L'ALCOOLISME CHRONIQUE ET SES C OMPLICATIONS
Sous la désignation d'alcoolisme chronique (ivrognerie) introduite dans la science par Magnus Huss, nous comprenons l'ensemble de tous les troubles durables des fonctions psychiques et physiques produits par l'abus habituel de l'alcool.
Comme substrata anatomiques des symptômes psychiques de la maladie on a trouvé des altérations chroniques inflammatoires des méninges et des processus atrophiques de l'écorce cérébrale causés par l'action chimique excitante de l'alcool et par ses produits de décomposition sur le tissu cérébral ainsi que par des processus de fluxion et d'obstruction dans les vaisseaux, de même que par des obstructions dans les voies lymphatiques et les enveloppes du cerveau.
Comme conséquences ou comme complications, il y a des anomalies dans la distribution du sang (hyperhémies et anémies), hydrocéphalie externe et interne, hypérostose du crâne et pachyméningite interne; dans les autres organes il se produit de l'artério-sclérose, de l'hypertrophie du cœur, cœur gras, du catarrhe intestinal chronique, de la dégénérescence du foie et des reins.
Les altérations organiques de l'organe central et de ses enveloppes, dont nous venons de parler, ne se produisent qu'au bout d'un certain temps et non dans chaque cas. Elles apparaissent comme phénomènes terminaux et comme résidus originaires des troubles nutritifs de l'écorce cérébrale (nutrition et circulation troublées par suite de l'abus de l'alcool), et il semble que, lorsque le cerveau est capable de résistance (parois vaisseaux
' Littérature : Brûlil-Cramer, Die Trunksuclit, Berlin, 1819. — Clarus, Bell rage, etc., 182H, p. 3 (littérature ancienne). — Henke, Eludes, IV, p. 271. — Magnus Huss, Der chron. Alkoliolisinus, traduit du danois par Buscli, 1852. — Voisin, Ann. méd. ps>/ch., janv. 1864. — Magnan, Gaz. des hop., 1869, 79, 82, 8.5. 100, 108. — Rose, Pitha und Billroths Chirurgie, I, fasc. 2 (littérature). — Magnan, De l'alcoolisme, Paris, 1874. — Bohm, Ziemssens Handb., XV. — Dagonet, Trailé des malad. meiiL, 1875, p. 526. — Bar, Der Alkoholisuius, Berlin, 1878, p. 51. — Lentz, L'alcoolisme, Paris, 1885.
intactes), l'ivrognerie peut rester longtemps une maladie fonctionnelle. Voilà ce qui explique la possibilité de la guérison pendant les stades primitifs.
En raison de ces faits, les psychoses d'intoxication, spécialement l'alcoolisme, constituent la transition naturelle des psychoses fonctionnelles aux psychoses organiques et seront analysées, car ces espèces rares d'intoxication n'ont pas été mentionnées dans l'étiologie.
1° Le caractère fondamental des troubles psychiques qui en résultent, c'est la faiblesse psychique et l'insuffisance croissante des facultés éthiques et intellectuelles.
a). Les premiers symptômes se montrent ordinairement dans la sphère éthique. L'individu qui s'adonne à la boisson a des idées relâchées sur tout ce qui concerne l'honneur, les mœurs, les convenances ; il est indifférent aux conflits moraux, à la ruine de sa famille, au mépris que lui prodiguent ses concitoyens ; il devient un égoïste brutal et un cynique (dégénérescence des mœurs et du tempérament par ivrognerie ; inhumanitas ebriosa, — Clarus).
^). Une irritabilité d'humeur croissante et une véritable disposition à la colère violente vont de pair avec ces phénomènes moraux. Les moindres causes provoquent des émotions très graves, même des explosions de rage qui, étant donnée la faiblesse éthique très avancée, sont indomptables et revêtent le caractère d'émotions pathologiques (ferocitas ebriosa).
y). Par moments, notamment le matin, se produisent des états de profonde dépression intellectuelle, de mauvaise humeur morbide, pouvant aller jusqu'au ta?dium vit», états qui disparaissent temporairement avec une nouvelle absorption d'alcool morositas ebriosa).
