Yésanie
C'est un trouble assez fréquent, reconnaissable à des signes spécifiques que Marcel a déjà décrits et que Nasse a très bien décrit comme « délire de persécution des buveurs aliénés » .
Une particularité digne d'être remarquée en première ligne, c'est la courte durée du stade d'incubation, notée déjà par Nasse, et qui consiste en maux de tête, vertiges, en un sommeil troublé et en phénomènes fluxionnaires ; un autre fait notable, c'est le caractère généralement brusque de l'explosion de la psychose proprement dite avec apparition des hallucinations terrifiantes, notamment celles de l'ouïe. Dans le tableau de la maladie elle-même il faut relever les hallucinations de la vision qui manquent rarement dans ce cas. Elles sont utilisées pour alimenter le délire et ont une certaine persistance. Elles ont pour objet des sujets terrifiants et mènent à une peur violente, réactive. En même temps des formes fantastiques et des visions d'animaux de nature inofïensive peuvent faire leur apparition. Les hallucinations du goût et de l'odorat sont rares. Elles ont aussi comme les autres un sujet désagréable et engendrent le délire de l'empoisonnement. Les plus importantes sont les hallucinations auditives.
' Marcel, Op. cil. — Legrand du SauUe, Le délire des j)ersécutions, Paris, 1871. — >'asse, Allg. Zeitschr.f. Psych., 3i, fasc. 3.
INTOXICATIONS CHRONIQUES 63î)
Elles sont avec une fréquence surprenante de nature obscène: les malades entendent des remarques de dénigrement sur l'état de leurs parties génitales (pas de pénis, trop petit membre, impuissance) ou des accusations ou des menaces concernant leur vie sexuelle (pédéraste, sodomiste, séducteur d'enfants, onaniste, vénérien, castration imminente, etc..
Les délires sont des délires de persécution et des grandeurs. Les premiers sont les plus importants et sont primaires. Ces délires aussi sont souvent de nature sexuelle et roulent sur l'illusion d'une infidélité conjugale originaire ou la conduite indécente des gens de l'entourage ; ils peuvent encore présenter d'autres délires de persécution (menaces de mort, victime des voleurs, etc.) avec hallucinations correspondantes (criminels, exécution capitale imminente, etc.). Ce sont surtout les états paralgiques et hyperesthésiques, si fréquents dans l'alcoolisme chronique, qui peuvent mènera l'illusion de la persécution physique (électricité, etc.).
Immédiatement après les délires de persécution et les hallucinations, il se produit souvent des accès d'angoisse réactive violente. Ces malades, ainsi que l'a déjà constaté Nasse, se distinguent encore par une absence frappante des émotions.
Des délires des grandeurs peuvent se montrer épisodiquement dès le début, mais ils ne se produisent qu'au cours de la maladie et conjointement avec les hallucinations correspondantes. Ils ont pour sujet une grande fortune, une position princière, etc. d^insi un de mes malades a reçu du bon Dieu la communication qu'il sera nommé bourgmestre. Plus rarement que ne l'a constaté Nasse, j'ai observé des délires de nature religieuse (illusion d'être le Christ). Les troubles somatiques qui accompagnent cet état appartiennent à l'alcoolisme chronique. La marche est rapide et aboutit ou à la guérison ou à des états terminaux de faiblesse psychique. Le pronostic est bon pour les cas à marche aiguë; il est douteux pour ceux qui prennent une forme chronique. Dans la plupart de ces derniers on n'a obtenu qu'une guérison laissant une défectuosité (faiblesse psychique persistant avec une reconnaissance incomplète de la maladie après que les idées délirantes et les hallucinations ont disparu); cependant les guérisons complètes ne sont pas impossibles.
Observation LXXXIV. Délire alcoolique de persécution. — Wittmer, trente-trois ans, employé, né de parents sains, s'est bien développé, était bien doué inloUectueliement et exempt de maladies physiques. Depuis dix ans, il a consommé de lalcool avec excès (du vin et delà bière) et mangé irrégulièrement. Depuis quelques années, il ne pouvait plus supporter ni l'alcool, ni la chaleur du soleil ; depuis le commencement de l'année 1881, il souffrait de maux d'estomac, vomilus matutinus, tremblement en se levant le matin. L'été de 1881, il fit une chute en trébuchant contre un tronc d'arbre; il perdit connaissance. Une heure après cette chute, il s'évanouit et fut ensuite pris pendant trois jours de folie furieuse; il avait de l'amnésie pour cette période ; quand il eut repris ses sens, il se rétablit complètement.
Depuis le printemps de 1882, il a eu beaucoup de fatigues, de soucis et de contrariétés dans sa profession, ce qui l'amena à boire encore plus qu'avant.
