DES REPRÉSENTATIONS. IDÉES OBSÉDANTES
Il y a nombre de nerveux et de mélancoliques qui se plaignent de ne pouvoir se débarrasser de certaines idées importunes et pénibles dont ils saisissent parfaitement le caractère insensé et absurde; ces idées se mêlent à leurs idées conscientes, logiques et associées, troublant la marche de ces dernières, et par là leur causant des inquiétudes ; elles provoquent même des impulsions à certains actes que, d'après leur nature, le malade trouve ridicules ou détestables.
J'ai donné, en 1867, le nom de représentations obsédantes (Zwangsvorstelluugen) à ces représentations qui se fixent dans la conscience avec une intensité et une durée morbides. L'origine de la représentation obsé-
muss haben einen ^terz: — und das Aus^e sieht himinehrarts ; — legen Sie die Hand aut mein Herzl — Ach, das macht mir Schmerz l » (Je suis couchée près du mur, donnez-moi voire main; donnez-moi un baiser, et alors il y a beaucoup d'ennuis; il me faut un entremets de farine, et l'œil regarde vers le ciel; posez la main sur mon cœuri Ah! cela me fait mal !)
Dans un autre cas, on voit se suivre les mots : Tante, Tanne, Fichte, Nichte (tante, sapin, pin, nièce). Voir des exemples chez Brosius : Psychiatr. AbhandL, p. 103.
' Griesinger, Arch. fi/r psych.: I, p. 626. — Berger, Ibid., IV, fascicule L
■2 Meschede, AUy. Zeltschr. fur Psych., 28.
' V. Krafft, Beilrâfje zur Erkennung krankhafler Gemiifhszustànde, 1867. — Le même. Ùbev for- maie Sforungen des Vorstellens. Vierteljahrsschr. fur ger. Medicin, 1870. — îlorel, Du délire émotif. Arch. gén. de méd., 1866. — Westphal. Berlin. Klin. Wochenschrif 1,1811, n°' 45-i9. •— Brosius, Irrenfreund, 1881. — Journal l'Encéphale, 1881, mars. — Buccola. Rivisfa sperirn. di freniatria, 1880.
danteest spontanée ; elle envahit brus^^uementlaconscieuce ou bienc'est un événement extérieur émotionnant qui l'a provoquée (assassinat, exécution capitale, incendie, suicide d'une personne aimée, etc.)- Dans le premier cas la formation de l'idée obsédante ne peut pas avoir lieu par la voie ordinaire, la provocation psychologique des représentations par association d'idées, mais elle doit être amenée et maintenue par des excitations intérieures physiologiques qui atteignent l'organe psychique. Par là s'explique la nature étrange de cette représentation qui trouble les conceptions normales dans leur force de résistance contre l'énergie d'association. Ces idées obsédantes ressemblent, quant à leur origine, aux délires primordiaux, contrairement aux idées délirantes qui se sont formées par voie psychologique, par l'association et la réflexion. Ce sont des créations primitives et spontanées d'un cerveau malade ou organisé d'une façon anormale, des produits immédiats résultant du mécanisme d'une vie intellectuelle inconsciente, telles que le sont aussi la plupart des hallucinations sur le terrain psycho-sensoriel. Ces idées obsédantes trouvent des analogies dans certains faits de la vie physiologique : souvent il arrive qu'à nos réflexions les plus calmes se mêlent d'une manière troublante des images, des représentations, des airs musicaux, qui n'ont absolument rien de commun avec l'affaire qui nous préoccupe, mais qui détournent notre attention, font diversion, nous inquiètent et ne peuvent être chassés qu'avec un certain déploiement d'énergie et de force de volonté.
Ici aussi il s'agit évidemment de créations spontanées produites par l'excitation physiologique des centres représentatifs ; car c'est précisément leur nature étrange et troublante, et leur force de résistance contre l'énergie de l'association, qui prouvent que ces représentations ne se sont pas produites par la voie psychologique de l'association des idées. Dans beaucoup de cas la motivation de l'idée obsédante reste obscure, dans d'autres cas il y a des sensations d'organes, des névralgies qui sont entrées dans la conscience simultanément avec l'idée obsédante, qui ont amené cette dernière et qui sans cesse la fout renaître. Quand un événement extérieur en a été la cause, il s'agit d'un organe central excessivement impressionnable, et le processus peut se comparer à celui de la réminiscence.
Dans ce cas aussi des sensations physiques désagréables peuvent co'mcider, se lier avec l'idée obsédante par des excitations venues des voies sensitives, et par là fixer la représentation morbide dans la conscience. Ces véritables idées fixes ou idées obsédantes se distinguent des idées délirantes proprement dites par leur attitude en présence de la conscience du malade qui sans cesse les juge comme des phénomènes morbides, et se place au-dessus d'eux.
Leur nature peut être aussi variée que celle des idées délirantes. Quand elle est provoquée par une perception, la représentation obsédante consiste à faire sans cesse valoir cette première représentation émouvante qui a été produite par la perception, en même temps que des craintes et des impulsions imitatrices se manifestent avec renforcement et même avec
angoisse quand une perception semblable se reproduit. Etant donnée Texcitabililé très accentuée de la vie Imaginative de ces malades, les souvenirs les plus reculés et les perceptions les plus lointaines peuvent provoquer la représentation obsédante. Souvent elle est amenée par contraste.
J'ai communiqué ailleurs [Vierteljahrsschr. f. ger. Mecl., 1870, janvier), un grand nombre d'observations à ce sujet. Souvent les malades de cette catégorie ont l'impulsion à blasphémer à l'église pendant le sermon, à prononcer dans leurs prières le mot enfer au lieu du mot ciel, etc., à assassiner leurs proches parents rien qu'en les voyant, à pousser les passants dans l'eau quaud ils se trouvent au bord de l'eau, à se suicider en voyant des armes, à commettre des crimes horribles par répétition imitatrice, etc. Très souvent, chez certains malades qui ont l'obsession de se creuser la tète sur des questions religieuses ou métaphysiques, ou trouve en même temps une autre idée obsédante : la crainte de la malpropreté ou des empoisonnements qui les empêche de toucher aux objets métalliques, aux vêtements, etc. (folie du doute avec délire du toucher).
Comme cas d'un intérêt particulier, citons Tagoraphobie^ (Westphalj, dans laquelle certains individus, aussitôt qu'ils doivent traverser une place ou une rue déserte, sont envahis par l'idée obsédante qu'ils sont incapables de le faire, ce qui les met dans une angoisse et dans une agitation nerveuse telles qu'ils deviennent réellement incapables de faire cette traversée, tandis qu'en se glissant le long des murs ou en étant accompao-nés de quelqu'un, ils arrivent à accomplir leur déplacement. Jolly a très justement mis en parallèle ces états d'agoraphobie avec l'incertitude psychique de certains névropathes appelés à accomplir un acte devant les autres ou avec l'impoteutia psychica coeundi.
