Parandia^ alcoolique
La paranoïa alcoolique est un phénomène rare. Elle évolue dans le cadre d'un délire de persécution et à l'occasion elle se transforme en délire des grandeurs. Ce qui distingue cette paranoïa alcoolique, c'est le fond sexuel du délire. Les malades entendent toutes sortes d'accusations sexuelles et s'imaginent être sodomistes, pédérastes, violateurs de filles, etc., être poursuivis et attaqués comme tels par tout le monde. Il vient s'y ajouter les symptômes somatiques et psychiques de l'alcoolisme, les hallucinations spécifiques, notamment les autres formes hallucinatoires de la vision qui sont étrangères à la paranoïa persécutoire. Les signes de faiblesse mentale qui apparaissent de bonne heure dans le tableau de la maladie méritent d'être notés. La brutalité et l'irascibilité qui se manifestent par des réactions brutales contre les persécuteurs imaginaires et qui font de ces malades un danger public, méritent aussi d'attirer l'attention.
Observation LXXXV. Paranoïa alcoolique. — Cernak, cinquante-trois ans, célibataire, tailleur, a été arrêté pour menaces publiques de mettre le feu, ensuite extrait de la prison préventive comme aliéné dangereux et amené à la clinique psychiatrique de Gratz. Il déclare que toute l'accusation n'est qu'une calomnie de la part de ses ennemis, le bourgmestre et la femme dont il a été le locataire ; c'est une manœuvre de ses persécuteurs qui veulent le perdre et le rendre à jamais incapable d'agir. Il s'est attiré la haine de la logeuse, il y a un an, en la dénonçant aux gendarmes parce qu'elle avait clandestinement accouché d'un enfant qu'elle avait ensuite tué et enfoui dans le jardin. Bien qu'il ait vu la criminelle accomplir cet infanticide et que la rumeur publique en parlât, la gendarmerie n'a pas tenu compte de sa dénonciation. Bientôt après le bourgmestre lui proposa d'épouser une fille mise en état de grossesse par le frère de ce fonctionnaire. Il a repoussé avec indignation cette otïre, et depuis il est l'objet de persécutions de la part de la femme dont il est le sous-locataire ainsi que de la part du chef de la commune. Tous deux le suivent à chaque pas, lui détournent ses clients et le calomnient au point de vue sexuel. La nuit aussi il les entend parler de lui; ils disent entre autres qu'il est un hypocrite, qu'il se livre en secret à des débauches, qu'il est impuissant, etc., etc.
Avant que la femme chez laquelle il était logé le prît en haine, il s'aperçut qu'elle lui faisait de l'œil. Elle lui dit aussi à plusieurs reprises qu'elle irait coucher avec lui,
1 V. Speyer, Die aUuhol. GeialciskrunkheHen, Zurich, 1882. — Schule. Klin. l>s!jc/iialrie, y édit., p. 409.
qu'elle ne pourrait plus vivre avec son mari, car celui-ci avait des relations intimes et coupables avec sa propre lille. Le malade croit que la femme est devenue son ennemie parce qu'il a repoussé ses propositions amoureuses et qu'elle s'est jetée ensuite dans les bras du bourgmestre. II l'entendait aussi dire que la nuit elle se tenait à côté de lui (par jalousie) pour l'espionner et le surveiller. Quand il eut dénoncé cette femme à la justice, il s'aperçut qu'elle avait déterré le cadavre de l'enfant et l'avait enfoui dans im autre endroit resté inconnu. C'est ainsi qu'il s'explique l'échec de sa dénonciation. A peine fut-il mis en prison lui-même, qu'il y entendait nuit et jour la voix de ses ennemis. Evidemment ils se sont laissé enfermer avec lui pour l'espionner et le vilipender. La teneur de leurs propos était essentiellement obscène. Ils s'entretenaient de ses prétendues aventures galantes et dénigraient sa puissance sexuelle « parce que rien n'en sort ».
Le malade est issu d'un père qui était buveur d'eau-de-vie. Plusieurs de ses frères et sœurs moururent jeunes pi'obablement de convulsions. Le malade était mal doué et s'est livré de bonne heure à la boisson. Depuis des années il est manifestement tombé dans l'alcoolisme chronique. Depuis plusieurs mois il dort mal, a des rêves lourds, de fréquents soubresauts et à l'occasion des visions nocturnes d'animaux.
