures, avec délire du théâtre, de royauté, etc., et dont la nature correspond parfaitement à celle de l'accès du 17. Le malade n'a de cet accès qu'un souvenir sommaire ; il sait que cette attaque débuta par des bourdonnements d'oreilles et un mal de tête et qu'il se croyait transporté en Espagne, à Paris, etc.

Le 23 novembi-e, dans l'après-midi, le malade tout d'un coup regarde fixement devant lui. La figure a l'immobilité d'un masque, les joues sont injectées, roses. L'hyperémie se répand sur la nuque, sur les épaules jusqu'à la hauteur de la huitième vertèbre dorsale. Les influences mécaniques sur la peau de ces parties provoquent une rougeur vive qui ne disparait qu'après un certain temps. Cette hyperémie ne peut pas être provoquée sur les extrémités. Pouls à 90, très plein, mou. Le malade a perdu les sens et se met à pérorer dans un véritable pathos : « Catherine d'Ecosse, avez-vous déjà l'éuni vos preux cavaliers? Nous allons les faire partir. Rassemblez votre petite troupe! Catherine, mon épouse! Partons ensemble le jour de notre mariage, dussions-nous renoncer au plaisir qui appartient à ce jour de grand bonheur! Qui oserait répandre le sang d'un roi? Ralliez-vous! C'est triste d'être troublé le plus beau jour de sa vie. Que les lames fassent entendre leur cliquetis, les canons leur tonnerre,

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les trompettes leurs fanfares; les murs de la ville doivent s'écrouler! Peuple, ne recule pas, ton roi est là, Charles de Bourbon est avec toi. Faites occuper les entrées, immédiatement ! Plantez les canons là sur cette colline ! Peuple ! Que tout le monde chante le Te Deum et, quand vous apeixevrez l'ennemi, tournez vos regards vers le ciel! Peuple chéri! Tiens ferme auprès de ton roi! Catherine, ceins ton épée et défends, toi aussi, le droit de ton pays, bonheur et prospérité à notre peuple !... Faites avancer, les canons tonnent... cela va mal, il a son roi de bandits de Castiglione ; Don Carlos doit se rendi'e, mort ou vivant, sus, tuez-le!... En avant, en avant (le malade prenant une chaise frappe du côté de son entourage), Catherine d'Ecosse vit pour vous... Vous ne l'avez pas encore rejoint l'assassin? Mon peuple ne sera point ta victime! Comme ils se battent! Que Dieu vous bénisse! Votre sang vous sera compté richement. Je suis encore sans blessure. Catherine, ton cœur mérite des couronnes de lauriers ! » Un état de stupeur s'est ajouté à ce délire. La nuit du 23 au 24 le malade dormit bien. Le 24 au matin, il est encore en état crépusculaire. Amnésie pour l'accès. Pouls à 72. Artère contractée.

Jusqu'au 18 janvier 1876^ le malade se porte bien, sauf quelques maux de tête et des hémorragies nasales.

Le 18, l'après-midi, le malade a les yeux fixés en haut. Mis au lit, il a un état crépusculaire qui dure de 1 heure à 5 heures du soir. Pas de délire, sauf cette exclamation détachée : « Mes dépouilles mortelles seront transportées à Milan. »

Le 19 au soir, le malade tombe tout d'un coup évanoui, il reste par terre trois quarts d'heure immobile, les yeux flxés en haut, les membres relâchés. Pouls petit, artère contractée. Tout d'un coup le délire éclate, roulant sur la mort des ennemis, la victoire, le mariage, et dure une heure. En même temps, une rougeur se répand de nouveau sur la figure, les oreilles, la nuque, la poitrine, le dos jusqu'à la hauteur de la huitième vertèbre dorsale. Le pouls devient plein, à 88. Le front est couvert de sueur. Au délire s'ajoute un état crépusculaire avec angoisse et visions de figures horribles. Après, sommeil de plusieurs heures. Le malade se souvient seulement qu'au début de l'accès, il a vu des êtres menaçants qui demandaient son cadavre. Il se défendit, disant qu'il n'était pas mort. Alors ils se mirent à sonner les cloches à toute volée, des boulets rouges et en feu sortaient du mur. On vint à son secours. Une lutte s'engagea. Ce qu'il se passa ensuite, il l'ignore complètement. A partir du 20 janvier jusqu'au 18 mars, il n'a pas d'accès et se porte bien, à part quelques maux de tète.