Emminghaus (op. cit., p. 79; range ce phénomène parmi les états d'ano-oisse, mais la peur n'est évidemment qu'un processus de réaction accessoire; la cause primitive est l'idée obsédante de l'impossibilité de l'acte et du danger qui s'y attacherait. Cette obsession est encore causée par un sentiment de faiblesse musculaire permanente ou durable — (Cordes considère l'agoraphobie coinme une parésie par épuisement) — ou par le souvenir d'une terreur, d'un malheur, d'un échec, qui se sont produits antérieurement dans des circonstances analogues. Dans ce dernier cas, la conscience d'une faiblesse musculaire ancienne qui se fait encore sentir dans le moment, les troubles de l'état général contribuent aussi à produire ce phénomène.
Le sentiment de l'incapacité ou la représentation d'un malheur passé rendent effectivement l'individu incapable de faire l'effort et vont jusqu'à le paralyser. La situation pénible dans laquelle se trouve le malade, produit de l'angoisse, ce qui accentue encore la douleur. Alors il y a des troubles vaso-moteurs, de la pâleur, une transpiration subite, des battements de cœur, un abaissement du tonus musculaire allant jusqu'au fla-
' Jolly, Ziemssen's llandbuch, p. 352; Annal, med. psijcltol., 1876, nov.
geolletneût des genoux, des tremblements, des vertiges, de véritables crises nerveuses. Chez les névropathes il y a toute une série de phénomènes analogues à ceux de l'agoraphobie i comp. Beard, La faiblesse nerveuse, p. 37 et 38), parmi lesquels les plus fréquents sont : la crainte de sortir seul par idée d'un danger menaçant f par exemple, attaque d'apoplexie) et du manque de secours, la crainte de monter dans une voiture fermée, d'aller dans le monde, de rougir par peur réelle ou imaginaire, la crainte des endroits clos, comme les salles de théâtres et de concerts, à moins d'avoir un siège de coin, la peur des orages et des éclairs, etc.
Toutes les fois que des représentations obsédantes et des phénomènes d'angoisse se produisent, il s'agit d'un état de faiblesse irritable dans le système nerveux central, d'un phénomène partiel d'un état de faiblesse cérébrale fonctionnelle durable ou temporaire i neurasthénie). Tel est aussi le cas pour ces idées obsédantes physiologiques très bien connues qui se manifestent par une impulsion à se précipiter du haut d'une tour ou d'un rocher, de jeter en bas d'autres personnes, etc. Elles se produisent quand il y a un épuisement relatif dû au surmenage intellectuel, à une nuit blanche, à un manque de nourriture, etc., et elles disparaissent après un repas, après l'ingurgitation de boissons alcooliques ; de même, par ces moyens, des agoraphobes et d'autres malades du même genre redeviennent temporairement sains.
Les représentations obsédantes des névropathes et des psychopathes ont toujours pour base la neurasthénie. Souvent il s'agit d'individus constitutionnelleraent névropathes par prédisposition héréditaire; mais il y a aussi des cas nombreux où la neurasthénie est acquise. Les excès sexuels, notamment l'onanisme, ont ici une grande portée ; de même le surmenage intellectuel, surtout quand s'y ajoutent des émotions morales, des maladies épuisantes, la puerpéralité. Cordes cite, d'après ses observations, les troubles gastriques de longue durée, l'obésité avec cœur gras, comme des maladies qui contribuent pour beaucoup à produire l'état psychique que nous venons d'indiquer.
Comme indications très précieuses à ce sujet, nous devons rappeler que souvent la représentation obsédante se manifeste pour la première fois pendant une phase d'agitation particulière (règles, grossesse, lactation , ou simultanément avec un excès affaiblissant, et que le traitement tonique est bien souvent employé avec succès.
Les représentations obsédantes sont des troubles élémentaires qui accompagnent ou une maladie psychique (mélancolie, paranoïa) ou une névrose; ou bien elles sont primaires, se présentent en masse, sont constantes et mènent à des anomalies secondaires des sentiments et des actes, de sorte qu'elles représentent un véritable état délirant auquel on doit consacrer une étude à part dans la pathologie spéciale.
Observation I. Idées et impulsions obsédantes après débauches. — B..., vingt-trois ans, chapelier, a été amené le 2.'^ février 1882 à la clinique psychiatrique de Gralz, comme ayant présenté des troubles mentaux et manifesté une grande horreur de l'eau
Il est calme, rangé, et donne l'anamnèse suivante.
Pas d'hérédité, pas de maladies graves, genre de vie régulier. Depuis un an le malade s'est senti plus faible, se fatiguait facilement, avait souvent des maux de tête avant de s'endormir, parfois un soubresaut avec le sentiment d'un afflux de sang à la tête. Il attribuait ces malaises à son travail fatigant, surtout au travail auprès d'un feu de charbon. Le 20 février, le malade quitta son service pour chercher une meilleure position à Gratz ou à Vienne.
Ce jour-là, contrairement à ses habitudes, il but beaucoup avec ses camarades, fuma avec excès, mangea très peu, prit le soir le train pour se rendre pendant la nuit au lieu de son nouveau poste. En route il ne mangea rien non plus, mais il ne cessa de fumer. Vers le malin il s'aperçut que la vue de l'eau, des collines escarpées, des ponts, lui causait du malaise et une sensation étrange. Il fut torturé par l'idée de se jeter à l'eau ou dans les ravines, quand le train y passait; il s'épouvanta à cette idée et chercha à faire diversion en causant ou en fumant. Il n'y réussit point. De plus en plus, tout en ayant le sentiment d'un afflux de sang à la tète, il fut saisi par un état de vertige et d'angoisse. Il s'aperçut qu'il perdait la faculté d'exercer un contrôle personnel sur ces idées absurdes et sur ces impulsions. Il jeta donc par la fenêtre du wagon son mouchoir et une lettre qu'on lui avait confiée et, comme cela ne lui procurait aucun soulagement, il fut sur le point de lancer par la fenêtre sa valise et de se précipiter après; les autres voyageurs Ten empêchèrent. Il descendit à la station de Marbourg et chercha d'abord dans une pharmacie un remède contre son pénible état; il alla ensuite dans un restaurant manger quelque chose, mais il ne se sentit pas mieux; il se rendit auprès du président de sa corporation pour qu'il le fit recevoir à l'hôpital. On le rassura. Il rentra de nouveau au restaurant et commanda à manger et à boire. Tout d'un coup il fut saisi d'une peur terrible, il lui semblait qu'il allait s'affaisser immédiatement. Il sortit sans savoir pourquoi, alla dans un café, demanda de quoi écrire afin de raconter son état à son frère et le prier de venir ; mais il ne put pas tracer un seul mot. II avait le vertige, il lui semblait que le banc sur lequel il était assis se mettait à vaciller. Il paya, sortit pour prendre l'air et pour chercher Thôpital. En route il passa sur un pont. Alors il fut de nouveau assailli par l'idée de se précipiter dans le fleuve. Comme il devait traverser le pont, il prit deux commissionnaires comme escorte, courut avec eux pour passer le plus vite possible et eut soin de ne pas regarder l'eau. Gomme il n'y avait pas de place libre à l'hôpital, il dut rentrer et il repassa le pont en prenant les mêmes précautions. Il alla au bureau de police et demanda protection contre lui-même. On le mit dans une chambre obscure; là il fut en proie à une angoisse terrible qui ne se calma que lorsqu'on lui eut donné un compagnon. Celui-ci raconta que le malade, en dormant la nuit, avait souvent des tressaillements de peur et des soubresauts. Le 23, au matin, le malade se sentit remis et assez rassuré pour pouvoir continuer seul son voyage à Gratz. Le voyage se passa sans accident, mais, bientôt après son arrivée, le malade fut de nouveau harcelé par des idées obsédantes et désagréables, accompagnées de vertige et d'un sentiment d'angoisse. L'idée de l'eau, des précipices, des couteaux, en général des moyens de suicide, le faisait frissonner. A leur aspect il éprouvait l'impulsion de s'en servir pour se tuer; il se mit à trembler, à perdre tout contrôle sur lui-même et, torturé par l'angoisse qu'il pouvait mettre fin à ses jours, il se mit à courir. Il lui semblait qu'à ce moment quelqu'un lui criait : Elance-toi dedans, tue-toi!
