I. — Troubles de l'instinct
Dans la vie physiologique, il y a uu instinct de la conservation et un instinct génital. La vie morbide ne crée pas de nouveaux instincts, comme on l'avait supposé autrefois par erreur (instinct de l'assassinat, du vol, de l'incendie). Elle ne peut que diminuer les instincts naturels, ou les accentuer, ou les amener à des manifestations perverses.
.4. — Anomalies de l'instinct de la nutrition^
D'après tout ce que nous savons jusqu'ici, c'est le nerf vague et non pas ^ le sympathique (plexus cœliaque i qui transmet le sentiment général de la faim au sensorium. Le fait que même des matières indigestes peuvent apaiser le sentiment de la faim, prouve que ce sentiment est localisé dans les extensions des nerfs vagues à la paroi stomacale. On ne sait pas encore si ce sont les noyaux des nerfs vagues qui transmettent cette sensation, ou si c'est récorce cérébrale. Ferrier suppose que les lobes occipitaux sont le siège des sensations générales, et Voit admet comme probable qu'une région de l'écorce est le siège du sentiment de la soif.
1° L'accentuation de l'instinct de la nutrition (hyperore.rie) est souvent observée épisodiquement ou d'une façon constante chez les hystériques, les neurasthéniques, les hypocondriaques, de sorte que, peu de temps après leur repas, ils éprouvent de nouveau un vif sentiment de la faim, accompagné de malaises violents et de sentiments de déplaisir général, besoin qui exige impérieusement d'être satisfait et qu'on apaise immédiatement eu ingérant des quantités très petites de nourriture (fringale morbide, boulimie). Siller attribue ce phénomène à l'hyperesthésie des nerfs de la faim ; Rosenthal l'explique par l'hyperesthésie des centres gastriques du nerf vague. Il faut
1 Michéa, Gaz. des IJÔp., 1862, 70, 71. — Siller, yeroOse Mafjenkrankhe'Uen, 1§86, — RosenthaL Mar/ennei/rosen, Wien, 1886.
distinguer de ce phénomène l'absence du sentiment de la satiété (polypliagie), comme on le rencontre souvent épisodiquement chez les imbéciles, dans la démence paralytique. Ce phénomène ne suppose ni un sentiment de la faim, ni un besoin fréquent de nourriture. Seulement le malade, quand il se met à manger, n'en a jamais assez. Rosenthal suppose, pour expliquer ce fait, une anesthésie des centres du nerf vague. Parfois aussi, cette polyphagie peut être causée par l'anesthésie des nerfs gastriques périphériques (à la suite d'un catarrhe chronique de l'estomac ou d'une dilatation).
Ce désir croissant d'ingérer des aliments peut être aussi l'expression de l'ennui du mélancolique, ou d'un désir maniaque, ou bien il peut être motivé par des idées délirantes. Le malade a, par exemple, l'idée fixe qu'il a plusieurs enfants dans le ventre, qu'il est affligé d'un ver solitaire ou qu'il est un être dédoublé, etc.
La voracité qu'on observe dans la convalescence des psychoses graves, surtout des manies, est un phénomène physiologique, de même que l'appétit dévorant qu'on observe dans la convalescence d'autres maladies graves; elle s'explique quand on tient compte de la perte de poids, de la consomption énorme qui s'est faite pendant la maladie et à laquelle il faut une compensation.
Un phénomène qu'on pourrait encore classer dans cette catégorie, c'est le besoin très vif qu'éprouvent beaucoup de malades pour les articles de consommation dits de plaisir, tels que l'alcool, le tabac à fumer et le tabac à priser. Ce sont surtout dans les états de surexcitation et dans les manies que l'on observe ce fait. Un sentiment d'épuisement et aussi le plaisir très vif qu'on éprouve à cette consommation sont probablement les causes de cette tendance. L'impulsion à faire des abus d'alcool se rencontre fréquemment, surtout dans les états d'excitation maniaque avec base paralytique et sénile, puis dans les manies périodiques.
Dans les états d'épuisement physique, de même que dans la dépression psychique, on cherche souvent un soulagement et un renouveau dans l'alcool qu'on suppose capable de dissiper les préoccupations. Alors, avec cette base organique le malade peut arriver à l'alcoolisme chronique. Tel est souvent le cas dans la ménopause. Des gens de constitution névropathique, en voulant remédier à leur faiblesse irritable, sont souvent aussi poussés à l'abus de l'alcool et au morphinisme.