Le malade est de taille moyenne, vigoureusement bâti, assez gras. Le crâne est large. Les arcades sourcilières font d'énormes bourrelets. Le nez est dévié à droite. L'œil gauche s'écarte de la ligne visuelle vers le côté gauche. Sur les paupières inférieures existent souvent des convulsions fibrillaires. Processus atrophique de la choroïde aux deux yeux formant couronne autour de la pupille. Le fond de l'œil, surtout la macula lutea, est intact. On remarque souvent du nystagmus. Comme les accès ne se reproduisaient plus, le malade fut remis en liberté au mois de juillet 1876. Dans la période qui suivit, il était irritable, nerveux ; parfois état crépusculaire et accès de douleur temporale; à un moment il eut pendant deux jours la langue paralysée, c'est-à-dire qu'il était muet. Au commencement du mois de septembre 1876, il fut de nouveau atteint d'idées romanesques, expansives. Il lui semblait qu'il devait devenir écrivain ou inventeur. Tantôt, il lui semblait qu'il rétait déjà et qu'il devait présenter ses ouvrages à Vienne. Dans la rue il voyait les gens en habits de fête. Il croyait devoir rapporter à sa personne lés fêtes solennelles qui avaient lieu par hasard quelque part. Il erra de nouveau comme dans un rêve, entendant souvent crier « Evviva » derrière lui, quelquefois aussi :

« A bas cet homme! » Souvent il fut assailli par des sentiments d'angoisse avec l'idée tourmentante qu'on allait l'assassiner. Au commencement du mois d'octobre, son père l'envoya pour régler des affaires à Unterstein et lui donna 40 florins pour les frais du voyage. En route il s'embarqua dans des idées politiques exaltées. Il lui semblait qu'il était appelé à prendre part à la guerre serbo-turque, à assister à la conférence de Berlin. Il se sentit alors dans la position d'un ambassadeur qui inspecte un pays ; il erra sans but, s'égara en marchant dans des forêts, et arriva en Hongrie. Là (fin novembre) se produisit un délire épisodique terrifiant, alors qu'il se trouvait dans un restaurant. Avec de violents maux de tête il fut pris d'angoisse vive, se voyait entouré de cadavres, entendait des cris et sonner le tocsin. Trois jours après il continuait à errer comme dans un rêve; et il fut alors ramassé évanoui à la gare ; des gens ayant eu pitié de lui, lui donnèrent un billet de chemin de fer pour Gratz, il partit, mais arrivé il ne reconnut plus sa ville natale et alla sans but à Obersteier. Là, il y eut recrudescence du délire terrifiant. Pendant deux jours ses yeux se voilèrent complètement; il entendait un bruit terrible de canons, voyait des bêtes sauvages, ne comprenait pas la langue des gens, se croyait en Australie ou ailleurs. Aloi's lui vint lïdée que le bruit des canons était des salves tirées en son honneur, qu'il était un très haut personnage et qu'il visitait le pays, envoyé en mission. Il reprit le ti'ain pour Gratz. Quand il arriva dans cette ville, les canons tonnaient, on sonnait toutes les cloches. Il entendait des voix : il doit persévérer, car tout cela le mènera au bien. Quelques heures plus tard, à Marburg, le 28 décembre, il revint à lui, sortit de cet accès qui durait depuis le commencement du mois d'octobre; il n'avait qu'un souvenir sommaire de cet état crépusculaire, avait la tête lourde, la bourse vide, et il ressentait une douleur profonde de ce qui venait de lui arriver.

Le 30 décembre 1876, de nouveau reçu à la clinique, il ne présenta rien d'insolite, sauf un sommeil agité, une humeur morose, irritable, des sensations olfactives épisodiques d'herbes brûlées. Ainsi on put de nouveau acquiescer à sa demande de rentrer chez lui.

Le 6 juin 1879, il fut de nouveau reçu. Jusqu'au mois de décembre 1878 rien de notable ne lui est arrivé. En janvier 1879, pris d'un état crépusculaire, il s'égara et arriva en Hongrie, où il eut épisodiquementun délire hallucinatoire terrifiant ; mais quelques jours plus tard il était déjà rentré chez lui. Quelques semaines après, dans un voyage entrepris pour affaires, il eut une nouvelle odyssée au cours de laquelle il tomba dans la neige et faillit mourir de froid; mais, après avoir perdu ses bagages, il réussit à rentrer chez lui sans accident.

