‹ Traité clinique de psychiatrieChapitre 16 sur 138 · TRANSFORMATION DE LA PSYCHIATRIE A PARTIR DU XVIIP SIÈCLE · texte numérisé non relu

TRANSFORMATION DE LA PSYCHIATRIE A PARTIR DU XVIIP SIÈCLE

Jusqu'au milieu du xviii'' siècle le sort des aliénés fut bien triste. Bien qu'on fût déjà arrivé à des idées plus éclairées sur la nature de cette maladie mystérieuse et que des médecins intelligents eussent pressenti qu'il ne s'agissait là que de troubles morbides de l'activité cérébrale et nerveuse, on ignorait pourtant ce fait important que ces maladies sont guérissables comme beaucoup d'autres, quand on les reconnaît à temps et qu'on les soumet à un traitement rationnel.

Tant que cette vérité ne fut pas reconnue, la société considéra les aliénés comme des membres perdus ; l'Etat voyait en eux une charge et un danger et se sentait tout à fait rassuré quand, guidé par le préjugé qu'ils étaient inguérissables, il les savait enfermés comme des êtres dangereux et confiés à la garde des geôliers.

Telle était la situation à l'époque des petites-maisons et des prisons de fous, dont Kaulbachnous a fait un tableau curieux *.

Mais les temps devaient changer. De plus en plus énergique et pressante devint la voix des médecins et des philanthropes qui, tout d'abord, au point de vue humanitaire, exigèrent qu'on considérât dans le fou,

' En France les premières initiatives pour transformer les petites-maisons de maisons de correction et de prisons qu'elles étaient en sanatoria, datent de 1780. Il paraît que la première impulsion dans ce sens a été donnée par les philanthropes John Howard et l'empereur Joseph qui, à cette époque, Taisait un voyage en France. Le christianisme ne portait aucun intérêt aux aliénés qu'il considérait, dans la plupart des cas, comme des êtres possédés du diable. L'habitude de soigner les aliénés fut empruntée aux Turcs, qui longtemps avant les chrétiens, avaient des endroits pour garder les fous. Les moines de l'ordre de la Mersi qui, à cause du rachat des prisonniers chrétiens, étaient en relations fréquentes avec les Musulmans, apprirent à connaître ces établissements et ils fondèrent à Valence, en Espagne, en 1409, le premier asile d'aliénés, d'après le modèle oriental. Bientôt Saragosse, Séville, Valladolid et Tolède suivirent cet exemple. Le premier asile musulman fut celui de Fez qui, d"aprés Léon l'Africain, existait déjà au vu" siècle. Grâce aux Espagnols, l'usage de soigner les aliénés se répandit en Italie où l'on fonda des asiles à Bergame vers l'an 13,52, à Florence en 1387, à Uome en 1584. Au commencement du xvii* siècle, les hôpitaux, en France, commencèrent à recueillir les fous pour les garder. En 1660, on affecta l'Ilôtel-Dieu à cet ellet. A cette époque la ville de Paris ne faisait garder qu'environ 40 aliénés. En 1818 encore, Esquirol, dans un rapport au ministre, dit qu'en France les aliénés sont plus maltraités que les criminels et les bêtes (Rapport du service des aliénés de 1874, p, 2).

r;4 INTRODUCTION A L'ETUDE DE LA PSYCHIATRIE

Uotre humain, et qui, rappelant quelques cas isolés de guérisons que la nature avait opérées même dans les conditions très défavorables des petitesmaisons, crurent à la possibilité de guérir les fous par l'amélioration de leur sort, amélioration qu'ils réclamèrent avec insistance aux autorités indolentes.

L'iingleterre fut le premier pays où l'on fit des tentatives de guérison en masse des aliénés ; vers le milieu du siècle passé on fonda, bien que d'une manière très primitive, l'hôpital de Saint-Luc à Londres. Cette fondation a eu lieu à une époque où sur le continent on ne connaissait que les maisons de correction, les prisons et les petites-maisons, pour garder les aliénés.

Le succès de l'établissement de Saint-Luc décida peu de temps après la communauté des Quakers de York à créer un asile spécial pour ses coreligionnaires, la Retreat, dans les environs de York.

