CHAPITRE III
TROUBLES ÉLÉMEx>'TAIRES PSYCHIQUES. — ANOMALIES DANS LA SPHÈRE REPRÉSENTATIVE DE LA VIE PSYCHIQUE^
On constate tout d'abord dans la sphère des représentations deux séries de troubles élémentaires :
'J° Ceux qui atteignent dans son mode de formation le processus de la représentation :
2° Ceux qui faussent la nature des conceptions (idées délirantesj.
I. — Troubles dans le processus de formation des représentations.
Ils ont la même importance que les troubles qui faussent la nature des représentations, les seuls que comprennent les profanes. Au point de vue clinique et surtout médico-légal, il est à remarquer que les troubles de ce genre peuvent constituer à eux seuls tout le dérangement de la faculté des représentations (folie sans idées délirantes).
Ces dérangements dans la formation des représentations peuvent se diviser :
l°En troubles dans la vitesse de production des représentations, et dans leur marche ;
2° En troubles de l'association des idées, en ce sens que certains modes d'association des idées prévalent exclusivement;
3'^ En troubles dans la quantité des représentations, en tant que certaines représentations restent fixées dans la conscience avec une intensité et une durée morbides ;
4° En troubles dans la liaison des représentations avec les sensations perception;;
o'' En troubles dans la reproduction des représentations reçues auparavant dans la conscience (mémoire ).
1 Falret, Leçons cliniques, p. 904. — Maudsley, Physiolof/ie et pathologie de l'âme. — Brosius, Psychiatr. Abliandl., II, p. 87, — .\eumann, Lelirb., p. 3. — Emminghaus. Op. cit., p. 102, 178.
A. — Troubles dans la vitesse de production des représentations
Deux possibilités peuvent se présenter : la formation des représentations peut être ralentie ou accélérée d'une manière anormale.
1° Ralentissement des représentations. — Cette trop grande lenteur à se représenter quelque chose se rencontre dans diverses conditions : dans les cas de mélancolie et dans les cas de faiblesse psychique (imbécillité.)
Chez le mélancolique, cette lenteur a pour causes d'abord la nature restrictive des représentations qui fait que les représentations conformes à l'état d'esprit du malade peuvent seules se manifester dans la conscience, et ensuite le fait que, chez lui, tous les processus psychiques en général subissent une entrave.
Le ralentissement des représentations dans la mélancolie peut en s'accentuant devenir un arrêt temporaire qui se manifeste dans la conscience par un sentiment de découragement ; le malade se dit que ses pensées se sont arrêtées, qu'il est abruti, qu'il est sans idées. Le ralentissement des reprétations amène fatalement l'ennui, dont seplaiguent tant de mélancoliques. Le malade éprouve ce que l'homme normal éprouve dans la passion de l'attente. Le manque de variation des représentations fait dans les deux cas trouver le temps très long et mène à bien des actes inutiles, iustinctifs, qui sont provoqués par le seul besoin de faire cesser la tension de l'esprit et de passer à un autre ordre d'idées.
La paresse des représentations dans les états de faiblesse psychique est un phénomène partiel de la faiblesse générale des énergies psychiques, surtout de la mémoire; cette paresse intellectuelle provient aussi de l'absence des intérêts intellectuels qui pourraient exciter l'appareil des représentations; elle a encore pour cause la défectuosité de la perception.
2" Accélération des représentations. — L'accélération dans l'acte de se représenter quelque chose est le propre de tous les états d'exaltation et le degré de la vitesse de production de la représentation est un moyen très précieux pour mesurer l'intensité du processus d'excitation cérébrale.
Les débuts de l'exaltation maniaque sont caractérisés par des degrés légers de cet état que nous venons de décrire et qui sont analogues à l'imagination expansive de l'homme normal et à l'état dans lequel le vin commence à délier la langue.
Ces degrés peu avancés sont un phénomène partiel de l'allégement et de l'accélération générale des mouvements psychiques telle qu'elle se manifeste chez le maniaque, surtout dans le domaine de la mémoire ; ils ont en partie pour cause un phénomène qui ranime des sentiments de plaisir qui existaient déjà.
Cliniquement cet état se manifeste par une plus grande richesse d'expressions, d'images, par des rapprochements spirituels, des bons mots bien trouvés, une loquacité et une éloquence extraordinaires; imperceptiblement et peu à peu la marche des idées devient brusque et décousue.
Avec son flot de paroles le malade en arrive aux choses disparates. La marche des associations d'idées devient inintelligible, probablement parce que, par suite de la marche précipitée des idées, les anneaux intermédiaires de leur enchaînement existent encore dans la pensée mais ne sont plus exprimés par le langage ou n'arrivent plus assez nettement à la conscience pour trouver leur réflexe dans l'organe du langage.
A un degré plus accentué, cette accélération des représentations peut être comparée à une course des idées, à une fuite des pensées. Le malade ne peut plus refréner le cours de ses pensées, il passe d'une chose à une autre, perd le fil de la conversation; il ne peut plus logiquement coordonner les matériaux qui lui arrivent en masse; il bredouille des choses insensées, des phrases détachées, des mots, des syllabes, suivant que ces derniers trouvent encore un réflexe dans le mécanisme du langage. Ordinairement on trouve encore dans ce tourbillon de représentations un lien d'association, une liaison des idées par les contrastes, la consonance et l'allitération. La pensée logique a disparu et, comme' les représentations surgissent comme l'éclair et ne peuvent plus être coordonnées ni mises en rapports logiques les unes avec les autres, il en résulte la confusion.