A plusieurs reprises il eut l'idée impulsive de se trancher avec les dents le doigt ou la langue. Comme il n'était plus sûr de lui-même, il se présenta au bureau de police d'où il fut envoyé à l'hôpilal.
Le malade a l'air intelligent, mais bouleversé ; il est un peu anémique et sa nutrition abaissé. Il n'a pas de fièvre, les organes végétatifs ne présentent rien.
Sur le squelette rien d'anormal. Aucun trouble sensitif ni moteur. Son sommeil est troublé par dos tressaillements fréquents et des soubresauts, surtout au moment de s'endormir. Le malade se sent faible; le matin en se levant il a le vertige, comme s'il était gris. Il est tout à fait lucide et déclare lui-même que sa maladie n'est qu'une maladie de tête. Les idées dont il a été parlé firent des retours violents jusqu'au 27; l'aspect des couteaux le faisait tressaillir, mais il se rassurait facilement se sachant protégé à l'hôpital. Du l^"" au 6 mars il eut une pneumonie croupale avec fièvre très vive. Les idées obsédantes ont disparu et ne reviennent pas non plus pendant la convalescence, de sorte que le 17 mars le malade sent qu'il a repris possession d'un calme parfait et de sa capacité physique; il quitte l'hôpital guéri.
D. — Troubles de la perceptio.n^
Une impression sensorielle, pour pouvoir entrer dans la conscience, doit évoquer dans les centres de perception de l'écorce cérébrale la représentation du souvenir correspondant. Ce résultat est favorisé par un processus d'innervation dans l'organe psychique qu'on appelle l'attention. L'intensité de ce processus d'excitation varie sans cesse et par suite la limite minima du pouvoir d'irritabilité est sans cesse déplacée. L'attente d'une impression sensorielle favorise la perception, tandis que certaines impressions sensorielles ne sont jamais transformées en perceptions parce que Tattention manque ou a été détournée.
La perception chez les aliénés est modifiée de beaucoup de manières. Elle est réduite même à néant par suite de la' concentration de la conscience sur les phénomènes intérieurs (mélancolie avec stupeur, extase), comme chez l'homme normal absorbé complètement par un travail intellectuel; de sorte que seule la chose qui tombe dans le champ visuel très restreint de l'objet que l'individu se représente, peut être remarquée. Un fait analogue a lieu chez les somnambules qui ne voient que les choses ayant un rapport avec les images de leurs rêves, et dans le somnambulisme hypnotique où les perceptions n'ont lieu que par suggestion. La perception peut devenir impossible par le manque d'excitabilité de l'organe de perception (état d'épuisement, stupeur) ou par la perte de cet organe et la perte consécutive des représentations de souvenir qui y sont mises en dépôt (cécité et surdité psychiques, imbécillité). Une accentuation de la capacité de perception se produit pendant les émotions d'attente des individus malades ou normaux, puis dans les états d'excitation psychique légère (exaltation maniaque, hystérisme, états fiévreux,. Elle se manifeste non seulement par une plus grande facilité de la perception sensorielle, mais aussi dans certains cas par une plus grande acuité de cette dernière (chez certains hystériques, certains hypocondriaques;. Emminghaus fait remarquer avec justesse que dans cet « éréthisme cérébral » l'attention est conti-
' Emminghaus, Op. cit., p. 108, 110.
nuellement occupée par des phénomènes sensoriels. Par suite de cette préoccupation de la conscience dirigée exclusivement d'un seul coté, la faculté intracentrale de la pensée et du jugement doit fatalement subir un dérangement (distractioji comme phénomène contraire de la concentration).
E. — Troubles dans la reproduction des représentations
(mémoire)'
La reproduction des représentations peut acquérir une facilité anormale ou se faire avec une difficulté anormale.
La reproduction facilitée (hypermnésie) se rencontre dans les états d'exaltation (manie) comme phénomèue partiel de la marche rapide des processus psychiques. Ordinairement les représentations reproduites sont, dans le cas d'hypermnésie, annotées par les sentiments avec une intensité anormale. Un fait surprenant dans ces états d'exaltation, c'est la facilité et la netteté avec laquelle une grande quantité d'images et de représentations qui semblaient disparues pour jamais, sont évoquées dans la conscience.
Les lacunes de la mémoire constituent des phénomènes bien plus importants (amnésie). L'amnésie est due à une simple entrave, le plus souvent temporaire, dans la reproduction de la représentation qu'on a virtuellement reçue, ou bien elle est causée par une absence réelle et durable de la représentation qui a été perdue.
Dans le premier cas, il n'y a qu'un simple trouble fonctionnel dans l'organe de la mémoire. La reproduction devenue difficile ou temporairement impossible, est un phénomène partiel de l'arrêt général des processus psychiques (mélancolie, cérébrasthénie) ou d'un épuisement plus ou moins profond de l'organe psychique (états de fatigue ou d'épuisement intellectuel) ; on peut attribuer ce phénomène en partie à la faiblesse des impressions extérieures, à la notation défectueuse des représentations, à l'affaiblissement ou à l'arrêt des associations d'idées. Le malade se rend compte de ce trouble et en est péniblement affecté.
La perle réelle des images de souvenir est ordinairement une lacune durable dans le domaine intellectuel et elle est causée par une maladie destructive grave de l'organe psychique (démence paralytique sénile, etc.
Dans ce cas, il y a amnésie dans la vraie acception du mot. Au début de ces processus destructifs il n'y a qu'une faiblesse de reproduction en ce qui concerne les événements du passé peu lointain. Ribot démontre par les lois empiriques comment cette faiblesse de reproduction s'étend successivement jusqu'aux faits du passé le plus reculé, à mesure que la maladie du cerveau progresse (amnésie progressive), comment finalement l'individu perd même les impressions de son enfance et jusqu'au souvenir de son ancienne personnalité.
