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IDIOTIE INTELLECTUELLE

Sous cette désignation générale nous pouvons comprendre tous les états de débilité intellectuelle congénitaux on qui se sont produits d'une façon primaire à la période du développement de l'organe psychique. Ces insuffisances psychiques représentent cliniquement une série continue de formes qui de la nullité intellectuelle vont jusqu'aux états d'imbécillité qui se rapprochent du degré de la pleine santé mentale.

Comme sous-division de l'idiotie il faut noter des états de débilité intellectuelle congénitale dans lesquels, probablement par suite d'influences particulières, la dégénérescence physique suit une marche parallèle dans son intensité et dans son extension avec le trouble psychique. Ces états sont appelés crétinisme. Ils constituent donc un genre particulier d'idiotie. Comme variété étiologique particulière, nous devons noter le crétinisme alpin.

Les causes de l'idiotie peuvent s'être fait sentir : 1° Pendant la vie fœtale; 2° A la naissance; 3° Dans les années qui suivent la naissance jusqu'à la puberté.

1. — Parmi les causes qui ont agi au moment de la procréation ou pendant la vie utérine on doit citer tout d'abord certains facteursqui siègent dans le germe de la procréation et qui amènent la déformation du cerveau ou du crâne. Ces difformités consistent dans une synostose anormale et prématurée des sutures crâniennes dont la conséquence est une entrave du développement cérébral, ou bien dans des arrêts de développement autonomes de cet organe ou de certaines de ses parties importantes pour l'accomplissement des phénomènes psychiques.

Les facteurs importants dans l'origine de l'idiotie et qui proviennent des procréateurs sont, d'après les constatations de la statistique : l'épilepsie, les maladies cérébrales, notamment les psychoses, les mariages consanguins, l'ivrognerie. D'après les expériences de Ruer et de Flemming, il peut arriver que des parents sans aucune tare procréent des idiots, quand le coït générateur a eu lieu en état d'ivresse.

Commes influences moins nettement établies on peut admettre : l'épui-

sèment intellectuel des procréateurs, l'inanition, les degrés avancés d'anémie, les émotions de la mère pendant la grossesse, les ébranlements du corps maternel, notamment les traumatismes de l'abdomen. La syphilis peut aussi avoir une influence; c'est du moins ce que nous apprend le cas rapporté par Guislain [Leçons orales, II, p. 93) : un homme, pendant une cure mercurielle contre la syphilis, procréa un enfant idiot dès son enfance, tandis que tous les enfants procréés avant et après par le même individu étaient bien portants et normaux intellectuellement.

Malgré ces influences nuisibles résidant dans le germe, il se peut que les maladies cérébrales qui en résultent et qui mènent à lidiotie ne se développent qu'après la naissance, avant la troisième ou la septième année.

En dehors de ces influences nuisibles qui atteignent la vie foetale, il faut encore citer les influences telluriques qui en grande partie sont la cause du crétinisme endémique et alpin. L'influence pernicieuse de certaines régions telluriques est encore contestée. Les principales régions où ce mal est endémique sont les grandes chaînes de montagnes de notre planète avec leurs ramifications : tels sont en Europe les Alpes, en Asie l'Himalaya, en Amérique les Cordillères. Ces influences agissent déjà pendant la vie fœtale et non pas seulement après la naissance, cela est prouvé par l'observation que le crétinisme se transmet aux descendants; même dans les cas où l'enfant a été procréé et élevé loin de la région endémique, le mal est légué bien que sous une forme déjà atténuée à la descendance pendant plusieurs générations jusqu'à ce que,par unéloignement assez prolongé de la région endémique et par le croisement avec des familles saines, les dernières traces du crétinisme disparaissent graduellement.

Le croisement de la race seul ne fait pas disparaître le crétinisme; pour arriver à ce résultat il est absolument nécessaire que la famille s'éloigne de la région endémique. Cela est corroboré par le fait que des individus tout à fait sains qui immigrent dans une région endémique peuvent procréer des crétins. D'ailleurs un couple de crétins au plus haut degré ne donne pas de descendants, car les hommes sont presque toujours impuissants et les femmes ordinairement stériles.

Quand le crétinisme existe à l'état endémique il est sûrement l'expression de facteurs dégénératifs dont les traces se manifestent aussi dans la population non crétine par une plus courte durée moyenne de la vie, par une plus petite capacité au travail intellectuel et physique, par la décroissance de la fécondité, par l'augmentation du pourcentage des difformités, des maladies nerveuses et mentales (Zillner).

2. — Lors de la naissance, les traumatismes peuvent agir sur le cerveau de l'enfant et mener à l'idiotisme : tels par exemple les lésions dues à un bassin trop étroit, les accouchements au forceps, la chute sur la tête en sortant des parties génitales de la femme dans le cas d'accouchement précipité '.