En même temps, vers 1777, Cullen prit l'initiative de donner en Angleterre un développement scientifique à la psychiatrie ; il fut secondé et suivi dans ses efforts par des médecins comme Arnold, Pargeter, Haslam, Perfect .

En France, Lorry donna en 1765 un très bon ouvrage descriptif sur la folie; mais ce fut surtout Pinel qui se consacra à l'étude des maladies psychiques. Au début, il est vrai, il fit ses recherches sous l'influence des idées philosophiques de Locke et de Condillac.

Son mérite impérissable c'est que, comme médecin, il a en 1792 délivré les malades de leurs chaînes, qu'il a appris à les traiter humainement et que par là il a donné la première impulsion à la réforme du traitement des fous, réforme qui a fait le tour de tous les pays civilisés*.

En Allemagne, Langermann, nommé en 1810 directeur des affaires médicales en Prusse, a beaucoup fait pour la réforme des aliénés et a donné des travaux qui aidèrent au développement scientifique de la psychiatrie. Chez les Italiens, Chiarugi mérite une mention particulière ; son traité de psychiatrie a joui pendant longtemps d'une grande autorité ; même avant Pinel, il a demandé de rendre plus humain le traitement des aliénés.

Ce n'est qu'au xix'' siècle qu'on a pu voir la psychiatrie prendre un essor puissant et se lier intimement aux autres branches de la science médicale.

L'initiative de la réforme des soins à donner aux aliénés et des efforts pour rendre leur traitement plus humain, revient exclusivement aux Italiens, aux Français, aux Anglais ; mais toutes les nations civilisées doivent prendre part au mérite d'avoir préparé le développement de la psychiatrie comme science.

Le savant Esquirol fit en France une apparition remarquable ; il a traité des questions importantes, principalement de statistique, et il fut le premier clinicien français. Après lui, Georget, Bayle, Calmeil, Foville, Leuret ont

1 On trouve dans le Rapport du service des aliénés de 1874, p. 18-38, des renseignemenLs intéressants sur le traitement de la folie et la législation concernant les aliénés en France, depuis 1792.

DEVELOPPEMENT DE LA PSYCHIATRIE COMME SCIENCE 5o

apporté de précieuses études de détails cliniques et anatomiques ; nous devons aussi aux médecins français les premières connaissances exactes sur la paralysie des aliénés. Comme aliénistes éminents de l'époque contemporaine nous pouvons citer Morel, Falret père et fils, Brierre de Boismont, Legrand du SauUe et d'autres ; Ferrus et Parchappe se sont surtout distingués dans le domaine administratif.

La psychiatrie anglaise a produit à une époque antérieure des travaux remarquables dus à Cox, Willis, Ellis Prichard, et tout récemment, à Bucknill, Bobertson, Maudsley, tandis que Conolly avait le mérite de faire le premier pas pour abolir la contrainte physique dans le traitement.

Dans les Pays-Bas, la psychiatrie a fait des progrès avec Schrœder van der Kolk, un remarquable anatomo-physiologiste et neuropathologue ; en Belgique, avec Guislain ; en Russie, avec Babinsky ; en Suède, avec OEhrstrœm, Kjellberg, Sandberg. En Allemagne des obstacles multiples s'opposèrent au développement de la psychiatrie comme science naturelle, notamment la tendance exclusivement métaphysique et psychologique qui s'est développée sous l'influence des doctrines de Kant et de la philosophie naturelle de Schelling.

Nous voyons travailler dans cette voie purement philosophico-psychologique des hommes comme Hoffbauer, Reil, Blumrœder, et avant tous Heinroth, professeur de psychiatrie à Leipzig. Il suffit d'esquisser les théories principales de ce dernier pour caractériser toute l'école.

Heinroth considérait l'âme comme une force libre, excitable par des stimulants, mais douée de la faculté de se diriger elle-même. Le corps pour lui n'était pas un être indépendant existant par lui-même, mais l'àme devenue organe physique. Le principe fondamental de l'âme est la liberté ; la source de son existence, c'est la raison. L'étiologie de Heinroth est éthique et religieuse. Tous les maux de l'homme viennent du péché, par conséquent les troubles de l'âme aussi. L'âme se rend malade elle-même. Les passions et le péché, c'est-à-dire le renoncement à Dieu, sont les causes des maladies psychiques. La partie la plus importante de la thérapeutique de ces maladies, c'est le traitement psychique, notamment la vie religieuse, le dévouement entier à Dieu et au bien. D'après Heinroth, la seule prophylaxie de l'aliénation mentale est la foi chrétienne.

