‹ Traité clinique de psychiatrieChapitre 118 sur 138 · I. — Delirium tremens · texte numérisé non relu

I. — Delirium tremens

Le delirium tremens est une des affections intercurrentes les plus importantes et les plus fréquentes de l'alcoolisme chronique.

' Littérature : Siilton traduit par Ileinken, 1820. — Barkhausen, Bemerkt/nr/p» i/her dni Sâuferirahnsinn, Brème, 18"28. — (îoeden. De t/el. frem., Berlin, 1825. — Ua.rl\n\, Bei/rar/. z. praklischen Ileilkunde. 1836, t. III. — V. Franque, De del. /rem., Munich, 18.59. — Foville, Arcli. f/éu., 1867. — LasèRue, Ibùl., 1869. — Rose, Op. cil. — Magnan. Op. cil. — Sander. Arch. f. Psych, 1868, et Vsych. Correspondenzhlatl, 1877, 8,9.

Ainsi que l'indique déjà son nom. les phénomènes principaux consistent en délire et en trémor. Comme autres symptômes ne manquant jamais, on peut encore citer lïnsomnie et les hallucinations.

La maladie n'éclate que chez les individus qui se livrent habituellement à la consommation exagérée de l'alcool et qui présentent déjà plus ou moins les symptômes de l'alcoolisme chronique ; un excès alcoolique isolé, quelque intense qu'il soit, n'amène pas de delirium tremens.

Si la maladie cérébrale qui est la base de l'alcoolisme chronique, crée la prédisposition pour l'apparition du delirium tremens, on peut cependant citer une série de causes accidentelles qui en amènent l'explosion. Ces causes ont toutes le même effet : elles constituent un élément d'affaiblissement pour le cerveau déjà affaibli et devenu incapable de résistance. Comme causes accidentelles les plus importantes on doit citer : les excès alcooliques accumulés (a potu niraio), privation de l'alcool devenu un stimulant habituel a potu intermisso , alimentation insuffisante par défaut de nourriture ou à la suite d'une accentuation du catarrhe chronique de l'estomac, violentes émotions morales, maladies graves, surtout les pneumonies, diarrhées profuses, suppurations, pertes de sang, veilles, maladies douloureuses et blessures, notamment fractures osseuses.

L'explosion du delirium tremens n"est jamais brusque. Comme prodromes il y a souvent : des états gastriques, de l'insomnie avec hallucinations terrifiantes ou un sommeil agité par des rêves anxieux et de fréquents soubresauts, morosité, irritalîilité , oppression dans le creux épigastrique allant jusqu'à une violente angoisse précordiale, tintements d'oreilles, bruits, hyperesthésies du nerf acoustique et du nerf optique, mal de tète, vertige, inquiétude nerveuse, léger tremor des mains et de la langue.

La durée de ce stade d'incubation peut s'étendre jusqu'à douze jours.

Le paroxysme proprement dit consiste en une série de troubles des fonctions psychiques, motrices et végétatives. Par suite de l'insomnie prolongée, de l'agitation psychique, des fréquents tressaillements, de l'irritabilité sensorielle et morale croissantes, des troubles dans l'opération de la pensée, troubles que le malade dépeint comme une incapacité à rallier ses idées, comme une confusion échevelée dans sa tête, il se produit une obnubilation de la conscience suivie de délire. La conscience est toujours superficielle, crépusculaire, comme dans l'état somnambulique, et ce qui caractérise en quelque sorte ces états, c'est que par une apostrophe énergique on peut momentanément amener le malade à faire des réponses justes pour retomber aussitôt après dans son délire.

Le délire consiste surtout en hallucinations. Les malades se croient souvent au cabaret, commandent des consommations, ou bien ils croient être à leurs affaires et font les efforts de ces occupations imaginaires.

Les hallucinations qui, au début, se montrent dans le domaine du sens visuel et quand il fait nuit, et qui plus tard se présentent aussi dans la journée, sont surtout de nature terrifiante et consistent de préférence en * liions d'animaux; ce ne sont pas des animaux isolés que le malade voit.

mais des troupeaux entiers de clievaux, de chiens, de rats, de souris, etc. Ils prennent des attitudes agressives, grouillent autour de lui, cherchent à le bousculer, s'élancent contre lui, aboient après lui. En même temps il voit des figures fantastiques, grimaçantes, de vilains masques, mais toujours en foule.