Dans les cas très rares où la mémoire revient (certains cas de stupidité et folie traumatique), la reconstitution des souvenirs se fait à reculons, sui-
1 Ribot, Les maladies de la mémoire, 1882.
vant l'ordre dans lequel ils ont disparu successivement, de sorte que ce sont les événements du passé le moins éloigné qui reviennent le plus tard dans la mémoire. Dans les cas où le passé le plus récent s'est effacé de la mémoire, le malade vit dans le passé le plus reculé. Cette lacune peut s'étendre à des années et même à des dizaines d'années.
L'amnésie peut être épisodique ou temporaire, quand les événements arrivés pendant une maladie ne peuvent être reproduits ou ne peuvent l'être que très incomplètement.
Ce qui est probablement décisif pour la faculté de se souvenir des faits arrivés pendant une maladie, c'est l'intensité du trouble de la conscience qui a été causé parla maladie elle-même; du moins il y a une marche à peu près parallèle entre le trouble de la mémoire et le trouble de la conscience. Ce parallélisme subsiste aussi entre le trouble de la conscience et l'acuité du processus morbide.
Dans les états de folie suraigus, le souvenir disparaît absolument (états alcooliques pathologiques, délires toxiques, manie transitoire, raptus mélancolique, grand mal des épileptiques, émotions pathologiques, etc.).
Dans d'autres formes de la folie, l'absence de la mémoire n'existe qu'au moment du délire (extase, somnambulisme, certains états épileptiques), ce qui pourrait s'expliquer par le fait que pendant l'état les phénomènes du monde extérieur ne sont plus perçus ou que du moins les impressions sensorielles sont rares et faibles, tandis que les excitations centrales et spontanées (par excitation organique physiologique) sont très vives.
Dans les états de folie aiguë (mélancolie aiguë, mauie, folie, stupeur, certains délires épileptiques) le souvenir est ordinairement très vague.
Dans les cas chroniques le souvenir de tous les faits et de tous les événements est conservé et souvent avec des détails pénibles.
Il est des cas très intéressants où l'amnésie concernant la période de la maladie, s'étend à une partie du temps qui a précédé l'accès morbide et qui appartenait eucore à la vie intellectuelle normale.
Ribot (op. cit., p. 79j rapporte un exemple très curieux de cette « amnésie destructive temporaire ». Une jeune femme est prise d'une longue syncope pendant le puerperium. Quand elle eut repris ses sens, elle avait perdu d'une façon durable le souvenir de tout ce qui s'était passé depuis son mariage, tandis qu'elle se rappelait très bieu toute la période de sa vie antérieure à son mariage. Ce n'est que sur l'affirmation de ses parents qu'elle finit par croire qu'elle était mariée.
Cette amnésie rétroactive est moins rare après les trauma capitis. Ribol cite (p. Sl-58) des exemples très intéressants.
Enfin les amnésies partielles offrent un grand intérêt scientifique'. Elles
""s'expliquent, quand on les étudie d'après la nouvelle physiologie de l'é-
corce cérébrale, dans laquelle chaque zone sensorielle représente le siège
central d'images de souvenir qui lui appartiennent ou qui ont été acquises
par elle. Ces amnésies partielles peuvent être occasionnées par des mala-
1 Ribot, Op. cil., cap. m.
(lies corticales fonctionnelles ou par des maladies localisées en foyer. L'aphasie, la surdité et la cécité psychiques, sont des exemples de ce ' genre de maladies. Un exemple bien classique d'amnésie visuelle se trouve cité dans le nouveau cours de Charcot, 1886, p. 146.
Ces amnésies partielles se rencontrent souvent d'une façon temporaire et épisodique dans les psychoses hystériques et épileptiques, ensuite comme amnésies durables et progressives dans les premJères phases de la démence paralytique et de la démence sénile. Evidemment celles des énergies de la mémoire qui étaient mal douées ou peu exercées se perdent les premières.
Comme transition vers les troubles élémentaires étudiés dans le chapitre suivant, nous devons encore rappeler ce genre de trouble de la mémoire qui consiste en ce que les représentations de l'imagination se présentent à la conscience comme des souvenirs ou que les images des souvenirs réels sont faussées et travesties.
Ce trouble de la mémoire qui touche déjà au domaine des troubles de l'imagination, de la conscience (critique) et des illusions, peut être appelé paramnésieS ou travestissement des souvenirs, d'après Krapelin, ou illusions delà mémoire, d'après Sully. D'après l'analogie des hallucinations, Sully distingue avec beaucoup de justesse :
1° Illusions de la mémoire, c est-à-dire souvenirs de faits auxquels on n'a jamais assisté. — Dans ce cas, le malade croit que des choses de pure imagination lui sont arrivées. Ces illusions de la mémoire constituent des défauts de critique et ont pour cause la faiblesse du jugement ou la vivacité particulière de l'impression présente qui éveille une image attribuée faussement à un souvenir. Cette confusion d'une représentation vive et actuelle avec un souvenir se produit communément chez les paralytiques qui parlent de prétendues visites, racontent des aventures imaginaires, font des contes bleus sur des épisodes entiers de leur vie et surpassent souvent les récits du fameux baron Crac (hallucinations de la mémoire, pseudo-hallucinations).
On peut encore à la rigueur classer dans cette catégorie le simple défaut de critique qui consiste à confondre les choses rêvées, lues, apprises ou apparues dans le délire, avec les choses réellement vécues. Cette paramnésie analogue à la confusion entre les rêves et les réalités qui se produit souvent chez les enfants, peut se rencontrer au début de la démence sénile, dans les états d'épuisement neurasthénique, dans la démence paralytique. Cette erreur est assez insignifiante, car son objet tombe bientôt totalement dans l'oubli.
Il se produit des phénomènes analogues plus fréquents et plus importants chez les mélancoliques qui confondent les crimes dont ils ont entendu parler ou dont ils ont lu les récits avec des crimes qu'ils croient avoir commis eux-mêmes, et qui, suivant les circonstances, s'accusent eux-
1 Krapelin, -J;c/i. f. PsychUifrie, XVll, 11,3, XVIII, II, 2. — Buccola, Rivlsta di filosofia scientifica, II, fasc. 6. — Sully, Illusions. Bibliothèque scientifique internat.
mêmes de forfaits. Il en est de même de la confusion faite par les fous et les paranoïques entre les images du délire et les événements vécus.
Krapeliu fait remarquer avec raison que ces erreurs de la critique (faussement des souvenirs, Krapelin) diffèrent des illusions de la mémoire, créations purement Imaginatives, par la constance de leur objet, tandis que la nature de ces dernières varie et change souvent en entendant un nouveau récit.
i'' Illusions de la mémoire dans le sens plus restreint du mot, c'est-à-dire images de souvenirs faussées et travesties. — Ce trouble a pour cause un défaut de fidélité dans la reproduction combinée à une vive imagination ou bien l'influence trompeuse et illusoire d'un état d'esprit momentané. Le passé apparaît alors avec les tons, les couleurs du présent i Sully . Le dernier moment joue un rôle dans les illusions de la mémoire des mélancoliques et des maniaques.
La première des conditions énumérées, le manque de fidélité dans la reproduction, se trouve remplie surtout dans les états de faiblesse psychique, chez les paranoïques et les hystériques.