Cependant la confusion' des pensées et par suite celle des paroles n'est pas toujours le résultat d'une accélération des représentations et le symptôme d'un état maniaque.
Elle se rencontre aussi dans les maladies les plus diverses et l'on peut alors l'attribuer généralement à des troubles de la conscience et particulièrement aux troubles de la faculté de perception et d'association des idées.
La confusion ou l'égarement d'esprit est tout d'abord un phénomène ordinaire dans les états émotifs, surtout lorsqu'il s'agit d'un cerveau taré ou aflaibli.
L'excitation morale violente amène dans la conscience une masse de représentations contradictoires et empêche pour un instant leur perception, leur association, leur enchaînement logique. Il en est ainsi surtout dans les cas d'embarras où le sentiment pénible de Tincertitude, le danger de l'échec troublent et quelquefois rendent impossibles le développement et la marche des représentations, par exemple au milieu d'un discours ou d'un acte compliqué.
La confusion est un symptôme important dans les états d'épuisement psychique. Dans ce dernier cas on peut l'attribuer à une faiblesse fonctionnelle dans la liaison logique des associations, faiblesse qui fait que le fil des pensées se rompt sans cesse, que la suite des idées présente des lacunes et que souvent, par une sorte d'obsession, il s'intercale des représentations qui n'ont rien à faire avec l'objet de la pensée. Il arrive encore que, dans ces états de faiblesse avec délire, les représentations aient une succession logique, mais qu'elles soient causées par des idées délirantes, des perceptions illusoires, des hallucinations qui de leur coté provoquent
1 Fritsclî, Jahrbiicher fur Psychiatrie, II Bd.
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des séries de représentations tout à fait disparates. Ces états sont souvent compliqués de troubles particuliers de la conscience et par suite de la perception (cécité et surdité psychiques). Les centres sont alors incapables de reproduire les anciennes images de souvenir — les malades sont sans orientation dans le monde extérieur — ou bien les images reproduites ne correspondent pas aux impressions du présent.
La confusion existe aussi dans ces états de faiblesse intellectuelle terminale, lorsque des séries de représentations sont devenues défectueuses, que les mots et les notions ont subi une transformation pathologique, ou bien que le malade s'est composé de nouveaux mots et que des séries de représentations figées par l'habitude s'intercalent sans cesse dans la marche des idées.
Dans tous ces cas, il y a de la divagation et des actes incohérents. Cependant ces deux genres de troubles ne sont pas forcément réunis.
La confusion dans les paroles peut aussi avoir pour cause simplement la paraphasie et la surdité des mots. Dans ce cas la correction des actes montre alors l'existence du phénomène de la confusion des mots avec une intelligence restée intacte, phénomène qui se produit parfois dans certaines maladies cérébrales en foyer.
Meynert a décrit sous le nom de confusion pseudo-aphasique, une forme particulière de la confusion, c'est-à-dire un manque d'orientation par suite de cécité psychique, de surdité des mots combinée avec une baisse dans la production des représentations (formation des interprétations et des jugements), avec angoisse de la conscience troublée qui ne comprend plus les faits du monde^ extérieur, et avec des phénomènes ;imnestico-aphasiques et paraphasiques.
B. — Troubles dans le mode d'association'
Il faut classer dans cette catégorie la prédominance exclusive de certaines associations d'idées. Il peut arriver que, chez les aliénés, les représentations se suivent et se nouent l'une à l'autre par une assonance extérieure, par l'homonymie des mots, tandis que dans les conditions physiologiques, les représentations se produisent l'une après l'autre par leur connexité causale et que l'assonance et l'allitération n'ont qu'une signification accidentelle et secondaire.
Ce trouble dans l'association des idées qui fournit un superbe sujet d'observation dans les états maniaques, peut être appelé logomachie. Le malade parle en vers qui bien entendu ne sont que des vers de mirliton, ou bien il aligne des mots qui, logiquement, ne se tiennent pas du tout et ne sont liés que par l'assonance '^
' Schiile, Handb., p. 97.— Billod, Annales méd. psychol., 1861, p. 510.
2 Une de mes malades maniaques a présenté la marche d'idées suivante (nous citons le texte allemand pour faire ressortir les bouts rimes) : •■ Ich lieg' an der Wand;— geben Sie mir die Hand : — geben Sie mir einen Kass: — und da gibt es viei Verdruss; — ich
Une autre forme d'association morbide est celle où à toute représentation perçue ou reproduite s'ajoute sans cesse et avec obsession la question du pourquoi.
Le caractère morbide de ce phénomène ressort encore de ce qu'il se présente sous forme paroxystique et combiné avec d'autres symptômes nerveux, qu'il est très importun et très pénible au malade et que, enfin, la réponse à la question, le plus souvent oiseuse et touchant des choses religieuses ou métaphysiques, n'offre aucun intérêt. Griesinger fut le premier qui dirigea l'attention sur ce trouble élémentaire fort intéressant qu'il a appelé : la manie des subtilités ' (Griibelsucht). Meschede ^ a, pour compléter cette observation, communiqué des cas qu'il a désignés sous le nom de phrenolepsia erotematica, et dans lesquels l'acte de penser se faisait toujours sous forme interrogative; le malade s'occupait sans cesse de problèmes, assaillait son entourage de questions sans que cette manie obsédante eût pour mobile l'intérêt à connaître la solution de hi question.
Ce phénomène qui ne se rencontre presque exclusivement que chez les tarés et surtout chez les individus épuisés par les excès sexuels, forme une transition vers une autre forme de troubles de la même espèce.