Les sensations hyperesthétiques et paralgiques éveillent chez le malade la perception illusoire de crapauds, de serpents, de vers, d'araignées siir sa peau, et c'est ce qui produit le tiraillement continuel des couvertures du lit, ce frottement de la peau qu'on observe ordinairement à l'acmé de la maladie. Des furoncles, des blessures, etc., sont souvent, conformément au sens du délire, pris pour des morsures d'animaux, des tentatives d'assassinat, etc.

Toutes ces hallucinations de la vue se produisent en grand nombre dans l'obscurité et se produisent souvent encore pendant la période de convalescence, aussitôt que le malade, qui ne délire plus, ferme les yeux.

Au cours du délire, des hallucinations auditives peuvent aussi apparaître sous forme de bruits confus, de bruissements, ou de voix tenant des propos terrifiants, souvent obscènes; cependant, comparativement aux hallucinations de la vue qui dominent la scène, elles ont un caractère épisodique.

Ce sont essentiellement ces hallucinations qui mettent le riialade dans une agitation continuelle et même le font tomber dans le délire élémentaire de persécution. Souvent il s'agit aussi d'illusions : les taches, les fissures, les dessins des tapis ou des meubles sont pris pour des animaux, etc. A l'acmé de la maladie, les personnes de l'entourage sont méconnues dans le sens du délire.

Par suite du caractère terrifiant et menaçant des hallucinations et des perceptions, lindividu peut être entraîné à se livrer à des tentatives contre sa propre vie ou à des actes de violence contre son entourage.

Souvent un délire d'empoisonnement accompagné d'un refus temporaire de nourriture se produit comme conséquence d'un catarrhe simultané de l'estomac et de la bouche.

Les troubles moteurs consistent en un trémor qui se manifeste surtout aux doigts et à la langue, mais qui souvent s'étend aussi aux muscles de la figure et aux extrémités, et qui, en s'acceutuant, peut devenir un tremblement spasmodique général. La démarche du malade est chancelante, irrégulière, mal assurée. La sensibilité à la douleur est souvent supprimée; des états d'analgésie peuvent alterner avec des états dhyperesthésie.

L'excitabilité réflexe est souvent accentuée. Il se produit une agitation continue et sans but, des convulsions, des mouvements des extrémités allant jusqu'aux spasmes cloniques partiels ou généraux. Le pouls est fréquent, atteint 100 pulsations et même plus, la respiration est accélérée. La sécrétion sudorale est habituellement profuse, Furine diminuée de quantité, concentrée, d'un grand poids spécifique, et contient souvent une quantité considérable d'albumine. Les selles sont arrêtées. Des complications gastriques se rencontrent régulièrement.

A l'acmé de la maladie, le sommeil manque complètement.

Le delirium tremens est, par lui-même, une maladie sans fièvre, cependant souvent il y a ici, comme en général dans les névroses graves, des hausses brusques et très considérables de la température; ces augmentations de chaleur, s'il n"y a pas de maladies complicautes des organes végétatifs, ne peuvent être attribuées quaux anomalies d'innervation des centres qui régularisent la chaleur dans le cerveau.

Magnan a décrit ces états sous le nom de delirium tremens fébrile et, les considérant comme une forme particulièrement grave, il les a opposés au delirium afébrile. Ce dernier peut se produire aussi sous la forme primaire. Dans le premier des spasmes épileptiques partiels cloniques et généraux se présentent souvent. La chaleur du corps monte rapidement et atteint jusqu'à 43^ La mort est le dénouement presque régulier de ce délire fébrile que, pour ma part et d'accord avec Schûle {Manuel, p. 317), je ne classerais pas cliniquement dans la catégorie du delirium tremens mais dans celle du delirium acutum.

Le delirium tremens prend souvent un caractère adynamique. Le pouls devient mou, petit; les bruits du cœur deviennent sourds au point que le premier disparaît; le malade transpire abondamment ; le délire devient mussitant, rarement furieux, avec soubresauts des tendons, carphologie; la langue devient sèche et fuligineuse; la conscience s'éteint complètement et arrive même à l'état de sopor.

La durée du delirium tremens est en moyenne de trois à huit jours, mais il y a souvent des rechutes qui prolongent la maladie pendant plusieurs semaines. La marche est rémittente, exacerbante.