Ce qui est curieux c'est que, malgré cette tendance mystico-religieuse, Heinroth a trouvé des partisans tout d'abord dans la personne de Beneke, qui ne se rallie pas, il est vrai, à cette manière de voir religieuse, mais qui cherche et trouve dans le domaine psychique pur ce qu'est l'aliénation mentale et qui par conséquent traite les psychoses à un point de vue psychologique trop exclusif.

Un autre représentant de cette tendance c'est Ideler qui, — malheureusement avec trop de dialectique et de subtilité, — envisage les troubles mentaux au point de vue purement éthique et les représente comme rien autre chose que des passions d'une exubérance morbide. Ces erreurs ne pouvaient manquer de provoquer une réaction légitime. Les principaux représentants de l'école scientifique qui luttèrent contre cette tendance spiri-

tualiste, éthique et psychologique, furent : Nasse, le célèbre clinicien de Bonn qui, avec son journal, fondé en 1818, donna la première impulsion ; ensuite Vering, Friedreich, Amelung qui, du moins, maintinrent Topinion que le cerveau est le siège des maladies psychiques, et surtout Jacobi qui, dans son désir de trouver le terrain somatique de la folie, est allé jusqu'à placer le siège des maladies psychiques dans les organes extra-céphaliques. Jacobi n'a admis le trouble mental que comme un symptôme pouvant accompagner chaque maladie des organes végétatifs ; il n'a attribué qu'une importance relative à l'affection du cerveau qui, selon lui, n'est qu'une maladie secondaire.

Malgré cette étroitesse de vues, il a le mérite d'avoir préparé la voie à une méthode d'observation clinique et anatomique, basée sur les sciences naturelles, méthode qui fut riche en résultats. Grâce à lui l'attention fut dirigée sur les maladies et les troubles fonctionnels des organes végétatifs, maladies qui accompagnent l'état délirant et qui, au point de vue pathogénique, sont très importantes. Ainsi Jacobi a mis fm à la méthode d'observation philosophique et morale, spéculative et métaphysique.

Dans ces dernières années une activité très vive a été déployée sur le terrain de la science psychiatrique qui jusque-là était resté stérile et avait été si peu cultivé. Le sentiment humanitaire, en faisant des progrès, a créé des asiles d'aliénés bien dirigés, endroits très propices à l'observation des aliénés sur une vaste échelle ; les médecins de ces établissements, familiarisés avec tous les moyens de diagnostic et bien formés par cette méthode empirique qui a fait si brillamment ses preuves dans les autres sciences naturelles, ont partout fait des efforts pour utiliser, en vue de réformer la psychiatrie, les documents fournis par l'anatomie pathologique, la physiologie et la pathologie du système nerveux, Tanthropologie et la psychophysique. Flemming, Jessen et Zeller sont des observateurs de grand mérite sur le terrain purement médico-somatique ; c'est Zeller qui le premier a soutenu la thèse que les diverses formes de la folie ne sont que des périodes d'un même processus morbide, Il faut encore citer l'élève remarquable de Zeller, Griesinger dont le traité mémorable a été publié pour la première fois en 1845 ; dans ce livre l'auteur a d'une manière très ingénieuse réuni et rassemblé dans un système d'enseignement tous les résultats obtenus jusqu'alors par la méthode d'observation rigoureusement scientifique.

Ainsi, après une lutte longue et dure, la psychiatrie a conquis la place qui lui est due parmi les sciences naturelles et s'est épurée des scories philosophiques et métaphysiques dont elle était encore entachée.

Mais il faudra encore beaucoup travailler pour que la psychiatrie qui pour le moment ne peut prétendre qu'au titre de science descriptive, s'élève à la hauteur d'une science explicative. Il est vrai que, sur ce terrain, des problèmes en apparence insolubles se posent à l'intelligence humaine ; mais les résultats qu'on a obtenus depuis qu'on applique la méthode scientifique expérimentale, et les efforts des cliniciens remarquables de tous les pays dans les parties les plus divers de la psychiatrie, garantissent son

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