* Mitchell, Med. Times and Gaz., 26 juillet 1862. — Ramsbotham, Ibid., 19 juillet.

3. — Daus l'immease majorité des cas cependant, les influences que nous avons mentionnées ne se font sentir qu'après la naissance, dans l'enfance. Elles sont très variées.

Ici encore il faut citer les lésions de la tête. Ainsi Mitchell (Edimh. med. Journal, avril 1866, p. 933) a trouvé que chez 2 p. 100 de tous les idiots de l'Ecosse, la maladie a dû être attribuée à des causes extérieures parmi lesquelles les lésions de la tête tenaient le premier rang.

Kustl aussi {Endem. cretinismus, 18oo, p. 9o) rapporte 48 cas d'idiotie chez des enfants dont la maladie a dû être exclusivement attribuée à une chute sur la tête.

Sans doute il y a aussi les miasmes qui se forment dans les demeures des prolétaires des grandes villes par suite du manque de lumière et de soleil , par suite de la malpropreté , du trop grand nombre de personnes entassés dans un même logement, et ces miasmes peuvent sporadiquement produire l'idiotie et le crénitisme. Comme autres causes on peut citer les hyperhémies du cerveau qui se produisent par enveloppement de la tête, par le sommeil auprès d'un poêle chaud, par l'abus des opiacés et de l'eau-de-vie comme moyens hypnotiques (Griesingerj.

Viennent ensuite s'y ajouter : le manque de soins, la malpropreté de l'enfant qu'on ne nettoie pas, une alimentation insufTisante, les épuisements de l'organisme de l'enfant par des influences de toutes sortes, enfin les maladies aiguës graves, notamment les exanthèmes aigus qui amènent des complications cérébrales, ensuite l'épilepsie et la masturbation pratiquée de trop bonne heure. Chez les individus affligés d'une tare héréditaire, une maladie cérébrale qui se déclare sans aucune cause extérieure (hyperhémie, œdème inflammatoire?) peut encore à l'époque de la puberté arrêter le développement du cerveau et causer une régression dans le développement psychique. Il reste alors un état durable d'imbécillité et même d'idiotie.

Quant aux processus pathologico-anatomiques de l'idiotie, on peut dire en général qu'ils ont rarement une marche aiguë, mais dans la plupart des cas une marche chronique, et qu'ils consistent en troubles congestifs, inflammatoires ou en troubles de nutrition du cerveau, en méningites et souvent aussi eu inflammations du crâne.

Un état uniforme des organes centraux n'existe pas dans ces états, pas même dans le crétinisme alpin; mais en général on peut formuler comme thèse que les causes du crétinisme consistent primo loco en anomalies du crâne.

Macroscopiquement nous trouvons comme causes de l'idiotie : atrophie générale ou partielle du cerveau d'origine hyperhémique, inflammatoire, foyers de ramollissement du cerveau, extravasats méningés, hydropisie de l'arachnoïde, hydrocéphalus interne. Ces hyperhémies sont souvent dues à des agents caloriques (coucher près d'un poêle chaud, chambre très chaude, étouffante, enveloppement trop chaud de la tête, insolation) ou à des obstacles dans la respiration et la circulation dans les maladies des organes de la respiration et de la circulation (coqueluche) ; les extravasats

méningés se produisent pendant l'accouchement ou bien ils sont des complications de maladies aiguës.

Les anomalies des os du crâne consistent dans la plupart des cas en synostoses précoces.

L'examen microscopique des cerveaux didiots a jusqu'ici établi : une atrophie des ganglions de la couche corticale avec trouble de la masse intermédiaire des ganglions; gène de la circulation de la couche corticale par oblitération des petits troncs vasculaires capillaires qui entrent directement dans les veines.

Si nous examinons de plus près ces divers processus macroscopiques et microscopiques, nous trouvons tout d'abord comme entraves au développement cérébral ou comme résidus des maladies précédentes :

1° Exiguïté anormale de tout le cerveau dans toutes ses dimensions. Ici il s'agit d"un simple arrêt de croissance, d'un cerveau en miniature qui d'ailleurs est bien proportionné dans toutes ses parties, mais qui parfois peut être inégalement développé dans certaines parties.

On trouve aussi des cas où avec un volume convenable il existe une grande pauvreté de circonvolutions corticales. La cause de cet arrêt de croissance du cerveau in toto peut souvent être ramenée à une ossification primaire et prématurée du crâne ; mais on rencontre aussi des cas où les sutures restent ouvertes et où la cause de l'arrêt de croissance siège dans le cerveau lui-même. Dans ces cas, le crâne est souvent épaissi à un degré anormal ou bien il y a hydrocephalus ou encore sclérose du cerveau.