Le 2 mars 1879, le malade disparut de la maison et ne rentra que le 3 juin de Vienne. Il ne sait donner aucun motif pour ce voyage à Vienne, et il n'a gardé qu'un souvenir sommaire de son séjour dans cette capitale. Il a dans cette ville erré en rêve, sans but, fait de petites escroqueries ; bientôt après son arrivée et une autre fois vers la fin du mois d'avril, ileutun délire épisodique hallucinatoire teiTifiant qui dura plusieurs jours. Il sait, en outre, qu'à cette époque il se prenait pour un grand seigneur et avait à l'occasion l'idée de se rendre à Saint-Pétei'sbourg pour y mettre les choses en ordre, qu'il se croyait un grand écrivain et écrivait des romans. Dans son délire terrifiant, il voyait des cadavres sanglants, l'écroulement du plafond. Il entendait un vacarme terrible, la pétarade des coups de fusil; des boulets de canons frappaient les murs. Puis il entendait les lames de la mer se briser contre un obstacle, il se croyait sur un navire; on tira sur lui; des flammes le léchaient, etc.

Le 6 juin 1879 le malade était arrêté pour une affaire d'escroquerie. 11 fut saisi d'une émotion très vive, prit un couteau qui était sur la table et voulut se couper la

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gorge, tuer l'agent de la sûreté. On lui arracha le couteau, il se mit en rage, entra en délire, appela ses hussards, livra une bataille contre ses ennemis et l'ut reçu à l'hôpital en plein délire de bataille. Le 7 juin il était sans délire, mais il était encore en état crépusculaire, se plaignait de violents maux de tète, avait tm souvenir sommaire, prétendait que tout un escadron avait chargé contre lui. Il ne sait pas comment il est arrivé à l'hôpital. 11 est encore sous l'impression qu'il est un grand personnage, un sorte de grand général, il se compare au roi Philippe de Macédoine dont les débuts furent également modestes.

Le 11 juin, l'état crépusculaire disparaît. Dans la période qui suit, le malade a des rêves pénibles d'incendie, qu'il est écrasé, pris entre deux machines, etc. ; il est comme auparavant nerveux, irritable, mais constamment lucide, et il est remis une fois de plus en liberté après avoir été soumis à une observation de plusieurs mois.

t). Etats crépusculaires avec excitation à forme de moria\ d'une durée variant entre plusieurs heures et plusieurs jours. Samt a observé à plusieurs reprises cette forme qui est peut-être la plus rare dans les troubles épileptiques transitoires et dans laquelle le malade présente le tableau d'une moria apparente (courses puériles, rire, plaisanteries bêtes, grimaces, farces, etc.), mais ce tableau se distingue nettement par le trouble profond de l'intelligence, les lacunes de la mémoire, de la forme transitoire analogue de la simple aliénation maniaque. Il a constaté plusieurs fois qu'elle s'accompagne de stupeur consécutive ou épisodique.

Observation LXV. Etals crépusculaires avec excilaUon à allures de moria. — Bleimuth, vingt-cinq ans, fille d'un journalier, dès son enfance épileptique et imbécile, a été trouvée dans un champ, à quelques heures de marche de son village nataj, dans un profond état crépusculaire, chantant et dansant; on l'amena à l'asile d'aliénés. L'observation à l'asile fait constater de fréquents accès épileptiques qui, pour la plupart classiques et accumulés, reviennent à des intervalles de quelques jours. Puis et en même temps que ces accès, mais parfois aussi comme phénomènes autonomes, il y a des paroxysmes d'agitation à allures de moria qui se ressemblent typiquement, durent parfois jusqu'à trois jours et qui ne se distinguent des tableaux analogues de la manie que par la profonde confusion intellectuelle et par le trouble de la conscience.