0 . Un des premiers symptômes dans le domaine psychique, c'est une faiblesse de volonté extraordinaire pour l'accomplissement des devoirs professionnels et civiques. Elle se manifeste le plus nettement par une impossibilité à exécuter les bonnes intentions, à renoncer à son vice ; on en trouve une preuve très instructive dans ces cas assez fréquents où les alcooliques demandent leur internement dans un asile, étant encore assez intelligents pour apercevoir l'abime dont ils approchent, mais sentant eu même temps leur faiblesse de volonté et leur débilité morale qui les rend incapables de l'éviter par leur propre force.
^;. Avec CCS symptômes, marche de pair une baisse progressive des capacités intellectuelles in toto et qui se manifeste de bonne heure par la faiblesse de la mémoire, par la difficulté dans la marche des idées, par l'inertie de la perception, et qui peut aller jusqu'à l'imbécillité.
■/.). Un phénomène frappant qu'on rencontre chez les alcooliques chroniques qui ont des rapports sexuels, c'est l'idée délirante qu'ils sont trompés sexuellement soit par l'épouse (délire d'infidélité conjugale' , soit par la maîtresse délire de jalousie .
' Littérature : Cohen v. Baren, Allf/. Zeilschr. f. Psj/ch., 3 p. 620-639. — Casper, Traité remanié par Linian, 6" édit.. cas 254. — Liman, Zirelfelhafte Gei^teszustcinde, p. 297, 304, 303, 320. —Nasse, Allg. Ze'dschr. f. Psych., 3i. — Schafer, Ibid., 35, fasc. 2. — V. Kralït, Jahrhucher f. Psych., X. fasc. 2 et 3.
INTOXICATIONS CHRONIQUES t5il
J'ai rencontré le délire de la jalousie chez 80 p. 100 des alcooliques mâles qui avaient encore des rapports sexuels. Il apparaît aux stades avancés de l'alcoolisme et, sauf quelques cas rares, comme délire isolé presque monomaniaque.
Par là même et par le fait qu'il se produit presque exclusivement par la voie idéatoire (combinatoire), il ne fait pas au premier aspect l'impression d'un délire et môme l'examen psychiatrique n'a souvent d'autre moyen que de prendre d'abord des renseignements sur la réalité des faits, pour savoir si l'on se trouve en présence d'une idée délirante ou bien d'une réalité.
Cette manie de la jalousie, une fois née, est excessivement stable et ce n'est que très exceptionnellement que je l'ai vue disparaître avec la guérison de l'alcoolisme. C'est ainsi que s'explique ce fait qu'on la rencontre dans les diverses formes des troubles mentaux aigus et chroniques qui peuvent se développer sur la base de l'alcoolisme.
Mais elle préexiste toujours à l'explosion de l'aliénation et jamais elle n'est le produit de la psychose épisodique ou complicante. Cette idée délirante fait partie de l'alcoolisme même ; elle en est le stigmate dans le cadre de ses symptômes psychiques, et son origine est primaire.
Cependant, à l'occasion, elle peut s'appuyer et être alimentée par des hallucinations et des illusions dont le sujet correspond au délire. Mais celles-ci n'ont qu'une importance secondaire et n'appartiennent qu'aux épisodes d"ivresse, d'émotion et de délire.
La question de savoir quel est le mode d'origine de cette idée délirante, est difficile à résoudre.
On pourrait rattacher son origine à des changements des sentiments et des facultés dans le domaine sexuel.
Seul un examen minutieux psychique et physique, examen complété par les renseignements fournis par l'épouse sur les modalités des rapports sexuels, pourrait faire la lumière sur la pathogénie de cette idée délirante.