En général le développement du cerveau et celui du crâne ne sont qu'en relation secondaire et le cerveau ainsi que le crâne se développent le plus souvent indépendamment l'un de l'autre.

2° Des cerveaux avec atrophie partielle. L'atrophie peut ici atteindre les lobes antérieurs, les lobes postérieurs, mais il peut s'agir aussi d'un retard dans le développement de l'un des hémisphères cérébraux par suite d'une synostose semilatérale du cerveau, d'un développement incomplet originaire ou de phénomènes encéphalitiques et apoplectiques. Les autres lésions qu'on constate sont : l'atrophie de la moelle allongée, la grandeur inégale et l'asymétrie des régions basilaires. Parfois l'atrophie atteint aussi la moelle épinière. Alors il se peut que le canal médullaire reste ouvert.

2'^ La porencéphalie S c'est-à-dire les cas où une grande partie des circonvolutions et du centre semi-ovale manquent, de sorte qu'on peut voir librement le ventricule à travers la lacune. Cette dernière est alors remplie de sérosité abondante renfermée dans une poche ou dans un réseau des méninges intérieures. Parfois le crâne aussi est bombé et vésiculeux en cet endroit. Ce processus semble provenir non pas d'un arrêt de développement mais d'une maladie destructive (généralement fatale). Dans ces cas il y a ordinairement paralysie et contracture du côté opposé.

* Heschl, Prager Vierleljahrsschrift, 18.59. — Kundrat, Die Porencephalie, Gratz, 1882.

4" Absence de certaines parties du cerveau, telles que le cervelets la glande pinéale, la trabécule -.

5° Une lésion qu'on constate très fréquemment, c'est l'hydrocéphalie congénitale ou acquise dans les premières années de l'enfance, notamment avec fontanelles ouvertes et macrocéphalie. Elle est dans la plupart des cas primaire, parfois secondaire et in vacuo par suite de l'atrophie de certaines parties du cerveau.

6'^ Des processus encéphalitiques, localisés ou diffus, surtout avec sclérose du cerveau consécutive et avec atrophie des régions atteintes.

Ces processus se rencontrent déjà dans la vie fœtale et après la naissance jusqu'à la cinquième année. Alors lidiotie est habituellement accompagnée de parésie semilatérale, de contracture, souvent aussi d'épilepsie (Griesinger).

Dans les cas fréquents où l'enfant, après s'être bien développé, a été atteint de fièvre à l'époque de la dentition, a déliré, s'est remis, mais est devenu idiot, il faut surtout admettre comme causes :

a). Des processus congestifs et même inflammatoires des méninges qui laissent facilement comme résidu une hydrocéphalie -^

h). De l'encéphalite qui, après l'évolution du stade aigu, accompaguéde gonflement cérébral, a arrêté le développement des régions atteintes.

L'existence de ces derniers processus doit être admise surtout quand une moitié du corps est retardée dans sa croissance, quand des spasmes, des paralysies, des contractures hémilatérales se produisent (Griesinger).

7" Les cas sont rares où le cerveau est atrophié in toto 'Virchow, Baillarger, Robiuj.

8° Plus rarement on trouve comme unique anomalie une abondance surprenante de substance grise avec un développement même hétérotopique de cette dernière ^ à des endroits qui à l'état normal n'en ont pas, par exemple dépôt médullaire sur les hémisphères.

Les anomalies qui atteignent le crâne sont ou secondaires, ainsi qu'on les a indiquées jusqu'ici, ou primaires.

Les premières sont occasionnées par un arrêt de développement du cerveau dans sa totalité ou dans certaines parties.

Les sutures du crâne se ferment alors avec une précocité anormale et s'ossifient, ce qui produit des atrophies du crâne générales ou partielles.

Les anomalies primaires du crâne qui nous intéressent surtout ici concernent la calotte crânienne, ou la base du crâne, ou bien toutes les deux. Elles sont basées sur un arrêt de la croissance des os par suite de troubles inflammatoires de la nutrition au niveau des sutures (Virchow, Welker) avec la synostose prématurée qui en résulte, ou sur insuffisance de nutrition des os crâniens par oblitération précoce de leurs vaisseaux (Gudden).

1 Ilitzig, Zietnssens Ilaïu/b., XI, p. 476.

2 Sander, Arch. f. Psych., I, p. 128.

^ V. Huguenin, Ziemssens Handb., XI, p. 424.

* Hitzig, Ziemssens Hanclb., XI, p. 759. — Virchow, — Simon. — Meschede.

L. Meyer rend {Archiv. fur Psycli., V, p. 1) avec raison les processus rachitiques responsables d'une partie de ces anomalies crâniennes. C'est à ces processus que sont dues dans la suite les scléroses les plus variées et les difformités du crâne avec ou sans synostose des sutures, selon la nature du phénomène étiologique (doliclio-lepto-sphéno-klino-brachy ou oxycéphalie).