La malade se met tout d'un coup à chanter, à faire des grimaces joyeuses, à parler sans fin et avec incohérence. Elle se tord de rire, marche en se dandinant, prend des attitudes grotesques, se roule par terre, dorlotte les malades et les médecins qu'elle ne reconnaît pas, se débarrasse de ses vêtements, s'arrange les cheveux, parcourt la salle d'un bout à l'autre. Pouls petit, artère contractée, extrémités froides ; insomnie tant que dure l'état d'agitation. Un profond état crépusculaire persiste après cette agitation pendant quelques heures et même pendant un jour. Amnésie absolue pour ces paroxysmes qui se manifestent deux ou trois fois par mois. Le bromure de potassium ne donne pas de résultat.

Eu face de ces tableaux protéiformes il est de la plus grande importance de reconnaître la névrose qui en est la base. A cet effet, sont d'une grande importance : L'étiologie du cas, l'auamnèse, l'attention donnée aux symptômes inter-

' Falret, Op. cit., p. 10. — Samt, Op. cit.

vallaires, les symptômes de l'accès et la comparaison des divers accès entre eux.

1" Au point de vue étiologique, il faut considérer comme importants : la tare héréditaire, les trauma capitis et le rachitisme.

21° L'anamnèse a pour but de découvrir ou de rechercher l'existence dans le passé d'accès qu'on pourrait suspecter de caractère épileptique.

Sous ce rapport les symptômes suivants sont d'une grande importance : convulsions dans l'enfance, accès de soubresauts nocturnes, somnambulisme et autres phénomènes reconnus par la science comme accès épileptiques ou épileptoïdes. Il faut particulièrement faire attention aux indices des accès qui se produisent la nuit ou pendant le sommeil.

3° Les symptômes intervallaires (caractère épileptique), les troubles élémentaires, psycho-cérébraux, les phénomènes de la dégénérescence épileptique sont de la plus grande importance.

4° La nature épileptique d'un accès psychique est indiquée :

1. Par le fait que l'accès se présente avec des symptômes à allures d'aura, comme c'est le cas dans les attaques épileptiques ordinaires ;

2. L'apparition brusque, la courte durée et la résolution subite avec des phénomènes qu'on rencontre ordinairement comme conséquence immédiate des accès vertigineux et classiques, notamment la stupeur ;

3. Par les traits caractéristiques suivants de l'accès lui-même : le caractère exclusif des délires et des hallucinations ou bien aussi la « nomenclature de Dieu », surtout quand elle se joint aux délires, ensuite le trouble grave de l'intelligence, la confusion à allure somnambulique, les phénomènes épisodiques de stupeur ;

4. Par le manque de souvenir pour les incidents de l'accès. Ainsi que Samt l'a démontré, ce souvenir peut exister immédiatement après la fin de l'accès, mais il disparaît ensuite;

o. Par la comparaison des accès, en tant qu'ils présentent une parfaite ressemblance typique, ou du moins (il y a souvent des équivalents) quand on peut déceler le retour de certains accès semblables entre eux ;

6. Par les actes des malades pendant ces accès avec le degré de profonde rêverie de l'état crépusculaire, avec le pêle-mêle confus des conceptions, le caractère terrifiant des délires et des hallucinations qui remplissent la conscience; les actes, du moins dans les formes du petit mal et du grand mal, peuvent manquer de tout motif, de but, d'égards, être brusques, bruyants, sans examendes moyens, souvent impulsifs, avec des explosions de rage aveugle et des fureurs destructives.

TH. — Équivalents prolongés^

Chez les épileptiques il y a des accès de délire qui durent plusieurs semaines et même plusieurs mois et qui, par leurs caractères particuliers, indiquent nettement la base épileptique et trahissent leur caractère spécifique.

' Comparez Samt (0/j. cit.), groupe II et IV, aliénation épileptique chronique prolongée.

ALIENATION MENTALE DUE AUX NEVROSES CONSTITUTIONNELLES 577

Nous devons cette constatation à Samt qui, d'après les caractères spécifiques de l'aliénation épileptique, alfirine avec certitude que la nature épileptique peut être prouvée même quand il n'y a aucun antécédent épileptique.