2° La diminution de l instinct de nutrition {anorexie), chez certains mélancoliques, chez les hypocondriaques, les hystériques, est basée sur une hyperesthésie des nerfs gastriques qui fait qu'une petite quantité d'aliments cause tout de suite la sensation désagréable de la satiété, comme si l'estomac était rempli.
Plus souvent il s'agit dans les psychoses non pas d'une diminution de l'appétit, mais d'un refus de prendre des aliments (sitophobie par suite d'idées délirantes, l'idée qu'on commet un péché, qu'on n'est plus digne de manger, qu'on ne pourra payer les frais du repas, qu'on n'a plus de corps, qu'on est atteint d'un rétrécissement de l'estomac ou de l'intestin,
qu'on est mort, qu'on a les intestins pourris; ou bien il s'agit d'iiallucinations du goût qui font croire que les aliments sont souillés ou empoisonnés).
3" Les perversions de l'instinct de nutrition ])vésentent un grand intérêt. Elles se rencontrent aussi dans les névi-oses. Il faut citer comme telles la pica des chlorotiques fmanger par friandise des petits morceaux de chaux, du sable, du sel, etc.), la préférence des hystériques pour les matières d'un goût et d'une odeur désagréables (asa fœtida, valériane, etc.), les envies de la grossesse qui peuvent produire les aberrations du goût les plus étranges fjus de tabac, terre, paille, etc.).
Pareillement on rencontre parfois chez les hypocondriaques', surtout quand la folie s'est développée sur une base onaniste et dégénérative, une véritable avidité à manger des choses répugnantes, une véritable impulsion au répugnant (araignées, crapauds, vers, sang humain, etc.). La cause semble parfois consister en ce que les malades attribuent aux objets dégoûtants une vertu curative. C'est sur cette base aussi que se manifestent parfois les désirs d'individus sains, mais superstitieux, d'avoir du sang d'exécutés, d'enfants innocents, de vierges, etc., matières auxquelles la légende populaire attribue une vertu curative (par exemple l'épilepsie, la syphilis).
Un phénomène bien antiesthétique qu'on rencontre chez les aliénés est l'impulsion à manger leurs propres excréments- (scatophagie , coprophagie). Il s'observe chez les fous furieux, les mélancoliques, les idiots, et suppose bien entendu un trouble profond de la conscience et une perversion du sens du goût. Ces phénomènes de perversion de Tinstinct qui présente comme désirables des choses qui physiologiquement provoquent le dégoût et sont même abhorrées en pensée, indiquent plus ou moins une dégénérescence des éléments nerveux les plus finement organisés.
B. — Anomalies de l'enstinct sexuel^
Ce sont des troubles élémentaires très importants, puisque c'est la nature des sentiments génésiques qui en grande partie détermine le caractère, la nature de la personnalité intellectuelle et particulièrement ses sentiments éthiques, esthétiques, ses tendances sociales. En outre les anomalies de la vie sexuelle mènent souvent à des aberrations sexuelles qui peuvent devenir des causes importantes de folie.
On constate des anomalies de l'instinct sexuel : 1° quand cet instinct est affaibli au point de faire défaut complètement (anesthésie) ; îl" quand il est accentué d'une manière anormale (hyperesthésie) ; 3° quand il se mani-
' L. Meyer, Arc/i. /'. l'sych., IL
'Lang, Ps/jchialr. Centralblat, 1872, 12; 1873, 1. — Erlenniever, Psych. Correspondenzhlutt, 1873, 2.
' Pour les documents : voir Kraiït, P6(/(:7ioy;«^/i(rtA-e,rw«//s, traduction française par Emile Laurent et Sigismond Csapo.
feste d'une façon perverse, c'est-à-dire quand son genre de satisfaction n'a pas pour but la conservation de l'espèce (paresthésie) ; 4° quand l'instinct se manifeste en dehors du moment des processus anatomo-physiologiques des organes génitaux -paradoxie).
1° Anesthésie sexuelle. — Toutes les impulsions organiques venant des organes génitaux, de même que toutes les représentations et impressions sensitives, laissent l'individu impassible au point de vue sexuel.
Ce phénomène est physiologique dans l'enfance et dans la vieillesse.
Pathologiquement elle se rencontre comme une anomalie congénitale ou acquise. Il y a des individus chez lesquels toute excitation sexuelle manque et a toujours fait défaut, quoique les organes génitaux soient développés et fonctionnent d'une manière normale.