Il faut tenir compte de ce que Fabus alcoolique produit au commencement et pendant longtemps un effet aphrodisiaque temporaire, et qu'il augmente l'excitabilité et l'excitation des centres génitaux, jusqu'au moment où, en vertu de la loi physiologique, une phase terminale d'épuisement et de déclin de la fonction apparaît.
Dans une série des cas que j'ai eu l'occasion d'approfondir, l'hyperesthésie sexuelle existait de tout temps. La grandeur anormale du besoin sexuel a été encore augmentée dans la première période de l'alcoolisme, mais, lors de Texécution du coït, le sujet ne se trouvait pas satisfait, la sensation voluptueuse qu'il avait coutume d'éprouver ne se produisant pas.
Ajoutons encore que l'épouse souvent ne se prête qu'à contre-cœur à l'accomplissement du devoir conjugal et que le coït avec une épouse frigide ne satisfait pas moralement non plus l'époux.
Les causes de la frigiditas uxoris sont : sou âge avancé, son aversion
pour l'homme brutal et grossier qui vit avec elle en dispute continuelle, la bat et lui demande souvent le coït en état d'ivresse ; l'aversion pour le coït qui par suite d'une éjaculation tardive pathologique est trop souvent demandé et devient désagréable et douloureux pour la femme.
A une période plus avancée de l'alcoolisme, l'impuissance absolue ou relative de l'homme peut avoir une influence importante.
Tels sont les éléments psychico-physiques qui provoquent la manie jalouse combinatoire aussitôt qu'un certain degré de faiblesse intellectuelle et éthique s'est produit au cours de l'alcoolisme.
L'homme brutal, irascible, psychiquement affaibli, qui d'ailleurs vit déjà en mauvaise intelligence avec sa femme, cherche et trouve la cause de sa non-satisfaction sexuelle dans l'infidélité de son épouse. Puis, par des combinaisons fausses, l'idée délirante se consolide et s'élargit.
Les enfants ne ressemblent pas au père, par conséquent c'est un autre qui les a faits ; dans le ménage ou se prive de tout (parce que l'homme dépense tout en boisson) : par conséquent la femme infidèle porte de l'argent et des aliments à ses amants ; la femme soigne sa mise (pour des raisons bien innocentes) : par conséquent elle veut plaire aux autres ; elle ne se prête qu'à contre cœur au devoir conjugal : parce qu'elle dépense avec d'autres ses ardeurs et ses forces sexuelles ; elle a un malaise gynécologique : cela vient de rapports illicites; sur son linge il y a des taches de sperme (flueurs), etc.
Ce sont là les bases essentielles du délire combinatoire. Seulement, pendant les émotions, l'ivresse ou le délire occasionnel, le malade a des perceptions illusoires ou hallucinatoires (regards amoureux et propos obscènes de l'épouse, la voir in flagranti, la surprendre à un rendez-vous (erreur de personnes), etc.)
La faiblesse psychique et éthique de l'ivrogne explique le fait qu'il prend souvent le père, le frère, le fils, etc., de sa femme pour ses souteneurs.
2° A côté des phénomènes psychiques apparaissent des troubles sensoriels comme premiers symptômes de l'alcoolisme chronique. Ils se rapportent en majeure partie à des troubles de la circulation dans le cerveau (hyperhémies chroniques) et se manifestent sous forme de mal de tète, de vertige, de lourdeur de tête, d'indisposition intellectuelle, de confusion dans l'esprit, d'embarras, de sommeil agité avec songes pénibles et terrifiants.
3° Les appareils des sens présentent des troubles importants qui peuvent en partie être ramenés à des troubles de la circulation dans ces appareils ; ils se manifestent au début par des hyperesthésies et par des sensations élémentaires subjectives allant jusqu'aux hallucinations, plus tard par des anesthésies.
Le sens de la vue et le sens olfactif sont surtout affectés ; en seconde ligne le sens de l'audition.
Les fantasmes consistent en mouches volantes, étincelles, flammes, bruissements, tintements, sifflements. Souvent ils marchent de pair avec une hyperesthésie acoustique prononcée.