Samt reconnaît comme symptômes spécifiques de la folie épileptique: lexplosion brusque, la prédominance des états d'angoisse avec délires terrifiants ayant surtout pour sujet des dangers de mort et avec hallucinations du môme genre ; pour les hallucinations il faut remarquer cette marche menaçante de peuples assemblés qui enveloppent le malade, apparition si fréquente chez les épileptiques, et en même temps l'intercalalion épisodique du délire des grandeurs, surtout religieux (nomenclature de Dieu) ; ensuite une violente irritation, une lucidité relativement intacte avec un véritable état crépusculaire, la détente progressive de l'accès et les différents genres d'absence de mémoire pour les incidents qui se sont produits; ensuite une violence inexorable et excessive, la stupeur avec réaction caractéristique dans le langage et d'une intensité variable; enfin divers degrés de confusion, allant de la lucidité partielle à l'absurdité et à l'incohérence d'un côté, à la confusion illusoire et hallucinatoire à allures de delirium tremens de l'autre côté.

Les formes qu'on rencontre ici représentent pour la plupart des équivalents psychiques prolongés ou plus exactement des équivalents qui récidivent à plusieurs reprises et qui en même temps se prolongent. On pourrait les désigner aussi bien comme des états de folie épileptique. En faisant abstraction des cas dans lesquels les antécédents épileptiques n'ont pas été sûrement établis, réserve qui s'impose dans un manuel destiné aux étudiants, il y a dans la sphère de mes observations personnelles et en envisageant les choses comme nous venons de l'indiquer, des cas de petit mal et de grand mal, ainsi que des délires religieux et de la stupeur.

Comme caractères communs à ces états on peut citer : le trouble de l'intelligence (surtout de la perception), plus profond et plus durable que celui qu'on observe dans les psychoses ordinaires, ensuite la grande confusion des conceptions, les rémissions profondes allant jusqu'à des iutermissions du délire, mais dans lesquelles s'intercalent alors ordinairement des états crépusculaires et de stupeur, de plus le souvenir très sommaire et même nul pour les incidents de l'accès, enfin l'explosion brusque de l'accès et sa résolution par un stade de crépuscule ou de stupeur.

Observation LXVI. Délire postépileptique prolongé. — Coriary, vingt-cinq ans, étudiant, a été reçu le 7 décembre 1881 à la clinique psychiatrique. Il est né d'une mère aliénée, s'est développé lentement; était très peu doué intellectuellement. A ]'âge de quinze ans il fut frappé d'aliénation mentale et passa deux ans dans un asile d'aliénés. D'après la description qu'il donne de son cas, il s'agissait d'accès se renouvelant chaque mois, pendant quinze jours et ressemblant à ceux dont nous parlerons plus loin. Dans la période qui suivit son séjour à l'asile, il était bien portant, rangé et appliqué dans ses études. Dans la seconde quinzaine du mois de novembre 1881 il eut un érysipèle de la tète avec fièvre modérée. Le 4 décembre 1881 il fut pris d'une oppression étrange. Il alla à l'église et crut devoir rapporter à sa

personne quelques passages du sermon traitant de la mort et du péché; il rentra chez lui, pleurant, déprimé, bouleversé, pâle; il avait Tair fatigué et se plaignait d"un violent mal de tête. S'étant mis au lit, il vit toute la chambre soulevée en l'air avec lui. Il lui semblait que Dieu le prenait par les cheveux et l'enlevait. Il sentait la partie inférieure de son corps glacée; au-dessous de lui il voyait un abîme noir. De peur il se mit à réciter des prières; il sentait des animaux qui rongeaient son corps; il pria Dieu de ne pas le laisser tant souffrir. Alors il sentit qu'on le descendait de nouveau vers le sol et que les animaux étaient engloutis par l'abîme.

Le o au matin il alla au cours des étudiants. Alors il entendit une voix crier : « Que feras-tu, toi qui as souffert pour tant d'âmes (damnées) ? » Comme il pleurait et qu'il avait la mine toute bouleversée, on le fit rentrer chez lui. Arrivé à la maison il fut pris d'angoisse. Il prit son livre de prières, lut quelque passage ayant trait à la mort et eut la chair de poule.