Il est très affaibli intellectuellement; il est content d'avoir trouvé un asile à l'hôpital et de n'être plus inquiété par ses persécuteurs, car il n'entend plus leurs voix. Air fatigué, bucco-facial droit parésié, trémor, nuits agitées, soubresauts par suite de rêves d'animaux terribles et de persécution. Il persévère inébranlablement dans ses idées délirantes. Le malade a été renvoyé dans un asile de son pays.
S. — Paralysie alcoolique^.
Parfois l'alcoolisme chronique aboutit à uue démence paralytique. Elle diffère des formes ordinaires de cette maladie qui étiologiquement n'ont absolument rien à faire avec les excès alcooliques ou dans lesquelles ces excès ne sont qu'une cause adjuvante, car il faut, avec Schiile, noter comme signes diagnostiques différentiels : la marche aiguë qui dans la plupart des cas ne dure que quelques mois, le trémor très accentué et généralement universel, la fréquence des accès apoplectiques et épileptiformes, la fréquence des anesthésies ou des hyperesthésies qui siègent notamment aux extrémités inférieures, le mal de tête intense au début et pendant le cours de la maladie, la rareté relative du délire des grandeurs, les résidus de l'ancien délire d'infidélité conjugale, les fréquentes hallucinations de la vue qui ont une nuance nettement alcoolique, le trouble d'élocution qui frappe moins et qui est dû surtout à l'ataxie labiale et moins au tremblement des syllabes.
De plus il faut remarquer son évolution de moins mauvais augure, car ces paralysies alcooliques (pseudo-paralysies ?) peuvent suivre une marche nettement régressive ou du moins guérir avec conservation d'une défectuosité-.,
1 Fairet, De la folie paralytique, p. 106. — Scluile, Manuel, 3° édit., p. 418. — Nasse, Zeitschr. f. Psych., 42, p. 325. — Dôrr, Eine eif/enartige Farm, der parai. Geisstestoruny. bei Alkoholikern, thèse doct., Bonn, 1883. — Camusel, Annal, méd. psychoL. 1883, p. 201.
* Nasse, Irrenfreund, 1870, 7. — Brosius, Ibid., 1767, 1. — Hoffmann, Aerzll. Bericht uber Sieyburg, 1864, p. 4.
Aux autopsies j'ai trouvé les lésions ordinaires de la paralysie; seulement, et cela est frappant, les granulations épendyniaires qui existent ordinairement manquaient.
Observation LXXXVI. Paralysie alcoolique. Guérîson. — Schrottner, trente-un ans, garçon meunier, a été reçu le 18 janvier 1876. Le père était potator, la mère souffrait de crampes. Bien portant, sauf la variole qu'il a eue étant enlant. Il s'est livré de bonne heui^e à la boisson; était devenu très irascible depuis plusieurs années, souffrait souvent de maux de tête, de vertige et de sommeil mauvais.
Depuis quelques mois il était deveim oublieux et nonchalant dans son service et faisait tout de travers. Depuis quelques jours il était agité, ne dormait pas, se démenait inconsciemment, et manifestait du délire des grandeurs. Lors de sa réception, son intelligence est considérablement troublée ; il n'est plus orienté sur le temps ni les lieux; il se croit dans son moulin; il est incohérent, confus, déclare être le propriétaire du moulin; il épousera la meunière qui est devenue veuve; il a une fortune de 100,000 florins et il fera reconstruire le moulin d'une manière superbe. Au crâne il a quelques cicatrices cutanées superficielles, nulle trace de syphilis; la partie droite de la figure est moins innervée que la partie gauche; convulsions fibrillaires des muscles de la figure; trémor des lèvres et de la langue, élocution troublée par une ataxie labiale considérable, cependant ne tremble pas les syllabes ; démarche peu assurée, légèrement chancelante.
Pouls très lent, à 68 ; pupille droite réagit d'une manière plus paresseuse que la gauche. Les organes végétatifs ne présentent rien d'anormal. La sensibilité n'a pas changé. Le malade se démène inconsciemment, fait des projets insensés et empreints de la monomanie des grandeurs, il veut acheter l'hôpital, le reconstruire, attend la meunière qui est amoureuse de lui parce qu'il est beau et fort. Il se laisse facilement détourner de son sujet. Les troubles moteurs sont variables mais en somme progressent. Le 27 et 28 janvier, accès épilcptiforme (convulsions générales avec suppression de la conscience); la démence augmente avec des états d'agitation intercurrents. Le sommeil s'améliore à la suite des bains et de l'usage du chloral. Pour combattre les états d'agitation on se sert d'injections de morphine.