Si l'arrêt de développement du crâne est général et égal dans tous les sens, il se produit une simple microcéphalie dans laquelle le crâne reste bien proportionné. Mais si elle n'atteint que la calotte crânienne et non la base du crâne, alors une forme toute particulière de la tête et du corps et de la vie intellectuelle se développe : le type dit Aztèque. Ce sont des microcéphales qui, tout en restant petits, ont des formes bien proportionnées et parfois même élégantes. La racine du nez est dans la plupart des cas très haute, de sorte que le front fait une transition directe avec le nez (Griesinger).

Gratiolet a examiné quelques cas où il existait un tout petit crâne avec des os très épais et des synostoses à la voûte crânienne; par contre la base du crâne était très peu ossifiée, les os basilaires étaient presque entièrement cartilagineux, le rocher et l'ethmoïde dépassaient leur grandeur normale, l'espace qui logeait le cervelet était très étendu dans tous les sens. Par suite, le cervelet, la moelle allongée et la moelle épinière étaient très développés, de même les organes de sens et leurs nerfs, tandis que la surface du cerveau présentait parfois moins de circonvolutions que celles du cerveau de l'orang-outang.

Aussi la vie intellectuelle répondait à ce développement énorme des régions cérébrales qui servent plutôt aux transmissions motrices avec atrophie des centres psychiques causée par l'agrandissement compensateur de la base du crâne. Ce sont des êtres très vifs qui se meuvent avec la facilité de l'oiseau et dont les mouvements sont bien coordonnés. Ils sont d'une humeur gaie, faciles à émouvoir, curieux, mais très capricieux, presque entièrement privés de la faculté d'attention et d'un esprit faible bien que quelques-uns d'entre eux sachent parler correctement.

Griesinger les compare à des oiseaux, et en effet certains d'entre eux rappellent la physionomie de l'oiseau par leur tête étroite, basse ou courte, leur nez pointu à racine très élevée et leurs yeux mobiles.

Tout à fait à l'opposé de ces cas on rencontre la synostose basilaire produite par une ossification primaire prématurée des symphyses de la base du crâne, forme qui est de préférence mais non exclusivement particulière au crétinisme endémique et alpin. Ainsi qu'on le sait, il y a trois disques cartilagineux dans la vie fœtale, à savoir : entre les os cunéiformes antérieurs et postérieurs et entre l'os cunéiforme et l'os basilaire. Les deux premiers sont assez insignifiants et s'ossifient normalement peu après la naissance. Le cartilage qui existe entre l'os cunéiforme et l'os basilaire ne s'ossifie qu'à l'âge de quinze ans et chez certains individus même à l'âge de vingt ans, de sorte que la base du crâne a au moins quinze ans pour s'accroître. Si cette ossification se fait trop tôt, elle produit une

forme qui ordinairement n'est normale que jusqu'à la moitié de la période de la vie fœtale et qui produit le crâne crétiueux extérieur, c'est-à-dire une flexion plus forte de la base du crâne vers le haut, un angle de jonction plus petit entre l'os cunéiforme et l'os basilaire fcypliose sphénoïdale), un clivus plus prononcé.

Il en résulte une physionomie très caractéristique et diamétralement opposée au type d'aztèque, c'est-à-dire un nez retroussé avec racine très enfoncée et très large, des yeux très éloignés l'un de l'autre, des orbites larges, mais peu profondes, des os zygomatiques et des mâchoires avancées (prognatisme).

Une autre conséquence est que le rachis est aplati, que les grandes ailes du sphénoïde restent étroites et par ce fait la fosse crânienne moyenne est rétrécie aussi, ce qui devient une entrave pour le développement du cerveau antérieur et moyen (Griesinger).

La synostose tribasilaire est donc le point de départ an atomique de cette forme spéciale de crétinisme, notamment pour le crétinisrae alpin ; cependant ce n'est pas l'unique difformité crânienne qui puisse occasionner le crétinisme alpin ; toutes les autres formes possibles peuvent amener le même résultat.

Avec ces obstacles vont de pair d'autres anomalies du squelette ainsi que des dégénérescences d'autres parties du corps.

Parfois on trouve une taille de nain, causée, à ce qu'il parait, par une ossification trop prématurée des cartilages épiphysaires.

La tête est d'ordinaire plus grande que ne le comporteraient les proportions du corps en général ; les traits de la figure sont vieillots ; la tête est posée sur un torse petit, moyenne, souvent enfantine; en même temps on voit des lèvres épaisses, des paupières ridées, un nez retroussé, large et enfoncé profondément à sa base; le corps est boursouflé et ridé par suite de l'hypertrophie de la peau et du tissu graisseux. Ordinairement il existe aussi une dégénérescence goitreuse de la glande thyroïde.