Ces fantômes et ces bruits doimeat souvent lieu au développement d'illusions que parfois on décrit faussement comme des hallucinations.
De véritables hallucinations se rencontrent aussi, d'abord immédiatement avant que le malade s'endorme, plus tard épisodiquement, et parci par-là au cours de la maladie, après les inlluences débilitantes (manque d'alcool, sommeil troublé, alimentation insuffisante, etc.).
La plus grande partie sont causées par l'anémie des appareils sensoriels centraux; elles se rencontrent presque exclusivement dans le domaine du sens visuel, rarement dans celui de l'audition, et ont généralement un caractère terrifiant et de nature à provoquer l'angoisse (masques horribles, figures de spectres, animaux;'.
Un de mes malades, pendant longtemps, au moment de s'endormir, voyait des hommes vêtus en gendarmes et armés de bayonnettes. Ils lui demandaient son nom et ensuite ils le sommaient de leur donner son argent. Plus tard ils le persécutaient aussi dans la rue en le suivant pendant la journée partout où il allait, de sorte qu'il s'adressa à la police pour être protégé.
Des illusions aussi se produisent : tout d'un coup l'entourage apparaît noir, avec des formes défigurées, transformé en diables ou en animaux.
Au cours de la maladie lamblyopie peut se produire ainsi que l'a démontré entre autres Galezowski. Elle apparaît brusquement ; l'acuité de la vue baisse considérablement. Les malades deviennent myopes; ils voient mieux le soir.
Parfois, par suite de l'état spasmodique du muscle d'accommodation, il se produit de la diplopie et de la polyopie; souvent on observe aussi de la dischromatopsie temporaire. Les pupilles sont dilatées et souvent inégales.
A l'ophtalmoscope aucune constatation, tout au plus on note de l'œdème de la rétine avec artères très contractées.
Le trouble de la vue peut disparaître au bout de quelques mois, si le malade renonce à l'abus de l'alcool.
Comme les malades ne satisfont guère à cette exigence, il se produit dans la plupart des cas une atrophie des nerfs optiques, une amaurose.
4'" Chez les alcooliques l'intégrité des fonctions motrices est atteinte de bonne heure.
Le trouble le plus important, le plus fréquent, le premier et le plus durable, c'est le trémor des muscles volontaires.
Il est surtout prononcé à la langue, aux lèvres, à la figure et aux mains.
Mais passagèrement ce trémor peut devenir universel et, en augmentant, devenir un spasme clonique. On observe assez souvent aussi du nystagmus.
Un fait très important pour ce trémor alcoolique, c'est que, outre sa forme et son mode d'extension, il est plus marqué pendant l'état de sobriété et il s'atténue aussitôt que le malade boit de l'alcool.
Souvent, par suite de l'augmentation de l'excitabilité réflexe de la moelle spinale, des convulsions générales et des crampes locales dans les jarrets se
* Ces fantômes sont généralement multiples (animaux fantastiques, assassins brandissant leurs poignards, etc.).
produisent dès le commencement de la maladie. Elles se manifestent surtout au moment où l'individu est sur le point de s'endormir et elles sont avec les fantômes la cause principale que les malades s'endorment difficilement.
Aux stades avancés de l'alcoolisme chronique des phénomènes parétiques se produisent dans le domaine du nerf facial ainsi qu'aux extrémités. Les mains deviennent sans force, les genoux fléchissent, la démarche devient vacillante. La cause de ces trouhles des mouvements n'a pas encore pu être établie, mais pour un certain nombre de cas elle provient d'une maladie des nerfs périphériques polynévrite).
5° Parmi les phénomènes fréquents de l'alcoolisme chronique avancé sont les troubles sensitifs.