Le 20 mars nouvel accès épilcptiforme. Au cours du mois de mai l'intelligence s'élucide, les troubles moteurs disparaissent sauf la dilatation de la pupille gauche et les convulsions des muscles de la joue gauche lors des mouvements mimiques et d'éloculion. Le malade arrive à reconnaître son état et il attriltue lui-même sa maladie à l'abus des boissons alcooliques. Sa faiblesse mentale aussi disparaît, il redevient parfaitement capable de travailler, et comme aucun trouble ne se produit plus jusqu'au 13 janvier 1877, il est renvoyé de l'hôpital. La guérison s'est maintenue.
Observation LXXXVII. Paralysie alcoolique. Mort. — Psenienigg, ouvrier dans une usine, quarante-quatre ans, marié depuis neuf ans, né de parents qui tous les deux étaient adonnés à la boisson. Depuis quelques années lui aussi est devenu buveur.
Quatre mois avant d'être reçu à l'asile, le malade était devenu très irascible, brutal avec sa femme qu'il accusait de le tromper. 11 devenait oublieux, paresseux et se livrait plus que jamais aux excès alcooliques.
11 y a six semaines, il devenait agité, perdait le sommeil, était anxieux; il se croyait persécuté, voyait la nuit ses persécuteurs à la fenêtre, des chiens, des chats qui le menaçaient, entendait des cris, des gémissements et se sauvait souvent de peur. Il tressaillait facilement, se plaignait de maux de tête, de vertiges, croyait ces temps derniers qu'on voulait l'empoisonner.
Lors de sa réception, le 20 février 1876, le malade est très troublé dans son intelligence, il se croit dans l'usine, se démène inconsciemment, se déshabille et s'habille. 11 se plaint de l'infidélité de sa femme ; trois ou quatre hommes auraient toujours attendu devant la porte ; elle s'habille mieux qu'autrefois. La toilette est de Dieu sait qui. La nuit on l'a toujours persécuté, on faisait du vacarme devant son logement, on lui lançait dans sa chambre des chiens, des chats, des chevaux blancs et des bestiaux, de sorte qu'il ne pouvait dormir. Il n'a qu'un souvenir très vague du passé le plus récent; marche des idées incohérente, mine troublée. L'expression de la figure est idiote, somnolente, le teint est d'un jaune pâle, la pupille gauche est plus large que la droite et à réaction paresseuse; fort tremblement à la langue, aux lèvres et aux mains, catarrhe chronique de l'estomac, vomitus matutinus, pouls lent, faible, bruits du cœur sourds, hyperesthésie cutanée des extrémités inférieures et excitabilité réflexe augmentée; démarche peu assurée, avec les jambes écartées ; élocution lente, troublée par l'ataxie labiale, mais bien articulée.
Le malade devient calme; avec l'opium, il arrive à dormir; il voit encore de temps en temps des animaux, des persécuteurs; il devient visiblement de plus en plus dément. A partir de fin mars de fréquents accès épileptiformes se produisent après lesquels le langage et la déglutition deviennent très difficiles pendant quelques jours. La démarche devient alors fortement penchée à gauche, l'écriture très troublée comme dans le cas de paralysie ; il se produit une violente convulsion et un tremblement des muscles de la figure; le langage devient plus lent, nasillant (parésie du voile du palais), trémolent. Au commencement du mois de novembre le malade s'épuise; il se forme un décubitus qui s'étend rapidement; il se produit une diarrhée incoercible qui amène la mort le 14 novembre.
Autopsie. — Crâne et dure-mère sans anomalies. La pie-mère, sauf au-dessus du lobe occipital, présente un trouble diffus ; elle est épaissie. La même constatation est faite aussi à la base. La pie-mère ne peut être détachée sans perte de substance corticale.
Sur le cerveau frontal et occipital les circonvolutions sont considérablement diminuées. Hydrocéphalus externe et interne. Pas de granulations épendymaires. Le cerveau est anémié, œdémateux. Les vaisseaux de la base présentent un commencement d'athérome.