Le delirium tremens est . une maladie grave qui dans lo p. iOO des cas a une terminaison fatale. Le danger de la maladie réside dans la possibilité de l'épuisement, des complications cérébrales (œdème, délire aigu) et des maladies végétatives, notamment des pneumonies hypostatiques.

Les terminaisons du delirium tremens sont : la mort ou par épuisement ou par des complications parmi lesquelles il faut surtout craindre l'œdème cérébral avec convulsions : ensuite le passage à l'état chronique (délire d'inanition), à une aliénation chronique , la guérison. Cette dernière peut avoir lieu presque critiquement par un sommeil profond et quand il s'agit de cas légers ; dans la plupart des cas, le malade ne se remet que successivement par le fait que la jactance et le délire restent au second plan et que des entr'actes de sommeil de plusieurs heures s'intercalent. Il traverse alors un stade de prostration physique et psychique (obnubilation de la conscience jusqu'au stupor, faiblesse de la perception; dans lequel le délire peut encore persister sans être rectifié et des hallucinations surgir encore de temps en temps. Avec le temps le malade reconnaît la nature de ces dernières et elles ne lui sont plus un sujet d'alarme. Les psychoses qu'on rencontre consécutivement au delirium tremens sont : la vésanie, les états de stupeur prolongés, ensuite les mélancolies et les manies. Elles ne se distinguent des autres psychoses, dues aux influences débilitantes, que par les traces de l'alcoolisme chronique et par la persis-

tance des hcillucinations apparues à la période du delirium tremens. Dans les cas de delirium tremens à dénouement fatal, on rencontre, en dehors des altérations particulières à l'alcoolisme chronique (obnubilatious, obstructions lymphatiques de la pie-mère, etc.), des hyperhémies veineuses et de l'œdème dans la pie-mère et dans le cerveau.

La thérapeutique' du delirium tremens doit tout d'abord tenir compte de l'indication causale et ensuite de l'indication symptomatique.

Au point de vue de la cause, c'est la prophylaxie qui a la plus grande importance. Les médecins des hôpitaux publics et des prisons ont souvent l'occasion de la pratiquer. Si l'individu qu'on a reçu est un ivrogne, il ne faut pas lui retirer complètement son stimulant accoutumé, l'alcool, ou du moins il ne faut pas manquer de lui prescrire de l'alcool aussitôt qu'il existe une maladie grave ou qu'on se trouve en présence d'une des causes occasionnelles du délire dont nous avons parlé.

Ajoutons encore à cela la précaution de ne pas traiter par les affaiblissants (saignées, drastiques, etc.) toute maladie grave ou douloureuse, toute lésion chez un ivrogne ; au contraire, il faut dans ces circonstances s'en tenir à un régime tonique, diététique et médicamenteux.

Comme dans les circonstances que nous venons de signaler, tout ivrogne est menacé du danger imminent d'uue explosion de delirium tremens, il faut bien faire attention aux symptômes d'incubation qui pourraient se présenter, notamment à l'insomnie. Il faut alors immédiatement lui opposer les hypnotiques (opium avec ou sans spiritueux, hydrate de chloral avec ou sans morphine, paraldéhyde, hydrate d'amylène, sulfonal).

Les indications pour le traitement de la maladie quand elle a éclaté se résument en deux points : éviter toutes les interventions affaiblissantes, amener le sommeil aussi promptement que possible.

La première de ces deux indications est justifiée par le caractère nettement asthénique de ce délire d'inanition ainsi que par les tristes résultats de l'ancienne thérapeutique affaiblissante ; la seconde indication résulte de l'expérience qui nous montre que le délire disparait aussitôt que le malade tombe dans un sommeil réparateur profond et prolongé.

Dans le choix de l'hypnotique approprié, il faut suivre le système individualisant; il faut tenir compte de l'état général, des complications qui pourraient exister (fièvre, maladies inflammatoires), notamment de l'état du cœur (dégénérescence graisseuse, faiblesse du cœur).

Sous ce rapport on peut classer les cas en trois groupes :

1° Il s'agit d'un premier accès, d'individus jeunes et forts, sans cœur gras, ni artériosclérose, en général sans symptômes d'alcoolisme chronique avancé, sans complications ni fièvre. L'hydrate de chloral est indiqué avec ou sans morphine, avec le vin à doses médicinales. De petites doses (chloral : 1 à Is', o; morphine : 0, 01 j mais souvent répétées (toutes les trois ou quatre heures) sont d'après mon expérience personnelle préférables aux grosses doses données à intervalles éloignés.