Ces malades ainsi que les personnes atteintes de folie morale présentent ce caractère particulier, le manque de fidélité dans la reproduction par suite duquel ils prennent pour identiques deux représentations dont l'une n'a été que ressemblante à l'autre sans lui être identique. Par ce fait même ces malades deviennent fatalement des menteurs (inconscients;; ils présentent sous un jour défiguré les choses qu'ils ont vécues.
Comme cas de paramnésie tout à fait particulier et appartenant à cette catégorie, il faut mentionner « l'illusion du souvenir ^ » ou souvenir faussé par identification (Krapelin i, c'est-à-dire identification d'une situation présente avec une autre qu'on croit avoir déjà traversée une fois dans le passé. Cette illusion bien curieuse se rencontre plus souvent chez les sujets aux facultés mentales normales, dans les états de fatigue ou d'épuisement léger, que chez les aliénés (Paranoïa, états de faiblesse psychique, épilepsie, parfois aussi manie). Les neurasthéniques aussi sont sujets à cette illusion. Quand la conscience reste intacte, un sentiment pénible d'incertitude se joint à Fillusion. La faiblesse des impressions du présent, en même temps que la ressemblance de ces dernières avec une situation antérieure, semble être la base de cette illusion. Cependant il se peut aussi que ce soit la pâleur de l'image du souvenir qui exerce son influence dans ce cas, comme lorsque l'on confond deux personnes différentes.
F. — Anomalies dans la reproduction des représentations
(imagination)^
Comme dans les cas de troubles de la mémoire, ici aussi il y a des états d'imagination accentuée et d'imagination affaiblie et même anéantie. Dans
' Krapelin, Arch. f. Psych.,X\'lU, fasc. 2, p. 409, avec cilalion des documenls. - Kniininghaus, Psychopatholofj., p. 133, 176.
la folie, ces états d'activité Imaginative accentuée coïncident en général avec des états d'excitation psychique et avec une plus grande facilité de l'association. La vivacité des représentations et l'augmentation de leur intensité, causée souvent par leur origine physiologique, favorisent le travail de l'imagination. Les créations de cette dernière frisent alors la frontière des illusions, et souvent ces représentations particulièrement vives, que l'aliéné a en commun avec l'enfant et avec l'artiste, sont prises pour des hallucinations.
L'activité de l'imagination est surtout très augmentée dans les états d'excitation des paralytiques, dans certains états épileptoïdes et dans la paranoïa, notamment dans sa forme primitive.
Les productions Imaginatives et plastiques de ces malades ne laissent rien à désirer en ce qui concerne l'essor de l'imagination, bien qu'elles laissent beaucoup à désirer en ce qui concerne la valeur esthétique et l'enchaînement logique ; elles surpassent parfois l'imagination la plus hardie du poète.
La perte de l'imagination, et plus encore le caractère baroque et monstrueux des créations, est un symptôme de faiblesse psychique ; chez les artistes fous, c'est un réactif délicat qui se montre au début de la décadence psychique (disparition des sentimeuts esthétiques).
[I. — Troubles dans la nature des représentations.
(idées délirantes)'
Parmi les phénomènes les plus intéressants et les plus importants, il faut compter les idées délirantes, c'est-à-dire les altérations de la nature de la représentation par suite d'une maladie cérébrale. „ y^ L'opinion des profanes que le signe caractéristique et manifeste de la >v folie est l'existence des idées délirantes, est d'ailleurs absolument fausse. Au lieu d'idées délirantes la maladie peut présenter simplement des troubles dans le mode de formation des représentations ou des symptômes d'absence dans la partie intellectuelle de la vie psychique.
La preuve de l'existence d'une idée délirante comme symptôme d'une maladie mentale est de la plus grande importance.
Du fait qu'un individu manifeste une idée erronée, on ne peut cependant pas en conclure que cet individu soit fou. L'homme sain d'esprit peut aussi faire des erreurs épouvantables et dépasser sur ce sujet même le fou.
1 Ouvrages : Falret, Malad. ment., p. 351. — Krauss, Allgem. Zeitschr. f. Ps;/ch.. 15, fasc. 6, 16, fasc. 1. — Flemming, Ibicl., 28, 30 (zur Genesis der Wa/insinnsdelirten). — Hagen, Sludlen, 1874 (chap. F/.re Weew). — Emmiiighaus, Op. cit., p. '202.— Schûle, Hb., p. 69. — Mendel., dans la Realencyclop. d'Eulenburg, Art. Del'irium. —Spécialement sur les délires primordiaux, voir : Griesinger, Arch. f. Psych., I, p. 148. — Snell, Allgem. Zeitsch. f. Psych., 22. - Sander, Arch. f. Psych., 1. — Westplial, Allgem. Zeitschr f. Psych., p. 34. — Sur la monomanie de la grandeur : Tigres, Allgem. Zeitschr. f. Psych., 20. — Falret, La folie paralytique, 14. — Meschede, Wirchov/s Arch., 34. — Taguet, Annal, méd. psych., 1873, janv. ; 1874, mai. — Sur la monomanie de la persécution: Zenker. Irrenfreund, 1874, 2. — Legrand du SauUe, Le délire des persécut., Paris, 1870.
Par contre, l'illusion d'un aliéné ne contient pas forcément une idée objectivement impossible (croyaoce à l'infidélité conjugale, au danger d'un empoisonnement); elle peut même, prise objectivement, être très juste et pourtant avoir le caractère et la valeur d'une idée délirante. Tel est le cas lorsque, par exemple, l'idée conçue par un mélancolique hypocondriaque (syphilitique, je suppose) qu'il est malade, ne se base pas sur un fait de diagnostic obtenu par des connaissances médicales, mais qu'elle est un essai d'explication donné par un individu dont l'esprit est troublé et qui, pour motiver ses sensations morbides, aurait aussi bien pu désigner au hasard une autre maladie dont il ne souffre pas du tout. Pour constater l'existence d'une idée délirante comme le veut la science psychiatrique, la nature de l'idée n'est pas décisive, d'autant moins que même la teneur la plus moustrueuse ne garantit point que l'individu soit convaincu de son opinion; car il peut s'agir aussi d'uu cas de simulation.
Même le fait qu'un individu agit dans le sens de son idée délirante, ne peut donner aucune garantie.
Ce n'est pas la nature de l'idée délirante qui détermine le caractère du symptôme, mais c'est plutôt son mode d'origine, puis son interprétation et son attitude en présence de la conscience passée et présente de l'individu.
Voici des considérations sur lesquelles on pourrait se guider pour distinguer l'idée délirante d'un aliéné de l'erreur d'un homme sain d'esprit.
1° L'idée délirante est le produit d'une maladie cérébrale : donc elle a une pathogénie; c'est un phénomène partiel d'un état général morbide : donc elle est en connexité étiologique et clinique avec d'autres symptômes (émotion, états d'esprit morbides, sensations). Par contre l'erreur d'un individu normal provient d'une faute commise dans une conclusion logique et d'une prémisse fausse résultant de l'ignorance, du manque d'attention ou d'un parti pris (passion, superstition, etc.).