La vie psychique a alors, contrairement à celle du type aztèque, un caractère apathique, torpide; les opérations intellectuelles peuvent être réduites à zéro; le langage peut manquer absolument.

L'étude clinique des idiots et des crétins doit tout d'abord tenir compte des troublesdes fonctions essentielles et importantes du domaine psychique. Il est difficile de faire une classification d'après le degré de l'infirmité intellectuelle de ces états si variables avec les individus.

En somme, on peut distinguer des idiots complets et des demi-idiots (imbéciles) et de même des crétins complets et des demi-crétins. On pourrait essayer d'établir une subdivision en prenant comme signe distinctif l'état du langage, critérium le plus important du développement intellectuel. Ainsi Krauss distingue' :

1° Comme degré le plus prononcé de l'idiotie, l'état insensé où le lan-

* Der Crel'tn. vor Gerlcht, 1853. — V. Kussmaul, SlôniiKjeii cler Sprache, p. 220. — Meyer, A7'ch. f. P.fych., V, p. 4.

gage fait complètement défaut ou est réduit au bégaiement de quelques sons inarticulés.

:2° L'idiotie : le langage est peu développé, le vocabulaire très restreint et limité uniquement aux mots de la sphère des besoins matériels les plus primitifs.

4'' Hébétude : le langage n'est plus fragmentaire, il s'élève déjà à la construction d'une phrase simple, mais reste au point de vue quantitatif et qualitatif enfantin et borné aux conceptions sensorielles.

5'' L'imbécillité : le langage devient plus riche et se rapproche de celui de l'homme normal; mais il est pauvre et plein de lacunes aussitôt qu'il s'agit des notions métaphysiques.

Pour notre étude clinique, il suffit parfaitement de distinguer deux degrés : celui de l'idiotie où la formation des conceptions abstraites (notions et jugements) manque totalement et par suite les mots qui y correspondent ; celui de l'imbécillité où cette capacité existe dans une mesure restreinte, mais où elle n'atteint jamais à la hauteur et à l'ampleur qu'on rencontre chez la moyenne des hommes normaux.

Symptômes psychiques. — Les opérations intellectuelles manquent presque complètement dans les formes les plus prononcées de l'idiotie. La perception des impressions sensorielles se limite aux objets qui servent à satisfaire les besoins de l'alimentation ; ce n'est que le besoin matériel de la faim qui décide ces organisations inférieures à un mouvement instinctif privé de tout but conscient. L'instinct génital est absent ou n'est que rudimentaire. La satisfaction de l'instinct de la nutrition est le centre de tous les faits psychiques. Au lieu d'un effort conscient et qui se rattache à un but conçu, il n'y a qu'une impulsion motrice qui ne se manifeste que par suite d'une stimulation venue du dehors ou par suite d'un très puissant besoin matériel, et que tout au plus le dressage, l'exercice et l'habitude rendent capable de travaux mécaniques.

L'idiot reste dans un repos paresseux puisque les mobiles de mouvement lui manquent.

Au plus bas degré de cet état est l'idiotie apathique ; il ne se forme aucune conception sensorielle, le côté moteur de la vie se borne à de purs mouvements réflexes et à des actes automatiques auxquels s'ajoutent tout au plus une certaine impulsion motrice et l'instinct de nutrition. Mais dans la satisfaction instinctive de ce besoin, l'idiot n'est pas même capable, comme l'animal, de choisir sa nourriture. Il porte sans choix à sa bouche tous les objets qui lui tombent sous la main.

Ces organisations inférieures sont absolument comme l'enfant nouveau-né incapables de s'aider en quoi que ce soit. Elles mourraient simplement de faim, si elles n'étaient pas l'objet de soins.

L'absence des stimulants donne aussi à l'idiot d'un niveau plus élevé un cachet caractéristique dans tout son maintien qui est flasque et sans énergie ; ce maintien est en partie causé par le fait que ses muscles extenseurs sont moins innervés que chez l'homme normal. Même sans qu'il y ait des paralysies ou des insuffisances musculaires, la démarche et le

maintieu ont pour cette raison quehiue chose de lourd, de maladroit, d'instable et d'incertain. Quelque dilîérents que soient les degrés de l'idiotie, la limite qui la sépare de l'imbécillité consiste toujours dans le fait que ses conceptions remplies de lacunes ne peuvent pas se détacher de l'élément sensitif ni être utilisées pour la formation de conceptions abstraites compréhensibles, ni pour la formation des jugements et des notions.

