DEVELOPPEMENT DE LA PSYCIHATRIE COMME SCIENCE VA
Charlemagne eût déjà défendu de brûler les sorcières et que le noble Wier, en lolo, eût adressé à l'Empereur et aux Etats de l'Empire une pétition demandant d'épargner le sang des sorcières qui ne sont que des mélancoliques, des folles, des hystériques, ces voix isolées n'étaient pas capables de convertir la masse inerte et superstitieuse dont les préjugés furent encore entretenus et alimentés par l'Eglise. De là vient que l'usage des procès de sorcellerie dura jusqu'au xvin" siècle.
A l'époque de la réforme commence aussi pour la médecine une période plus heureuse. Mais il a fallu longtemps pour qu'elle sortît victorieuse de sa lutte contre la superstition, le mysticisme et la scolastique, qu'elle se délivrât des liens de l'Eglise et que la foi aveugle dans l'autorité des anciens fût démolie par les recherches positives dun Vésaleet la polémique d'un Paracelse.
Déjà, au xvi'^ siècle, des opinions plus saines commencent à poindre dacs le domaine de la psychiatrie. Les efforts brillants de Wier trouvent un appui chez Porta et Zacchia. On trouve un commencement d'analyse scieutifique de la psychiatrie dans les ouvrages de Prosper Alpin, Mercurialis, Bellini, Fernelius. Félix Plater (io37-16i4j tente même défaire une classification des maladies mentales.
L'influence de Bacon et de Harvey marque le début d'un essor des sciences naturelles.
Dans le domaine de la psychiatrie ces débuts sont puérils. Pendant longtemps encore on discute la question de savoir si l'aliéné est un être possédé de mauvais esprits et qu'on doit abandonner aux soins des prêtres ou si c'est un malade qui relève de la médecine.
Les plus éclairés parmi les médecins sont encore divisés sur la question de savoir si l'aliénation mentale n'est pas au fond la conséquence de la corruption des humeurs cardinales d'Hippocrate. On ne fait pas de tentatives de guérison ou l'on en fait de bien ineptes ; ces essais montrent à quel degré se trouvait alors la science.
De même qu'autrefois on chassait le diable, les médecins essaient de chasser l'idée fixe dont ils ne connaissent ni l'origine ni la signification. Ils emploient à cet effet les stratagèmes les plus ridicules. Un malade qui se prétend sans tête, est guéri, d'après ce qu'on raconte, parce qu'on lui a mis sur la tète une casquette de plomb. A une femme hystérique qui prétend avoir un serpent dans le ventre, on donne un vomitif et on glisse un lézard dans la matière vomie. Un malade qui se sent tellement refroidi qu'il croit que seul le feu pourrait lui rendre sa chaleur naturelle, est cousu dans une fourrure par Zacutus Lusitanus (lo71-1642) qui met ensuite le feu à cette fourrure.
Stenzel, dans son histoire de la Prusse, nous a tracé un tableau qui caractérise bien ces époques de souffrance.
Il s'agit de Jean-Guillaume, duc de Julich, fils de Guillaume le Riche et de Marie d'Autriche, qui tous les deux ont eu le malheur d'être frappés d'aliénation mentale. Le duc était imbécile dès sa jeunesse et jamais il ne fut capable de gouverner son pays. Avant de devenir complètement fou, il fut
tourmenté par l'idée nullement fondée qu'on voulait l'assassiner, ce qui lui fit passer bien des nuits revêtu de son armure et sans dormir.
Quand, dans un accès d'angoisse, il avait assailli et blessé plusieurs gens de la cour, on était obligé de l'enfermer. Sur le conseil d'un prêtre et d'une religieuse, on fit coudre l'Evangile de saint Jean dans la doublure du pourpoint du duc, on lui donna des hosties consacrées avec sa nourriture, mais tout cela resta sans effet; les exorcismes des moines, bien payés d'ailleurs, étaient aussi infructueux. Ou demanda conseil aux médecins, mais ceux-ci ne surent rien proposer contre le mal. Alors on abandonna le duc à lui-même, et il demeura enfermé jusqu'à ce que la mort le délivrât.
Tel était l'état de la thérapeutique, il y a quelques siècles; la plupart des aliénés restaient abandonnés à eux-mêmes, sans défense, sans droits, livrés à la mort, faute de soins, ou même à la persécution.
En 1573, une décision du Parlement anglais permettait encore aux paysans de faire une chasse à ceux qu'on appelait alors des loups-garous, parce que, dans leur monomanie, ils disaient être des bêtes sauvages et erraient dans les forêts. Un malade de Padoue croyait être un loup-garou; pour répondre aux objections qu'on lui faisait, il prétendit que sa fourrure était tournée en dedans; les médecins, pour voir s'il disait vrai, lui coupèrent les bras et les jambes, et il mourut de la perte de sang.
Dans certains pays, on appelait les aliénés « hommes d'Abraham ». On les évitait en général ; par-ci par-là un sentiment de pitié mélangé de peur superstitieuse se manifestait à leur égard et leur faisait donner quelque nourriture et un gîte. Les bourreaux et les exorcistes remplaçaient près de la plus grande partie des aliénés de cette époque les médecins aliénistes d'aujourd'hui.
La richesse et les hautes positions sociales ne pouvaient protéger contre les préjugés et l'ignorance de cette époque; nous en trouvons la preuve dans les biographies de personnages considérables que nous a gardées l'histoire : la malheureuse Jeanne de Castille, la fondatrice de la dynastie autrichienne, qui, après la mort de son mari Philippe le Bel, devint folle, et serait morte dans fordure si le cardinal Ximenès ne l'avait prise sous sa protection; son arrière-petit-fils Rodolphe II qui n'eut guère un meilleur sort.