' Rose, Op. cil., p. 101. — Fiirstner, Allg. Zcit-schr. f. Psijcfi.,'ii, fasc. 2.

Si le cas doit être influencé par le chloral, son effet hypnotique se montre ordinairement après la deuxième ou la troisième dose. Parfois il manque son eiïet et augmente même l'excitation. Alors les grosses doses même continues ne servent à rien, et paraissent même dangereuses.

Un moyen dont l'action est presque aussi vigoureuse que celle du chloral, qui n'agit pas aussi promptement, mais qui, en revanche, est moins dangereux et manque rarement son effet, c'est l'opium dont l'emploi est si répandu. A la clinique nous préférons l'usage sous-cutané à l'usage interne; le dosage est plus exact; de plus, l'absorption par l'estomac paraît fort problématique et est insuffisante, étant donné le catarrhe gastrique souvent très avancé qui existe dans l'alcoolisme chronique; on a observé que des doses énormes d'opium sont supportées et même nécessaires chez ces malades.

Avec la méthode sous-cutanée on évite aussi l'action irritante qu'exerce l'opium donné à l'intérieur et qui est de nature à aggraver le catarrhe gastrique; c'est un avantage important pour le malade pour qui une rapide convalescence ainsi que la suppression des rechutes dépendent essentiellement de la façon dont s'accomplissent la digestion et le travail d'assimilation.

On injecte 0,03 d'extrait aqueux d'opium comme dose initiale et on répète l'injection toutes les trois ou quatre heures jusqu'à ce que le sommeil se produise. Si la méthode sous-cutanée est impossible (pour les praticiens de province), il faut le donner autant que possible sous forme de lavements ou de suppositoires.

Il y a encore une règle très importante à observer : c'est de ne pas supprimer immédiatement l'usage de l'opium aussitôt que l'effet hypnotique est produit, autrement des rechutes et des récidives se produiraient facilement. Le danger de ces dernières sera considérablement diminué si, après le sommeil critique, on continue pendant quelques jours encore le traitement opiacé à petites doses de 0,01 à 0,02, notamment le soir, même après l'entrée en convalescence.

i2° Un deuxième groupe est caractérisé par la présence de complications (pneumonie, lésions graves) ou bien aussi par le fait qu'il y a de la fièvre, même quand ces complications n'existent pas. Cette fièvre doit être considérée comme un symptôme névrotique et assombrit considérablement le pronostic, ainsi que Magnan l'a remarqué très justement. Dans ce groupe, il peut en outre s'agir d'individus présentant des phénomènes de marasme alcoolique avancé avec dégénérescence graisseuse des organes, notamment du cœur, et avec des symptômes de faiblesse du cœur (bruits du cœur sourds, choc du cœur faible, fréquence du pouls augmentée, artères peu tendues). Le chloral, étant un poison cardiaque qui, parla moelle allongée, peut provoquer une paralysie du cœur, est absolument contre-iudiquédans ces cas. '

C'est l'usage de l'opium qui est indiqué, car il ne présente aucun danger si l'on combat en même temps le danger de faiblesse du cœur en employant les excitants, de préférence le vin ou les spiritueux à doses pas trop petites et au besoin l'élher acétique ou la liqueur ammoniacale anisée.

La lliérapeutique hypnotique peut dans ce cas être exagérée si le médecin surveille soigneusement l'activité du cœur et qu'avec les doses d'opium il augmente en même temps celle de l'excitant.

La paraldéhyde (jusqu'à 12 grammes par jourj et l'hydrate d'amylène sont aussi indiqués dans ce cas.

3°Un troisième groupe comprend les cas, dans lesquels parce qu'on a laissé traîner la maladie, par suite de complication graves, par suite de fièvre accentuée, d'alcoolisme avancé, de rechutes réitérées du délire, le malade tombe pendant le traitement dans un état adynamique prononcé, avec trouble grave de l'intelligence, avec langue fuligineuse, traits tirés, délires mussitants, carphologie, subsultus tendinum, faiblesse du cœur, pouls faible et d'une fréquence dépassant 120, etc. Dans ces cas il n'y a rien à espérer des narcotiques; leur emploi est même dangereux. Seul un traitement fortifiant, résolument analeptique, est capable de sauver la vie du malade gravement menacée. Le meilleur hypnotique et le meilleur calmant est dans ce cas le vin riche en alcool et donné à doses moyennes. Si l'action du cœur devient insuffisante, il faut donner du camphre ou du musc. Si le sopor se produit, les embrocations froides dans un bassin sec constituent un bon moyen. Si l'on réussit à conjurer le danger menaçant la vie, ou institue avec les précautions recommandées pour le groupe 2, un traitement opiacé ou avec la paraldéhyde.