2° Précisément parce que l'idée délirante du fou est le symptôme d'une maladie cérébrale, ni la logique ni le raisonnement ne peuvent rien faire contre elle. L'idée délirante reste debout et cesse avec la maladie qui l'a causée. Il est aussi impossible de détruire par la discussion l'illusion d'un malade qu'il est impossible de guérir sa maladie par des discours. L'homme normal au contraire se convaincra de son erreur et en reviendra aussitôt qu'on lui en aura prouvé l'absurdité.
3° En tant que l'idée délirante du malade a pour condition un trouble profond de ses fonctions intellectuelles, on comprend que cette idée peut se trouver en contradiction manifeste et éclatante avec son Moi d'autrefois, de même qu'avec son ancienne manière de raisonner et de profiter des expériences (un magicien qui croit pouvoir voler en l'air, un mathématicien qui croit avoir trouvé la quadrature du cercle, un chimiste prétendant avoir trouvé le secret de faire de l'or). L'erreur d'un homme normal est explicable par ses anciennes manières de voir, son degré d'instruction; du moins il n'existe aucune contradiction.
4" L'idée délirante d'un aliéné a toujours une signification subjective,
un rapport intime avec ses intérêts; l'illusion de l'homme normal apparaît comme une erreur purement objective. Tous les deux peuvent croire à l'existence des sorcières, par exemple ; mais celui-ci n'y croit que par superstition, par étroitesse d'esprit; tandis que celui-là y croit parce qu'il les voit, qu'il les sent et qu'il se croit menacé par elles.
Cela explique la réaction difïérente que l'illusion produit dans l'un et dans l'autre cas : chez Thomme normal l'erreur n'aura pas une influence particulière sur sa manière d'agir; chez l'aliéné, tant que l'état d'imbécillité ne se sera pas encore produit, l'illusion pourra amener les plus violentes réactions dans les sentiments et dans les actes. C'est le cas d'appliquer le mot : tua res agitur.
Seul l'examen qui nous ramène aux conditions d'origine d'une idée délirante peut être décisif pour le diagnostic.
Comment naissent les idées délirantes? Les voies sont les mêmes que celles par lesquelles, dans la vie physiologique, l'expérience s'enrichit. Nous acquérons de nouvelles idées justes : 1° en tirant des jugements et des conclusions de prémisses données, pourvu que les deux opérations s'accomplissent d'une manière impeccable (combinaison et idéation); S'^par des perceptions nouvelles et justes des sens (voie perceptive). Par conséquent, les idées délirantes naissent : 1° ou par la formation d'un faux jugement et d'une fausse conclusion, respectivement de fausses prémisses (voie idéatoire), ou 2° par de fausses perceptions (voie hallucinatoire).
Selon l'origine idéatoire ou hallucinatoire des idées délirantes on peut distinguer des délires des idées et des délires des sens.
La représentation qui devient idée délirante (ou hallucination) peut prendre son origine dans la sphère de la vie psychique consciente ou dans celle de la vie psychique inconsciente. Dans le premier cas la transformation de la représentation en idée délirante se basera sur un phénomène psychologique conscient ; dans le second cas, il faudra admettre une origine organique inconsciente dont l'idée délirante sera le résultat tout fait.
Voici quels sont les modes d'origine des troubles dans la nature des représentations de la sphère de la conscience :
'1° Jugements faux portés sur des états morbides de la conscience (émotions, états d'esprit morbides, etc.), ou sur des sensations ;
2° Fausses combinaisons des perceptions et des expériences, ce qui amène à des conclusions fausses ;
3° Confusion des choses rêvées, lues, etc., avec les choses vécues.
Les cas des deux premiers groupes peuvent être désignés comme des délires de jugements, ceux du 3*^ groupe comme des délires de mémoire. Le deuxième mode d'origine dans la formation organique de l'illusion dans le domaine de l'inconscient peut être central ou réflexe.
Dans le premier cas, le délire apparaît comme le produit direct d'un trouble des processus de nutrition dans l'écorce cérébrale (fièvre, intoxication, inanition); dans le deuxième cas, le délire est produit indirectement par voie réflexe et par la transmission de l'excitation d'un organe périphérique. A ce sujet les troubles fonctionnels ou organiques de l'appareil
de la digestion (délires hypocondriaques) et de l'appareil génital (délires erotiques) sont d'une importance particulière. Ce qui est d'une grande Importance clinique, c'est le contraste qui existe entre les troubles dans la nature des représentations produites par une fausse motivation ou une fausse explication, donc non pas par combinaison et idéation, dans la sphère de la conscience, et les troubles provenant d'une cause organique, réveillés inconsciemment et transmis inconsciemment à la conscience.
Il faudrait recommander de se servir à ce sujet de termes différents et de désigner les premiers comme des idées délirantes et les seconds comme des délires.
Les premiers se distinguent encore des derniers par le fait que leur mode d'origine psychologique est évident, qu'on peut remonter à leur genèse, qu'ils correspondent à l'état d'esprit de l'individu, qu'ils se conforment à la marche de l'association des idées, qu'ils deviennent un élément logique de la représentation et mènent à des associations systématiques d'idées délirantes.
Les derniers (délires) ne sont nullement conformes à la manière de sentir et de concevoir habituelle; ils y sont même opposés, suivant les circonstances. Ils ne satisfont pas au point de vue logique le malade ; au contraire, il lui causent de la surprise et de la stupéfaction, font sur lui plutôt une impression pénible, inquiétante, semblable à celle produite par les idées obsédantes. Au début, le malade ne sait pas quel parti prendre avec ces intrus ; ce n'est que plus tard qu'il se les assimile et qu'il se les explique laborieusement, après qu'ils se sont imposés à sa manière de penser et de sentir.
Au début ils exercent un effet déprimant et non point un effet d'allégement.
Une question intéressante, c'est de savoir par quoi la nature des idées délirantes est déterminée ou occasionnée.
L'avis des profanes que le délire, en ce qui concerne sa nature, se règle sur la cause morale spéciale qui a causé l'explosion de la folie, est erronée ; car ce n'est que dans des cas rares que les événements accablants qui ont précédé la maladie ou qui en ont été la cause, persistent pendant la maladie et continuent à se manifester tant que leur souvenir ne s'est pas encore effacé, ou bien quand ils sont constamment reproduits sous l'influence d'un élément physique tel, par exemple, qu'une névralgie produite brusquement et associée avec une représentation étiologique importante. Ordinairement ils n'apparaissent pas dans la conscience morbide, puisqu'ils ne forment qu'un anneau dans la chaîne des éléments étiologiques ou qu'ils n'apprennent rien au point de vue pathogénique. Ce qui est important, c'est la maladie cérébrale. Celle-ci amène un changement dans l'état et dans la nature de la conscience, détermine par son caractère particulier la nature des délires éventuels.