La reproduction des images mentales que l'individu s'est formées d'une manière quelconque, est incomplète et n'a lieu que par suite d'une stimulation extérieure ou d'un besoin matériel qui se fait sentir. Toutes les conceptions se déroulent dans ce cas d'une manière machinale, telle qu'elle a été formée originairement. L'idiot parfait est incapable de tout mouvement émotionnel; il est privé de compassion, de sentiments sociaux; il n'éprouve pas même le besoin de vivre en société ; il bénéficie seulement des bienfaits de la vie sociale sans en avoir aucune compréhension éthique. Dans un seul cas, la réaction devient possible quand sou moi éprouve un besoin et subit un préjudice. Alors il réagit par de violentes explosions de colère qui peuvent devenir très puissantes et se manifestent avec une brutalité qui dépasse de beaucoup le but. Ces explosions ont tout à fait l'aspect de paroxysmes de fureur, dans lesquels la conscience disparaît et dont l'individu ne se souvient plus après l'accès. Parfois des explosions de rage et de fureur spontanées et même périodiques se produisent sous l'influence des hyperhémies fluxionnaires du cerveau, notamment quand les dimensions du crâne sont réduites.

Les insuffisances de l'activité psychique se manifestent aussi chez les imbéciles.

Déjà l'activité sensorielle présente des défectuosités, car chez l'imbécile la perception des impressions des sens est plus lente et beaucoup de perceptions sensitives lui échappent. Il en résulte fatalement que le nombre des images mentales est moins grand puisque les images perçues par les sens ne sont pas utilisées complètement comme chez l'homme normal, l'association et la reproduction s'accomplissant avec plus de paresse et plus de lacunes.

La formation des notions et des jugements abstraits en souffre et le jugement dans les choses abstraites ne vise qu'un côté, n'est pas clair et est fortement influencé par l'autorité d'un tiers. L'imbécile est crédule, il est facilement dupe; il n'a pas d'opinion personnelle, mais s'appuie sur celle des autres. L'essence intime, les rapports subtils des choses lui échappent et il est incapable, quand même il aurait saisi le côté juste d'une chose, de la désigner par le terme propre.

Son vocabulaire est toujours pauvre aussitôt qu'il s'agit des choses abstraites, tandis qu'il sait s'exprimer suffisamment quand il s'agit de la sphère matérielle qui lui est adéquate.

La tendance innée chez l'homme normal à rechercher la raison et l'essence des choses et de leurs changements manque complètement à l'imbécile ; il accepte les choses telles qu'elles sont ou bien il montre tout au plus une sorte de curiosité stupide.

L'intérêt intellectuel supérieur, l'effort vers un but lui sont étrangers. Toute son existence est absorbée par la satisfaction des besoins matériels ordinaires delà vie; il n'a pas le temps et encore moins l'envie de s'occuper des choses abstraites qui l'ennuient et qui lui coûtent une fatigue dépassant ses moyens ordinaires. La même insuffisance se montre aussi dans le domaine éthique. L'imbécile est fatalement égoïste, exagère souvent la valeur de sa personne et de ses travaux et par là il provoque les railleries des autres, devient la cible de leurs plaisanteries, comme cela arrive si souvent dans la société.

Le bien ou le mal de son prochain ne le touchent pas; seuls les préjudices qu'on lui cause produisent des émotions tumultueuses qui alors dépassent facilement la limite normale.

Ses émotions joyeuses passent à l'état d'une gaieté folle, ses émotions dépressives en s'accentuant engendrent la rage ou la confusion qui succède facilement à l'émotion de la peur et dégénère en terreur.

L'imbécile peut être un membre utile à la société, car il fait bien un travail appris et habituel et s'en acquitte même très bien si ce travail est purement machinal, parce qu'il y met toute son attention et que rien ne peut l'en détourner. Mais ce travail il le fait machinalement, sans être capable de le modifier ni de combiner ou de produire quelque chose de nouveau. Il n'a pas d'idées à lui, pas d'idées nouvelles; il vit du mince bagage de connaissances et d'expériences qu'il s'est acquises au prix de beaucoup de peine.

Pour cette raison fatalement il n'a pas l'activité, la spontanéité, les efforts méthodiques et visant un but de l'homme normal ; un léger obstacle suffit pour le jeter dans la perplexité, car il ne peut pas le surmonter, et, ne pouvant penser par lui-même, il suffit souvent de lui déconseiller une chose pour faire échouer les efforts de sa volonté, comme d'autre part l'autorité d'un tiers peut facilement l'amener à faire tout son possible et même des actes insensés.

Les jugements et les notions esthétiques et morales supérieures existent à peine chez lui. A leur place, il y a les jugements moraux des autres qu'il s'est simplement appropriés de mémoire et qu'il reproduit automatiquement. Presque toutes les notions esthétiques, religieuses et judiciaires ne sont que des efforts de mémoire et des réminiscences de l'école qui, de plus, ne se présentent, le cas donné, qu'avec des lacunes et des retards.