Ces êtres sont très rares. Leur absence de fonction sexuelle est un phénomène de dégénérescence, de même que toutes les anomalies congénitales de la vie sexuelle. Plus fréquemment l'anesthésie sexuelle est une anomalie acquise : organiquement par la dégénérescence des voies conductrices et du centre génito-spinal (maladies de la moelle épinière) ou de l'écorce cérébrale (maladie diffuse au stade de l'atrophie;; fonctionnellement par les excès sexuels, par l'alcoolisme, l'hystérie, la mélancolie et l'hypocondrie.
2° Hyperesthésie sexuelle. — Ici, il y a une tendance anormalement vive à la vie sexuelle, tendance provoquée par des excitations organiques , psychiques et sensorielles. Les transitions vers les états physiologiques ne sont guère perceptibles et la ligue de démarcation entre les deux états n'est pas nette. On peut désigner comme réellement morbide le réveil immédiat du désir après qu'on vient de le satisfaire, réveil qui occupe toute l'attention de l'individu; il en est de même du réveil du libido à l'aspect de personnes ou de choses qui, au point de vue sexuel, sont absolument indifférentes Emminghaus . Dans ce cas, des sensations olfactives qui, non pas chez l'homme normal mais chez l'animal, ont une influence sur la vie sexuelle, peuvent avoir pour effet d'exciter sexuellement. Il est rare que le libido excessif soit provoqué par la voie périphérique, comme par exemple par le prurit, par l'eczéma des parties génitales. Dans la plupart des cas son origine est centrale et , détail à ajouter, c'est un phénomène partiel des maladies fonctionnelles de l'écorce cérébrale ^ hystérisme, états d'exaltation psychique; ou des maladies organiques du cerveau (démence paralytique, sénile). Mais il se peut que, dans ces cas, l'instinct génital ne soit accru qu'en apparence et qu'il disparaisse aussitôt que toutes les entraves de la vie intellectuelle normale disparaissent. Quand des délires sexuels et religieux se manifestent sans cesse, c'est plutôt la première de ces deux causes qu'on peut admettre comme exacte.
On a nommé satyriasis chez l'homme) et nymphomanie ('chez la femmej ces états d'excitation psychique, dans lesquels l'instinct génital morbide ment accentué occupe le premier plan dans le tableau de la maladie. L'essentiel dans ce cas est un état d hyperesthésie psychique avec une
vive participation de la sphère sexuelle. L'imagination ne présente que des images sexuelles, au point de provoquer des hallucinations et même de véritables délires hallucinatoires. Tout évoque les rapports sexuels; l'impression voluptueuse et agréable des représentations et des perceptions est très accentuée. Toutes les pensées, tous les sentiments, toutes les tendances sont sous l'empire de cette puissante agitation psychosexuelle. Dans la plupart des cas les organes génitaux aussi se trouvent dans un turgor continuel.
L'homme atteint de satyriasis recherche le coït à tout prix; faute de mieux, il fait de l'onanisme ou des actes de sodomie. La femme nymphomane cherche à attirer les hommes par exhibition ou par des gestes dénonçant son ardent désir; elle est, à l'aspect des hommes, prise d'une vive émotion qu'elle apaise par l'imitation du coït ou par la masturbation.
Le satyriasis est rare ; la nymphomanie est plus fréquente et se rencontre parfois à la ménopause et même dans la vieillesse. L'abstinence, quand il y a en même temps un grand libido et que ce dernier est sans cesse excité, peut produire ces états, mais probablement seulement chez les individus tarés. Ces phénomènes se rencontrent aussi sous une forme chronique et atténuée et mènent chez les hommes aux plus grandes perversités sexuelles, chez les femmes à la prostitution.
L"hyperesthésie sexuelle ne se manifeste pas toujours sous une forme qui vise directement la satisfaction de l'instiDct génital.
On peut considérer comme des faits équivalents, au point de vue clinique, notamment chez les femmes : la tendance à la coquetterie, la recherche de la compagnie des hommes, la manie de la toilette, la manie de suspecter sexuellement les autres femmes, l'usage des pommades, des parfums, les racontars continuels d'histoires de mariage ou de scandales. Devant le médecin on vient sans cesse à parler des choses qui touchent la sphère sexuelle, de la menstruation, de la grossesse ; on exprime le besoin d'une exploration gynécologique, on allègue de la rétention d'urine et, quand des examens médicaux sont nécessaires, on cherche autant que possible à exhiber ses charmes féminins. On doit considérer aussi comme un équivalent clinique la ferveur religieuse et le penchant à s'absorber dans les pratiques religieuses'.