Le 6 et le 7 il resta au lit, bouleversé, avec un mal de tête violent et sans pouvoir dormir. Lorsqu'il fut reçu à la clinique, il avait l'air profondément bouleversé, il était anxieux, confus, et se roulait par terre à cause de ses douleurs de tête. Pas de points douloureux spéciaux. Crâne régulier. Pas de fièvre. Rien du côté des organes végétatifs. Jusqu'au 18 décembre le malade n'a pas de sommeil, sauf quelques nuits où on lui a donné du chloral; profondément confus, troublé, à l'exception de quelques courts épisodes de lucidité relative de la conscience. Il chante souvent des cantiques, prie beaucoup en disant que cela le soulage et que le jour du jugement dernier est proche. Il raconte que des voix lui crient qu'il est un grand pécheur, qu'il entend de la musique. Il voit des diables, des esprits, des femmes nues, le Christ disant la messe, la Mort. Celle-ci l'a assommé. Il sent souvent des odeurs de sang, parfois aussi le parfum des roses et des violettes.

Le 18 décembre le malade a une figure dégagée, il n'a plus d'hallucinations, mais il reste encore dans un léger état crépusculaire. Il a un souvenir sommaire des incidents délirants qu'il vient de traverser; il raconte avoir vu l'enfer, un spectre sans tête, le ciel ouvert et divisé en trois compartiments, avoir entendu le chœur des anges, avoir senti tantôt des parfums agréables, tantôt des odeurs désagréables ; il a cru comparaître au jugement dernier et a eu une sensation délicieuse quand il fut classé parmi les justes. Il nie avoir des antécédents é|3ileptiques. D'un autre côté on n"a pu malheureusement obtenir aucun renseignement sur lui.

A partir du 4 janvier 1882, il est moins lucide, déprimé, taciturne, et il émet l'avis qu'il aurait été perdu s'il n'avait pas tant prié.

Le 8 janvier au matin, on observe chez lui un accès épileptique géminé. Immédiatement après son intelligence est considérablement troublée et il se trouve dans un état tout à fait crépusculaire. Il se plaint lui-même d'être malade et d'avoir la tète confuse, de n'avoir pas dormi la nuit, d'avoir été pris de vertige quand il se levait pour uriner et d'être tombé même par terre une fois. Il avait entendu continuellement des grincements de dents, avait eu une sensation d'oppression comme si le jour du jugement dernier était arrivé. Le matin il a vu à la fenêtre un rideau jaune foncé, déchiré au milieu, comme le rideau du Temple qui s'est déchiré à la mort du Christ.

Au cours de la journée le malade devient de plus en plus troublé et bouleversé (6 grammes de bromure de potassium par jour). Le soir il est en plein délire, voit le ciel, l'enfer, le purgatoire, le rideau jaune couvert des larmes des décédés. Il est sans sommeil, anxieux, oppressé, chante des cantiques religieux, raconte, le 9 au matin, ses visions, les trompettes et les autres bruits, le parfum des violettes, les pressentiments de sa délivrance et de sa béatitude céleste. Dans la nuit du 9 au 10 il

ALIENATION iMENTALE DUE AUX NEVROSES CONSTITUTIONNELLES oTO

voit Abraham, Isaac, Moïse, le Christ, Dieu le père. Ce fut une nuit terrible; il comparut devant le tribunal céleste; c'était le jour du jugement dernier, mais il fut compté parmi les justes. Malgré cela il est anxieux, oppressé, bouleversé, déclare d'un ton pleurnichard que c'est lui le Christ et prétend d'un ton irrité que ces maudites putains et les calolins l'ont déjà martyrisé à L...; il se met tout d'un coup à lier conversation avec la mort qu'il voit dans un coin. Irrité, délirant, confus, il se croit, l'après-midi, mis dans le Saint-Sépulcre; il montei^a au ciel aussitôt que le jugement dernier sera terminé.

Dans la nuit du 10 au il il n'a pas de sommeil, prêche, chante YAUduia, se proclame le Christ, dit la messe, se couche pendant quelque temps dans la position du crucifié, communique avec des anges qu'il embrasse, se bat avec des diables.

Au cours de la journée il déclare pathétiquement être le Christ, le seigneur de tous les empereurs et papes, être l'empereur de l'univers, prononce des arrêts, fait des sermons, annonce les Dix commandements de Dieu, chante des psaumes, prétend voir la mer Rouge et la mer Bleue.