Toutefois, le sentiment de justice et de devoir peut être assez bien développé, mais jamais il n'a la base profonde des sentiments et des opinions éthiques enracinés solidement dans le caractère, comme c'est le cas chez l'homme normal. C'est toujours un mouvement à demi conscient et l'inspiration d'une conscience qui utilise les jugements moraux des autres. Voilà pourquoi le repentir d'un acte illégal que l'imbécile peut par hasard commettre n'est jamais que superficiel.

Un phénomène intéressant chez une certaine catégorie d'idiots, ce sont les facultés isolées, instinctives, comparables à l'instinct de certains animaux, pour certains travaux ou efforts artistiques, dons qui étonnent d'au-

tant plus que le reste de la vie intellectuelle n'en est que plus inférieur. Ces capacités se rencontrent surtout sous forme d'un talent remarquable pour la mécanique, le dessin, la musique. A côté de cette adresse artistique isolée, on voit encore des cas où il existe une mémoire étonnante pour les mots ou pour les chiffres.

Jamais ces dons isolés ne se rencontrent dans l'idiotie accidentelle, mais uniquement dans l'idiotie produite par des causes héréditaires dégénératives.

Symptômes somatiques. — A ces troubles des fonctions psychiques s'ajoutent, dans un grand nombre de cas, d'autres troubles fonctionnels dus aux lésions des organes centraux.

Dans le domaine des organes supérieurs, on trouve souvent de l'amblyopie, causée par l'atrophie du nerf optique ou la rétinite pigmentaire, ensuite de la dureté de l'ouïe, une olfaction incomplète fdans certains de ces cas on a trouvé le bulbe olfactif atrophié; et le goût incomplet. La sensibilité de la peau aussi est souvent émoussée au point de devenir anesthésique.

Souvent on rencontre du strabisme, causé quelquefois par un spasme, plus souvent par une paralysie des muscles oculaires ; pour les muscles du langage, il y a souvent bégaiement.

Des troubles moteurs très variés et provoqués par une cause centrale se rencontrent dans les extrémités ; ainsi :

a). Des spasmes, tantôt partiels et limités aux orteils, au bras ou à la jambe ; tantôt généraux et ayant les allures de la chorée. On rencontre aussi de l'athétose dans ces cas.

Les spasmes épileptiformes sont fréquents. Ils peuvent avoir deux significations. Ou bien ce sont des symptômes rattachés à l'infirmité psychique et produits par la même cause anatomique ou bien l'épilepsie est la maladie primaire qui a amené l'idiotie.

bi. Comme contractures on trouve: pied bot spasmodique, tête déviée, etc. Des phénomènes de paralysie spinale spasmodique ne sont pas rares non plus et peuvent, dans la plupart des cas, être ramenés à la poliencéphalite (porencéphalie .

c). Les états paralytiques sont fréquents.

Beaucoup d'idiots inférieurs ne peuvent ni se tenir debout, ni marcher ; chez d'autres il y a difficulté à maintenir l'équilibre pendant qu'ils marchent. Souvent on trouve aussi des résidus de polimyélite antérieure sous forme de paralysie flasque avec atrophie musculaire, avec réflexes éteints et disparition de l'excitabilité électrique. La paralysie spasmodique due à l'hydrocéphalie est plus rare.

d). A citer enfin les mouvements automatiques et obsédants qui se rencontrent encore, ainsi que les troubles à allures de chorée qui, selon Schûle, devraient être considérés comme l'expression de phénomènes d'excitation directe des centres psychomoteurs incomplètement développés.

Les fonctions sexuelles chez les idiots présentent aussi de profondes altérations. Elles manquent complètement chez les idiots inférieurs ; les par-

ties génitales sont souvent petites et atrophiées, les règles se produisent tard ou pas du tout. Il y a impuissance et respectivement stérilité. Chez les idiots moyens aussi les instincts sexuels sont très faiblement développés. Parfois on observe leur manifestation sous forme de rut. Chez les idiots plus élevés, on rencontre l'onanisme.

La taille de nain, la langue épaisse, charnue, les lèvres en bourrelets, les mauvaises dents se cariant vite, signes qu'on rencontre ordinairement dans la forme endémique, peuvent être rattachés à des anomalies trophiques d'origine centrale.

Sur la base des arrêts de développement psychique les psychoses les plus différentes peuvent se produire. Ch'ez les idiots, je n'ai observé que de la folie furieuse, en conformité avec le niveau intellectuel très abaissé qu'ils présentent. Chez les imbéciles, j'ai trouvé les différentes psychoses, telles qu'on les rencontre chez les individus bien développés , sauf l'aliénation avec conceptions délirantes. La démence paralytique aussi est rare dans cette catégorie. Les mélancolies, notamment les psychoses terrifiantes, sont fréquentes. Des causes insignifiantes, par exemple la mort d'un animal domestique, une réprimande sévère, etc., peuvent les provoquer.