La conception religieuse de l'union sexuelle sous forme de mariage, les rapports entre l'Église et le Christ qu'on aime de préférence à désigner comme analogues à ceux de la fiancée avec son futur mari, l'état d'un esprit vierge qui, excité par des émotions sexuelles restées encore dans le vague, s'objective facilement dans l'exaltation religieuse, les légendes des saints où les tentations charnelles pullulent, les expériences faites chez certaines sectes religieuses dont les réunions ont souvent dégénéré en orgies abominables, sont encore la preuve qu'il y a une affinité organique intérieure entre la ferveur religieuse et l'impulsion sexuelle.
Mais cette connexité existe aussi dans l'aliénation mentale, car on
' Xeumann, Lehrb. der l'sijch ., p. 80.
constate souvent un mélange ou une alternance entre le délire erotique et le délire religieux chez les maniaques, l'exaltation religieuse va souvent de pair avec une vive excitation sexuelle et avec l'impulsion à la masturbation, les masturbateurs présentent souvent un délire religieux qui se manifeste par une union mystique avec la divinité, par des visions et des voix conformes à cette union.
30 paresthésie sexuelle. — Il existe une excitabilité provoquée par des stimulants non adéquats. Cette anomalie est de la plus grande importance clinique et médico-légale, étant donné qu'elle est souvent combinée avec l'iiyperestliésie.
Dans la paresthésie, les représentations normalement caractérisées par des sentiments de déplaisir, sont accompaguées de sensations de plaisir. Ces dernières peuvent s'accroître au point de devenir des passions. Alors il faut s'attendre à des actes sexuels pervers. L'hyperesthésie qui peut alors exister ne peut donner de signification et d'importance aux représentations et aux perceptions qui par elles-mêmes ne touchent pas à la vie sexuelle. L'instinct génital pervers peut viser : la satisfaction sexuelle avec l'autre sexe ou la satisfaction sexuelle avec son propre sexe.
a) La manifestation perverse de l'instinct avec l'autre sexe apparaît dans les formes cliniques du sadisme, du masochisme et du fétichisme.
Le sadisme a pour base une association entre la volupté et la cruauté, association qui existe physiologiquement, mais qui n'est que faiblement marquée. Dans certaines conditions pathologiques cependant, cette association peut s'accentuer au delà de toute limite, surtout quand l'impression de plaisir produite par les idées de cruauté devient une passion puissante.
Si, en outre, le sens moral a des lacunes et si par conséquent le frein des contre-représentations manque, on s'explique les causes et l'origine des actes monstrueux destinés à satisfaire la sexualité perverse.
Quant à l'exécution des actes sadiques, c'est la puissance du sadiste qui vient essentiellement en ligne de compte.
Si la puissance est intacte, l'impulsion sadique trouve son expression dans le coït avec mauvais traitements préparatoires, simultanés ou consécutifs du consors, mauvais traitements qui vont même jusqu'à faire tuer la victime des désirs (assassinat avec viol, assassinat par volupté); ordinairement, dans ce dernier cas, la volupté n'était pas complètement satisfaite par l'accomplissement du coït.
L'agitation voluptueuse qui persiste peut provoquer de nouvelles tortures, le dépècement du cadavre; le sadiste, entraîné par des représentations du goût et de l'odorat qui sont reçues avec un sentiment de volupté, en arrive même à fouiller dans les intestins, à les renifler, à emporter des parties de cadavre et à se livrer à des actes d'anthropophagie.
Si le sadiste est impuissant au point de vue psychique et spinal, on a comme équivalents l'étranglement, les piqûres pour faire saigner, la flagellation des femmes, ou bien, selon les circonstances, des actes de violence ineptes sur ces dernières (sadisme symbolique), ou encore, faute de mieux.
TROUBLES DES FONCTIONS CEREBRALES DANS LE DELIRE lu:]
sur des objets vivants et sensibles quelconques f battre des élèves, des apprentis, actes de cruauté envers les animaux, etc.).
Le masocbisme est l'opposé du sadisme. Il est basé sur ce phénomène que l'idée de subir des mauvais traitements de la part de son consors et de se sentir à sa merci est reçue avec des sensations voluptueuses.