Au début il s'agit d'hyperesthésies et de névralgies. Les premières peuvent être cutanées ou musculaires. Magnus Huss donne même la description d'une forme hyperesthésique spéciale de l'alcoolisme chronique. Cependant, dans la plupart des cas, les hyperesthésies ne sont pas générales, mais limitées à certaines extrémités; grâce à l'irritabilité augmentée des appareils réflexes de la moelle épiuière, elles font éclater des convulsions spasmodiques semblables aux décharges électriques fulgurantes, ainsi que des crampes toniques dans les muscles des jarrets.
Dans les stades terminaux de Talcoolisme chronique, on observe des analgésies et des anesthésies.
Elles se limitent dans la plupart des cas aux avant-bras ou seulement aux doigts ou aux extrémités inférieures jusqu'aux genoux, mais elles peuvent aussi atteindre le torse. Magnan a fait connaître une forme particulièrement grave de l'anesthésie : l'hémianesthésie des ivrognes.
Parfois aussi on a constaté un ralentissement de la perception avec sensation intacte.
Ces différentes sensations altérées sont souvent interprétées faussement et d'une manière allégorique par la conscience obnubilée; par-là elles constituent la hase des conceptions délirantes. Ainsi les douleurs névralgiques fulgurantes mènent parfois à l'illusion qu'on est torturé par Télectricité; les seusations paralgiques et hyperesthésiques mènent à l'idée que des serpents et des insectes rampent sur la peau, ce qui fait que ces malades essuient sans cesse leur peau, secouent leurs vêtements, etc.
6" Chez les alcooliques il se produit de bonne heure des troubles de la circulation dans tout le domaine vasculaire, en dehors des troubles de circulation causés par l'artério-sclérose, le cœur gras, etc. Une paralysie vasculaire se développe et se manifeste surtout par la dilatation des vaisseaux et le ralentissement de la circulation à la figure, ce qui avec l'obstruction lymphatique, amène des troubles de nutrition de la peau (acné rosacée) ; en même temps le pouls est souvent ralenti.
Le cerveau affaibli, parésié dans son tonus vasculaire et devenu incapable de résistance aux fluxions, supporte avec le temps de moins en moins l'alcool, et des accès alcooliques très relatifs provoquent aussitôt des hyperhémies fluxionnaires avec phénomènes de pression et d'irritation.
7° Un phénomène qui se produit très tôt chez les alcooliques, c'est la
INTOXICATIONS CHRONIQUES Clb
baisse du libido sexiialis et de la puissance sexuelle, baisse qui peut aller jusqu'à l'impuissauce complète.
8'' Les troubles profonds produits sur les organes végétatifs par l'abus continu de l'alcool se manifestent par un senium précoce, spécialement par des troubles de nutrition et de circulation qui produisent l'athérome des artères, la paralysie vasculaire, le cœur gras, le catarrbe gastrique, la dégénérescence du foie et des reins.
La peau flétrie, pâle, de teinte mauvaise, l'anémie cutanée à coté des ectasies capillaires et des stases veineuses, les yeux fatigués avec pupilles généralement dilatées, le regard sans expression, la mine démente avec l'innervation irrégulière de la face et pouvant aller jusqu'aux parésies, l'attitude molle, vacillante de tout Tindividu, dénotent la dégénérescence psychique et somatique de l'alcoolique.
La marche de l'alcoolisme chronique est progressive jusqu'aux stades extrêmes de la décadence psychique et physique : stupidité, parésie et marasme végétatif.
L'ivrogne arrive rarement à ces stades terminaux, car les maladies des organes végétatifs, spécialement la cirrhose du foie, l'hydropisie, l'urémie, les attaques apoplectiques et épileptiques, les affections inflammatoires aiguës, notamment celle des poumons, le delirium tremens, etc., mettent avant le temps fin à ses jours.
Toute maladie un peu grave de l'ivrogne, même une simple bronchite, peut devenir fatale et prend tout de suite un caractère adynamique.
Le pronostic de l'alcoolisme chronique est généralement défavorable; car ce n'est que rarement que le malade peut être détourné de la pente fatale où il glisse ; avec les meilleures intentions il n'arrive guère de luimême à renoncer à son vice.