La nature spéciale des idées délirantes paraît dépendre :
1° De la nature du processus morbide dans l'écorce cérébrale. Il est surprenant, et c'est avec raison que Griesiuger a particulièrement insisté sur
ce fait, que chez les malades de peuples et d'époques les plus différents, certaines maladies produisent toujours les mêmes idées délirantes typiques ; c'est à croire que tous ces malades ont lu le même roman ou qu'ils ont été contagionnés l'un par l'autre. Ce fait est particulièrement vrai pour les délires primitifs et dénués de toute base hallucinatoire ou émotive, tels que, par exemple, la paranoïa (produisant du délire de persécution ou des grandeurs], la démence paralytique (produisant du délire des grandeurs primitif) la démence sénile (se manifestant comme délire nihiliste) l'alcoolisme chronique (se manifestant par jalousie délirante). C'est sans doute dans la particularité du processus morbide qu'il faut chercher la raison pour laquelle les délires ont le même caractère.
Griesinger a appliqué à ces délires primitifs la désignation très juste de <f délires primordiaux », et d'une façon très spirituelle il les compare aux délires des couleurs qui se produisent chez les épileptiques comme aura des accès ; on sait que, dans ce dernier cas, l'excitation centrale ne produit que très peu de couleurs (rouge surtout) qui reviennent toujours les mêmes chez tous les malades sujets à l'aura, alors qu'il pourrait se produire un si grand nombre de tons des plus variés.
Les délires typiques dans le delirium tremens,dans l'ivresse par l'opium et dans quelques autres autres intoxications, semblent évidemment causés eux aussi par des excitations spécifiques.
En présence de ces faits, on peut très légitimement poser la question de savoir si dans les processus des psychoses il y a des délires typiques dont la valeur diagnostique serait alors très précieuse. Cette question mérite un examen approfondi. Dans l'état actuel de la science, nous pouvons citer des délires et des combinaisons de délires qui ont une valeur diagnostique empirique et qui, pour le spécialiste expérimenté, contiennent une indication directe pour admettre l'existence d'une maladie particulière ou du moins d'un état cérébral spécial.
Ainsi, par exemple, les délires micromaniaques et nihilistes justifieront les hypothèses d'une psychose organique grave (démence paralytique, sénile), ou du moins d'une psychose du cerveau.
Il faut aussi noter les monomanies typiques et romanesques de la persécution et des grandeurs réunies dans la forme originaire de la paranoïa (forme de Sanders) ; le délire de la persécution physique dans la paranoïa tardive sur base neurasthénique, notamment dans les cas produits par la neurasthénie sexuelle et quand ce délire est accompagné d'hallucinations olfactives ; les hallucinations auditives de nature obscène ou persécutrice dans le cas de folie alcoolique ; le délire de la persécution, religieux et expausif, chez certains épileptiques avec « titres de dieux et délire des grandeurs » (Samt) ; les représentations obsédantes typiques de la folie du doute avec délire du toucher, etc.
2° La nature spéciale de la fausse représentation dépend de l'état d'esprit et des tendances qui prévalent chez l'individu. Tel est surtout le cas pour toutes les idées délirantes qui se sont produites par syllogisme ou par formation d'un jugement (essais d'explications erronés d'états mor-
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bides de la conscience, interprétation des sensations dans la conscience pathologiquement altérée).
3'' Le degré d'instruction, le milieu et le genre d'occupations du malade sont souvent décisifs.
Cela s'explique par le fait que la représentation morbide est alimentée par la vie intellectuelle antérieure et que, en même temps, l'activité de l'imagination, dans ses créations fantastiques, est sans bornes.
Cette dépendance de l'ancien état intellectuel se fait sentir bien nettement dans les délires des paralytiques. Les opinions politiques et sociales des différents peuples et des différentes époques se reflètent aussi dans les délires des malades.
Le délire de persécution par le diable du moyen âge est aujourd'hui en grande partie remplacé par le délire de persécution par la police, par les francs-maçons, les jésuites, etc.
4° Enfin les troubles fonctionnels des organes extracéphalique sont importants, qu'ils soient la cause ou les accessoires de la psychose.
Ces troubles peuvent causer des délires de deux façons :
a). Par une excitation organique directe de l'organe psychique dans le sens des délires primordiaux qui ne parviennent pas à la conscience du malade (délires erotiques, hypocondriaques) ;
!î). Le malade donne par la réflexion et en essayant de trouver une explication, une interprétation fausse, allégorique et imaginaire des sensations qu'il éprouve et qui sont causées par des maladies extracéphaliques.
Ce dernier mode d'origine est très important au point de vue pratique et il nous amène à poser la question de savoir quelle valeur clinique pourrait avoir la nature spéciale des délires et des idées délirantes. Là encore l'opinion des profanes diffère totalement de celle de la science.
Le profane ne s'en tient que trop à la nature particulière d'une idée délirante, tandis qu'au point de vue scientifique il importe souvent très peu ou pas du tout que le malade se croie Jules César, ou Napoléon, ou Bismarck, ou le Messie, ou même le Père Éternel.
Au point de vue clinique, l'idée délirante d'un malade a cependant une importance :
1'^ Cette idée, pour subsister, a besoin d'un trouble profond de la raison, de la critique, du jugement, ou d'une atteinte grave de la conscience; par conséquent elle constitue un symptôme indiquant Lexistence d'une de ces défectuosités.
"2" Elle indique la gravité d'un processus morbide (par exemple, délires micromaniaques, nihiliste) et elle contient même des indications pathologiques spéciales pour le diagnostic clinique spécial.
3° La nature d'une idée délirante peut être un symptôme local de processus fonctionnels et organiques anormaux qui ont lieu dans les organes extracéphaliques et qui sont importants au point de vue étiologique, diagnostique et thérapeuthique; soit que l'idée délirante se maui-
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feste comme délire primordial ou comme une allégorie des sensations qui ont pénétré dans la conscience.
C'est la tâche de la clinique de trouver ce noyau sous l'enveloppe de l'allégorie et de l'en détacher. Les idées délirantes des aliénés ne sont pas toujours des chimères sans signification; ce n'est pas non plus toujours le cas pour les images des rêves de l'homme qui dort.
De même que, chez ce dernier, l'idée fantastique qu'on l'étrangle par exemple peut se baser sur un commencement d'angine, l'idée d'un coup de lance sur une pleurésie ou une pleurodynie ; de même nous trouvons souvent chez l'aliéné comme noyau d'une idée délirante des faits somatiques morbides, bien entendu interprétés faussement et exagérés d'une manière fantastique.
Ainsi l'idée délirante qu'on a perdu certaines parties du corps peut provenir de l'anesthésie de ces parties; l'idée qu'on est torturé par des êtres invisibles peut être basée sur des sensations paralgiques; l'idée qu'on a des serpents dans le ventre peut provenir d'une augmentation du péristaltisme intestinal; l'idée qu'on a une bête dans l'estomac peut être due à un ulcère rond; l'idée qu'on est en état de grossesse peut provenir d'une colique utérine. Ces délires du jugement sontà l'ordre du jour dans les maladies qui se développent sur une base neurasthénique, hypocondriaque, hystérique.