De là vient l'impulsion, due à une vive passion, de se mettre en réalité dans cette situation qu'on a individuellement perçue avec volupté, et, selon l'état de la puissance sexuelle psychique et spinale, on la crée comme un moyen préparatoire ou accessoire pour éprouver delà volupté dans le coït, ou pour l'accentuer, ou comme un équivalent de l'acte sexuel lui-même.
Il y a alors, suivant l'intensité de l'instinct pervers ou la puissance des contre-motifs moraux et esthétiques, une gradation depuis les actes les plus répugnants et les plus monstrueux jusqu'aux actes simplement ineptes idésir des mauvais traitements, des humiliations, surtout flagellation passive, etc.).
Le fétichisme est basé sur ce fait que la représentation de certaines parties du corps ou même de la toilette féminine s'associe à des sensations voluptueuses. Le caractère pathologique de ce phénomène ressort déjà de ce fait que le fétichisme d'une partie du corps n'a jamais un rapport direct avec le sexe, qu'une impression partielle et détachée de l'image d'ensemble de la personne de l'autre sexe concentre sur elle-même tout l'intérêt sexuel et qu'ordinairement l'absence du fétiche individuel rend le coït impossible ou n'en permet l'accomplissement que d'une manière factice, par l'évocation de scènes imaginaires en rapport avec cette tendance, et encore il ne procure pas, dans ce dernier cas, de satisfaction.
Ce qui prouve tout particulièrement le caractère pathologique de ce phénomène, c'est que souvent le fétichiste ne considère pas comme le véritable but de sa satisfaction le coït, mais bien quelque manipulation de la partie du corps ou de l'objet fétiche.
Le fétiche varie suivant les individus atteints de cette perversion. Il y a toujours comme point de départ un incident fortuit qui a déterminé le rapport de cette impression isolée avec des sensations voluptueuses. De même que, dans la vie physiologique, la main, le pied, les cheveux ont une signification fétichiste très remarquable, de même, dans le domaine pathologique, ces parties du corps sont préférées.
Dans le fétichisme du vêtement, la toilette, la couleur des vêtements ou certaines parties de la toilette féminine (surtout les pièces de linge, les tabliers, les jupes, les mouchoirs) qui par hasard se sont rattachés à une puissante émotion sexuelle de la puberté, jouent le rôle le plus important.
Il est très fréquent de voir la bottine'dela femme jouer le rôle de fétiche, mais alors le fétichisme s'est développé sur un terrain et des conceptions masochistes.
Enfin il y a des cas où le fétiche est représenté par une matière quelconque (fourrure, velours, soie) et n'a aucun rapport avec le sexe. Le fétichisme pathologique peut mener aux actes les plus étranges, à des
104 PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE GExXERALES DE LA FOLIE
actes contre nature et même à des crimes : satisfaction sur le corps d'une femme in loco indebito, vol de nattes, vol avec violence ou vol simple de pièces de linge féminin, de mouchoirs, de tabliers, de bottines de femmes, d'étoffes de soie. Comme dans les autres perversions de la vie sexuelle, c'est simplement de l'intensité de l'impulsion perverse et de la force relative des contre-motifs éthiques que dépend la mesure dans laquelle l'individu atteint se laisse entraîner à ces actes. Souvent aussi ce fétichisme est une cause d'impuissance psychique.
|î) Il y a absence de sentiment génésique pour l'autre sexe tandis qu'il y a penchant et instinct pour son propre sexe (inversion sexuelle de Westphal). Toutefois les parties génitales sont normalement développées, les glandes génitales fonctionnent tout à fait régulièrement et le type sexuel est parfaitement différencié.
Quand l'anomalie est complètement développée, les sentiments, la manière de penser, les aspirations, en somme le caractère, correspondent au sentiment sexuel particulier de l'individu, mais non pas au sexe que cet individu représente anatomiquement et physiologiquement. Même dans le costume, les vêtements et les occupations, cette manière anormale de sentir se manifeste et va jusqu'à pousser à s'habiller conformément au rôle sexuel que le malade s'attribue.
Ce phénomène anormal présente au point de vue clinique et anthropologique divers degrés de développement et respectivement divers modes d'apparition.