La thérapeutique doit être d'abord causale. L'abstention de l'alcool est impossible dans le traitement à domicile. On ne peut l'obtenir que dans les hôpitaux, notamment dans les asiles d'aliénés. Dans certains pays qui sont particulièrement désolés par la plaie de l'alcoolisme on a commencé à construire des asiles* spéciaux pour les ivrognes. Ils constituent un véritable bienfait pour les individus ainsi que pour la société, diminuent le nombre des accidents et des crimes, amènent des guérisous auxquelles on ne s'attendait pas chez des ivrognes profondément dégénérés; ils ont encore cet important avantage de préserver de la transmission de l'infirmité alcoolique par la génération.
La création de semblables asiles dans les pays civilisés ne saurait être assez recommandée. La contrainte et l'isolement appliqués aux ivrognes sont légitimes quand on se place sur le terrain clinique et qu'on pèse les bienfaits qui en résultent pour ces individus dépourvus de libre arbitre, irresponsables, et au cerveau malade; mais, comme actuellement ces asiles nous manquent encore, les cas les plus graves d'alcoolisme sont envoyés dans les asiles d'aliénés auxquels ils n'appartiennent pas de droit, mais
' V. Baer, Op. cit., p. 506.
seulement pendant les périodes d'agitation intercurrente, et d'où on les renvoie après la complication passée pour récidiver peu de temps après leur libération.
Le seul remède c'est le séjour prolongé dans les asiles où tout ce qui est alcool est prohibé et où le malade est systématiquement déshabitué de ce stimulant.
Nous ne mentionnons qu'en passant les cures d'eau-de-vie en partie nuisibles en partie inutiles tentées avec la teinture de quinquina, l'acide sulfurique ou même l'émétique et qui, dans la pratique privée, sont prescrites souvent et sans résultat pour combattre ce vice.
Un fait très important pour le médecin praticien, c'est que les interventions qui affaiblissent provoquent facilement des complications, notamment du delirium tremens, et que les maladies aiguës prennent un caractère asthénique pernicieux.
Observation LXXYII. — Alcoolisme chronique avec symptômes très 'prononcés de dégénérescence morale et psychique {Inhumanitas et ferocitas ebriosa). Blessure faite à l'épouse par le mari en état d'ivresse et d'émotion. — Hilz, cinquante ans, propriétaire foncier, né de parents qui étaient adonnés à la boisson. De treize enfants issus de cette union il n'y en a que deux (!) qui soient encore en vie. Ce sont des hommes violents, brutaux et adonnés à la boisson.
Depuis sa jeunesse le malade fut potator strenuus. . En 1871, lorsqu'il épousa une femme qui ne jouissait pas de la meilleure réputation, il était déjà déconsidéré au point de vue éthique et intellectuel. Dans les dernières années il se livra de plus en plus à la consommation de Teau-de-vie. A partir de cette époque ses forces intellectuelles et physiques baissèrent rapidement. Le malade tombait moralement de plus en plus bas, tenait les propos les plus orduriers, appelait devant tout le monde sa femme putain, lui passait la main sous les jupons, invitait d'autres personnes à se servir d'elle puisque son libido sexualis et sa puissance baissaient de plus en plus. Il traitait les servantes avec brutalité, se livrait même à des voies de fait sur elles.
Il négligeait ses affaires, flânait dans les cabarets, ne dégrisait presque jamais, buvait même la nuit du quetsch quand il se réveillait, de sorte que le matin il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes par suite d'ivresse. Il était frappé lui-même du fait que sa mémoire avait diminué notamment pour les événements du passé le plus récent et qu'il supportait de moins 'en moins l'alcoo].