Ces temps derniers, les maux d'estomac et le tremor se sont considérablement
accentués. Au mois de juillet, il se sentait déjà agité, par moments oppressé; il souffrait de scotomes. Depuis le commencement du mois d'août, il dormait mal, se plaignait de bourdonnements d'oreilles, de vacarme nocturne, d'aboiements de chiens, d'oppression sur la poitrine, de congestions à la tête et d'avoir le travail difficile. Son entourage fut frappé du fait que souvent il regardait fixement devant lui, et qu'il était devenu méfiant, peureux et excessivement irritable.
Le 3 septembre, le malade fît un voyage à Pest pour y régler une affaire. Il parut aux autres passagers étrange, excité, agité. Ainsi qu'il le raconta après sa guérison, il rapportait à sa personne les conversations insignifiantes que les autres voyageurs tenaient dans le coupé ; il crut comprendre qu'on parlait de lui comme d'un déserteur et d'un onaniste. (Le malade, ayant émigré de son pays, n'avait pas satisfait à l'obligation du service militaire.) Arrivé à Pest, il se sentit très mal à son aise, peu rassuré et oppressé. Le soir, en dînant au jardin de l'hôtel, il entendit lire un mandat d'arrêt lancé contre lui et des agents demander après lui. Il était poursuivi comme déserteur. Ce qui l'étonna, c'est que, malgré cela, il n'ait pas été inquiété. Il s'empressa de monter dans sa chambre et de dormir. Il ne put pas trouver de sommeil. De toutes parts il entendait par voie téléphonique parler et faire la critique de son passé et de sa personne; il s'entendait aussi stigmatiser par le surnom de « chien noir ».
Le 4, il sentit sa tête très lourde, il était très oppressé; il osait à peine descendre dans la rue, s'attendait d'un moment à l'autre à son arrestation, d'autant plus qu'il avait entendu dire que le mandat d'amener avait été inséré dans les journaux.
Dans la nuit du 4 au 5, un vacarme terrible s'éleva; il vit des formes sinistres, menaçantes, vit voler à travers la chambre des ombres noires qui critiquaient ses actes, l'injuriaient en disant : « Cochon, gredin, anarchiste; le voilà qui se branle de nouveau. » Il était très agité et indigné de ces insultes ignobles. Quand le 5 il sortit dans la rue, il remarqua qu'il était l'objet de l'attention générale. De tous les côtés il entendait des cris tels que: « Cochon, mauvais sujet, chien noir. » Il se sauva à Bude, se rendit à la gare pour rentrer à Gratz. Quand il fut dans le wagon, il entendit des gendarmes qui venaient de monter dans un compartiment demander si le « chien noir » était déjà arrivé. Aux stations, il y avait une énorme bousculade de la foule, qui voulait voir le « chien noir ». Il se cacha sous la banquette de son compartiment, car on lançait des pierres contre les fenêtres du wagon et, lors d'un arrêt du train, il entendit ces mots: « Partez vite, autrement la foule va le mettre en pièces ! » Il entendait dans les compartiments voisins parler de sa vie débauchée. Arrivé à Gratz, il n'eut rien de plus pressé que de se placer sous la protection de la police, qui l'envoya à la clinique.
Le malade se démène, anxieux et troublé. Il n'a pas de fièvre, présente des phénomènes de catarrhe gastrique, ictère léger, augmentation de la matité du foie, tremblement de la langue et des mains, sensibilité diminuée aux pieds jusqu'aux chevilles. Les nuits sont sans sommeil, les hallucinations et le délire persistent. Il entend des bruissements et des cris comme venant d'un attroupement; ce sont les voix qui l'ont déjà persécuté à Pest. Elles parlent en patois wurtembergeois (le malade est originaire du Wurtemberg), lui annoncent qu'il sera offert en spectacle honteux, monté sur un âne, pour être puni de ses délits sexuels. Il proteste verbalement et par écrit contre ces accusations infâmes ; il est anxieux, agité, prie qu'on ne le fasse pas escorter par des gendarmes et implore la protection des autorités contre ses persécuteurs. Pendant la nuit on délibère sans cesse sur sa personne (voix des persécuteurs, gendarmes) ; il tressaille et a souvent des soubresauts, il se plaint d'angoisse précordiale.
A partir du 10 septembre, on commence le traitement par l'opium. Les nuits deviennent plus calmes, les voix cessent. Dès le 19 septembre il commence à rectifier son délire: « Il y avait sans doute, dit-il, une sorte de manie de la persécution dans ma tête. » Le malade est encore épuisé, légèrement neurasthénique ; il finit par se remettre complètement à la fin du mois de septembre, par suite d'un traitement tonique et des opiacés qui lui donnèrent du sommeil.
Le status retrospectivus fournit les détails qui ont été déjà utilisés dans l'anamnèse et confirme la prédominance des voix pei^sécutrices de nature sexuelle dans le tableau de la maladie, ainsi que l'absence des hallucinations de la vue. II n'y avait pas de lacunes dans les souvenirs.