1° A côté des sentiments sexuels homosexuels qui prédominent, subsistent encore des traces de sentiments hétérosexuels (hermaphroditisme psychosexuel) ;
T II y a penchant exclusif pour son propre sexe (homosexualité) ;
3° Tout l'être psychique se façonne sur le sentiment sexuel anormal (efïémination et viraginité) ;
4'' La conformation du corps se rapproche de celle à laquelle correspond le sentiment sexuel anormal. Cependant on ne trouve jamais de véritables transitions vers l'état hermaphrodite ; au contraire, les organes génitaux sont parfaitement différenciés, de sorte que, comme dans toutes les perversions morbides de la vie sexuelle, il faut chercher la cause dans le cerveau (androgynie et gynandrie).
Cette perversion sexuelle est ordinairement congénitale et comme telle on ne l'a observée que chez des individus pathologiquement prédisposés. La règle est qu'il y a alors une tare héréditaire qui se manifeste sous forme de névropathie constitutionnelle (hystérie, neurasthénie). Comme la loi et la société ont élevé des barrières contre la réalisation des désirs sexuels pervers, la plupart de ces individus deviennent, soit par masturbation soit par abstinence, des neurasthéniques sexuels; leur prédisposition morbide a de son côté contribué à les amener à cet état. Sur la base de cette prédisposition ainsi que sur celle de la neurasthénie se produisent souvent des psychoses.
Très souvent il existe à côté de l'inversion sexuelle une hyperesthésie
TROUBLES DES FONCTIONS CEREBRALES DANS LE DÉLIRE IÛd
sexuelle. On rencontre aussi de la paresthésie dans le sens plus restreint du mot, de même que dans cet instinct dégénéré qui porte encore vers l'autre sexe. Au point de vue psychologique la situation est en général la même que chez la femme qui aime l'homme ou que chez l'homme qui aime la femme. L'amour est aussi sensuel, ses tourments et ses jalousies sont aussi violents et même plus puissants puisque les porteurs de cette anomalie sont pour la plupart des hommes tarés, excentriques, et qui ont des besoins sexuels anormaux. Les natures frigides qui n'ont que de la sympathie pour les personnes de leur propre sexe et qui ne réagissent que platoniquement sont très rares. Dans la plupart des cas il subsiste sur la base de l'hyperesthésie sexuelle une vive impulsion à la satisfaction sexuelle. Les personnes de l'autre sexe sont appréciées tout au plus pour leurs qualités intellectuelles. Le rapport sexuel avec elles provoque du dégoût.
Si l'on se force au coït hétérosexuel, cet acte réveille des névroses ou accentue celles qui existent déjà. La femme qui aime la femme tolère et subit le coït marital. L'homme qui aime l'homme est vis-à-vis de la femme impuissant par dégoût, ce qui agit comme idée d'arrêt; il devient tout au plus temporairement puissant, quand il réussit, pendant l'acte sexuel, à s'imaginer que la femme qu'il aime est un homme.
Seul le rapport sexuel avec les personnes de son propre sexe donne la satisfaction et la santé à l'inverti. Chez la femme le rapport sexuel consiste alors dans l'amour lesbien, chez les hommes dans la simple accolade qui, dans le cas de faiblesse génitale irritable, sufïït à provoquer l'éjaculation, ou dans la masturbation passive ou mutuelle, dans le coït entre les cuisses, éventuellement dans la pédérastie (passive) et autres horreurs.
Ce qui prouve combien l'inversion sexuelle est profondément enracinée, c'est que les rêves voluptueux de l'homme atteint de cette anomalie n'ont pour objet que des situations lascives avec des hommes, ceux de la femme hétérosexuelle des situations lascives avec des femmes, et qu'aux troisième et quatrième degré de la dégénérescence la pudeur sexuelle n'existe que vis-à-vis des personnes de son propre sexe.
L'inversion sexuelle peut se rencontrer aussi comme un phénomène morbide acquis et peut être dans ce cas épisodique ou durable. Dans ce cas aussi, il faut apparemment une tare pour produire l'anomalie. Dans les cas que j'ai observés la cause qui avait donné lieu au phénomène était une neurasthénie développée par la masturbation. Ces gens étaient impuissants à l'âge où l'on est apte à la génération ; ils étaient farouches et honteux en face de l'autre sexe, échouaient dans leurs essais de coït et fuyaient la femme. Un fort libido et une séduction occasionnelle les amenaient aux rapports sexuels avec des personnes de leur propre sexe, rapports auxquels ils prenaient goût. Dans ces cas d'inversion créés par éducation il existe souvent un penchant à la pédérastie.