Le malade devenait de plus en plus brutal, irascible et agité. Quand il avait bu, il avait une impulsion à tout briser. Ses étals d'ivresse prenaient de plus en plus des allures pathologiques. Il criait, injuriait, pleurait sans raison, parlait d'une manière incohérente, cassait tout ce qui lui tombait sous les mains, menaçait son entourage avec des couteaux et un revolver, de sorte que tout le monde en était terrorisé.
Depuis quelques années des troubles sensoriels et sensitifs se présentaient la nuit quand il voulait s'endormir et le matin quand il se réveillait. Le lit dansait avec lui, il voyait des formes noires chevaucher et aller en voiture dans les airs, voyait voler en l'air dans la chambre des oiseaux, des souris, des rats, des chiens et des chats. En même temps il éprouvait un bruissement, uu bourdonnement dans les oreilles, entendait des cris confus et avait beaucoup de peine à reconnaître que tout cela n'était qu'une illusion. Le sommeil était mauvais ; quand il se réveillait, il était presque toujours couvert de sueur.
En descendant du lit, il avait un vertige si violent qu'il était obligé de s'appuyer des deux mains; il avait en outre mal à la tête ; vomissements de glaires visqueuses et tremblement général au point qu'il ne pouvait pas porter sa cuillère à sa bouche; s'il buvait de nouveau de l'alcool, il se sentait mieux elle tremblement disparaissait.
Le 29 décembre 1874, il absorba beaucoup d'eau-de-vie au cours de la journée ; il paraissait agité, coléreux, violent, ivre. L'après-midi, en rentrant à la maison, il demanda du lait caillé à sa femme. Comme elle n'en avait pas de tout prêt à sa disposition, il se mit dans une colère violente, tira deux coups de revolver dans le mur, et comme sa femme voulait le calmer, il lui logea une balle dans le corps. Quand elle s'affaissa, il reprit ses sens, fut très effrayé et voulut se pendre.
Plus tard il ne se rappelait son acte que comme un rêve. Il voulait évidemment faire peur à sa femme, mais il n'avait pas l'intention de la tuer.
A la prison préventive, II... se présente comme un homme profondément atteint au point de vue éthique et intellectuel. Il ne prend pas grand souci de son avenir, n'éprouve aucun repentir de ce qu'il a fait. La mine est morose, abrutie; la langue, saburrale, tremble; la peau est fanée, d'un jaune sale, la musculature lâche, la ligure rouge; les capillaires sont élargis, les yeux cerclés, la région faciale gauche est moins innervée que la droite. Les mains et les extrémités inférieures présentent un léger trémor. La sensibilité ne présente aucun trouble.
Le pouls est rare, petit, lent ; les bruits du cœur sont sourds, la circonférence du cœur est un peu augmentée, le foie saille au-dessous de l'arc costal. L'appétit est mauvais, les selles paresseuses. Le malade se plaint de lourdeurs de tête, de vertiges, de maux de tète, de bruissements dans les oreilles, notamment le matin. Catarrhe bronchique chronique. Le sommeil est mauvais, troublé par des tressaillements fréquents et par des rêves terrifiants.
La renonciation forcée à l'alcool pendant sa détention et plus tard à l'asile d'aliénés produisit une amélioration sur ses organes profondément endommagés ; mais le malade resta affaibli éthiquement et intellectuellement, incapable de se diriger lui-même ; tout essai pour lui laisser un peu plus de liberté amenait de nouveaux excès.
Comme preuve de l'absence de sens moral chez le malade, il suffit de citer le fait qu'un jour, sa femme étant venue lui faire une visite et l'avait emmené promener, il lui demanda le coït sur la chaussée où il y avait beaucoup de passants, ne voyant aucun inconvénient dans le choix de cet endroit public ni dans la présence du gardien !
Sur le terrain cliDique de l'alcoolisme chronique on rencontre une série d'affections du cerveau intercurrentes et complicantes qui sont d'une grande importance.
11 faut citer : i° le delirium tremens ; 2° l'illusion ébrieuse ; 3" les psychoses alcooliques ; 4" l'épilepsie alcoolique.