La conscience mélancolique est objectivée avec une fréquence particulière dans le sens des idées délirantes à caractère religieux ou démonomaniaque; la panphobie, notamment lors de l'entrée à l'hôpital ou à l'asile, est un fait tout à fait ordinaire. Les mélancoliques imbéciles se rassurent difficilement, supportent mal l'isolement qu'il faut pour ce motif autant que possible éviter. Etant donné leur très mince bagage intellectuel, les psychoses avec délire systématique (mélancolie, paranoïa) n'offrent, au point de vue clinique, qu'une matière très pauvre ; de plus, les imbéciles n'ont pas Télocution assez développée pour pouvoir exprimer d'une manière satisfaisante leur état de conscience. Les psychoses des imbéciles se résolvent plus lentement et plus difficilement que celles des individus bien développés. La conscience parait se ressaisir plus difficilement aussi bien dans ses conditions organiques que physiologiques, et le traitement psychique trouve un champ d'action non moins étendu. Toutefois le pronostic est ici plus difficile. Dans les cas où une résolution de la maladie se produit, la nostalgie qui apparaît avec la convalescence force souvent de relâcher prématurément le malade, comme le moindre des deux maux.

Marche et pronostic. — Quant à la marche, on ne peut rien dire en général, étant donnée la grande variété des processus anatomiques qui sont la base de l'idiotie.

Souvent les processus sont antérieurs à la naissance ou datent des premiers temps de l'existence, ne progressent pas, et laissent derrière eux une idiotie stationnaire.

Quand l'idiotie se développe à la suite de l'épilepsie ou de l'hydrocéphalie, elle a souvent une marche progressive et les accès épileptiques isolés ou les résidus des hyperhémies inflammatoires constituent les degrés par lesquels la vie intellectuelle est amenée à sa ruine complète.

La maladie cérébrale causale mène rarement par elle-même à la mort, qui ne se produit que par suite des complications consécutives de l'hydrocéphalie, des hyperhémies aiguës, de l'atrophie cérébrale, de la méningite, etc. ; mais, en général, les idiots n'atteignent pas un âge avancé, car chez eux le cerveau est un locus minoris resistentiaB et en général leur force de résistance physique est beaucoup plus faible que celle des individus qui ne sont pas atteints de cette infirmité.

Le crétinisme endémique permet encore d'atteindre un âge assez avancé, mais il est très rare néanmoins de trouver des crétins arrivant à soixante ans. Parfois une amélioration durable de la maladie a lieu. Il s'agit probablement de cas légers, causés par l'anémie, par l'épuisement dû au surmenage intellectuel et physique ou à la masturbation.

Thérapeutique. — La guérison de l'idiotie est a priori inadmissible, car il s'agit ordinairement de maladies du cerveau ayant évolué et contre lesquelles la thérapeutique arrive trop tard. Il ne peut être question d'un essai de guérison que dans les cas très rares où la maladie est due à une syphilis constitutionnelle ou à l'épilepsie, quand elle est l'expression d'un épuisement fonctionnel ou lorsque des troubles cérébraux manifestes l'ont fait reconnaître dès le début. Alors les moyens hygiéniques et médicamenteux peuvent avoir un rôle. Les essais faits pour améliorer avec les iodures l'idiotie hydrocéphalique n'ont donné aucun résultat.

Bien entendu, dans les soins qu'on donne aux enfants, il faut tenir compte, dans l'intérêt de la prophylaxie, de toutes les causes énumérées dans l'étiologie. La prophylaxie pourrait réaliser les plus belles espérances quand on se trouve en présence du crétinisme endémique. Outre l'éloignement du lieu de l'endémie, déplacement qui, dans tous les cas, protège la descendance, mais qu'on peut rarement mettre à exécution, il s'agit essentiellement de supprimer, par l'amélioration des conditions telluriques, atmosphériques et hygiéniques, les causes de cette dégénérescence générale. En effet, les efforts faits pour améliorer l'instruction populaire, habituer le peuple à une plus grande propreté, pour dessécher les marécages, etc., ont donné sous ce rapport des succès considérables'.

Pour les cas d'idiotie constatée, il s'agira ordinairement de former et de dresser méthodiquement et pédagogiquement les pauvres éléments de la vie intellectuelle pour obtenir une existence psychique et sociale passable et rendre par là un grand service à la société, à la famille et à l'individu lui-même. Cette mission difficile appartient aux établissements d'idiots qui répondent d'une façon méritoire à ce besoin public.

' Nous ne rappelons que les expériences faites par Tourdes à Strasbourg où, après la régularisation du ilhin et le dessèchement des marécages de la contrée, le nombre des crétins, autrefois si grand, est tombé à un chiffre très minime.

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