Le 12 il a pour un moment repris un peu ses sens, il reconnaît les gens de son entourage, puis, après un mouvement spasmodique, il renverse la tête, ouvre la bouche toute large et dit : « Me voilà mort ! » Le reste de la journée, il est comme dans un rêve délirant, tout à fait absorbé par des événements qui se passent en lui, se laisse souvent tomber par terre et reste couché alors dans la position du Christ crucifié. Entre temps il prêche, se donne comme le Christ, parle des Païens, des Chrétiens, des Turcs, de l'argent du sang qu'on a payé pour lui. Son grand-père est l'Ancien Testament; lui-même est le Nouveau Testament. Le christianisme passe entre les mains des Païens, il n'y a qu'un Dieu et Mahomet est son prophète. Le malade présente un trouble grave de l'intelligence, une irrilabiUté énorme; parfois il donne des coups de poing contre le plancher et prend les gens de son entourage pour des diables. Dans la nuit du 12 au 13, il n"a pas de sommeil, chante, prêche et souvent pousse des cris de colère.

Le 13 il se croit momentanément dans la maison des ahénés, ensuite dans le Saint- Sépulcre. Il est le prince héréditaire Rodolphe; les gens de l'entourage sont pris pour des empereurs et des apôtres. L'après-midi il prend Tattilude de quelqu'un qui prête serment, ensuite, profondément contrit, il voit devant lui le jugement dernier'; tout repentant, il se jette par terre, glisse sur le ventre, se frappe de coups de poing la figure et la poitrine, crie : « Je n'ai jamais assassiné personne, j'ai folichonne — Maison des fous — je n'ai jamais été Dieu, ni empereur, ni Satan, je me suis fait passer pour le Christ; en effet c'est moi qui suis le Christ avec la couronne d'épines, car je n'ai jamais été faux monnayeur et je n'ai jamais volé 30 kreutzer. » Il n"a toujours pas de sommeil, contrit, profondément troublé, éprouve à plusieurs reprises les peines du jugement dernier, se cache en se fourrant dans sa paillasse qu'il prend parfois pour le Saint -Sépulcre, gémit désespérément, présente à l'occasion un accès de crampes cloniques. Après une bonne nuit, le 20, le malade se trouve passagèrement en rémission, mais il est très épuisé.

Le 22 un délire anxieux se déclare de nouveau; on le passe une fois de plus en jugement, des soldats tirent des coups de fusil sur lui, il voit une foule de diables de décédés avec des drapeaux rouges, Dieu le père ; les anges apportent du vin pour le réconforter, mais il lui est interdit de rien prendre.

Le 26 le délire s'atténue. La conscience s'éclaire un peu, mais il reste au décoré crépusculaire, contrit, oppressé; il voit encore de temps en temps le jugement et des esprits.

Le 28, le malade se trouve de nouveau en exacerbition. Le délire présente un

mélange bigarré de situations terrifiantes et heureuses; ce sont les premières qui prédominent. Elles ont pour sujet des jugements, des tortures, le crucifiement, le sang et une guerre que le malade fait à côté de Radetzky contre les Italiens-, ensuite il est pour un moment Satan, il parle des horreurs de l'enfer, comment on l'y a saigné et brûlé. Episodiquement il redevient empereur, le Christ, se retrouve dans le Saint-Sépulcre (enfoncé dans sa paillasse), prend le médecin pour le kronprinz et lui demande s'il voulait lui faire couper la tête; il a déjà été décapité sept fois. La nuit il voit guerre et sang, parle de cercueils et de morts. Comme réaction à ses délires très variés, il est tantôt contrit, anxieux, désespéré, gémissant de l'angoisse de la mort, tantôt en colère au point de devenir agressif, tantôt dans les délices, disant la messe et chantant des cantiques sacrés. Mais constamment il est irrité, la mine bouleversée, l'air sinistre, confus.

Le 18 février, il est pris de fièvre (40°, 2) accompagnée d'un violent mal de tête. Aussitôt le délire cesse, le malade parait à peu près lucide, mais le sensorium est particulièrement pris.

Le 19, accès épileptique. Les jours suivants, la température oscille entre 38°,4 et 3908. Mal de tête violent, vomissements, rigidité musculaire, crainte de la lumière; diagnostic d'une méningite de la convexité de plus en plus net.

Le 22, à 4 heures du matin, série d'accès épileptiques; pendant l'un de ces accès, à 0 heures, le malade meurt avec des symptômes d'œdème pulmonaire. Résultat de l'autopsie : leptoméningite purulente diffuse, hyperémie cérébrale, pneumonie hypostatique gauche avec pleurésie commençante.

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