A côté des elïorts pour obtenir un sommeil réparateur, l'indication la plus importante est d'avoir soin que le malade soit aussi bien nourri que possible pendant le delirium tremens. L'état de l'estomac rend cette tâche diététique assez difficile. A l'acmé de la maladie la nourriture lactée est la plus avantageuse ; le meilleur, c'est de donner du lait avec de l'eau de Seltz ou avec une eau acidulée naturelle. Si le malade court risque de s'épuiser par sa jactance ou en quittant continuellement son lit, le repos forcé au lit (dans les cas graves) avec légère coercition devient inévitable. Le caractère dangereux des malades, dangereux pour eux-mêmes ainsi que pour leur entourage, nécessite leur isolement dans des chambres bien chauffées et une surveillance étroite. De nombreux accidents rendent cette mesure indispensable. Je ne cite à l'appui que le cas qui s'est produit il y a plusieurs années à l'hôpital de la Charité à Berlin, où un délirant a enfoncé le crâne de ses voisins, pendant l'absence momentanée du gardemalade.

La place des délirants n'est pas dans les établissements d'aliénés. Toute commune de quelque importance, notamment dans le pays viticoles, devrait avoir son cabanon de délirants.

Quand le malade entre en convalescence, l'entretien d'un sommeil suffisant et le rétablissement de la nutrition, de même que la suppression du catarrhe de l'estomac, constituent la tâche la plus importante. A côté des moyens diététiques, des préparations de quinquina, de préférence la décoction de quinquina avec de l'acide muriatique, sont très utiles, ensuite les injections sous-cutanées de nitrate de strychnine (0,001), deux ou trois fois par jour.

Observation LXWUl. Delirium tremens. Traitement par la morphine et le'^hloral. — Schwarlz, trente-deux ans, ouvrier, sans tare, autrefois toujours bien portant, depuis des années potator de vin et de bière, se sentit le 17 août, après s'être livré à de forts excès d'alcool, las, déprimé, sans appétit, dormit mal, eut des songes terrifiants et de fréquents soubresauts. Par suite d'une angoisse précordiale croissante, il fit le 26 août de grands excès d'eau-de-vie. La nuit suivante il fut pris d"une angoisse encore plus vive, il voyait son logement en proie aux flammes qui léchaient déjà son lit. Il était comme paralysé de peur. Alors vinrent des diables et de grands scarabées à formes étranges qui faisaient autour de lui une sarabande. Il sentait aussi qu'ils le piquaient et le mordaient. La chambre s"emplit d'une légion de voleurs, de brigands et d'hommes en caoutchouc. De peur il se cacha sous son lit. Le 27 il entendit aussi des voix terrifiantes. Talonné par la peur il erra à tort et à travers ; il n'avait pas de sommeil.

Lors de sa réception, le 2 septembre, il n"a pas de fièvre, congeslif, bouleversé de peur ; il tremble comme la feuille du peuplier, voit des animaux en masse et entend des voix terrifiantes. C'est un homme vigoureux, de grande taille. Sauf un catarrhe de festomac et un gonflement du foie, il ne présente pas de troubles végétatifs. Pouls à 70, lent. Le malade prend 2 grammes dechloral avec 1 centigramme de morphine.

Dans la nuit du 2 au 3 il dort et alors il est débarrassé de ses hallucinations de la vue. Mais il souffre encore d'hallucinations de l'ouïe. Des voix connues et étrangères le traitent de mauvais sujet, lui reprochent dé ne pas avoir de pénis, ni de chemise. Par suite du traitement morphino-chloralé les nuits sont bonnes.

Le 6 septembre les voix aussi cessent et il ne les entend finalement qu'au moment de s'endormir. Le malade est maintenant lucide, reconnaît son état, se remet, mais pendant quelques jours il se sent encore faible, déprimé, et importuné par des tintements d'oreilles. Le 16 septembre il est renvoyé guéri.