4° Paradoxie sexuelle — Dans l'enfance la plus tendre, donc bien avant le développement anatomique des organes génitaux, des pressentiments et des impulsions sexuels peuvent se manifester et alors amener à la
masturbation si grave en conséquences pour le corps et l'esprit. La manifestation prématurée de l'instinct génital ne se rencontre que chez les tarés. Les médecins spécialistes pour maladies d'enfants et maladies nerveuses savent d'ailleurs que, chez les enfants de prédisposition normale, l'excitation des parties génitales amenant à la masturbation peut être provoquée par une balanite, des oxyures, etc.
Souvent on observe un retour du libido chez des vieillards dont la vie sexuelle s'était éteinte depuis longtemps et dont les organes génitaux étaient atrophiés. Ce phénomène est en connexité avec des troubles organiques de l'écorce cérébrale (démence sénile). Leur puissance défectueuse amène à la satisfaction du libido par des actes obscènes avec des enfants, par la sodomie et autres horreurs dont l'accomplissement est d'ailleurs facilité par l'abaissement de la moralité et de l'intelligence de l'individu.
IL — Actes impulsifs ^
Dans le domaine psycho-pathologique il y a des actes qui n'ont pas pour mobiles des conceptions entrées nettement dans la conscience. La représentation qui pousse à l'action se traduit par un acte avant qu'elle soit arrivée clairement à la conscience, ou bien elle n'arrive jamais à la conscience avec une clarté parfaite. L'acte paraît donc sans mobile et incompréhensible aussi bien à celui qui l'accomplit qu'à celui qui l'observe et le juge; il produit de la surprise et de la stupéfaction même chez celui qui l'accomplit.
L'acte apparaît comme une contrainte organique venant de la vie psychique inconsciente et qu'on peut comparer à une convulsion dans la sphère psychomotrice.
L'impulsion est voisine des actes émotifs, mais elle en diffère essentiellement en ce qu'elle ne coïncide pas, par rapport au temps, avec une émotion, bien que souvent elle ait une base émotive. Elle indique une irritabilité anormale fconvulsibilitéj de l'appareil psychomoteur; car alors il suffit d'une représentation à l'état naissant pour qu'elle se traduise immédiatement en acte en passant par-dessus la volonté et la conscience.
Ce phénomène dans la sphère la mieux organisée du système nerveux central apparaît comme le produit inférieur d'un mécanisme destiné à une fonction supérieure et fait supposer la présence d'une cause dégénérative. En effet ces actes impulsifs ne se rencontrent que dans les folies dégénérât! ves (Morel;.
Il faut placer ici en première ligne les cas de dégénérescence héréditaire, surtout ceux qui se présentent sous forme de névrose hystérique et épileptique; puis les cas de dégénérescence acquise par la boisson, la masturbation et les lésions graves du cerveau ( trauma capitis ;.
1 Pour les documents voir le Traité de psycliopatlioloçjie médicale de l'auleur.
Les forces psychiques qui poussent à l'action sont des sentiments organiques très vifs, notamment des sentiments sexuels qui souvent se manifestent sous une forme perverse et amènent au viol, à l'assassinat, à la mutilation de la victime, et même à l'anthropophagie; ou bien ce sont des états d'esprit émotifs ('dépression morale, ennui, nostalgie, pessimisme sentimental) souvent renforcés par des troubles des sentiments généraux, et qui provoquent des impulsions à se détruire ou à détruire autrui ou des objets quelconques.
Au moment de l'acte, la représentation impulsive, qui habituellement reste obscure, peut surgir dans la conscience comme un éclair sous forme d'une hallucination impérative mets le feu ou d'une hallucination de la vue f'sang, lueur rouge, flammes, etc.) et être ainsi dirigée vers un acte déterminé 'incendie, meurtre, etc. i.
Dans d'autres cas l'impulsion organique (une perception sensitivC; éveille une tendance instinctive héréditaire ou acquise (kleptomanie, dipsomanie, etc.) et en amène la manifestation l'Schûle:.
Ces actes impulsifs parmi lesquels les actes sexuels pervers, le viol, le suicide, l'assassinat, l'incendie sont les plus importants, et qui se combinent avec les actes provoqués par l'angoisse excessive des mélancoliques, parlesimpulsionspathologiques et irrésistibles des maniaques ou parleurs idées obsédantes, ont fourni les éléments pour échafauder la fausse théorie des monomanies.