4° L'idée délirante peut encore être importante comme signe d'un danger menaçant le malade et son entourage, comme manifestation de passions qui dominent le malade et comme motif d'états desprit, d'émotions, d'impulsions et d'actes qui autrement seraient inexplicables.
5° Enfin l'échafaudage particulier de l'idée délirante est une échelle qui sert à mesurer le niveau intellectuel du malade quand il était en bonne santé.
On peut citer comme délires remarquables dans leur nature :
1° Le délire dégressif' :
a). Quand il est motivé par un changement de condition survenu par sa propre faute, il y a de la micromanie mélancolique (crainte du péché, des crimes, démonomanie.zoanthropie, délire nihiliste et délire des négations).
^). Quand il est provoqué par un changement de condition dû à la faute d'autrui, ou du moins non à sa propre faute, il se produit du délire des persécutions, comme dans la paranoïa et dans la folie.
y). Délire hypocondriaque (et micromaniaque).
2o Le délire expansif (délire des grandeurs) comme motivation ou comme essai d'explication d'états d'esprit expansifs (manie) ou comme délire primordial (dans les processus cérébraux organiques graves, surtout dans la démence paralytique, mais aussi dans la folie et la paranoïa).
3° Le délire de perception causé par des troubles de la reproduction et de la perception.
Il faut ranger dans cette catégorie le délire métabolique (Mendel), dans lequel l'individu croit s'être transformé d'une façon générale, idée délirante qui provient de l'inexactitude des images de souvenir et d'une nouvelle notation des perceptions, des illusions ; ensuite le délire
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palingnostique (Mendel), basé sur des erreurs de souvenir, compliquées d'une fausse critique. Ces délires de perception se rencontrent dans la paranoïa, la paralysie, la mélancolie et la manie.
L'influence des idées délirantes sur les autres sphères de la vie intellectuelle est puissante et très importante. La réaction produite par l'idée délirante est à peu près la même que celle qui se produirait si cette idée était une réalité de la vie normale. La connaissance de la personnalité prémorbide, de son tempérament et de son caractère, est donc d'une grande valeur pour présumer si un malade pourra réagir contre son idée délirante et de quelle façon. Etablir cette supposition, est chose d'une grande importance pratique. Gela se voit d'ailleurs bien nettement dans la paranoïa avec délire des persécutions.
En général, on doit s'attendre de la part du malade à des actes dans le sens de l'idée délirante, tant que cette idée est encore nouvelle et provoquée par des émotions et des hallucinations.
Les états d'esprit morbides et les émotions (surtout celles de l'angoisse) peuvent devenir très puissants. La démonstration que ces états d'esprit et ces émotions sont des phénomènes de réaction produits par l'idée délirante et non par des anomalies primitives ou des anomalies qui amènent la formation de l'idée délirante, est très importante pour le diagnostic différentiel.
Au point de vue clinique, il est très important de bien distinguer entre l'illusion fixe et l'illusion passagère. Dans le premier cas, il y a à craindre que des sphères de représentations encore normales soient faussées ou du moins annihilées. Comme l'illusion a, au point de vue psychologique, la même valeur fonctionnelle que la représentation juste, il est naturel qu'elle amène des associations, produise des sentiments et des désirs, influence l'ancienne personnalité dans ses sentiments, ses conceptions et ses tendances. Cette influence peut aller jusqu'à annihiler et même jusqu'à transformer l'ancienne personnalité.
Rien ne fait mieux ressortir la terrible puissance psychologique de l'illusion, que ce fait qu'elle peut changer la masse des conceptions les plus solidement associées et, historiquement, les mieux établies dans la conscience d'un individu. L'illusion qui s'est formée par explication et par combinaison, est fixe. Celle qui a été provoquée par des hallucinations, peut devenir fixe, si les phénomènes hallucinatoires persistent.
L'illusion explicative peut toujours être ramenée aux facteurs de son origine (changement d'état de la conscience, sensations morbides). En général, elle correspond à létat d'esprit et à l'ensemble de la teneur des autres conceptions. Elle produit, contrairement au délire primordial, une satisfaction logique et par là un soulagement psychologique. L'illusion passagère est l'opposé de l'illusion fixe qui, la plupart du temps, s'est formée par suite d'essais d'explication d'un état quelconque.
Elle ne doit pas forcément être conforme à l'état d'esprit, elle peut même être tout à fait étrangère aux autres conceptions de l'individu. Par un retour continuel (fréquemment dans le délire primordial), elle peut
prendre, avec le temps, l'importauce d'une illusion fixe, c'est-à-dire s'assimiler et devenir systématique.
Mais l'illusion fixe, elle-même, n'est pas toujours présente dans la conscience du malade, pas plus qu'une conception juste quelconque ne l'est toujours dans le cerveau d'un homme normal. Elle peut devenir temporairement latente, elle peut même se rectifier dans la période qui existe entre la rémission et l'intermission. Cet état ne doit pas être confondu avec celui où le malade cache à dessein son illusion (dissimulation).
La dissimulation n'est possible que quand il y a encore une certaine lucidité de la conscience qui fait reconnaître au malade le caractère choquant et bizarre de son illusion. Il s'agit toujours alors d'une folie systématique rentrant dans le cadre de la mélancolie et de la paranoïa.
C'est une supposition absolument fausse que de croire qu'un individu peut rester sain d'esprit en ayant une seule idée fixe. Cette supposition se base sur la confusion qu'on fait souvent entre une idée délirante et les tics et les bizarreries qui sont encore dans la sphère physiologique (les idées fixes proprement dites, selon le langage des profanes ^ ou avec les représentations obsédantes.
L'hypothèse d'une aliénation mentale partielle et d'une irresponsabilité partielle fondées sur cette confusion, est une théorie fausse et dangereuse.
Ainsi qu'il ressort clairement de ce que nous avons précédemment exposé, une idée délirante constitue toujours un trouble grave de la vie intellectuelle et ne peut pas se comprendre sans un trouble profond de l:i conscience, de la raison et du jugement.
Si un homme ayant une seule idée fixe était réellement sain, la reconnaissance de l'erreur et sa rectification devraient se faire immédiatement. La persistance de Tillusion malgré la bonne santé, prouve que la santé n'est qu'apparente et que l'individu est beaucoup plus malade qu'on ne le suppose.
Voilà pourquoi il est absolument indifférent pour juger eu général d'un état mental, qu'il y ait une seule idée fixe ou qu'il yen ait plusieurs; une seule suffit. Ce qui frappe le plus les profanes, c'est que dans l'idée fixe il y a de la logique et de la méthode, que les malades savent souvent défendre, d'une manière très ingénieuse, leurs idées délirantes contre les contestations et qu'en tirant de leurs fausses prémisses des conclusions logiques, ils créent et échafaudent des illusions systématiques. Cette conservation de la forme logique des pensées, cette coordination psychique dans le mécanisme de la pensée, n'a rien de surprenant, quand on songe que l'exercice et l'habitude ont moulé le mécanisme de la pensée dans certaines formes logiques. Cette faculté ne se perd que dans les états terminaux de la faiblesse mentale, et c'est alors un symptôme très avancé de l'ébranlement de l'organe psychique.