Observation LXXIX. Delirium tremens passant à l'état de delirium acutum. — Ehreich, quarante-deux ans, brasseur, né d'une mère ivrogne, aurait, dit-on, luimême consommé par jour 10 à 13 litres et présenté depuis longtemps des svmptômes d'alcoolisme chronique. Au commencement du mois de mars il fut reçu à l'hôpital pour cause d'hypopyon et de catarrhe de l'estomac. Depuis son entrée à l'hôpital il était sans sommeil.

Le 2.3, l'hypopyon a été ponctué. Dans la nuit du 23 au 24. le malade devint anxieux, agité, arracha le bandage et commença à voir un grand nombre de chiens, de chats, de souris, de rats. Il s'enfuit de l'hôpital en chemise et en caleçon. Ramené, il était très anxieux, agité, inconstant, avait des visions d'animaux, tremblait de tout son corps. Pouls à 108. Température : 37°, 5. Au cours de la journée le malade prend 0 ?^, 18 d'extrait d'opium en injections ; il dort sans interruption.

Le 25 au matin, délire furieux, visions d'incendies, trouble profond de l'inleUigence. Pouls à 130. Température : 38'^, 2. Le malade prend un demi-litre de vin et 0 ?•■. 2o d'extrait aqueux d'opium. Il dort pendant quelques heures ; en dehors de ce temps il est en jactance et en proie à une inquiétude instinctive, anxieuse.

Le 26, nuit sans sommeil et avec des délires terrifiants. Des convulsions musculaires se produisent ; l'excitabilité réflexe est augmentée ; sécrétion de sueur profuse. L'intelligence est profondément troublée. Les pupilles sont d'une largeur moyenne, sans réaction, la langue est sale, sèche. Pouls à 130, facile à supprimer; bruits du cœur faibles.

On supprime l'opium qu'on remplace par l'acétate de zinc, 9 grammes dans 300 grammes d'eau, une cuillerée toutes les deux heures. Le malade reçoit une plus grande ration de vin.

Le 27, nuit sans sommeil, avec délire et jactance. Le matin le malade commence à tourner par obsession autour de son axe longitudinal, à frapper le sol avec sa tête, à grimacer, à crier, à trépigner et à sauter. Ces mouvements contraints qu'on peut rapportera une profonde excitation cérébrale deviennent de plus en plus frappants. Souvent le malade s'élance comme un poisson bondissant hors de l'eau, ronfle, fait claquer sa langue, souille bruyamment, sort la langue, écarquille les yeux et grimace violemment. En l'approchant ou en le touchant on provoque ou on accentue ces mouvements. Sa conscience se trouve en état somnambulique prononcé ; il est baigné de sueur. Pouls à 130. Température : 40 à 4r. La teinte fluxionnaire de la figure, observée jusque-là, fait place de plus en plus à une teinte cyanolique. Les bruits du cœur deviennent faibles, le pouls est à peine perceptible au toucher (camphre, solution ammoniacale anisée). La langue est sèche comme du cuir, la déglutition est presque impossible, par suite de l'irradiation de l'excitation. La respiration devient irrégulière et interrompue. Des décharges motrices furieuses reviennent comme par assauts. Dans les intervalles il y a sopor avec respiration stertoreuse. Dans l'après-midi le malade tombe en catalepsie, le pouls ne peut plus se compter. Mort à 11 heures et demie.

L'autopsie a fourni les renseignements suivants : crâne modérément compact, riche en sang. Sinus remplis de sang liquide de couleur foncée. Pie-mère épaissie à la convexité, un peu trouble à la base, en partie sous forme de stries blanchâtres le long des vaisseaux, en partie sous forme de petits points et de taches diffuses. Veines de la pie-mère très dilatées, gorgées de sang. Cerveau gonflé, rempli de sang. La substance corticale, sauf la couche la plus externe, est d'un rouge foncé. Cavités cérébrales très élargies, remplies de sérum clair. Ependyme épaissi, visqueux. Moelle allongée très rouge. Poumons hyperhémiés dans les parties inférieures, œdémateux dans les autres parties. Cœur couleur jaune graisseux, mou. Foie veineux, hyperhémié. Reins légèrement atrophiés, granulés, jaune graisseux dans la substance corticale. Diagnostic anatomique : hyperhémié cérébrale, hydrocéphalie chronique des potators.

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